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REVUE ENCYCLOPÉDIQUE.
PARIS. — IMPRIMERIE DE RIGNOUX,
RUE DES FSANCS-BOURGEOIS-l.-MrCHEI., ï" 8.
REVUE
ENCYCLOPÉDIQUE,
ou
ANALYSE RAISONNÉE
DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES
DANS LES SCIENCES, LES ARTS INDUSTRIELS, LA LITTÉRATURE
ET LES beaux-arts; PAR UNE RÉUNION
DE MEMBRES DE L'INSTITUT,
ET D'AUTRES HOMMES DE LETTRES.
TOME XL.
PARIS.
AU BUREAU CENTRAL DE LA REVUE ENCYCLOPEDIQl I , rue d'lnff.r-sunt-michki, , N° 18.
OCTOBRE l8>-8.
^KAfîy ta
« Toutes les sciences sont les rameaux d'une même tige. »
Bacon.
« L'art n'est antre chose que le contrôle et le registre des meilleures produe* tions. .. À contrôler les productions (et les actions) d'un chacun, il s' engendre envie des bonnes et mépris des mauvaises. »
Montaigne.
« Les belles-lettres et les sciences, bien étudiées et bien comprises, sont des instrumens universels de raison, de vertu, de bonheur. »
REVUE
ENCYCLOPÉDIQUE,
ou
ANALYSES ET ANNONCES RAISONNÉES
DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES DANS LA LITTÉRATURE, LES SCIENCES ET LES ARTS.
I. MÉMOIRES , NOTICES,
LETTRES ET MÉLANGES.
DE L'INFLUENCE DES REVUES
SUR LA PROPAGATION DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE.
Comme il convient de généraliser les idées, les ob- servations et les connaissances, on est conduit à faire la même opération sur les signes des idées, à étendre, au- tant qu'il est possible, la signification des mots. On com- prendra donc, dans la dénomination de revues, non seulement les ouvrages périodiques auxquels on a donné ce titre, mais tous ceux qui ont le même but et le même mode de publication; qui analysent les plus importantes productions de la presse, observent les progrès de la ci- vilisation, enregistrent les fails qui doivent trouver place dans l'histoire de l'esprit humain , etc. La république
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des lettres ne manque plus de ces sortes d'écrits; il semble même qu'ils y sont en surabondance, et ne peu- vent obtenir tous des lecteurs en assez grand nombre ou assez attentifs. Cette opinion, qu'un premier coup d'œil fait naître, mérite qu'on l'examine soigneusement, quel que puisse être le résultat de cette investigation. Si l'on parvenait à connaître le degré d'influence qu'attei- gnent les Revues actuelles, on saurait un peu mieux ce qu'elles sont en état d'opérer, à l'aide du tems, de l'ac- croissement des lumières, du perfectionnement des mé- thodes, de toutes les causes d'améliorations sociales. On ne sera pourtant pas encore en état de décider si ces moyens de propager l'instruction suffisent, si les res- sources cfu'ils offrent sont en raison de nos besoins, s'ils les dépassent, ou s'ils restent en arrière : cette question est tellement complexe, qu'avant d'essayer de la ré- soudre, on sent la nécessité de faire de profondes re- cherches sur les moyens de solution.
Si les travaux de l'écrivain périodique sont dignes de quelque estime, s'ils peuvent hâter ou assurer les heureux effets de l'instruction dont on pouvait être privé, ou dont on n'aurait joui que plus tard, il faut avouer que nul ser- vice n'obtient moins de reconnaissance, que nul travail n'est moins encouragé. C'est au milieu des orages que l'écrivain poursuit sa pénible carrière, sur des routes mal tracées, sans aucune station de repos où il puisse se délasser et prendre de nouvelles forces. Sa pensée, ra- menée sans cesse sur les pensées d'autrui, dans des voies qu'elle n'eût point choisies, ne connaît plus les charmes de la liberté; elle ne prend plus l'essor, transportée par des inspirations dont sa propre activité soit la source; elle néglige les exercices salutaires qui entretiennent et accroissent la vigueur intellectuelle. Moins indépendant
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qu'un lecteur ordinaire, l'écrivain périodique doit rendre compte de ses lectures, et revêtir ses jugemens de formes variées, quoique, le plus souvent, la même formule les eût exprimées avec plus de justesse et de brièveté. On lui impose le joug d'une foule de convenances dont ses lecteurs n'auront aucune idée, qu'on n'observera point à son égard, en sorte qu'il sera jugé lui-même avec une sévérité qu'il s'est efforcé d'adoucir pour les productions de quelques auteurs fort peu reconnaissans. Des occu- pations aussi pénibles, aussi rebutantes, sei'aient com- plètement abandonnées, si elles n'offraient point des compensations morales qui puissent faire supporter les fatigues et les dégoûts d'une interminable polémique : et quelles peuvent être ces compensations, sinon la cer- titude d'avoir accéléré la propagation des connaissances utiles par des moyens dont le concours était indispen- sable? Si les services rendus par les Revues sont con- statés par des résultats qui leur appartiennent, elles ne manqueront point de rédacteurs, même parmi les no- tabilités littéraires les plus imposantes. Voyons donc s'il est possible de reconnaître quelques traces durables de leur circulation dans la république des lettres, quelques effets de leur influence sur les progrès de l'instruction et de la raison publique.
L'instruction a deux parties distinctes, mais inséparables, savoir: les habitudes que l'esprit contracte par l'étude, et l'.'s connaissances positives dont il fait l'acquisition.
L'étude est la meilleure gymnastique de l'intelligence; elle la développe et la fortifie beaucoup plus que la con- troverse : celle-ci n'exerce que la logique, et l'autre cul- tive, non l'art de l'argumentation, mais l'éminente fa- cilite de raisonner. Elle va droit aux vérités qui sont l'objet de ses recherches, elle les reconnaît par des nié-
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l ho des sûres, par des caractères déduits du fond des choses, et non des formes de l'a pensée et de son expres- sion. La logique peut former des avocats , des orateurs , et non des philosophes.
L'habitude de diriger continuellement sa pensée vers des objets accessibles à nos recherches, et dont la con- naissance soit profitable; de séparer, par une opération rapide et sure, le vrai du faux, le bon de l'inutile et du nuisible; d'apprécier le savoir en raison des bien- laits qu'il peut répandre sur l'humanité; voilà ce qui est digne du noble titre de philosophie : l'esprit qui a contracté cette habitude est, sans contredit, un esprit philosophique.
L'enseignement est la voie ordinaire par laquelle l'in- telligence arrive aux connaissances positives, et peut se les approprier. Si l'instituteur n'a pas l'esprit philoso- phique, ce qui n'est que trop commun, les connais- sances qu'il transmettra seront plus ou moins altérées; ses élèves apprendront plus difficilement, et sauront moins bien, il est même à craindre que les esprits ordi- naires ne puissent résister à la dangereuse influence de cette instruction mal dirigée. Mais il est des intel- ligences plus robustes dont la vigueur native ne se res- sent point de ces atteintes, qui trouvent en elles-mêmes les moyens de corriger les vices de l'enseignement qu'elles ont reçu. Quelques études leur suffisent pour que leur raison soit exercée; l'esprit philosophique s'y développe en dépit de tous les obstacles.
Lorsque l'enseignement est dirigé par l'esprit philo- sophique, ses méthodes sont meilleures, et les études plaisent au lieu de fatiguer. Les disciples ne sont plus dans la nécessité de recommencer leur instruction au sortir des écoles. Les opérations de l'intelligence sont
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faciles, lumineuses; ses développemens paraissent na- turels, spontanés. Les habitudes qu'elle contracte aug- mentent à la fois son activité et ses forces : des esprits ordinaires prennent un degré remarquable de justesse, et ne le perdent point. Ces heureux effets d'une instruc- tion philosophique peuvent être obtenus, quand même elle n'embrasserait qu'une seule des divisions des con- naissances humaines; mais ils sont plus assurés et plus étendus lorsque l'intelligence est exercée sur des objets variés, pourvu qu'ils ne soient point au-dessus de sa portée.
Ainsi, l'enseignement philosophique est le meilleur moyen de former et de propager Y esprit philosophique; car la disposition habituelle de l'intelligence à laquelle on donne ce nom est un fruit de la méditation , de l'étude, de l'instruction. Il serait absurde de supposer que des esprits non exercés pussent être pourvus d'a- vance de règles sûres pour analyser, de termes de com- paraison, de moyens d'apprécier et de juger. Un ensei- gnement philosophique est peut-être le don le plus pré- cieux qu'un gouvernement puisse faire à la nation dont il rè"le les destinées, la plus sûre garantie des institutions. bienfaisantes, de la conservation des Etats. C'est par son inlluence, par l'action continue de l'esprit philosophique dont il est la source la plus abondante, que les abus disparaissent peu à peu, que les lois se perfectionnent, que tous les mouvemens du corps social sont mieux réglés. Que chaque nation se dégage un moment des illusions de l'amour- propre, et qu'elle se demande si une véritable philosophie dirige ses écoles : si la ques- tion est faite avec sincérité, et si la réponse est exacte, les nations auront reçu de salutaires avertissemens ; elles connaîtront mieux leur situation présente, cl m
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tromperont moins sur l'avenir qui leur est préparé. Hors des écoles, les études finissent pour la plupart des hommes avant que l'instruction soit suffisante, et lintelligence assez exercée. Des connaissances trop im- parfaites, appliquées avec une présomptueuse confiance, sont les causes ordinaires de mécomptes ruineux, de pertes irréparables,- l'esprit philosophique est à l'abri de ces désastres. L'homme guidé par cet esprit conserve dans tous les tems le désir d'apprendre, et il en cherche les moyens. Si des occupations journalières, des fonc- tions publiques, des devoirs à remplir ne lui permettent plus de se livrer à des études régulières, il y supplée par des lectures instructives; c'est ici que commence l'office des ouvrages périodiques, des Revues. Mais qu'on ne se méprenne point sur leur véritable destination, et que l'on n'y cherche point des connaissances assez com- plètes, assez mûries pour être appliquées immédiate- ment avec succès; leur titre même annonce qu'elles n'aspirent point à cet emploi : ce sont, comme dit Montaigne, des /ivres sur les livres, plutôt que sur les choses dont les livres parlent. C'est dans cette dernière sorte de livres qu'il faut chercher une instruction suf- fisante, réelle. Quelques recueils périodiques possèdent, à tous égards, les précieuses qualités de ces livres; tels sont, dans notre langue, le Bulletin de la Société d'en- couragement, les Annales de physique et de chimie, les Annales de la Société centrale d' agriculture , et en gé- néral, les collections de Mémoires qui, en raison de leur étendue et de leur importance, doivent être assimi- lées aux publications académiques.
Mais, quel sera donc l'emploi des Revues? Quels tiaes peuvent-elles conserver à l'estime et aux faveurs <iu monde savant et littéraire, puisqu'elles ne sont point
SUR L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. u
immédiatement un moyen d'instruction? Se borneront- elles au mérite obscur d'indiquer les sources où l'homme peut aller puiser les connaissances qui lui manquent? Quoiqu'un pareil service soit sans éclat, et qu'une haute ambition puisse dédaigner ce qui n'illustre point, il faut pourtant que cette ttàche soit remplie. Jamais on ne vit une aussi prodigieuse quantité de livres, et dans la mul- titude toujours croissante des nouvelles productions de la presse, il est indispensable de faire un choix, im- possible au plus grand nombre des lecteurs de choisir autrement que sur la foi des titres des ouvrages. Les Revues arrivent ici très à propos, et mettent lin aux per- plexités des lecteurs; les bibliothèques se remplissent de bons livres, et les œuvres qui ne méritent point d'être conservées sont abandonnées à leur destinée. On sup- pose que les rédacteurs de Revues sont fidèles à leur mandat, juges intègres, éclairés, et qu'ils ne prodiguent point les éloges.
Il serait donc imprudent de ne pas encourager les ou- vrages périodiques dont l'intervention est devenue aussi nécessaire. Il en faut, et il en faut plusieurs, dans les pays où la fermentation des esprits est plus active, et la presse plus occupée. L'expérience et une libre concurrence doi- vent seules en limiter le nombre, et la concurrence ne commence réellement que lorsque toutes les nouvelles productions de la presse peuvent être soumises aux ré- viseurs. Jusqu'à ce moment, tous les écrivains qui exer- cent avec constance et dignité les pénibles fonctions de critiques littéraires sont collaborateurs, associés au même travail, et ne doivent être rivaux que dans le sens le plus honorable pour leur caractère; qu'ils disputent entre eux le prix du zèle, de l'amour de la vérité, de la sagacité pour la découvrir, du courage pour la défendre.
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Mais il est un titre de véritable gloire auquel ces écri- vains ont le droit de prétendre, et bien capable d'exciter l'ambition des grands talens. Lorsque les Revues sont bien faites, elles agissent fortement sur l'opinion ; elles en- tretiennent et propagent l'esprit philosophique. En effet, une analyse d'ouvrages importans ne mérite ce titre qu'au- tant qu'elle est une œuvre éminemment philosophique, mise à la portée des intelligences ordinaires. Ces écrits accoutument les lecteurs à l'ordre des idées , à la jus- tesse des expressions; ils en font sentir les avantages et contracter le besoin ; ils exercent sur les hommes faits l'influence qu'un bon enseignement obtient sur la jeunesse; ils raniment la pensée, font renaître le goût de la méditation, quelquefois même celui de l'étude; l'homme est rendu à l'instruction, avec les ressources d'une raison plus exercée et d'une volonté plus éner- gique. Une dissertation lumineuse, méthodique, et que l'on peut suivre sans fatigue, sans une attention long-tems soutenue, contribue si efficacement à la con- servation des forces intellectuelles, qu'on ne la placera point au dessous des bonnes analyses d'ouvrages. Quoi- que ces écrits ne puissent être aussi instructifs qu'un en- seignement bien dirigé, qu'on ne se permette même point de les mettre sur la même ligne que des traités ex professo sur des sujets graves, on ne leur contestera point le mérite d'être accessibles à tous, et dans tous les tems. lis n'exigent point, comme les traités, des études réglées et le recueillement du cabinet; ils sont prêts à nous suivre partout; c'est des ouvrages de cette sorte que l'on peut dire : Nobiscum peregvùiantur, rusticantur. Cependant, ils font arriver jusqu'à nous d'utiles aver- tissement; ils excitent la pensée, quelquefois dans les momens les plus favorables pour la méditation, lorsque
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les passions se taisent, et que les préjugés ne se tien- nent pas sur leurs gardes , lorsque la vérité nous trouve le mieux disposés pour l'accueillir.
C'est en Angleterre que les Revues ont pris naissance; aujourd'hui même elles y sont en plus grand nombre que dans aucun autre pays. La Revue mensuelle (Monthly Reuiew) ouvrit la carrière à ses sœurs puînées; mais bien- tôt l'orgueilleuse Revue trimestrielle ( Quarterly Review) prononça des arrêts dictés le plus souvent par l'esprit de parti, par des haines nationales, et quelquefois, sans doute, par des motifs encore moins excusables. Les ac- cès de sa fièvre politique étaient si rapprochés, et d'une telle violence, que ses momens lucides ne pouvaient être que rares et courts ; mais ces retours à la raison étaient marqués par d'excellentes analyses et par des disserta- tions approfondies qui attirèrent l'attention du monde sa- vant, dans les deux hémisphères. Le parti qu'elle attaquait sans ménagemens ne voulut point rester sur la défensive, il s'arma de Revues, et la guerre fut allumée dans la ré- publique des lettres. Au milieu de ces discordes et de ces combats, l'art d'écrire se répandait de plus en plus; les auteurs étaient retenus par une crainte salutaire, ils n'osaient plus livrer au public des œuvres négligées, dont une censure inexorable n'eût point manqué de dé- voiler toutes les imperfections. Comme cet état des choses s'est maintenu, malgré quelques variations peu impor- tantes, le perfectionnement littéraire a continué, et se fait sentir aujourd'hui jusque dans des imprimés qui n'ont rien de littéraire, et dont quelques négligences de style ne diminueraient pas le mérite.
On peut déjà faire la même observation en France, depuis qu'une critique décente, mais rigoureuse, iu< \i- table, y poursuit sans relâche lea mauvais écrivains, et
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ne leur laisse ni repos ni refuge; on les contraint à mieux dire, et des choses plus dignes d'être dites. Le teins ap- proche, peut-être, où Thëmis même sera forcée de re- noncer à son langage barbare et de parler français. Voilà des améliorations réelles, et dont la cause ne peut être méconnue. Aussi long-tems que nous aurons des Re- vues soigneusement élaborées, organes de la vérité et du bon goût, le caractère de notre littérature s'élèvera de plus en plus; les œuvres de nos écrivains attesteront la noble indépendance, la dignité du caractère national, et répondront victorieusement à nos détracteurs. L'es- prit philosophique fera sentir partout sa bienfaisante in- fluence, dirigera nos études, nos institutions, inspirera nos législateurs. Mais, si le flambeau de la critique ve- nait à s'éteindre, des lueurs perfides se mêleraient bien- tôt aux lumières pures qui nous éclairent, la forme des objets paraîtrait changée, l'erreur se propagerait sans obstacle; nous n'ignorons point tout ce qu'elle traîne à sa suite.
Il est donc permis de le dire, même dans une Revue, ces ouvrages périodiques sont un puissant moyen de per- fectionnement social, lorsqu'ils sont guidés par l'esprit philosophique. Cependant, que les rédacteurs de ces ouvrages n'aillent pas concevoir un orgueil démesuré; qu'ils ne se considèrent point comme des instituteurs universels, sans lesquels il n'y aurait ni pensée, ni rai- son, ni vrai savoir; ces vertiges de l'amour-propre fe- raient dévier l'intelligence la plus exercée et la plus sûre dans ses opérations. Heureusementcette démence est rare, mais elle atteint quelquefois des écrivains périodiques très dignes d'estime , et se manifeste par de singulières prétentions; elle leur persuade, par exemple, que seuls ils ont compris Voltaire , et l'ont fait comprendre à leur
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siècle, qui, sans eux, se serait complètement trompe sur les pensées du philosophe de Ferney, et n'aurait pu faire un bon usage d'aucune de ses œuvres. Il suffit de signaler de pareilles extravagances pour faire sentir aux rédacteurs de Revues à quels dangers un amour-propre excessif peut les exposer. On ne peut trop le redire, ces écrivains, et les ouvrages périodiques où leurs disser- tations sont déposées préparent l'instruction et ne la donnent point; ils peuvent entretenir et propager l'es- prit philosophique, le goût de la méditation; c'est assez pour qu'ils aient bien mérité de la république des lettres. Sur quelques sujets qu'ils écrivent ils devraient adopter l'épigraphe que Gondorcet plaçait en tête de ses mémoires de mathématiques pures :
Fungar vice cotis, accututn Reddere quœferrum valet, exsers ipsa secandi. (Horace.)
L'ÉDUCATION DOIT-ELLE ETRE LIBRE ?
Cette dissertation, à laquell d'Académie française a décerné une mention honorable dans sa séance publique du 25 août 1828, était écrite lorsqu'ont paru les fameuses ordonnances qu'une partie du clergé a voulu parodier en édits de persécu- tion. Alors on a entendu invoquer à grands cris la liberté d'en- seignement , la liberté d'éducation , par des voix dont on s'est effrayé; et beaucoup se sont dit que ces libertés devaient être mauvaises, puisque les ennemis habituels de tant d'autres libertés lesappelaient à leur aide. La question toutefois n'était pas changée.
D'autres personnes , sans se prononcer contre la liberté , se rabattent à la trouver inopportune , et craindraient, en con- venant qu'elle est bonne , d'ôter au gouvernement quelque chose de la force dont il a besoin pour faire plier les jésuites sous le joug des lois universitaires. Qu'il soit permis à l'auteur
iG L'ÉDUCATION
de cette dissertation de se citer lui-même, et de rapporter la réponse qu'il faisait à cette objection, au mois d'août 1826, en motivant son adhésion à la consultation délibérée en faveur de la dénonciation de M. de MoDtlosier. Il s'agissait, alors comme aujourd'hui , d'appliquer contre les jésuites une lé- gislation hostile à la liberté. L'auteur s'exprimait ainsi :
« Voici maintenant une difficulté sérieuse , une objection de conscience. Il n'appartient, dira-t-on , qu'à ceux qui consentent à approuver cette législation de la déclarer applicable. Mais comment admettre que ceux qui la blâment puissent, avec quelque convenance , pousser à son application ?
a A cette objection il est facile de faire une réponse franche et claire.
« Il y a quelque chose de plus fâcheux encore que l'exis- tence d'une mauvaise loi : c'est qu'à la faveur d'un silence qui en tolère l'inexécution, et qui échappe à toute responsabilité, elle puisse peser sur les uns et épargner les autres. Il ne faut pas qu'une partie considérable des citoyens soit dupe tout à la fois de l'existence d'une loi et de son inapplication. Con- server une mauvaise loi dans nos codes , sauf à ne pas l'ap- pliquer, c'est un grand mal; conserver cette loi pour l'appli- quer arbitrairement, c'est la plus intolérable des calamités judiciaires.
« Il faut que les jésuites subissent notre législation , ou qu'ils la combattent ouvertement.
« On s'expose à un grand danger en fournissant aux congré- ganistes et aux jésuites des prétextes spécieux pour se sous- traire aux poursuites de notre loi, à l'aide d'interprétations forcées. Qu'arrivera-t-il de là ? Après s'être dégagés , pour leur compte, des liens de la loi, ils feraient leurs efforts pour la maintenir afin d'y enlacer le reste des citoyens. On leur dirait vainement ensuite qu'ils l'ont interprétée en leur faveur dans le sens de la liberté ; la loi n'en subsisterait pas moins avec son texte et son vice d'origine.
« Au lieu de favoriser ainsi la marche naturelle des jésuites et de les laisser échapper en entr'ouvrant la porte des inter-
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? i;
prétations , il est bon qu'emprisonnés avec nous dans la légis- lation , ils ne puissent devenir libres qu'en la brisant pour leur avantage et pour le nôtre.
« Quiconque a examiné attentivement la marche des affaires publiques depuis quelques années conviendra que nous de- vons au côté droit l'acquisition de beaucoup de liberté poli- tique. L'exemple est encourageant. Il permet d'espérer que la position actuelle des jésuites nous vaudra quelque chose pour la liberté religieuse, pour la liberté d'association, pour la li- berté d'enseignement. »
La question grave que l'auteur de cette dissertation n'a fait qu'effleurer mérite de bien autres développemens. D'excellens articles ont paru à ce sujet dans le Glube. Trois Sociétés de Paris , les Sociétés d'Instruction élémentaire , de la Morale chré- tienne et des Méthodes d'cnseignenient, se sont réunies pour ouvrir un concours sur la liberté d'éducation. Il est donc permis d'es- pérer que cette importante matière ne tardera pas à être con- venablement traitée. On annonce aussi que le gouvernement s'occupe de préparer un projet de loi sur l'instruction publique. Puisse la présentation en être retardée jusqu'à l'époque où l'on sera enfin généralement détrompé sur le monopole!
Nos droits nous out été donnés comme moyens d'accomplir nos devoirs.
11 existe des opinions fort diverses sur la nature des rela- tions qui doivent s'établir entre l'éducation et l'État. Ces opi- nions se rangent sous trois systèmes principaux.
L'un est celui de la liberté; il part du principe que l'éduca- tion esl le droit et le devoir de la famille, et \\ ne fait inter- venir l'autorité publique que pour exercer un rôle de surveil- lance et de répression. Un second attribue l'éducation à l'État. Enfin, dans un troisième ordre d'idées, on se place entre les deux antres systèmes , <t l'on emprunte quelque chose a chacun i . m . - - Octobre \ 828. a
ï8 L'ÉDUCATION
d'eux : c'est ainsi que notre régime actuel combine le mono- pole universitaire avec la liberté absolue de l'éducation do- mestique.
Cherchons à apprécier successivement ces trois systèmes.
Si le choix à faire entre eux n'était qu'un calcul de conve- nance et d'utilité , variable suivant les circonstances; si le droit et le devoir ne s'y trouvaient point engagés; si l'on pouvait indifféremment, sans blesser aucune conscience, décréter que l'éducation sera libre, ou qu'elle ne le sera pas, la question n'offrirait qu'un assez médiocre intérêt et se réduirait à une simple affaire de prudence administrative.
Mais si la liberté d'éducation est un droit ou détruit un droit; si elle est nécessaire à l'accomplissement des devoirs de famille , de patrie , d'humanité , ou incompatible avec ces de- voirs ; si enfin elle est ou juste ou injuste, et importe aux con- sciences autant qu'à la police des cités , il faut bien qu'on y voie une des plus sérieuses applications de la morale à la poli- tique; et c'est à la philosophie qu'il appartient de déclarer si le respect dû à la liberté veut que ses principes généraux re- çoivent cette application spéciale.
PREMIÈRE PARTIE.
Tant qu'il ne s'agit que de l'éducation physique, les droits et les devoirs sont facilement aperçus et fort peu contestés.
La conformation même de l'enfant démontre la nécessité des soins qui lui sont dus, et sans lesquels sa vie serait impossible.
C'est aussi l'évidence des faits naturels qui désigne les insti- tuteurs physiques de l'enfant. La mère qui l'a porté dans son sein , qui l'a enfanté au milieu des douleurs , qui ,a reçu du lait pour le nourrir, est sa première protectrice. Le père sent le besoin d'obéir à un instinct de devoir et de tendresse qui lui commande de subvenir à l'existence de l'enfant et de la mère placés sous sa sauvegarde.
La mère est maîtresse de déléguer a une nourrice ses soins de maternité. L'État ne s'interpose pas au milieu de cette délé-
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? i9
gation ; il ne s'occupe pas de choisir et de diriger les nourrices.
Ce serait tuer les en fans que de les délaisser sans secours. A défaut des pères et mères, le reste de la famille leur doit un appui. Autour des familles au centre desquelles les enfanssont placés s'étend le cercle plus vaste de la patrie , qui lui-même est enfermé dans la circonférence de l'humanité tout entière. Si la mère meurt ou languit, si le père manque à son enfant, si l'indigence ou le crime ont brisé la famille, tous les devoirs n'ont pas cessé envers l'être faible qui vient d'arriver au monde, et dont le sort ne doit pas être de périr par l'isolement. C'est alors à la patrie, à l'humanité à le recueillir.
Le sentiment de ce devoir a fondé les pieux asyles qui s'ouvrent aux enfans abandonnés. Il serait hors de propos d'entrer ici dans l'appréciation des reproches que l'économie politique adresse à ces institutions. Quelle que soit la diver- gence des avis sur le choix des moyens, l'idée fondamentale reste la même ; c'est toujours le respect pour la vie des hommes. Quelques précautions que l'on recommande contre cette bien- faisance meurtrière , qui , en prodiguant avec indiscrétion les remèdes incomplets, multiplie les maux qu'elle croit guérir, on s'accorde pour convenir que la société entière serait cou- pable si , après qu'un enfant est né , elle aimait mieux le con- damner à la mort que de lui donner des secours.
L'existence des enfans est sacrée; et cependant la loi s'abs- tient de déterminer et de prescrire les soins qui doivent être pris d'eux , bien convaincue que ces soins regardent les païens et non pas elle. C'est ainsi que , par exemple , elle s'est tou- jours considérée comme incompétente pour commander le bienfait de la vaccine. Elle ne ée reconnaît un droit d'interven- tion dans l'éducation physique des enfans que pour les cas , heureusement très rares, où leur existence est mise en péril par des délits.
Sortons de l'éducation physique, et examinons si les droits qui la gouvernent ne se retrouvent pas entièrement les mêmes dans le reste de l'éducation.
On n'est pas quitte de tous devoirs envers un enfant quand
?..
%o L'ÉDUCATION
on a rempli l'obligation de l'allaiter, de le nourrir, de lepro téger contre l'intempérie des saisons, contre les chocs exté- rieurs, contre l'invasion des maladies. Lui conserver la vie et le laisser manquer d'une nourriture intellectuelle et morale , ce serait bien souvent ne lui avoir rendu qu'un triste service.
Les hommes les moins clairvoyans, les moins généreux, re- connaissent la nécessité de l'éducation physique. Pourquoi si souvent, et même sans que la conscience en fasse reproche, se dispense-t-on de donner des soins au développement de l'intelligence et de la moralité de ses enfans? C'est une incon- séquence qui peut s'expliquer sans peine.
A côté de l'éducation proprement dite, qui résulte de l'ac- tion volontaire des hommes sur les hommes, vient se placer cette éducation de la nature qui agit par les événemeus et les choses , et par ces mille frottemens inaperçus qu'amènent toutes les relations de la vie. L'entendement et la volonté gran- dissent sous cette double influence. La raison de l'enfant très - imparfaite, mais très-active, impatiente de se suffire à elle- même , mais cependant souple et confiante , fera dès son premier éveil un choix à sa mode parmi les enseignemens volontaires qu'on lui donnera, et parmi les enseignemens acci- dentels de la nature et de la société. Si les directions d'une éducation attentive lui manquent , elle ne cessera pas pour cela de se développer ; mais elle ne le fera qu'au hasard , et en s'abandonnant aux caprices de l'instinct et aux inspirations fortuites que lui apporteront les événemens.
Cette considération explique , sans l'excuser, le trop fréquent abandon de l'intelligence et de la moralité des enfans. On se repose sur le hasard du soin de les élever. On se révolterait contre l'idée de délaisser un pauvre enfant tout nu , sans ali- mens, sans défense; et l'on ne voit pas que livrer sa jeune âme à toutes les impressions qui d'aventure la viendront frap- per, que laisser sa faible raison flotter sans guide, et sans qu'une raison plus forte prenne le gouvernail de sa liberté, (•'est lui faire plus de mal encore.
L'État qui, en l'absence des soins de la famille, soutient la
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? ai
vie physique de l'enfant , lui doit, de même, à défaut aussi de la famille, l'éducation intellectuelle et morale.
L'Etat est tenu de cette dette, dans l'intérêt des enfans, qui sont au nombre de ses membres, et dans le sien propre.
L'expérience la plus constante enseigne assez maintenant de quels dangers l'ignorance menace la société, combien de dés- ordres et de crimes elle enfante. C'est là une vérité fondamen- tale, sur la démonstration de laquelle la morale et la statistique sont d'accord. Lors donc que TÉtat cherche à assainir le pays en y propageant les lumières , et à détruire le foyer d'infection que crée l'ignorance, c'est à sa propre sûreté qu'il pourvoit. Songeons bien d'ailleurs que ceux qui naissent pauvres et sans appui naissent cependant avec le droit de vivre : une organisa- tion sociale qui ne leur permettrait pas de subsister par leur travail, ou qui ne veillerait pas à ce qu'ils apprissent à travail- ler, aurait mauvaise grâce à exiger d'eux qu'ils se sacrifiassent pour son maintien. C'est risquer beaucoup que de tenter la patience de masses redoutables, et que de les vouloir con- traindre à s'arrêter long-tems avec respect devant un ordre de choses qui, trop étroit pour leur laisser place, les rejetterait hors de son sein avec mépris comme sans pitié.
Toutefois l'on n'estimerait pas à sa valeur le devoir de sub- venir à l'éducation de ses semblables, si on le réduisait à n'être qu'un calcul de prudence politique. Il a droit à une plus haute place dans l'échelle des devoirs. S'il est vrai que les hommes sont frères, si chacun doit travailler au perfectionne- ment de son âme, si tous ont pour loi de s'entr'aider dans cette œuvre de salut, il faut, pour apercevoir la cause; de l'obliga- tion sainte qui nous lie envers nos semblables, et nous défend de les abandonner sans nul souci de leur avenir, remon- ter jusqu'à la source pure d'où ces sublimes préceptes dé- coulent.
L'humanité, la religion, savent comprendre ce devoir. Ce sont. elles qui, dans l'abandon des familles <t dans l'insufB sance des secours de l'État, suscitent des associations chari tables d«' la nature de celles qui, dans la plupart des paj
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chrétiens, offrent une instruction gratuite aux enfans dont les païens sont trop pauvres pour les élever.
Mais, que l'on y fasse une sérieuse attention , car là se trouve le principe fondamental, ni l'État ni la charité publique n'ont à s'immiscer dans l'éducation de l'enfant, si la famille consent à y suffire.
L'existence des familles n'est pas de création humaine. Le droit civil qui peut les régler ne les fonde pas. Ce ne sont pas les injonctions de la loi, ni des délibérations prises en conseil pu- blic , qui nourrissent l'enfant du sang et du lait de sa mère, qui lient l'époux à l'épouse , les frètes aux frères , qui donnent au sentiment maternel son admirable dévoùmeut, qui échauffent cette tendresse de père , où l'entraînement de l'instinct s'iden- tifie avec la conviction du devoir. Quel que puisse être le lan- gage des codes, je ne consentirai jamais, tant que je jouirai de ma raison , à reconnaître que personne sur la terre ait droit de m'ôter mes enfans, ni de faire, malgré moi, leur éducation à ma place. C'est à moi que la nature a donné la garde de leur corps et de leur âme; je n'en dois compte qu'à eux, et à cette autorité suprême de laquelle seule je les tiens, dont relève ma conscience, et en présence de qui la loi civile n'est plus rien. Responsable de l'éducation de mes enfans, j'ai le droit de n'être gêné par personne dans l'accomplissement de ce devoir.
Tous les hommes ne pouvant pas instruire tous les hommes, pourquoi ne pas laisser à chacun le soin d'élever ceux dont la garde lui est spécialement confiée? Ne sait-on pas que plus les obligations touchent de près les individus, plus il existe de probabilités qu'elles seront remplies?
Tantôt les parens s'occupent eux-mêmes de l'éducation des enfans, tantôt ils la délèguent à d'autres.
On sait quelle multitude de causes peuvent engager les pères à confier leurs enfans à des maîtres. Le tems , les connaissances peuvent manquer. Réunirait-on , ce qui est rare , assez d'ap- titude et assez de loisir, on se dit encore que l'instruction vaut mieux lorsqu'elle est donnée par ceux qui en font l'occupation de toute leur vie; qu'il y faut une certaine fermeté de discipline
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plus facile à un étranger qu'à un père; qu'on doit se garder de priver ses enfans des bienfaits et des leçons de la vie commune.
Déléguer ainsi à d'autres le soin de ses enfans, c'est encore agir en vertu du droit qu'on avait de les élever soi-même. Le père n'abdique point par là l'autorité paternelle. C'est lui qui préside à l'éducation , lorsque c'est lui qui choisit ses délé- gués , qui les surveille, qui les paye; lorsque c'est avec lui qu'ils traitent, envers lui qu'ils répondent.
Si l'on gêne la famille dans le choix des maîtres , on nuit à bien des droits comme à bien des intérêts : à la famille , que l'on empêche de s'acquitter, comme elle l'entend , d'un devoir dont elle est juge et responsable ; aux enfans, dont le sort est mieux garanti par la surveillance d'une responsabilité plus im- médiate; à la bonne éducation qui, comme tout le reste, pro- spérerait par la concurrence; enfin au droit d'enseigner.
Envisagée sous ce dernier poiut de vue, la question de li- berté d'enseignement prend une étendue nouvelle.
Qu'est-ce en effet qu'enseigner, si ce n'est produire sa pen- sée au dehors, et en vertu du même droit que celui qui rend libre de parler, d'écrire, d'imprimer? C'est une des formes de la liberté qu'il faut admettre si l'on accepte les autres.
Mais, comme toute liberté suppose, avec la faculté de choisir le bien, la possibilité d'opter pour le mal, reconnaître la li- berté c'est prendre l'engagement d'établir des peines sévères pour punir les délits et pour réprimer les abus qui peuvent être commis dans son exercice.
Dansles cas de répression, l'Etat doit intervenir, non parce qu'il s'agit d'éducation, mais parce qu'il s'agit de pénalité.
Il est un autre cas dans lequel l'État intervient, et cette fois à titre d'instituteur: c'est quand la famille, se reconnaissant impuissante pour donner l'éducation, consent à laisser élever ses enfans au nom de la société entière.
Hors ces cas de surveillance et de secours, l'Etat n'a rien à faire dans l'éducation. Il n'a pas le droit d'obliger le père à donner à ses fils tel ou tel enseignement, pas plus que le droit Ar prescrire tel ou tel mode d'éducation physique.
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Le rôle de l'autorité publique ainsi borné n'en acquiert que plus d'importance. On ne la condamne pas à rester oisive, ou à demeurer spectatrice impassible des maux dont elle serait témoin. N'est-ce donc rien que d'examiner si l'enseignement ne blesse pas l'ordre et les lois? N'est-ce rien que de prêter son aide à tous ceux qui sans elle manqueraient de moyens pour acquérir l'instruction?*
Prodiguer les deniers des contribuables pour parvenir à imposer de force tel ou tel enseignement aux en fans que leurs familles pourraient et voudraient instruire , soit par elles- mêmes, soit par des maîtres délégués, c'est toujours, quelque pure intention qu'on ait, se permettre une exaction pour faire de la tyrannie. Ah! sachez plutôt réserver vos secours pour les cas où ils seront tout à la fois indispensables et sollicités! Quel- que abondans que vous les recueilliez, ils ne seront toujours que trop rares. Craignez-vous donc que les occasions vous man- quent? N'existera-t-il pas dans tous les tems assez de misères et d'inégalités sociales , pour que la condition intellectuelle du pauvre éprouve plus de besoins que les contributions publiques n'en pourront jamais satisfaire? N'y a-t-il pas aussi certains enseignemens que l'Etat seul pourra faire subsister? L'utilité générale veut que nulle branche de science ne demeure sans culture; car toutes les connaissances se tiennent, et aucune des faces de la vérité n'est inutile à connaître, alors même qu'on ne s'est pas d'abord rendu compte du parti qu'on en tirera. Tous ont donc intérêt à ce que quelques personnes reçoivent des encouragemens pour se livrer aux études qui exigent des capacités spéciales, qui absorbent tout entiers les hommes assez zélés pour les entreprendre, qui imposent de longs tra- vaux préliminaires, des dépenses considérables, mille charges enfin presque toujours trop lourdes pour des efforts individuels. * l'est alors que l'Etat doit s'empresser d'apporter son aide; qu'il favorise, qu'il soutienne les enseignemens longs, ingrats, coû- teux, sans résultats immédiats, cpii sans lui resteraient aban- donnés ou languiraient : mais qu'il livre sans inquiétude à la concurrence individuelle les éludes qui conviennent au grand1
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nombre, dont le besoin est général , dont les maîtres abondent, «■t que soutient suffisamment l'émulation des citoyens. J'avoue que je m'explique beaucoup mieux la nécessité d'une cbaire de Chinois que l'utilité d'une chaire de poésie française.
Il est d'autres études pour lesquelles l'Etat a droit et devoir d intervenir, je veux parler de celles qui ont pour objet des services publics. L'administration a des fonctionnaires à choisir; rien n'est plus licite que de la laisser exiger d'eux telle ou telle connaissance spéciale ou la garantie d'un enseignement déter- miné.
Jusqu'où n'irait-on pas avec ce large système ? La liberté d'éducation , liberté sage et sujette des lois qui la surveillent, prendrait pour ses premiers points d'appui l'autorité paternelle dans toute sa plénitude, et le droit de tous à enseigner : elle s'aiderait ensuite des secours de l'État pour tous les cas où les efforts privés ne sauraient être assez efficaces: après l'Etat, dont les ressources sont limitées et les besoins immenses, elle appellerait ces associations volontaires que rassemblent des sentimens de religion, d'humanité, de patriotisme. J'ignore si toujours l'universalité d'éducation ne restera qu'une chimère; mais s'il est quelque jour donné aux hommes d'entrevoir un but si désirable, ce sera quand on aura pu voir adopter un pareil ensemble d'institutions, qui laisse à la liberté ses droits, son activité, l'efficacité de la concurrence; qui, après avoir tiré d'elle tous les résultats qu'elle est capable de produire, et après s'être gardé de dissiper les ressources publiques, ne sollicite des encouragemens que pour accomplir ce qui est resté impossible à la liberté; et complète ensuite, par le concours des associations privées, la plus grande généralité possible d'é- ducation.
Ce ne serait pas un des moindres résultais de l'éducation ainsi étendue que d'élever à une meilleure et plus haute con- dition la classe inférieure tout entière. Il s'en faudrait bien que ce lût là bouleverser les positions sociales. La même hié- rarchie peut subsister entre elles, et le degré inférieur cire relevé tout entier. La prospérité de 1 industrie dans les pars
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civilisés offre un exemple remarquable de ce progrès universel. Il ne cesse pas d'y avoir des pauvres et des riches; et cepen- dant les progrès de chaque jour permettent au pauvre d'être moins misérable. On peut supposer un état de choses où, par un heureux effet des conquêtes de l'intelligence humaine sur la nature matérielle, les objets les plus nécessaires à la vie se- raient descendus à un prix assez bas pour que tous pussent y atteindre par le travail. On peut de même supposer une société dont l'organisation serait assez perfectionnée pour que tous , même les plus indigens, apprissent à lire et à écrire. Dans une société pareille, l'ordre social, loin d'être ébranlé, serait affermi : il subsisterait avec ses inégalités , mais le dernier rang serait moins malheureux.
L'espérance d'une éducation universelle n'est pas un de ces rêves de la pensée que le bon sens puisse sans danger rejeter avec dédain. Le beau idéal , le bien absolu , sont en dehors aussi de l'humanité. Quelqu'un interdira- t-il à l'artiste, au poëte , au philosophe, au chrétien, d'y tendre sans cesse comme au but suprême de leurs efforts? Ce but est placé bien haut, bien loin, par delà les limites de la vie; et cependant la plus belle route à suivre est celle qui nous en approchera de quel- ques pas. Heureux mille fois le pays où l'universalité d'éduca- tion ne laisserait la dignité humaine s'effacer dans aucun homme , et ne permettrait pas que tant d'êtres intelligens pussent végéter et mourir sans avoir eu le tems de vivre et de penser! mais heureux aussi le pays où chaque jour dissipe quelques ténèbres devant quelque lumière, où le culte religieux se spiritualise, où l'industrie se perfectionne, où la civilisation s'étend, où l'éducation se propage!
Aucun système ne nous paraît plus favorable à de tels pro- grès que celui de la liberté. Nous ne l'avons pas été chercher dans des théories imaginaires. Nous nous sommes contentés d'appliquer à l'éducation intellectuelle et morale ce que le con- sentement universel admet lorsqu'il s'agit d'éducation physique. Si nous étions chargés de donner la vie à ces idées par une application immédiate, nous nous bornerions à demander use
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loi fortement répressive contre les abus de la liberté, puis à proposer d'ouvrir chaque année une place au budget pour les institutions que l'Etat jugerait utile d'entretenir ou d'encou- rager.
Ces vues, toutes simples qu'elles sont, rencontrent, de toutes parts, des objections à combattre. Nous parcourrons les prin- cipales en jetant les yeux sur les deux autres systèmes dont l'examen affermira notre confiance dans la liberté.
SECONDE PARTIE.
L'opinion qui confère à l'État le droit et le devoir de donner l'éducation compte en sa faveur beaucoup de suffrages impo- sans. Son principe , embrassé avec ardeur par des esprits aussi élevés que généreux, est que l'enfant appartient à sa patrie plus qu'à sa famille : ce qui est une conséquence de cette autre proposition plus générale qui considère chaque citoven comme appartenant moins à lui-même qu'à la patrie.
C'est parce que cette croyance a domine l'antiquité que les Cretois, les Spartiates, les Perses, enlevaient l'enfant à sa fa- mille pour l'élever aux frais, sous la responsabilité et au profit de l'État. La même idée, descendue fort avant dans les tems modernes, y a trouvé de sincères et éloquens apologistes, à la tète desquels vient se placer Rousseau.
Rousseau distinguait soigneusement l'homme de la nature et l'homme citoyen. A chacun d'eux il donnait un maître diffé- rent, laissant le premier se régir lui-même, et soumettant l'autre à l'état social. Cet état , R.ousseau le détestait : son ardente sensibilité s'était prise de colère contre les obstacles factices et conventionnels dont l'homme et ses caprices ont obstrué nos sociétés; cette simplification sociale vers laquelle nous aspirons, il l'appelait de tous ses vœux, bien que ne sai- sissant pas les vrais moyens d'y parvenir. Mais en même tems qu'il protestait contre les sociétés , Rousseau, avec ce désinté- ressement admirable qui anime si éloquemment ses paroles, ne comprenait pas que l'on osât se dire citoyen sans se sacri- fier pour elles; il voulait que quand ou avait fait choix de l'état
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de société, l'on no prétendit pas à profiter de cet(e indépen- dance , de cette jouissance de soi-même , dont il ne comprenait l'existence que dans l'état de nature, et dont la contemplation séduisait sa pensée. Son erreur était de ne pas voir que l'homme selon le vœu de la nature, c'est l'homme civilisé par la société, et que le commerce avec nos semblables est notre seul moyen de travailler à l'œuvre de perfectionnement progressif qui est la loi de notre espèce. Nous manquons à notre nature, non parce que nous ne sommes plus assez sauvages; mais, hélas! parce que, de tous les côtés encore, nous sommes enveloppés dans la barbarie. On conçoit comment, préoccupé de son antithèse, Rousseau écrivait dans Emile ces paroles qu'il y a développées avec complaisance : « Les bonnes institutions so- ciales sont celles qui savent le mieux dénaturer l'homme;» et celles-ci : «Celui qui dans l'ordre social veut conserver la pri- mauté des sentimens de la nature ne sait ce qu'il veut.»
Les conséquences des opinions de Rousseau ont été appli- quées par lui fort explicitement à l'éducation publique, dans son article sur le mot Économie politique, pour YEricYcloj>êdic. Le passage suivant représente très-bien ses doctrines sur ce sujet :
« S'il y a des lois pour l'âge mûr, il doit y en avoir pour l'enfance, qui enseignent à obéir aux autres; et comme on ne laisse pas la raison de chaque homme unique arbitre de ses devoirs, on doit d'autant moins abandonner aux lumières et aux préjugés des pères l'éducation de leurs en fans, qu'elle importe à l'Etat encore plus qu'aux pères : car, selon le cours de la nature, la mort du père lui dérobe souvent les derniers fruits de cette éducation , mais la patrie en sent tôt ou tard les effets; l'État demeure et la famille se dissout. Que si l'autorité publique, en prenant la place du père et se chargeant de cette importante fonction, acquiert leurs droits en remplissant leurs devoirs, ils ont d'autant moins sujet de s'en plaindre, qu'à cet égard ils ne font proprement que changer de nom , et qu'ils auront en commun, sous le nom de citoyens, la même autorité sur leurs en fans qu'ils exerçaient séparément sous le nom de
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pères, et n'en seront pas moins obéis en parlant an nom de la loi qu'ils l'étaient en parlant an nom de la nature. L'édu- cation publique, sous des règles prescrites par le gouverne- ment et sous des magistrats établis par le souverain, est donc «ne des maximes fondamentales du gouvernement populaire ou légitime. Si les en fans sont élevés en commun dans le sein de l'égalité, s'ils sont imbus des lois de l'État et des maximes de la volonté générale , s'ils sont instruits à les respecter par des- sus toutes choses, s'ils sont environnés d'exemples et d'objets qui leur parlent sans cesse de la tendre mère qui les nourrit, de l'amour qu'elle a pour eux, des biens inestimables qu'ils re- çoivent d'elle et du retour qu'ils lui doivent, ne doutons pas qu'ils n'apprennent ainsi à se chérir mutuellement comme des frères, à ne vouloir jamais que ce que veut la société, à sub- stituer des actions d'homme et de citoyen au stérile et vain babil des sophistes, et à devenir un jour les défenseurs et les pères de la patrie dont ils auront été si long-tems les enfans.»
Il y a de la grandeur dans cette abnégation de soi-même avec laquelle l'individu s'efface et s'immole devant la patrie, et fait taire , en présence de l'intérêt général , ses affections les plus vives. Ce sentiment généreux brille d'un éclat que l'en- thousiasme des souvenirs historiques relève encore, et tant de merveilles d'héroïsme auxquelles il a servi de mobile l'em- bellissent de leur beauté.
Mais sous une générosité si séduisante l'examen de la raison ne tarde pas à découvrir une théorie incomplète qui se guindé sur une fausse grandeur, et qui déplace l'ordre vrai des devoirs.
Le but de la mission de l'homme sur la terre n'est pas d'arriver à je ne sais quel bien collectif et vague dont on n'assignerait le siège nulle part. Dieu qui n'a erré que des devoirs individuels, puisqu'il n'a lait responsables que des individus, a d'abord donné à chaque homme la garde de lui- même , puis celle des êtres qui lui sont indiqués comme nain rellemenl confiés à ses soins. Le premier devoir pour l'homme . celui qui renferme tons les autres, esl •!«■ taire son bien et
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celui des siens, mais à la charge de ne pas se méprendre sur ce qui constitue le bien véritable.
Trois élémens le composent, quoiqu'ils y concourent à degrés fort inégaux : le bien-être physique, le bien-être intel- lectuel, le bien-être moral. Négliger d'acquérir ou de con- server, quand on le peut, le bien-être physique, quelque inférieur qu'il soit aux deux autres, ce serait prétendre se montrer plus sage que l'auteur de notre être qui nous a donné l'instinct du plaisir, l'aversion de la douleur , l'amour de notre conservation. Toutefois nous sentons au dedans de nous que le bien-être intellectuel vaut mieux; qu'il y a un plaisir plus noble, plus vrai, une dignité mieux satisfaite, à servir notre pensée, à agrandir notre être, à le faire entrer en rapport avec la contemplation de l'univers et avec les lois de la créa- tion, qu'à procurer à notre corps des jouissances fugitives, incertaines, incomplètes. Le bien-être moral est placé plus haut: les autres biens servent à la vie, lui seul est la vie véritable, et s'étend par delà les limites de notre existence terrestre. Dans la garde d'autrui, nous avons à obéir aux mêmes lois que dans la nôtre. Il est bon de procurer aux autres le bien physique; il est mieux de les faire arriver au bien intellectuel, qui compte à peine pour quelque chose en présence du bien moral.
Demander si les hommes, parce qu'ils restent en société, renoncent à la recherche de leur bien-être, ou peuvent cesser de prendre sous leur surveillance personnelle et sous leur responsabilité immédiate le bien-être des leurs, c'est demander si l'homme, quand il obéit à la loi de sa vocation en devenant citoyen, cesse d'être homme; s'il peut dépouiller comme un vêtement importun et jeter loin de lui sa nature et ses facultés. Telle n'est point, telle ne peut pas être la volonté de celui qui nous a créés : en nous faisant hommes et sociables, il n'a pas entendu prendre pour jouets les perpétuels combats de nos devoirs d'hommes et de nos devoirs de citoyens. A juger des augustes desseins de sa providence par le peu qu'il nous est donné d'en entrevoir, l'harmonie est dans sa loi, la paix
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entre ses commandemens; et quand sa voix se révèle à uotre conscience, ce n'est pas pour nous désoler par des ordres qui s'entrechoqueraient, et par le tumulte de volontés con- tradictoires.
Lorsqu'on place en première ligne la recherche du bien individuel, il n'y a rien là au profit de l'égoïsme ; lorsqu'on présente les devoirs comme plus strictement imposés à mesure que les êtres qu'ils concernent se rapprochent davantage de la personne de l'agent libre, on ne sacrifie en rien les intérêts généraux. En effet, il est de l'essence du bien moral, régula- teur souverain et suprême de tout bien-être individuel, de ne savoir se prêter jamais au plus léger envahissement des droits d'autrui, et de se complaire à procurer aux autres tout plaisir dont on aimerait à jouir soi-même. Compatible avec toute espèce de dévoiunent, avec tout sacrifice du bien-être physique et du bien-être intellectuel , le bien moral trouve souvent dans ces sacrifices son aliment et sa joie; c'est lui seul qui est inviolable et jaloux, et qui ne permet jamais qu'on agisse à son détriment.
Le choix esta faire entre deux systèmes, dont l'un exige que l'homme s'immole au citoyen ou le citoyen à l'homme, et dont l'autre accorde, conserve et l'homme et le citoyen. Nous n'hési- tons pas à préférer celui qui accepte toute complète notre nature, telle qu'elle nous a été donnée ; celui aux yeux duquel les droits de l'individu, la recherche de son bien, loin de périr ou de diminuer sous la loi des sociétés, y trouvent au contraire leur consécration et leur maintien , puisque chacun , pour les défendre, y est investi de la force de tous. Quant à envahir ou à diminuer mes droits , lorsqu'ils ne portent pas atteinte à ceux d'autrui, je comprendrais que ce fût la pré- tention de la force , je ne comprends pas que ce puisse jamais être la volonté de la loi. Autant vaudrait dire qu'il lui est loisible d'agir pour moi , de faire ou de défaire ma mo- ralité.
L'organisation de l'Etat et la conscience de chaque individu reconnaissent des lois parfaitement distinctes et également
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souveraines. Les faire concorder n'est point une chimère. On a pu le croire difficile, tant qu'on a vu dans l'État un être réel doué d'une individualité propre, ayant ses intérêts, ses besoins. Il fallait bien, alors, devant la supériorité de sa masse, devant l'immensité de sa puissance, faire prévaloir ses besoins, ses intérêts sur ceux des individus isolés ; et les citoyens met- taient leur gloire à s'anéantir devant lui. Quand chacun n'hésitait pas à se reconnaître ainsi comme propriété de la patrie, il n'était pas possible de s'en tenir là; au risque de se déchirer le cœur, la vertu commandait d'en arracher les plus doux sentimens de la nature, et de reconnaître l'État pour pro- priétaire de ses enfans , sauf à rabaisser par le nom de fai- blesses les saintes et tutélaires affections de la tendresse paternelle.
Mais il n'est pas vrai que l'État soit un maître à part ayant ses devoirs et ses droits. L'État n'est qu'une collection, et une collection n'a ni mérite ni démérite; l'État n'est ni bon ni mauvais ; il n'y a de bon , il n'y a de mauvais que les citoyens dont il se compose, pris chacun à part. L'État c'est nous.
Renonçons donc à ces froides et cruelles théories qui se font gloire de mutiler notre nature et d'étouffer ses plus généreuses inspirations. N'échangeons pas les saints devoirs, les plaisirs purs de notre paternité, contre cette quote part d'autorité commune dont parle Rousseau, et qui s'étendrait sur la masse entière des enfans du pays. Un sentiment profond de cette honte douloureuse qui vient contrister l'àme à la vue des chûtes du génie, ne se mèle-t-i! pas à la réfutation de ce système , lorsque la pensée se reporte sur celle des fautes de Rousseau dont il s'est fait toute sa vie les reproches les plus amers? Tant il est vrai que les sophismes de l'esprit peuvent égarer les plus nobles coeurs!
Citons un remarquable exemple, où les idées de Rousseau ont reçu la plus exacte application : on y verra la même révolte contre cette sagesse qui place en première ligne les droits et les devoirs de l'individu; le même dédain pour l'obéissance aux sentimens naturels; la même exaltation ea
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l'honneur de l'être abstrait et idéal d'une patrie, qui, supé- rieur à tous ses citoyens, aurait son existence, ses intérêts, sa gloire à part d'eux et dans une plus haute sphère.
Michel Lepelletier venait d'être assassiné. Parmi ses papiers on trouve un écrit que Robespierre vient lire le i3 juillet i7g3 à la tribune de la Convention comme le plus bel hommage à rendre à la mémoire du républicain qui n'était plus. C'était un plan d'éducation nationale; en voici quelques passages :
« Je demande que vous décrétiez que depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze ans pour les garçons, et jusqu'à onze pour les fdles, tous les enfans, sans distinction et sans exception, seront élevés en commun aux dépens de la république, et que tous , sous la sainte loi de l'égalité , recevront mêmes vétemens , même nourriture, même instruction , mêmes soins... A cinq ans la patrie recevra donc l'enfant des mains de la nature; à douze, elle le rendra à la société...
« L'institution publique des enfans sera-t-elle d'obligation pour les païens, ou les parens auront-ils seulement la faculté de'profiter de ce bienfait national ?
« D'après les principes, tous doivent y être obligés.
a Pour l'intérêt public, tous doivent y être obligés.
« Dans peu d'années, tous doivent y être obligés.
« Mais dans le moment actuel, il vous semblera peut-être convenable d'accoutumer insensiblement les esprits à la pureté des maximes de notre nouvelle constitution. Je ne vous le propose qu'à regret; je soumets à votre sagesse une modifica- tion que mon désir intime est que vous ne jugiez pas néces- saire. Elle consiste à décréter que d'ici à quatre ans l'institution publique ne sera que facultative pour les païens; mais ce délai expiré, lorsque nous aurons acquis, si je puis m'exprimer ainsi, la force et la maturité républicaines, je demande que quiconque refusera ses enfans à l'institution commune soit privé <lc l'exercice des droits de citoyen pendant tout le teins qu'il se sera soustrait à remplir ce devoir civique, et qu'il pave en outre double contribution dans la taxe des enfans. » Tout le monde n'a pas droit de s'indigner de ce plan ou T. xi,. — Octobre i8aH 3
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de le prendre en pitié. Nous le pouvons, nous, partisans de la liberté, qui voulons que l'enfant appartienne non à l'État, mais à lui-même; nous qui demandons que, pendant tout le tems où sa liberté mineure aura besoin d'être prise en tu- telle, sa famille seule soit appelée à le gouverner; nous qui ne consentons pas à nous décharger sur la patrie du soin d'élever nos enfans; nous qui gardons pour notre conscience la responsabilité des leçons qu'ils devront recevoir; nous qui nous croirions aussi coupables de négliger le salut de leur âme que d'abandonner la culture et le perfectionnement de la nôtre. Nous pouvons frémir avec toutes les mères de cette menace d'une éducation forcée, qui dissout la famille, qui jette au souffle des inspirations étrangères cette fleur confiée à la culture paternelle. Nous pouvons traiter avec quelque moquerie ces souvenirs de collège qui s'efforçaient de tailler nos modernes sociétés sur le patron des anciennes républiques. Mais quant à ceux qui donnent à l'État un droit sur l'enfant, quant à ceux qui croient à la légitimité d'une intervention publique dans l'éducation , qu'ils y prennent garde : la logique leur commande, sous peine de la plus évidente inconséquence, d'admirer Lepelletier et Robespierre, et de se prosterner devant leur projet.
Je me trompe. Il y avait encore dans Lepelletier un tribut payé à la faiblesse de l'humaine nature. Ce n'est pas du délai de quatre ans que je parle; car il n'y faut voir que ce qui y est, c'est-à-dire une concession transitoire , sans sacrifice du principe : je parle de cette douceur de peines contre les pères dont la tendresse se serait obstinément révoltée et aurait, malgré la loi, retenu leurs enfans auprès d'eux. La logique voulait que, sans se contenter de punir ces réfractaires, on leur enlevât de force leurs enfans, auxquels ils faisaient, sans droit, le tort de les priver du bienfait de l'éducation distribuée officiellement par la république.
L'inconséquence n'est pas toujours mauvaise dans la vie réelle; c'est le remède pratique des systèmes erronés. Mais, dans une discussion philosophique, elle ne doit trouver aucune
DOIT-ELLE ETRE LIBRE ? — FORCES , etc. 35 grâce; car elle sert de pierre de touche pour dénoncer les faux systèmes.
Allez donc jusqu'au bout, vous qui regardez l'éducation comme une affaire ofBcielle. Enlevez-la nettement et de vive force à la famille, qui usurpe, quand elle donne l'éducation au lieu et place de l'État. Si vous reculez devant cette consé- quence , vous jugez votre système, et vous le confessez vaincu. ( La suite au cahier prochain.")
Forces productives et commerciales du midi de la France.
Suite du département de l'Hérault.
(Voy. Rev. Enc, t. xxxvn. — Janvier 1828; pag. 34-42.)
La statistique de l'Hérault fait connaître d'abord la topogra- phie de ce département , qui semble réunir tous les genres de territoires : littoral maritime, étangs et marais, vastes plaines, partie montueuse et sites volcaniques. Parmi ces derniers , on cite le volcan d'Agde , celui de Saint-Thibéry, la montagne basaltique de Montferrier, etc.
M. Hippolyte de Lesser examine la nature des diverses sub- stances minérales que présente le sol du département.
Le département est sillonné par un 'grand nombre de ri- vières, parmi lesquelles la plus importante est l' Hérault , dont il a pris le nom. L'Hérault se jette dans la mer, après avoir reçu les eaux de vingt-deux affluens; le port d'Agde est situé sur la rive gauche , et près de son embouchure.
Le port de Cette, beaucoup plus important et plus fréquenté par les navigateurs, est à la pointe d'une presqu'île qui sert de digue au lac appelé Y Etang de Thau , du côté de la mer.
Le célèbre canal connu sous le nom de Canal des deux Mers , ou du Languedoc , ou du Midi , entre dans le départe- ment à peu de distance de Capcstan , passe auprès de cette ville et de Iiéziers , et débouche dans l'Hérault un peu au-
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36 FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES dessus du port d'Agde , croise ce fleuve et débouche ensuite dans l'étang de Thau. La ligne de navigation continue dans toute la longueur de cet étang , et passe successivement dans les autres étangs, qu'on pourrait appeler les lagunes du dépar- tement de l'Hérault , et vient aboutir à Lunel , un peu au-des- sus de l'étang de Manguio ; tandis qu'un autre embranchement parti de cet étang se bifurque pour aller d'un côté à Aigues- Mortes , puis à la mer, et de l'autre à Beaucaire, pour dé- boucher dans le Rhône.
Ainsi, le département de l'Hérault jouit dans toute sa lon- gueur du bienfait de la communication établie par le canal des deux Mers.
Le sol du département de l'Hérault s'élève rapidement à mesure qu'on s'éloigne de la mer pour avancer vers le nord; ce qui conduit au pied des Cévennes. Cette pente générale rend torrentueux la plupart des cours d'eau du département. Très -peu sont flottables dans une certaine partie de leurs cours ; et l'Hérault même n'est navigable qu'à peu de distance au- dessus de son embouchure jusqu'à Besson.
Un bon système de routes , quelques canaux de petite na- vigation semblent les seules communications avantageuses qu'on puisse établir dans l'intérieur du département.
Quelques routes en fer habilement tracées pourraient éta- blir de grandes communications pour amener du combustible et des matériaux d'un grand poids des confins del'Aveyron, du Tarn et du Gard, jusqu'au centre de l'Hérault, et pour faire remonter vers les régions supérieures de ces trois dépar- temens les produits apportés par le commerce maritime ou par la navigation intérieure du canal des deux Mers. Voilà l'un i\e-, grands objets d'étude qui doivent attirer toute l'attention des ingénieurs et des administrateurs, des propriétaires et des industriels, dans les quatre départemens contigus que nous venons de citer.
On peut entreprendre avec fruit de très-grands travaux pour assainir le voisinage des étangs , pour en faciliter les dé- bouchés dans la mer, pour en régulariser, en améliorer la
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navigation intérieure par un emploi judicieux de la machine à draguer mue par la force de la vapeur. On peut opérer des dessé.phemens qui diminuent convenablement la superficie des étangs et fassent disparaître d'insalubres marécages , pour donner à l'agriculture un sol susceptible d'être rendu extrê- mement fertile.
Les innombrables cours d'eau qui sillonnent le département en différehs sens peuvent servir à établir un système général d'irrigation infiniment précieux sous un ciel aussi chaud que celui du Bas-Languedoc.
Je crois qu'on devrait chercher en même tems à replanter beaucoup de sommités déboisées dans les parties supérieures du département de l'Hérault et des départemens limitrophes. Ces plantations fourniraient avec plus d'abondance et de per- manence aux cours d'eau de ce département.
Ce département est riche en eaux minérales , et la célébrité des médecins de Montpellier a dû favoriser beaucoup la fré- quentation de ces eaux. On a formé des élablisscinens ther- maux à Balaruc, dans l'arrondissement de Montpellier; à Avesnes , dans l'arrondissement de Lodève ; à La Malou , dans l'arrondissement de Béziers.
L'établissement de Balaruc aurait besoin d'un plus grand nombre de baignoires, d'appareils pour donner les douches, et de logemens appropriés aux besoins des malades. Il fau- drait aussi que les propriétaires du voisinage cultivassent de beaux jardins, plantassent des vergers, des bosquets , des allées, fissent des prairies artificielles, en un mot, rendissent leur territoire plus agréable à visiter, et plus favorable au bien-être des malades qui le visitent. Alors s'augmenterait beaucoup le nombre des visiteurs, ou malades, ou simplement oisifs : le nombre en est maintenant de 3 à /joo par année. A Balaruc se trouve un hospice entretenu par le gouvernement. On s'est plaint jusqu'à ces derniers tems de ce que tout est fort incomplet et fort imparfait dans cet établissement. Les eaux de Balaruc sont Irès-actives comme bain et comme bois- son. Elles ont cela de particulier, que les saisons tempérées
38 FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES conviennent le mieux pour leur usage. C'est le milieu du prin- tems et le commencement de l'automne qui sont les époques préférables.
Les bains d'Avesnes ont moins d'importance et ne sont guère fréquentés annuellement que par 100 malades. On recom- mande beaucoup ces eaux pour les maladies cutanées an- ciennes ou répercutées , pour des débilités nerveuses , etc. Les malades se baignent dans deux bassins où l'on reçoit l'eau en volume suffisant. Il n'y a point d'hôpital dans le voisinage , et l'art n'a rien fait pour procurer aux malades ces commodités qu'on admire et qui se prêtent à toutes les variétés de traite- mens dans les bains thermaux que possède l'Angleterre. Il faut en dire autant de l'établissement thermal de La Malou , où l'on trouve simplement un grand réservoir dans lequel on se baigne en commun; près de La Malou se trouvent les sources d'eaux minérales de Capus et de la Vergnière : ces deux sources et La Malou sont annuellement fréquentées par environ 400 malades.
Si les Anglais possédaient une richesse minérale comparable à celle des eaux que nous venons d'indiquer , ils la rendraient bientôt de la plus haute valeur, par tous les secours de leur industrie. Ils embelliraient la nature aux environs de ces bains par des plantations intelligentes et variées , par de beaux om- brages et de grands tapis de verdure ; ils construiraient des édifices simples, mais élégans, et surtout commodes pour l'ha- bitation des malades ; ils s'occuperaient surtout de l'établisse- ment des bains et des douches; ils attireraient -promptement une foule de malades, de convalescens et de valétudinaires d'oisifs et de curieux. Pourquoi les habitans de l'Hérault n'ex- ploiteraient-ils pas cette bienfaisante industrie? Ils sont loin du terme où le voyageur n'aura plus à leur indiquer de per- fectionnemeus et d'améliorations pour leurs établissemens d'eaux minérales.
La statistique de M. de Lcsser présente une longue énumé- ration des espèces végétales qu'on trouve dans le département de l'Hérault : il aurait mieux valu , selon nous, faire une telle
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énumération dans un ouvrage d'histoire naturelle que dans une statistique.
On trouve dans cet ouvrage des notions intéressantes sur l'histoire et l'administration du pays. Des détails étendus sur les antiquités nous semblent sortir du cadre d'une statistique proprement dite, excepté pour les monumens qui appar- tiennent en quelque chose à la statistique , et qui peuvent se rattacher à quelques dénombremens d'hommes ou de choses.
Parmi tant de monumens antiques ou non qui méritent à peine un regard passager, arrêtons-nous à Montpellier devant la fontaine que Jacques Cœur y fit construire dans le xve siècle. Elle porte à la fois les armes de la ville et celle du grand commerçant qui possédait un comptoir à Montpellier. Lorsque Jacques Cœur, devenu ministre, fut tombé dans la disgrâce, son souverain eut la bassesse d'ordonner aux magistrats d'ef- facer les armes de son fidèle serviteur du monument utile qu'avait érigé cet homme supérieur à son siècle. Les magistrats de Montpellier se contentèrent de faire graver à coté des armes du ministre persécuté, celles de la ville dont il s'était montré le bienfaiteur aux jours de sa prospérité.
Le département de l'Hérault se glorifie d'avoir donné le jour à beaucoup d'hommes célèbres , parmi lesquels nous citerons seulement les médecins Barthez et Eroussonnct : et le chirur- gien La Pcyronie , qui légua cent mille francs à Montpellier pour construire un amphithéâtre propre aux démonstrations anatomiques; Bondon, peintre d'histoire et paysagiste, et Vien, le maître de David ; Pcllisson, secrétaire de l'Académie fran- çaise , écrivain célèbre pour la générosité et l'éloquence des Mémoires qu'il publia pour défendre Fouquet tombé dans la disgrâce ; Brucjs , auteur comique , dont le nom ne se prononce guère qu'avec celui de son ami Palaprat. Une singularité re- marquable, c'est que le département de l'Hérault, et le Lan- guedoc en général, qui , durant le moyen âge, ont compté des poètes si gracieux dans ses gais troubadours , ne présentent pas un poêle du premier ordre dans les trois grands siècles
/,o FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES littéraires de la France. On cite cependant, parmi les poètes du second ordre , Vanière , qui célébra dans un latin gracieux cl pur les charmes de la vie champêtre; dans le siècle dernier, Rouchcr, auteur du poème des mois. Aujourd'hui, le départe- ment compte un poète plein de verve et de patriotisme, auquel on ne peut reprocher qu'une fécondité parfois trop empressée de produire : c'est M. Viennet, que la ville de Réziers, qui doit se glorifier de lui avoir donné le jour, vient d'appeler à la chambre des députés.
En parlant des hommes célèbres natifs de Béziers, n'ou- blions pas l'illustre Riqnet , auteur du Canal du Languedoc, l'un des plus beaux et des plus utiles monumens du siècle de Louis XIV.
Le canal du Midi présente dans ce département une longueur totale de 66,006 -f mètres. Au débouché du canal dans l'étang de Thau , on parcourt près de 20 kilomètres dans cet étang , après quoi l'on trouve la ligne de navigation qu'on appelle Canal des étangs , qu'on prolonge par le canal latéral de l'étang de Thau actuellement en construction. Ces canaux sont tous de première classe : ils ont 2 mètres de tirant d'eau , ainsi que le court canal du Grau du Lez. Le petit canal de Cette , qui va de ce port à l'étang de Thau, a 3 mètres d'eau.
Le canal de Lunel et de Grave n'a que 2 mètres d'eau ; ce dernier canal fait communiquer le canal des Etangs avec le port de Juvénal , qui n'est pas éloigné d'un kilomètre de Mont- pellier. Enfin , on n'a donné qu'un mètre d'eau au petit canal ou robine de Vie, alimenté par une source d'eau minérale et par les eaux des étangs et de la mer ; il va de la commune de Vie dans l'étang de Vie et de Palavas ; il sert à transporter les pierres tirées des carrières de Vie pour réparer les digues du canal des Étangs.
Le département de l'Hérault n'a que di ux rivières navi- gables: l'Orbe, qu'on remonte avec de petites barques jusqu'à Sérignan ; et l'Hérault, qu'on remonte avec de plus forts ba- teaux jusqu'à Bessan , dans une étendue de quatre lieues. Un canal latéral pourrait permettre de remonter avec des bateaux
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jusqu'à Saint-Guilhem , au-dessus duquel ce fleuve cesse d'être flottable.
Le port de Cette, établi par Colbert dès 1666, est abrite par un môle de 600 mètres ; le fort Saint-Louis s'élève à la tète de ce môle pour protéger l'entrée du port. Un premier canal , large et bordé de très-beaux quais , traverse la ville dans toute sa longueur, et fait communiquer du port à l'étang de Thau ; un second canal , d'équerre avec le premier , aboutit au canal creusé dans le milieu des étangs vers l'est. Ainsi du port de Cette on peut naviguer sans interruption, d'un côté jusqu'à Bordeaux par le canal du Languedoc et laGaronne; de l'autre jusqu'au Rhône par les canaux des Étangs, d'Aigues-Mortes et deBeaucaire. Le port a 12 hectares de superficie, et pour tirant d'eau 6' mètres à l'entrée , 5 mètres 5 dans l'intérieur , et 4 mètres dans le canal dirigé vers l'étang de Thau , jusqu'au pont qui réunit les deux parties de la ville : ce pont est mobile.
Durant la révolution l'on avait négligé le curage du port ; il a fallu de très-grands travaux pour remédier à cette né- gligence.
On doit construire un second môle qui portera le nom de Louis XFlll , une jetée ou brise-lame en avant de l'entrée du port de Cette , pour la protéger contre la violence des vents du large, et pour empêcher que les alluvions ne soient pous- sées avec trop de force et d'abondance dans le port de Cette.
L'établissement du port d'Agde est une création de Riche- lieu. Mais remplacement choisi parce ministre n'est pas celui du port actuel, qui se trouve à L'embouchure de l'Hérault. Ce fleuve a 100 mètres de largeur moyenne jusqu'à la ville d'Agde, dans une longueur de 4,800 mètres ; ce qui présente une supei ficie de 48 hectares. La profondeur moyenne des eaux de ce chenal est de 5 mètres : voilà le port d'Agde qui, dans toute sa longueur, est bordé par de beaux quais en pierre de taille. Une barre s'est formée à L'embouchure de L'Hérault, en avant des jetées du port d'Agde , qu'il est urgent de prolonger si l'on tient a 1 Usage de ce port : sur la barre le tirant d'eau a'est plus que de 3 mètres, 6.
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Chaque année des sables d'alluvion s'accumulent avec rapi- dité sur le littoral en avant de l'embouchure de l'Hérault, et forment des attérissemens toujours croissans.
Il existait autrefois des deux côtés de l'Hérault , des forêts de pins qui s'étendaient jusqu'à la montagne de Cette ; il fau- drait les replanter pour protéger la plage dans cette partie du littoral , et pour empêcher que les sables emportés par les vents ne viennent s'amonceler à l'embouchure de l'Hérault.
Le départemeut possède encore le port de Mèze , vers le milieu de l'étang de Thau. C'est un rectangle long de 200 mètres et large de 5o , entouré de quais ; il reçoit de petits navires et des bateaux de 4o tonneaux , qui viennent y mouiller en grand nombre à l'époque de la foire de Beaucaire. Ce port aurait besoin de grandes réparations.
Le port de Marceillan , pareillement situé dans l'étang de Thau, a 200 mètres de long sur 33 de large. Les môles de ce port sont très-dégradés.
Nous devons particulièrement arrêter notre attention sur les établissemens de bienfaisance de Montpellier; ils méritent d'être cités , pour la grandeur des édifices et pour le régime intérieur , ainsi que pour les soins administratifs.
L'hôpital Saint - Éloi contient 23 salles, dont 9 pour les fiévreux, 3 pour les blessés, 9 pour les galeux et les vénériens, 2 pour les femmes. On a calculé le volume d'air pour chaque espèce de maladies d'après le rapprochement des lits. On l'a fixé , pour les fiévreux et les blessés logés : au premier étage , à 68 -j met. cub. au maximum, et 37 ~ au minimum; au second étage, à 44 met. cub. au maximum, et 24 - au minimum; pour les galeux et les vénériens , le volume de l'air varie de 35 à 27 ~ met. cub. Ce document peut être utile dans réta- blissement de nouveaux hôpitaux. Les cours sont entourées de galeries spacieuses où, dans tous les tems , les malades peuvent se promener; des eaux abondantes et pures sont fournies par les fontaines de la ville. L'édifice présente une salle où l'on peut prendre au moins cent bains chaque jour. Cet hôpital envoie ses malades qui en ont besoin aux eaux minérales de
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Balaruc,où il défraie leurs dépenses. Le prix moyen auquel revient, une journée de chaque malade dans cet hôpital , est de 82 c. ~, pour les dix dernières années, valeur moyenne. C'est à coup sûr une faible dépense , si l'on considère l'en- semble des soins et des remèdes administrés aux malades.
L'hôpital général, où sont reçus les pauvres, les incurables et les vieillards, présente 21 salles: g pour les hommes et 3 pour les enfans mâles; 8 pour les femmes , une pour les jeunes filles. Il faut remarquer dans cet établissement les dispositions d'après lesquelles les salles de service placées dans le centre de la maison permettent aux personnes de chaque sexe de s'y - rendre sans sortir du quartier qui leur est réservé ; des tri- bunes séparées reçoivent à l'église les personnes de sexes dif- férens; et l'on s'y rend de chaque quartier sans communiquer avec d'autres parties de l'établissement. Cet hôpital a des eaux abondantes et une vaste salle de bains ; enfin, l'hôpital général entretient à Balaruc un établissement pour faire prendre les eaux minérales à ses malades qui en ont besoin. Il envoie des malades à Cette pour prendre des bains de mer. Près de l'hô- pital se trouve un dépôt de police pour les vénériens, les galeux et les teigneux, les femmes de mauvaise vie , les vaga- bonds et les indigens.De 1809 à 181 8, la dépense moyenne des personnes entretenues dans cet hôpital s'est trouvée un peu moindre de l\!\ centimes. La modicité de cette somme s'explique par le grand nombre d'enfans qu'on admet dans l'établissement.
Il faut citer aussi l'hospice de la Maternité, établissement analogue à la maison d'Accouchement de Paris; et l'hospice où l'on traite les insensés.
Montpellier possède un bureau de bienfaisance analogue aux bureaux de charité des arrondissemens de Paris. Tous les jours cet établissement, connu sous le nom d'OEuvrc de la Miséricorde, donne des secours à 3 ou /|00 pauvres, nombre moyen. Douze sœurs de Saint-Vincent de Paul sont attachées à rOEuvre de la Miséricorde ; i\vux d'entre elles tiennent une école gratuite de jeunes filles : elles en ont en\ iron 3oo; quati < sœurs sont occupées à la pharmacie; deux visitent à domicih
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les malades pauvres. Une sœur de charité est chargée de la nourriture et de la lingerie des prisonniers. Les autres sœurs suffisent à tous les soins de charité qu'exigent les malades et ies pauvres secourus par la maison de Miséricorde ; 6 méde- cins, 6 chirurgiens ou accoucheurs sont attachés à cet éta- blissement et visitent gratis tous les indigens. La pharmacie de la Miséricorde fournit les médicamens qu'ils prescrivent. N'ou- blions pas de remarquer que cette manière de secourir les malheureux est devenue le modèle des dispensaires de Londres, imités ensuite à Paris , à Marseille , à Lyon.
Une autre institution digne d'être citée, est l'Œuvre du prêt gratuit et charitable qui remonte à l'année 1684. Cet établis- sement souffrit beaucoup durant la révolution. En 1796, l'ar- gent ainsi qu'une grande partie des gages déposés dans les magasins de l'OEuvre furent dérobés par des voleurs. La cha- rité des habitans, par une contribution volontaire, remplaça cette perte. En 1797, les prêts gratuits recommencèrent. C'est un Mont de piété gratuit, pareil à celui que j'ai formé le vœu de voir établi dans la capitale, et qu'il faudrait ensuite imiter dans toutes les villes de France. Les administrateurs de l'OEuvre du prêt gratuit de Montpellier ont poussé si loin leurs soins généreux pour secourir quelques personnes nécessiteuses des classes élevées, qu'ils opèrent ces prêts sans inscrire sur aucun registre les noms des emprunteurs, et se contentent de mettre ces noms et les reconnaissances des prêts dans un billet ca- cheté qu'on attache aux effets engagés et qu'on restitue sans l'ouvrir. Des dons et des legs constituent le capital qui permet de semblables bienfaits à l'OEuvre du prêt gratuit de Mont- pellier.
Dès l'année i8o5, cette ville possédait une administration charitable des prisons, association de bienfaisance qui s'est, depuis cette époque, occupée avec un zèle extrême de l'amé- lioration du sort des détenus dans les prisons civiles et mili- taires. Elle donne des vétemcns aux prisonniers qui en man- quent, et dans les grands froids, leur procure du chauffage. Chaque semaine elle distribue une petite somme aux prison-
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niers, et délivre de tems à autre des prisonniers pour dettes.
Il y a dans Montpellier une maison centrale de détention, où sont établis des ateliers pour le tissage du calicot et des toiles à voiles, des toiles fines et des services damassés, pour le filage et le dévidage du coton et du chanvre, pour la fabri- cation des bretelles et des couvertures de laine : il existe aussi des ateliers de tailleurs, de cordonniers, de menuisiers, de serruriers, de couturières, etc. Les détenus employés dans ces divers ateliers reçoivent une rétribution qui varie depuis 20 cent, jusqu'à un franc, suivant la nature et la quantité des travaux. Cette maison reçoit les condamnés des départemens de l'Ardèche, de l'Aude, de l'Aveyron, de l'Hérault, de la Lozère, des Pyrénées-Orientales et du Tarn.
La prospérité de l'agriculture du Languedoc peut être rap- portée à trois grandes époques. La première est l'ouverture du canal du Midi, qui permit un débouché facile aux produits de la contrée; la deuxième à l'édit de 171 1, d'après lequel les terres défrichées étaient pour quinze années exemptes de toutes espèces d'impôts, dédîmes et de droits féodaux; enfin aux lois de l'Assemblée constituante, qui firent disparaître beaucoup d'en- traves oppressives pour les cultivateurs, et rendirent partout les terres de France complètement libres.
Quelques personnes se plaignent de l'extrême division des propriétés dans le département de l'Hérault; mais elles recon- naissent aussi les efforts extrêmes que cette division fait faire aux cultivateurs. On cite l'exemple de Lodève, autour de la- quelle on voit la vigne cultivée sur des rochers où la terre est presque entièrement apportée par les hommes et contenue par des murs à pierres sèches en forme de gradins. De sem- blables travaux ne peuvent être [fructueusement exécutés que par de petits propriétaires ouvriers.
Les vignobles de l'Hérault sont renommés; on cite avec- éloge les vins muscats de Frontignan, de Lunel, de Béziers, de Montbasin, etc. On évalue à 2,077,582 hectolitres la récolte moyenne des vignes du département.
On pourrait planter dans le département de L'Hérault des
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haies de mûriers qui viennent promptement et qui sont très- avantageux pour l'éducation des vers à soie.
L'olivier est cultivé non-seulement en superficies appelées olivètes, mais sur une foule de points isolés, dans les vignes et dans les terres labourables, soit placés en bordures, soit dis- séminés dans toute l'étendue des champs. La diminution des plantations et des produits de l'olivier , par suite des hivers rigoureux, est déplorable, et démontrée par le tableau sui- vant :
En effet, la récolte moyenne de l'huile avant l'hiver de 1789 était seulement de 4 7,000 hectolitres. Il y a cinquante ans on ne l'évaluait plus qu'à 1 4,^32 hectolitres.
Le vin du département, bridé pour être exporté, est de 1,280,000 hectolitres. On exporte 400,000 hectolitres de vins muscats et de vins ordinaires.
Le département compte 264 distillateurs sans parler des pro- priétaires qui brûlent eux-mêmes leur récolte. Cette industrie occupe 5 10 ouvriers. On emploie pour cette opération des appareils perfectionnés d'Adam et de Raglioni.
La valeur totale des vins employés à la distillation, àla con- sommation intérieure et au commerce, produit par le dépar- tement de l'Hérault, s'élève à 1 5,840,000 fr.
On trouve au voisinage du port de Cette des salines qui fournissent les sels les plus blancs, les mieux cristallisés et les plus compactes qu'on obtienne sur tout le littoral de la Médi- terranée.
Le tonnage total des navires étrangers ou français de long cours ou de cabotage que reçoit le port de Cette est d'en- viron 5o,ooo tonneaux par année.
Le port d'Agde est d'une très-grande importance pour l'ap- provisionnement de nos armées dirigées vers l'Italie ou vers l'Espagne.
On trouve aussi dans le voisinage des salines très-abon- dantes. Le tonnage total du port d'Agde ne s'élève guère qu'à 2.5,ooo tonneaux par année pour les bàtimens étrangers et français. Dans une année moyenne, telle que 182$, on a trouvé
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pour navigation de l'est à l'ouest, sur le canal du Languedoc, i,636 embarcations de toute espèce, transportant 33,690 ton- neaux de marchandises , de produits agricoles , de charbon fossile, etc. , non compris 80,000 pieds cubes de gros bois de sapin ou de chêne. Pour la navigation de l'ouest à l'est, il y a 2,o43 embarcations venant du canal des deux mers, et se di- rigeant sur Montpellier, Lunel et Beaucaire; transport total des marchandises, des produits agricoles, denrées coloniales, tabacs, fers, soudes, draps, laines, marbres, etc., 35,54o tonneaux.
Il est fâcheux que l'état actuel du canal des Étangs ne pré- sente qu'une profondeur de im à im 3o, et force de trans- porter sur des alèges une grande partie des chargemens ; ce qui explique le plus grand nombre de bateaux employés à la navigation de l'est à l'ouest.
Le canal des Etangs apporte aussi beaucoup de produits d'agriculture et d'industrie, au port de Cette, pour l'exportation.
Le département de l'Hérault est riche en charbon fossile; on trouve des mines de bouille près des bords de l'Orb, dans un territoire qui s'étend jusque vers les sources de la Mare, affluent de cette rivière, et non loin des limites du départe- ment de l'Aveyron. Ces mines offrent l'exploitation la plus considérable et pourtant elle n'est que de 6,000 tonneaux par année dont la valeur est portée à 78,000 fr. La redoutable concurrence des charbons de Saint-Etienne, qui descendent par le Rhône, réduit beaucoup les demandes de ce charbon fossile.
Les mines de l'Hérault que nous venons de citer sont situées dans des gorges profondes et d'un difficile accès. Il faut fran- chir des chaînes de montagnes afin de parvenir à la plaine et aux voies principales de communication. Nous croyons ce- pendant qu'un bon système de routes en fer pourrait être très- avantageusement introduit pour faire descendre la houille des lieux d'exploitation jusqu'à Réziers. Ce projet est digne de toute la sollicitude des administrateurs et des citoyens du dé- partement de l'Hérault. Il existe d'autres mines de houille aux
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environs de Roujan et de Nefiès; elles donnent 1,000 tonneaux de charbon, évalués à 16,000 f. Vers les limites du département de l'Aude, le département de l'Hérault possède aussi des mines de houille àlaConette et Azillanette; ces dernières mines four- nissent environ 1,600 tonneaux de houille évalués à 28,000 fr. On trouve que les houillères de l'Hérault ne sont pas exploitées par uneaussibonne méthode qu'on pourrait le désirer. Les dernières mines que nous venons de citer, celles qui s'étendent de Bize à Sesserasse sur la droile de la Sesse présentent une masse de combustible pour ainsi dire inépuisable, et qu'on n'a pas encore commencé d'exploiter. On n'a pas non plus apprécié l'étendue et la puissance des mines de houille situées sur la rive gauche de cette rivière. Espérons que les développemens naturels de l'industrie feront entreprendre des exploitations dignes de ces richesses minérales.
Le département de l'Hérault est riche en substances miné- rales de diverses espèces; mais dans un grand nombre de loca- lités, le mauvais état des chemins rendrait le transport trop dispendieux pour que l'exportation de ces matières puisse être faite avec avantage.
Le département de l'Hérault possède plusieurs carrières de marbre exploitées à diverses époques, et maintenant aban- données parla difficulté des transports, difficulté dont nous venons de parler.
Depuis 1822, Lodève possède une fabrique de poteries en terre de pipe , qui donne déjà pour 40,000 fr. de produits.
L'arrondissement de Béziers présente un grand nombre de clouteries. Environ 25o ouvriers sont employés à ce travail, et fabriquent pour i5o,ooo fr. de clous. Leur industrie est très- favorisée par le voisinage des mines de charbon fossile.
Montpellier tient un rang distingué pour la fabrication des produits chimiques. Elle posséda long-tems la fabrication ex- clusive du vertlet ou acétate de cuivre. Cent trente-six éta- blissemens consacrés à cette fabrication rendent annuellement 56o,ooo fr. , en y comprenant la fabrication de Montpellier et celle de Gignac, ville située sur les bords de l'Hérault. Chacun
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de ces établissemens ne consiste guère que dans le maître d'une cave, qui suffit à ce travail avec l'aide de sa famille. On évalue à plus de 1,000,000 fr. la valeur totale des produits chimiques fabriqués dans le département. Il faut compter au premier rang, parmi les fabriques de produits chimiques, celle de M. Etienne Bérard , fondée par le comte Chaptal.
La grande fabrique établie aux Thermes, près de Paris, par MM. Etienne Bérard et Chaptal, a reçu tous les procédés mis en pratique depuis quarante ans, dans la manufacture de Montpellier.
On remarque sur les bords de la Lez, auprès de Montpel- lier, une scierie hydraulique qui débite une grande quantité de tables de marbre et de dalles de pierre.
Le département fabrique annuellement pour environ 114 mille fr. de bouteilles, dedames-jeannes, d'huiliers et de ca- rafes , dans trois verreries.
La filature du coton a plutôt diminué qu'augmenté depuis le commencement de ce siècle ; cependant les travaux de tissage de coton ont conservé de l'importance surtout dans les ateliers de M. Verdier, inventeur du tissu côte-pali, étoffe dont la chaîne est en coton avec trame de soie teinte en écru. La valeur du travail des cotons surpasse annuellement 400,000 fr. En 1789, les fabrications du même genre pour le département de l'Hérault s'élevaient à la somme de 3, 737,500 fr. Cette im- mense diminution tient d'une part aux progrès de l'industrie dans la France du nord , et de l'autre aux prohibitions de nos produits dans la Lombardie devenue autrichienne, et dans l'Espagne.
Une industrie pareillement diminuée depuis 1789 est la fabrication des liqueurs, des parfums et des essences. A la première époque, Montpellier comptait vingt et une grandes fabriques, et n'en compte plus que quatre aujourd'hui. La tota- lité des fabriques établies dans le département donne 1 38,760 fr. de produits annuels.
Le département de l'Hérault contient douze imprimeries, T. lx. — Octobre 1828. /,
5o FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES dont sept à Montpellier et trois à Béziers. Le département compte huit écrits périodiques utiles à l'administration , au commerce ou aux sciences. Le département possède six pape- teries, dont le produit surpasse 60,000 fr.
La pèche dans les étangs est une industrie importante pour le département de l'Hérault et produit une somme de 56o,ooo fr.
La fabrication des draps pour la troupe est une des princi- pales ressources du département de l'Hérault. La ville de Lodève est le lieu principal de cette fabrication. D'autres villes, Cler- mont, Saint-Chinian et Yilleneuvette fabriquaient autrefois des draps pourle Levant, et furent érigées en manufactures royales sous le ministère de Colbcrt. Les anciens États de Languedoe donnaient aux draps sortis de ces fabriques une gratification ou prime d'encouragement, ce qui montre toute l'attention que le gouvernement provincial donnait à cette fabrication. Enfin, il existe à Eédarieux et à Saint-Pons des fabriques de draps dont l'origine remonte à la fin du xvue siècle.
En 1789, la valeur des draps fabriqués pour le Levant par les villes que nous venons de citer surpassait 8,000,000. En 1822 , le département de l'Hérault n'a fabriqué pour le Levant qu'une quantité de draps dont la valeur est seulement de 1,402,765 fr.
La consommation de draps pour l'intérieur de la France supplée en partie au débouché du Levant. Disons aussi que les divei'ses villes qui se bornaient à l'approvisionnement du Levant concourent maintenant à l'habillement des troupes, et commencent à fabriquer des draps supeifins.
Au total, le département de l'Hérault comptait en 1789 98 fabriques de draps dont 49 à Lodève, 26 à Clermont, i5 à Rédarieux, etc. Il en compte maintenant 53 à Lodève, 33 à Bédarieux, 32 à Clermont, i5 à Saint-Chinian, 14 a Saint- Pons, 4 a Riols, une à Villeneuvette.
En 1822 , le total des fabrications était de 35,75o pièces. Cette fabrication emploie 8,53i ouvriers, et la valeur des produits est de 10,428,032 fr. Ainsi, la fabrication des draps est encore de beaucoup la branche d'industrie la plus riche
DU MIDI DE LA FRANCE. 5 i
du département de l'Hérault. La fiibrication des couvertures de laine, qui compte plus d'un siècle, occupe environ i,5oo ouvriers, et produit 1,800,000 fr.
Le département a perdu la fabrication des étoffes de soie; il est réduit maintenant à la bonneterie. Montpellier était le centre d'une grande industrie qui faisait fabriquer en 1789, 100,000 douzaines de mouchoirs, 5o,ooo aunes de mouchoirs de coton rayés et quadrillés, pour l'intérieur de la France, le Pié- mont et nos colonies d'Amérique. On teignait à Montpellier 200,000 quintaux de coton pour les manufactures des autres provinces.
Près des limites du département du Gard et des rives de l'Hérault, la ville de Gange, au pied des Cévennes, et dans un pays où la récolte des soies ostextrèmement abondante, s'adonne avec avantage à la fabrique des bas de soie. Elle excelle dans la confection des bas à dentelle pour femmes. Les produits de Gange sont presque entièrement envoyés à Paris. La petite ville de Saint-Martin de Londres s'adonne à la même industrie. La valeur totale de la soie filée pour tout le département est, année moyenne, d'environ 900,000 fr. La valeur totale des bas de soie fabriqués dans le département est de /( 68,000 fr.
Les tanneries sont, pour le département de l'Hérault, une branche importante d'industrie , principalement exercée à Montpellier, à Gange, à Nianne, à Pésénas et à Clermont. Les cuirs sont tannés avec l'écorce du rjitcrcus ylex coxi/'era, qui procure tin tan très actif et donne une grande force aux cuirs. La valeur totale dn produit des tanneries dans le dépar- tement est de 2,GG?>,ooo fr.
La fabrication des bougies donne 5o,ooo fr. , et la fabrique des chandelles 3og,ooo fr. La chapellerie produit 97,500 fr.
Le total des principales branches d'industrie que nous ve- nons d'énumérer donne une valeur de aô,à55,5()3 fr. ; et nous sommes loin d'avoir compris toutes les fabrications.
Si nous résumons les améliorations possibles dans le dépar- tement de l'Hérault, nous trouverons, pour efforts à tenter, pour bienfaits à produire:
4.
5a FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES
Donner un enseignement primaire à 654 communes, les- quelles en sont privées.
Rendre à l'enseignement des collèges la vogue qu'il avait en 1789, époque où n'existait pas la rétribution universitaire. Rétablir à Montpellier l'École de droit qui florissait autrefois dans cette ville. Donner la splendeur avec l'indépendance à l'Ecole de médecine de Montpellier ; y rendre gratuits les examens. Instituer, compléter l'enseignement des sciences ap- pliquées à l'industrie, dans douze villes du département. Ache- ver 86,000 mètres de routes royales ; compléter les routes départementales et créer un bon système de chemins vicinaux. Étudier et mettre en exécution des routes-ornières en fer, pour aller des hautes parties du département jusqu'à la mer. Ratta- cher à ces routes des exploitations nouvelles ou plus complètes et mieux entendues, pour la houille, les métaux, les marbres, les pierres, etc., dont le département abonde. Perfectionner le canal des Etangs, en le creusant dans toute son étendue à la même profondeur d'eau que le canal du Midi. Assainir tout le littoral do l'Hérault; planter les dunes et dessécher les abords marécageux des étangs. Achever les môles et les jetées des ports de Cette et d'Agde.
Reconquérir, autant que possible, le commerce des draps du Levant, par une étude nouvelle des moyens de soutenir avec avantage la concurrence contre les fabrications anglaises.
Réclamer fortement pour que le gouvernement français, au lieu d'irriter les étrangers par des prohibitions, que les étran- gers châtient par des représailles, adopte des vues commer- ciales plus larges et plus généreuses, et révoque par degré ses prohibitions pour prix de révocations analogues obtenues des Espagnols, des Sardes, des Piémontais, et de tous les États d'Italie.
Accroître la culture des mûriers, l'éducation des vers à soie et les travaux des soieries économiques ou pures ou mêlées de coton.
Remplacer 800,000 moutons indigènes à laine grossière par
DU MIDI DE LA FRANCE. 55
un million de métis ou de mérinos, dont les toisons vaudront une somme double.
Envoyer des observateurs intelligens pour étudier les nou- veaux besoins et les nouveaux désirs des peuples étrangers dont la Méditerranée baigne les côtes , en Europe, en Afrique et jusqu'en Asie. Tenter ensuite toutes les fabrications nou- velles propres à satisfaire ces désirs et ces besoins.
Si les habitans de l'Hérault veulent entrer avec courage et suivre avec persévérance la carrière de perfectionnement dont on leur offre ici l'esquisse imparfaite, il est naturel d'espérer qu'en peu d'années les habitans de ce beau département joui- ront d'un nouveau bien-être et verront tripler leurs ressources.
Charles Dtjpin, Membre de l'Institut.
II. ANALYSES D'OUVRAGES.
SCIENCES PHYSIQUES.
Astronomie ancienne, discutée et rétablie dans ses principaux points pour assurer les déterminations
MODERNES, ASTRONOMIE SOLAIRE d'HiPPAUQUE ,
soumise a une critique rigoureuse, et ensuite rendue à sa vérité primordiale ; par /. D. P. Marcoz (i).
Les travaux de Dclamlrc sur l'histoire de l'astronomie sont dominés par une opinion arrêtée , qu'avant Hipparque il n'exis- tait pas de véritable astronomie, et que cet illustre géomètre est le fondateur de cette belle science. Tous les efforts de notre historien sont dirigés vers la démonstration de cette proposi- tion ; et , si l'on ne peut mettre en doute sa bonne foi et son grand savoir, on ne doit admettre qu'avec réserve des consé- quences perpétuellement influencées par cettepensée dominante, et qui , pour être reconnues vraies, devaient être établies sur des fondemeus solides. Mettre en évidence les vastes connais- sances des astronomes antérieurs à Hipparque , rendre la gloire de ce savant plus sûre en lui faisant la part qui lui ap- partient certainement, et restituer à ses devanciers celle qui leur est propre ; expliquer la cause des erreurs et des centra- dictions qu'on trouve dans les écrits qui nous restent sur les travaux des observateurs de ces âges reculés : tels sont les ob- jets qu'a en vue M. Marcoz, dans le livre que nous annonçons.
Qu'on ne croie pas qu'il s'agisse ici de discuter des ques- tions sans importance, et qu'il soit indifférent que certaines
(i) Pnris, 1828; Delune, rue Serpente, n° 7. 1 vol. in-S° de 4oo pag. ; prix , 7 fr.
SCIENCES PHYSIQUES. 55
découvertes soient plutôt l'œuvre d'un homme que de tout autre : les déterminations exactes qui servent de base à l'as- tronomie moderne ne remontent pas plus loin qu'aux travaux de La Caille , en 1750 , année que La Place a dû choisir comme le point de départ de toutes les observations certaines, parce qu'avant cette époque aucuns travaux ne lui offraient le degré de précision nécessaire pour servir de base à l'astrono- mie. Mais si des discussions approfondies peuvent permettre de trouver des résultats astronomiques presque aussi exacts que ceux de La Caille , et antérieurs de 2000 ans , les fonde- mens de la science en recevront des secours puissans qui seront pour nous d'un immense intérêt. Ces périodes de restitution , que des observations continuées pendant un grand nombre de siècles, avaient rendues certaines , deviendront autant d'é- lémens qu'on devra regarder comme précis, parce que les erreurs propres à chacune sont compensées par la durée du tems qui les sépare. Nous devons encore indiquer, comme une raison d'attacher de l'importance à ce genre d'étude , l'intérêt de curiosité qui se rattache à ces sortes de considérations, in- térêt si puissaut, cjue l'Europe entière s'est émue au simple exposé descriptif d'un monument enlevé à l'Egypte, et dont l'existence ne remonte guère qu'à huit ou neuf siècles avant notre ère. C'est donc un sujet bien utile de méditations que celui qui a exercé M. Marcoz, et la reconnaissance des savans pour des travaux de cet ordre doit être proportionnée aux difficultés qu'ils présentent et aux utiles résultats qu'on en retire L'auteur établit d'abord par des argumensqui nous semblent sans réplique, qu'Hzpparque n'était que je dépositaire des secrets astronomiques de ses prédécesseurs. Habitant l'île de Rhodes environ i5o ans après la fondation i\u Musée d'Alexandrie, il communiquait avec les Chaldécns, lcsludicnst-t l'Egypte par les moyens que lui fournissait le commerce de ses compatriotes, qui étaient alors les peuples les pi lis habiles en ce genre. Il paraît même qu'Hipparqne y avait acquis des richesses ou des secours qui l'ont mis à même de faire le> frais nécessaires poui faire fabriquer les instrumens qu'il avait un «nies OU perfec-
66" SCIENCES PHYSIQUES.
lionnes. Les Egyptiens n'avaient plus que des traditions, puis- que Manélhon, un siècle avant, est le dernier des prêtres qui se soit livré à l'étude et à la contemplation des astres. C'était dans le but de prédire le sort futur des hommes et des empires qu'on étudiait le ciel; et les erreurs de l'astrologie sont une preuve irrécusable de l'existence des tables astronomiques à cette époque reculée, puisqu'il n'était pas possible de noter l'état actuel, passé ou futur du ciel, sans être capable de mar- quer la place des planètes, du soleil et de la lune, pour une époque désignée. M. Marcoz cite divers passages d'auteurs an- ciens qui prouvent l'existence des tables, ou de méthodes de calcul équivalentes. D'ailleurs, il est certain que des prédictions d'éclipsés de soleil et de lune ont été vérifiées par l'événement sans erreur sensible, et on sait qu'on ne peut annoncer des éclipses de soleil pour un lieu donné, par le secours des pé- riodes.
Hipparque profita de tout ce que la tradition put lui four- nir de documens; mais il est certain qu'il n'alla pas jusqu'à inventer la plupart des notions qu'on lui attribue; et particu- lièrement la connaissance des périodes de longue durée ne peut être le résultat de ses propres travaux, puisqu'elle exige des siècles d'observations : il ne la dut par conséquent qu'à la communication qu'il en eut des Assyriens, des Egyptiens et des Indiens. Les Grecs voulaient passer pour inventeurs de tout , et il est constaté qu'ils n'étaient qu'imitateurs; leurs dieux mêmes, leurs initiations, n'étaient pas imaginés par eux. Ils n'avaient pas une assez longue durée d'observations pour avoir trouvé certaines périodes; ils connaissaient très-bien les résultats des travaux de ceux qu'ils appelaient des barbares, et on ne trouve nulle part le moindre indice qui puisse mon- trer d'où leur venait cette instruction, ni ce qu'ils y avaient ajouté. Il est donc très-probable qu'ils n'avaient presque rien en propre; et ce qui le prouve mieux que toute raison con- jecturale, du moins pour ce qui concerne la science du ciel, c'est que les Grecs ne savaient même pas régler leur calendrier luni -solaire qui était toujours en désordre. Leur langue, en-
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richie par la poésie la plus brillante et les plus éloquens dis- cours, a seule survécu aux langues contemporaines; celles-ci d'ailleurs n'exprimaient jamais les idées positives qu'en termes allégoriques et par des symboles peu intelligibles. Nous con- naissons donc seulement ce qu'ont écrit les Grecs; et puisqu'ils nous ont souvent trompés en s'attribuant certaines inventions, il est permis de penser que l'amour de leur propre nation les a égarés jusqu'à chercher à s'en attribuer bien d'autres. C'est, au reste, un fait dont M. Marcoz fournit beaucoup de preuves. «La création est l'ouvrage du génie, dit ce savant; ce feu émané de l'esprit divin a sans doute brillé avec le plus grand éclat chez les Grecs : poètes, orateurs, historiens, mathémati- ciens, architectes, peintres, sculpteurs, tous ont manifesté l'é- tendue du génie départi à cette nation. Hipparque a donné de très-grandes preuves de celui dont il était doué. Mais dans l'astronomie, le génie le plus sublime ne peut rien créer sans les observations, et sans une longue suite de bonnes observa- tions. Aucun établissement dans la Grèce n'a remplacé ces corps permanens d'astronomes dont l'Egypte et la Chaldée se glorifiaient. Les astronomes grecs, qui étaient de simples par- ticuliers, ont observé sans suite, et le solstice de Méthon dépré- cie singulièrement toutes ces observations. Les Grecs n'avaient donc pas les matériaux nécessaires' pour créer l'édifice de la science. Obligés de les demander aux étrangers, ils n'ont pas eu, au moins la plupart, à se féliciter de leurs communications, faites avec une réserve mystérieuse. Hipparque, convaincu de cette disette d'observations chez les Grecs, a multiplié les siennes; mais il lui manquait des termes exacts de comparaison. Dans cet état de choses, on a droit de demander quelle est la création ou l'invention que l'on peut attribuer à Hipparque... Dans le petit nombre de déterminations antérieures à cet astro- nome qui nous sont parvenues , nous en remarquons de bien plus exactes que les siennes. C'est ainsi que, chez les plus anciens Égyptiens et Cbaldéens, nous trouvons une année sidérale de 365 jours 6 heures 11 minutes beaucoup plus exacte que celle d'Hipparquc... Les Chaldéens nous offrent encore le mouvc-
58 SCIENCES PHYSIQUES.
ment moyen diurne de la lune de i3° 10' 35" bien plus exact
que celui de cet astronome...»
« Établir des périodes astronomiques qui n'ont quelque pré- cision que lorsqu'elles sont composées de nombres considé- rables, qui par là même deviennent d'un usage très-borné et d'une exactitude très-difficile à constater, et qui d'ailleurs suppriment toujours des élémens qui devraient entier dans leur formation, est une méthode absolument abandonnée par les modernes, à cause de son imperfection. La période chaldéenne de 18 ans n jours 8 heures, pour prévoir les éclipses de lune, lorsqu'on renouvelle son époque, est pour l'usage préférable à celle d'IIipparque, quoiqu'il l'ait critiquée.»
C'est avec cette force de raisonnement, cette puissance de logique et de discussion que cette première partie de l'ouvrage de M. Marcoz est écrite. Et qu'on ne croie pas que cet amour national qui a porté les Grecs à dépouiller les étrangers du mérite de leurs découvertes pour se les attribuer soit une chose sans exemple : l'histoire prouve même que le sentiment d'équité de la part des peuples est au contraire tellement rare, qu'on n'en peut citer que des traits échappés, pour ainsi dire, à des auteurs plus naïfs qu'éloquens. Si les langues de l'Europe venaient un jour à se perdre pour ne laisser subsister que celle de l'Angleterre, que l'imprimerie fût détruite avec les ouvrages qu'elle a multipliés, ne croirait-on pas, en lisant la plupart des manuscrits anglais, que ces peuples ont seuls fait des progrès dans les sciences et les arts; que les Français, les Italiens, les Suédois, les Allemands, étaient des barbares : on y parlerait à peine des Vaucanson, des Mont gol fier, des Papin , pour faire résonner les noms de fFatt , Bramait, IFolf, hommes d'un génie si recommandable d'ailleurs. Lenom de Newton serait cité, sans parler de Leibnitz, de Descartes, de Fermât, que pour en faire un parallèle injuste ;la littérature françaiseet italienne seraient à peine citées, etc. Voilà précisément ce que les Grecs ont réussi à faire, à une époque où toutes les circonstances politiques sont venues se réunit pour consolider leur usurpation. Ren- dons grâces au critique, qui, aimé des écrits mêmes des Grecs,
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restitue à chacun ce qui lui appartient : la part de la Grèce est encore assez ample pour suffire à l'iiluslrer et a mériter notre reconnaissance.
Quant à l'existence des tables astronomiques des Chaldéens, ou du moins de méthodes équivalentes, elle est établie par des preuves formelles et positives, par des passages extraits de Cicéron, de Plutarque et de l'empereur Julien; eu sorte que maintenant on doit la regarder comme un fait historique in- contestable. C'cjt, au reste, une opinion qui a été mise hors de doute par plusieurs savans. 11 eu faut dire autant des Egyptiens, qui, au rapport de Diodore de Sicile, annonçaient les éclipses de soleil et de lune, dont toutes les circonstances arrivaient exactement sans erreur, comme il les avait pré- dites. Ce mot, sans erreur, est confirmé par des passages de Plutarque, de Poiybe et de Pausanias. Or une précision d'an- nonce d'éclipsé solaire, sans erreur, suppose certainement l'existence de bonnes tables des mouvemens du soleil et de la lune.
« Les tables astronomiques sont le précis et l'abrégé théo- rique et pratique de l'astronomie du tems où elles ont été faites. 11 est évident par là qu'Hipparque, dans ses tables du soleil et de la lune , a donné le résultat des travaux de ses pré- décesseurs, perfectionnés par les siens propres. Celte marche et celte succession d'essais toujours meilleurs parait si natu- relle, qu'il semble suffisant de l'énoncer pour l'établir. Hip- parque, en perfectionnant les tables astronomiques trouvées ci dressées par les Egyptiens, n'est donc pas l'inventeur de ces tables ni de l'astronomie exacte... Ainsi lorsque les moderues disent que Mason et Biirg ont perfectionné les tables lunaires de Player, c'est convenir que ces tables de Mayer ont déjà été portées au point d'une grande précision; ainsi les Grecs, en se mettant toujours en première ligne, ne font cependant pas éclipser la gloire de ceux dout ils disent avoir pei feelionué les. tables. »
Au rapport d'Achille Tatius, il y avait des tables d'Aratn-i pour les planètes : ces tables sont perdues. Delambre croit
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affaiblir leur importance en disant que c'était peu de chose: mais d'où le sait-il? Ne voit-on pas dans cette assertion la prédominance d'une idée fixe qui veut que tout s'y rattache? L'éclipsé de soleil de Sulpitius Gallus est authentique; cette annonce suppose l'existence des tables. Le même savant, tou- jours préoccupé de la vérité de son système, juge et analyse un passage d'Hipparque, cité par Aristote, où il est fait men- tion de tables antérieures à lui, de prédictions d'éclipsés qui ne sont que rarement fautives d'un 6e du diamètre; et il prétend néanmoins qu'Hipparque est l'inventeur de la prédiction des éclipses. Un fragment d'astronomie solaire des Égyptiens se trouve à la fin de Geminus : c'est un calendrier pour l'année de 365 jours, dont ces peuples faisaient usage. Les Grecs recevaient d'eux les calendriers ou parapegmes en usage. « Delambre a gardé le plus profond silence sur ce parapegme : il paraît que c'est parce qu'il contrariait ses idées. »
Et cependant Delambre est couduit à reconnaître que les observations d'Hipparque ont été en erreur de i, 2, 3 et jus- qu'à 4 degrés : c'est-à-dire, en d'autres termes, que les travaux de l'astronome grec sont nuls, car ce sont 2, 4> 6 ou 8 lunes qu'il faut placer en ligne droite à la suite les unes des autres, et l'erreur consiste à avoir substitué l'un de ces astres fictifs à l'autre. Peut -on attribuer un écart aussi énorme dans des observations, même à l'astronome le plus mal habile. Mais M. Marcoz prétend justifier Hipparque, et montrer que les erreurs qu'on lui reproche sont dans les calculs de Delambre, ou des fautes de copie. Après s'être fait le détracteur d'Hip- parque, il devient son apologiste : on voit qu'il ne veut le dépouiller que de la fausse gloire dont on l'a environné, et lui rendre au contraire le juste tribut d'estime qui lui est dû.
Jusque là tout est bien dans l'ouvrage de M. Marcoz; mais la suite présente une multitude de conjectures , et une com- binaison d'hypothèses si singulières, pour ne rien dire de plus, qu'il n'est pas possible de demeurer de son avis. Après avoir fait l'exposition d'un grand nombre de résultats astro- nomiques obtenus par Hipparque, et montré que les uns sont
SCIENCES PHYSIQUES. Oi
exacts et les autres très-défectueux, quoique ceux-ci soient liés aux premiers, il se demande :« Comment concilier ces dé- terminations inexactes avec celles qui sont d'une exactitude presque égale à celle des modernes? La perfection des unes nous induit à croire que les autres auraient dû participer au même degré d'exactitude. Rien ne prouve que l'instrument qui a donné un ou plusieurs résultats également bons ait cessé d'être le même pour d'autres observations ; rien n'indique que l'observateur qui a très-bien su faire une observation n'ait plus su en faire une autre avec la même exactitude. »
A cela il est facile de répondre que c'est précisément ce qui arrive tous les jours; les hommes les plus exercés, armés des meilleurs instrumens, sont encore exposés à l'erreur; il n'y a que ceux qui n'ont fait de l'astronomie que dans leur cabinet qui ignorent cette vérité. D'ailleurs les fautes des copistes sont très-nombreuses, surtout lorsque l'on remarque que différens manuscrits grecs ne sont pas d'accord entre eux, et que les chiffres en usage chez cette nation étant les lettres mêmes de l'alphabet, sont très-sujets à se trouver déformés. Mais M. Mar- coz répond à sa propre interpellation, en affirmant que les erreurs d'Hipparque et de Ptolomée étaient volontaires. Il croit que, subjugué par l'influence des pratiques égyptiennes, qui enveloppaient tout d'un voile mystérieux, ces astronomes ont cherché des détours pour soustraire leurs travaux aux re- cherches des investigateurs de la vérité pure, et qu'ils se sont plu à altérer leurs propres découvertes, en les colorant d'un fard imposteur, pour nous les laisser à deviner, si nous vou- lions parvenir à savoir ce qu'ils savaient eux-mêmes. Cette pré- méditation de faussetés calculées et à peu près sans objet, de la part d'hommes livrés à l'étude des sciences exactes, est si extraordinaire et si éloignée de ce que nous connaissons des habitudes et des penchans du cœur humain, qu'il faudrait des preuves plus claires que le jour pour s'y soumettre, et en avoir la conviction.
Je ne suivrai pas M. Marcoz dans les calculs qu'il présente pour montrer les erreurs des tables solaires d'Hipparque, de
6a SCIENCES PHYSIQUES,
son année tropique, de l'apogée solaire, etc. : je ne parlerai pas de la singulière méthode dont se sert l'auteur pour établir que cet astronome connaissait la précession des équinoxes avec une exactitude étonnante, en la tirant de valeurs des années sidérale et tropique tout- à -fait fausses, et où il se trouve que le résultat de la comparaison est juste, par une compensation fortuite d'erreurs très -graves; ce qui établit seulement qu'on ne peut logiquement en tirer aucune consé- quence utile. Enfin je tairai tous les détails techniques que donne M. Marcoz pour prouver la fausseté de l'astronomie d'Hipparque, parce que ce fait est bien constaté, du moins sur les points dont il s'agit, et que Delambre et tous les savans s'accordent à ce sujet. J'en viens à la preuve que M. Marcoz donne pour établir que tout cela est néanmoins exact, et qu'il ne faut que savoir lire la vérité à travers les déguisemens qui la cachent. Il y a à peine cent ans que les instrumens sont assez parfaits pour qu'on en puisse tirer de bonnes observa- tions, et cependant notre auteur croit que celles des anciens méritent une grande confiance, et que leurs erreurs sont com- mises à dessein. Il entreprend de lire les vrais résultats cachés par des fautes qu'il dit être volontaires.
« Nous devons juger, dit M. Marcoz, qu'au tems d'Hip- parque il y avait deux manières d'exposer l'astronomie; l'une sincère et véridique, telle qu'elle résultait des observations lé- gitimes; l'autre déguisée, ou allégorique, ou mystérieuse, fondée sur des observations fausses ou altérées dans leurs dates.» H pense que ce savaut astronome était épris des mé- thodes chaldéennes, auxquelles il devait son instruction et ses plus belles découvertes, et qu'au contraire il avait juré haine à l'astronomie égyptienne , rivale de celle de l'Inde. Le nombre 6 et ses multiples 60, 36, 3 60, etc., étaient cabalistiques chez les Chaldécns , qui les avaient en honneur et leur don- naient la préférence dans tous les cas où cela leur était permis: c'étaient le nombre 5 et ses multiples qui jouissaient de cette faveur en Egypte. M. Marcoz, après d'amples citations pour établir ces deux faits, part de la pour dire que les altérations
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d'Hipparque sont faites en haine de 5, et pour en enrichir 6. Une éclipse est-elle datée de l'an 55, par erreur pour l'an 54, c'est pour inculper un multiple de 5 ; une position du soleil donnée pour l'an 5i est en erreur de i5', et devient plus juste PB if appliquant à l'an 5o ; il faut accorder qu'Hipparque a fait ici la petite guerre au nombre 5 en accusant faux, mais qu'il savait très-bien ce qu'il faisait. En sorte que le même motif qui introduit un multiple de 5 à tort est ce-foi aussi qui l'eu fait disparaître. Le 5e des équinoxes observés par Hipparque est aussi atteint d'une faute volontaire, en ce qu'il porte la date delà 3',e année, au lieu de la 33e, de la période calippique: et M. Marcoz part de là pour établir une discussion sur les équinoxes, les uns vrais, les autres erronés, faits par l'astro- nome grec, etc.
Il est inutile de nous étendre plus longuement sur un .sujet qui, traité avec cette liberté de conjectures et d'hypothèses, ne laisse rien de certain cîa ris l'esprit, et autorise à trouver tout ce qu'on veut dans les écrits anciens. Je terminerai cette ana- lyse en disant que M. 3Iarcoz croit que les révolutions lunaires et les années tropiques et sidérales sont constantes avec la du- rée des siècles: Cassini, Mayer, La Caille, Lalande , Delambre , étaient de cet avis; mais la théorie de l'attraction le repousse; aussi Euler, La Place, La Grange, Baiilv, Schubert, et tous ceux qui pensent que la théorie est plus exacte que l'observa- tion, et même la redresse dans ses erreurs, ont donné des formules pour mesurer l'étendue des changemens que ces du- rées éprouvent (voy. V Uranographie, 4e édit., p. 435). Pour établir la constance de ces quantités, M. Marcoz a le talent de les trouver dans Hipparque, à peu près telles qu'elles sont de nos jours, bien entendu en s'aidant de sa flexible méthode d'interpréter Ptolomée; et il part de là pour en conclure que puisque 2000 ans n'ont apporté aucun changement, c'est que le changement est impossible. .Mais à s'en rapporter à des pages très-sagement écrites par notre auteur lui-même, il semble que cette argumentation aurait dû être repoussee. II démontre en effet en plusieurs lieux qu'on ne peut avoir aucune foi aux
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observations des anciens , si ce n'est lorsque, par une durée presque infinie, elles se sont corrigées mutuellement et ont fourni des périodes de restitution. Voilà le seul monument re- marquable que l'antiquité nous ait laissé, et l'on voit bien que ces périodes n'étant que des résultats approchés donnent peu de prise pour en conclure la durée exacte de l'année sidérale, des révolutions lunaires, etc.
Cependant Delambre, en parlant de Lagrange, disait que « souvent il laissait voir quelque inquiétude sur l'imperfection des méthodes d'approximation employées dans l'astronomie physique , et paraissait craindre qu'elles ne devinssent une espèce de mine d'où l'on tirerait à peu près tout ce qu'on voudrait; mais il ne manifestait ses doutes qu'à voix basse, pour ainsi dire, en les accompagnant de plusieurs je ne sais pas.-» Et M. Marcoz se croit fondé , par le prudent et sage scep- ticisme du plus grand géomètre de notre âge , à rejeter tout ce qu'on en a tiré, tout ce que l'observation la mieux dirigée en a déduit, et à donner la préférence à d'autres observations fausses en effet, mais réparées par des bypothèses , et qui n'ont d'autre garantie que des assertions conjecturales. Nous devons croire que de pareilles doctrines n'obtiendront pas l'assenti- ment des savans.
Quoi qu'il en soit , l'ouvrage de M. Marcoz est celui d'un homme de mérite; il invite à penser; il est rempli d'une foule de recherches intéressantes; et s'il n'a pas prouvé qu'Hip- parque ne s'est trompé que parce qu'il voulait nous embar- rasser, et nous obliger à découvrir dans ses oeuvres la vérité qu'il déguisait volontairement, du moins notre auteur a mon- tré beaucoup de sagacité et d'esprit dans son livre. Il nous promet d'autres écrits sur l'astronomie ancienne; mais nous l'invitons à modérer son penchant aux hypothèses, s'il veut laisser aux sciences un monument utile et durable.
Francoeub.
SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
Histoire des institutions de Moïse et du peuple hébreu; par J. Salvador (i).
Dans l'antiquité, le plan des législateurs embrassait les convenances morales, religieuses, civiles , et même diététiques' dont la réunion sous des formes particulières devait carac- tériser les divers peuples , sans les écarter de l'ordre naturel. Les principes de cette haute politique n'ont plus guère d'ap- plication directe; l'art moderne des hommes d'État, bien que plus savant peut-être, demande moins de génie. Cependant, ni le moraliste, ni le vrai publiciste, ne renonceront jamais à l'étude des fortes institutions que permirent l'isolement et l'en- thousiasme naïf de plusieurs peuples du vieux tems.
Des tribus encore subsistantes parmi nous ont gardé assez fidèlement cette ancienne empreinte , et elle nous paraît d'au- tant plus originale qu'à la différence des âges se joint une op- position non moins marquée entre nos manières et les cou- tumes orientales. Le véritable esprit de la législation de ces tribus a-t-il été méconnu jusqu'à ce jour dans l'Europe qui toutefois s'en occupait sans cesse, ne fût-ce que pour les pros- crire en les appelant en témoignage, et pour rejeter leur doc- trine autrefois seule vénérable? Peut-être serait-il difficile de prononcer irrévocablement sur cette question importante; mais du moins, en réunissant la hardiesse des aperçus, la jus- tesse des inductions, et cette circonspection qui, pour se faire toujours comprendre, n'a pas besoin de tout exprimer, M. Salvador parait approcher de la solution avec un rare bonheur.
(i) Paris, i8a8; Ponthieu, quai Mala quais, n° i. 3 vol. in-S° de xx-4i5, 457 et 4^8 pag. ; j>ri.\ , 21 fr.
t. xl. — Octobre 1828. 5
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Quand il s'agit d'apprécier un livre remarquable, on aime d'abord à se faire une idée des vraies dispositions de l'auteur, et de sa conviction intime. On le lira, on le consultera avec un double intérêt, s'il a pris pour devise , sincérité, modération, indépendance d'esprit. Si un écrivain israélite conserve la foi sans juger que la crédulité en soit inséparable, il célébrera Moïse avec prédilection , mais il s'expliquera peu sur de cer- tains événemens; lorsqu'il ne pourra les interpréter d'une manière naturelle, il prendra le parti de laisser un peu obscur ce qui est en effet reculé dans la nuit des tems. Ainsi doit faire quiconque respecte beaucoup le zèle des pieux rabbins , et respecte davantage la vérité qui sera encore divine. lors même que par malheur les rabbins n'existeront plus.
D'autres inspirations généreuses sont inséparables de cet amour du vrai. Persuadé que l'heure approche où le genre humain sera moins divisé, moins trompé, moins affligé, l'au- teur semble écrire pour avancer l'accomplissement des tems. Si, en traçant l'histoire du mosaïsme , il cherche à éclairer, comme il le dit lui-même , les lois par les faits, et les faits par les lois , c'est afin de montrer dans Moïse le génie devançant les siècles, et posant solennellement les bases sur lesquelles nos neveux ne tarderont pas à relever enfin l'édifice social con- struit jadis, dans la plupart des lieux, avec des matériaux trop mélangés.
Tous les grands principes de la politique ont germé, selon l'historien de Moïse, dans la tète de ce législateur ; et, quant aux meilleurs maximes de morale, il ne s'en trouve dans les livres du christianisme aucune qui ne fît partie de ceux de David, deSalomon, d'Isaïe, ou bien du Penlateuque. Soutenu par la sagesse accordjée aux premiers justes, ou par l'énergie de sa propre pensée, Moïse s'éleva et contre la superstition des peuples, et contre le despotisme des castes, en évitant même d'établir celui du sacerdoce. Conformément au plan de l'uni- vers, Moïse a fait de l'unité l'objet du culte, et le principe de la législation. N'admettant d'autre souveraineté que celle de Jchova/i, et toutefois soumettant le sacrificateur à la loi, Moïse
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n'a reconnu pour règle suprême que l'avautage public; il a donné, par cette sorte de nomocralie , une impulsion neuve et une physionomie indélébile aux tribus qu'il avait délivrées. Ce qui le caractérise lui-même, selon la remarque de l'auteur, ce qui prouve que son ame était grande, c'est qu'il a fait du bonheur de tous le premier objet de la législation.
Telle est la pensée fondamentale développée dans cette histoire des institutions hébraïques. Mais, quelque juste que puisse être l'idée dont on est occupé long-tems, si elle absorbe trop l'attention, le désir même d'être impartial ne garantira plus de toute grave inexactitude. Mais préoccupé, le lecteur trouvera trop hasardée cette double assertion que le livre des Hébreux est en honneur chez tous les peuples, et qu'il ren- ferme les notions les plus anciennes sur la civilisation orien- tale. Une note justificative à cet égard n'eût pas été superflue : l'auteur en fait de si instructives et de si judicieuses! Prives de ces éclaircissemens nouveaux , nous accorderons l'antériorité à d'autres livres, et particulièrement à ceux que des mission- naires ont cru aussi anciens que les sanctuaires de Thèbes, qui l'étaient déjà quand on bâtit ceux de Memphis, avant l'époque du Pentateuqnc.
Quant à Moïse, l'auteur lui-même partage nos scrupules. S'il le regarde comme ayant réuni mieux que nul autre la pra- tique et la théorie, et comme ayant eu « l'esprit le plus droit , le plus ferme, le plus positif qu'il soit permis de concevoir, » il ne rapporte que pour ne pas paraître l'oublier uu mot du livre des Nombres sur l'indulgence de Moïse. C'est un des pas- sages que de nos jours on n'est plus certain de bien com- prendre, selon la prudente observation de M. Salvador. Effec- tivement, plusieurs coups d'Etat des plus sévères, et dont les gentils ont tiré un grand parti, rendent extrêmement embar- rassantes ces expressions : Moyses vir mitissimus super omnes qui morabantur in terra. L'auteur allègue la difficulté des teins , ce qui explique tout, mais seulement jusqu'à un certain point; <\\\ reste, il avoue que Moïse pourrait bien avoir payé un tribut aux mœurs de son siècle. Mais, qu'est-ce que l'influence des
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mœurs populaires sur celui qui est inspiré d'en liant? Quoi qu'il en soit, M. Salvador excuse assez bien le peuple régénéré qui de ses hôtes d'Egypte emporte la vaisselle; mais il a négligé de dire comment il faudra s'v prendre pour concilier les vertus et les éminens services d'Aaron avec l'aventure du veau d'or. La vertu d'Aaron aurait-elle consisté à n'en faire qu'un, tandis que du vivant d'Élie on en eut douze, chaque tribu étant bien aise d'adorer sa bête, comme dans les nomes de l'Egypte?
Dans une occasion importante, Moïse renonce à son pre- mier dessein ; le voyant impraticable, il prend un parti très- différent. On peut rester un homme prodigieux , en reconnais- sant assez tôt ses erreurs; mais alors, n'ayant reçu mission que de sa propre pensée, on n'accomplit qu'une œuvre pro fane. Peut-être le moderne historien des Hébreux n'est il pas éloigné de voir seulement dans leur législateur un grand homme obéissant à la voix qui impose à ses pareils de mémo- rables travaux. Mais cela même suppose des occurrences heu- reuses. Venu quelques siècles plus tard, Moïse n'eût été qu'un des innombrables prophètes du peuple choisi. Sans doute, Numa, Dracon, Solon , durent avoir moins de peine en un sens, comme le dit l'auteur. Mais aussi ils ne pouvaient réaliser que des projets assez ordinaires. Moïse fut mieux secondé par le sort. Qu'importe la difficulté, pourvu qu'elle ne soit pas insurmontable? Ce que la fortune peut faire de plus pour nous, c'est de nous placer dans des lieux où il y ait à entreprendre quelque chose de grand, c'est-à-dire d'utile aux nations. Des tribus à qui l'on propose de sortir de la servitude, pour aller occuper une terre couverte demiel et de lait, ne doivent pas être très-difficiles à persuader. Mais, où trouver le sol de promission ? A cet égard, Moïse n'a réussi que très imparfai- tement : ni ce peuple, ni ce chef peut-être, n'étaient faits pour les conquêtes. Si Moïse eût pu se rendre maître, par exemple, de l'Arabie méridionale, l'indépendance d'Israël eût été assurée pour long-tems; l'arche et le temple n'auraient pas successi- vement disparu. Quel que soit le génie d'un homme, ce qu'il
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exécute n'est pas ce qu'il désirerait, niais ce que les circon- stances permettent : Moïse a subi la loi commune, et n'en est pas moins un grand personnage historique.
M. Salvador a préféré à l'ordre chronologique celui des matières, parce que s'occupant surtout des institutions de Moïse, il avait à combattre expressément, et en s'appuyant sur le texte même de ces lois, plusieurs préventions invétérées. La première partie, intitulée politique, offre d'abord l'examen général de cette législation si complète, et que l'évêque de Meaux appelait la plus belle constitution d'État qu'on eût jamais vue. Les chapitres suivans sont consacrés aux fondions législatives dans la république des Hébreux, aux règles pour le maintien de la division des propriétés , aux lois pénales, aux rapports extérieurs, à ceux de la vie domestique, aux droits des femmes, et aux maximes morales sur lesquelles le législa- teur a le plus insisté. Les précautions relatives à la santé pu- blique sous le ciel de la Syrie, et les cérémonies du culte dans un lieu central, afin d'entretenir long-tems l'union des tribus-, terminent celte partie beaucoup plus étendue que la seconde. Néanmoins, cette dernière est aussi d'un grand intérêt, et n'a pas exigé des recherches moins assidues. Sous le titre de phi- losophie, ou réunion de la sagesse et de la science f horma eu hébreu), elle embrasse la théologie de la Bible (ou de /niera , la lecture), celle des prophètes et des sectes principales, les traditions des premiers (ems, et enfin l'idée qu'on s'était formée des messies dans Jérusalem,
On sait que le bien être temporel^ h» prospérité terrestre des descendons d'Abraham , a été l'unique objet delà loi écrite sur le Sinaï. Selon l'abbé Fletrry-, elle prescrivait seulement la manière la plus raisonnable de vivre sur la terre. M. Salvador en convient, et remarque avec raison que nul législateur n'aurait omis par une simple inadvertance le dogme de la vie future. Si Moïse n'en parla pas, ou ce fui à dessein, supposition peu vraisemblable, ou cette croyance asiatique, ce qui surprendrait aussi, n'était pas encore parvenue dans les sanctuaires de l'Egypte, ou enfin Moïse n'avait connu qu'une
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partie de la doctrine descendue de Thèbes à Memphis, quoi- qu'il paraisse avoir été lui-même sacrificateur dans Héliopolis.
Non-seulement Israël devait être heureux sur la terre, mais il devait y rester libre. La loi même dictée par Jehovah n'est qu'une sorte de pacte avec son peuple, qui n'est tenu d'obéir qu'après y avoir consenti , et parce qu'il y a consenti librement. Quelque singulier que ce fait puisse paraître aux yeux de ceux qui n'annoncent que des devoirs, et veulent supprimer tous les droits, c'est un point établi avec force dans le chapitre où il est traité de la loi : sans méconnaître le génie de Bossuet, l'au- teur lui reproche à cette occasion de n'avoir pas compris Moïse, de n'avoir pas voulu admettre ce qui ébranlait le sys- tème du pouvoir absolu, et d'être tombé dans plus de contra- dictions que les partisans de ce système , qu'ils érigent en doctrine , n'en ont reproché aux philosophes.
Les prophètes , ou les voyons, les songeurs , qui prirent tant de part aux vicissitudes d'Israël, n'y étaient pas, comme en Egypte, une division de la caste sacerdotale. C'étaient des hommes indépendans qui, avec plus ou moins de lumières ou de sincérité, et sans autre titre qu'une inspiration, qu'on était libre de leur contester en les appelant de faux prophètes, censuraient les lévites comme les autres citoyens, et les chefs du peuple comme le peuple même. Ils faisaient profession de voir juste, non moins que d'apercevoir l'avenir. Ils avaient ordinairement une faculté qui a vieilli depuis, selon l'expres- sion de l'auteur; ils faisaient des miracles, mais sans que ce, fût un privilège. Chacun, dans son faubourg, pouvait en faire, ou en essayer pour son plaisir, sauf à être puni si le but était jugé contraire à la loi. Il paraît d'ailleurs que, même alors, il aurait fallu un grand talent pour soulever le peuple au moyen de ces prestiges dont le gouvernement voulait bien qu'on s'amusât. Les plus fameux d'entre les voyans formaient des disciples. L'illustre rabbin Maimonide, qui a nié même qu'on dût voir un miracle dans le succès de Josué, exigeait des pro- phètes du génie et de la grandeur d'âme: il aura sûrement mcouru la disgrâce de toute cette congrégation.
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Invités à respecter autant qu'il était possible l'indépendance de leurs compatriotes, les Hébreux préféraient pour un travail servile un homme de race étrangère; mais l'auteur pense qu'ils n'avaient point de véritables esclaves. Quant aux serviteurs israéiites, leurs engagemens, de la durée de six années, étaient pourtant de la nature de ceux que les domestiques contractent en Europe. L'auteur a le double tort de ne pas s'apercevoir qu'ensuite le christianisme ait formellement aboli l'esclavage , et de prétendre que, depuis l'ère philosophique, on a plus avancé sur ce point en quarante ans, qu'on ne l'avait fait durant dix-huit siècles. Chez les Hébreux, Tannée jubilaire affranchissait de toute espèce de joug. Si , beaucoup plus tard , il ne fut pas d'années jubilaires pour des millions de nègres dans nos colonies, c'était sans doute un des bienfaits de la nouvelle loi : elle ne pouvait pas affranchir les esclaves, attendu que sous la loi chrétienne assurément il n'y avait pas d'esclaves. Eu cessant de servir, l'Israélite recevait quelques brebis, ou d'autres dons; mais souvent on lui avait percé l'oreille, et la domesticité laissait sa marque, comme la vanité, en d'autres pays, attachait ses anneaux auprès du cou des femmes.
Dernièrement, lorsqu'on s'est efforcé de remettre dans l'en- tière dépendance du clergé l'acte qui constitue la famille, on a trop affirmé que la célébration du mariage avait été dans les attributions des prêtres chez tous les peuples. Il serait malheu- reux que Moïse lui-même eût méconnu ce grand principe... Mais enfin M. Salvador n'a pas trouvé que, dans la prétendue théocratie des Hébreux, le sacerdoce intervînt en aucune manière, soit au moment du mariage, soit à celui de la nais- sance ou de la mort, ou même de la circoncision, sans laquelle toutefois on ne pouvait être membre de la grande famille d'Isaac.
Toute cette organisation civile ou politique des États doit varier selon les teins ou les climats, et elle dépend aussi des opinions systématiques, ou inéinc des passions du législateur. Au contraire, la morale est à peu près la même en tons lieux; c'est la loi imposée sans exception à l'espèce humaine. La
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morale est tellement sûre, tellement égale, dès que les erreurs accidentelles cessent de nous troubler, que nos institutions les plus opposées à d'autres égards se bornent à la modifier fai- blement. Aussi, la théocratie s'attache-t-elle , dans les différens cultes, à présenter comme surtout adorable le dogme qui a quelquefois besoin de cette recommandation. Quant à la mo- rale, on la néglige pour se livrer à des disputes théologiques ; apparemment, on sent qu'elle est assez belle par elle-même. Elle fut dans les livres des Juifs ce qu'elle avait été précédem- ment, et ce qu'elle fut depuis dans d'autres livres sacrés. Il avait été dit dans le Cliu-king , et il a été dit dans le Deuté- ronomc : Chacun sera responsable de ses propres fautes, et les enfans ne seront pas punis pour leurs pères. Jérémie a dit et il a été redit depuis : Au lieu de te livrer à la vengeance, présente l'autre joue à celui qui t'a donné un souftlet. Le respect pour les vieillards était en vigueur sur les bords du Hoang , avant de l'être sur ceux du Jourdain, et de tout tems on a enseigné, vers le Gange, l'humilité qu'on présente ici comme un pré- cepte autrefois inconnu. Celui de secourir les indigens n'avait pas été oublié de Moïse. Quand ton frère, dit-il, sera tombé dans la pauvreté, tu le soutiendras, et tu feras de même pour l'étranger. Ne diffère point de donner à l'ouvrier son salaire : qu'il n'y ait jamais auprès de toi des pauvres abandonnés.
La vertu n'était pas désintéressée chez Israël ; on lui en a fait un sujet de reproche. En effet , l'abondance et le conten- tement sur la terre devaient seuls récompenser l'accomplisse- ment de la loi mosaïque. Mais, sous quelle discipline est-on généralement désintéressé? Peut-on l'être, quand on aspire aux joies inexprimables de la vie future? Pratiquer le bien sans une attente heureuse, ou du moins sans une vague espérance, serait peut-être au-dessus de l'homme, et ne peut jamais être exigé de tout un peuple.
Quelque chose' d'élevé ou d'infini, comme les plus pures doctrines théosophiques, manquait à la législation de Moïse, et pourtant elle ne fut pas sans grandeur. Le bien de toute la nation en était le but universel, de sorte que l'exercice des
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fonctions publiques était regardé bien moins comme une pré- rogative que comme une charge imposée par le devoir. La simplicité ou la franchise caractérisait, dit l'auteur, l'organi- sation sociale des adorateurs de Jehovah. Aussi l'hypocrisie fut-elle rarement au nombre des vices reprochés à Israël par les étrangers, qui du reste, il faut l'avouer, paraissaient peu prévenus en sa faveur.
Quel inconvénient secret aura empêché que cette législation , dont les effets ont été si durables, en eût de plus heureux? Le sol de la Judée était ma! choisi : manquant de limites naturelles, il exposait à de fréquentes invasions les tribus peu puissantes qui l'occupaient. Aussi furent elles divisées environ six siècles avant l'ère moderne, et tout-à-fait dispersées immédiatement après la mort de Barcokobas , le plus courageux de leurs faux messies. Cependant, celte considération ne paraît pas suffisante pour expliquer une sorte d'opposition entre les mœurs qui ont prévalu chez les disciples de Moïse, et le génie de sa loi. Il est à regretter que M. Salvador ne se soit pas proposé cette ques- fion ; mais il s'est plus attaché à combattre les erreurs vulgaires sur la tendance générale du mosaïsmc, qu'à examiner si pour la plupart des générations le résultat fut aussi bon que sem- blaient le promettre des moyens dont l'ensemble avait tant de force, et paraît encore si louable. On peut les récapituler ainsi : l'adoration de l'Eternel, présenté toutefois trop exclusi- vement comme le dieu d'Abraham et de Moïse; l'amour du pays (mais surtout de la race, comme peuple choisi); l'entière sou- mission à la loi ; l'horreur de la servitude, et celle des supersti- tions étrangères ; une tolérance formellement recommandée, dit l'auteur; l'obligation constante de rendre le bien pour Ii mal; la foi du serment; le respect pour les femmes, ainsi que la vénération pour les pères, les vieillards, les magistats ( et les prophètes); l'hospitalité et la disposition à l'amitié; une bienveillance active , même envers les étrangers; enfin, cette persuasion si encourageante, qu'après de longs revers luira avec éclat le jour de la délivrance.
Ces infortunes, cette captivité sur les bords de l'Euphratc ,
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la perte de l'arche , qui disparut dans une caverne, et enfin la ruine de Sion , suscitèrent ou entretinrent chez Israël , selon son historien, l'attente de quelques libérateurs qui, semblables à Cyrus, rebâtiraient le tabernacle, et rendraient à Judas un pays riche en miel , en lait et en raisins. Le messie est encore attendu; il possédera l'art delà guerre, et, après ses triom- phes, les tribus seront en paix avec toutes les nations. Alors il y aura de bonnes mœurs, et beaucoup de raison ou de droiture; les hommes justes s'assembleront, et le peuple se fera une idée sage de la Divinité. Qu'on juge par ce peu de mots des docteurs d'Israël, combien est encore éloigné le tems du messie en qui ils espèrent.
L'auteur aimerait néanmoins à voir dans l'amélioration de l'ordre politique en Occident un signe du prochain accomplis- sement de ces hautes promesses. Ce n'est pas tout ; cette légis- lation hébraïque que M. Salvador a su considérer sous un point de vue imposant, et cette persévérance de trente-trois siècles, vont être couronnées par un événement plus merveilleux que tout le passé. L'hypothèse est très-hardie ; il ne s'agit de rien moins que de l'entière réconciliation, de la réunion du chris- tianisme et de l'israélisme. Les voyans eux-mêmes souriraient à cette sorte de conclusion : leurs prédictions se trouveraient justifiées tant bien que mal, et on n'en demande pas plus. D'ailleurs, ce vœu de l'auteur n'est pas moins philosophique que religieux. Mais pourquoi l'islamisme ne signerait-il pas aussi le traité? Ne reconnaît-il pas également Abraham et Moïse? Si Mohammed n'a pas fait de miracles, il a prié l'ange Gabriel de parler beaucoup, dans le Coran, de ceux de l'ancienne loi. De plus, les Israélites ayant été moins souvent brûlés vifs par les vrais croyans que par les soldats de Pierre l'ermite, et Jérusalem étant plus près de la Mecque que de Home, l'accord sera plus facile: voilà le triple pacte auquel il faudra bien que les Osmanlis se résignent. L'islam compte beaucoup de fidèles, leurs acclamations ne seront pas à dé- daigner pour les en fans de Jacob plus épars que nombreux. Alors seulement on pourra parler du repos général des
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esprits, et du bonheur de C humanité entière. A la vérité, il restera encore la moitié des peuples du globe , mais ces gens-là sont si loin qu'il n'y a pas moyen de penser à eux : on aura plutôt fait de ne reconnaître , selon l'usage , d'autre Orient que l'Orient occidental. S.
Vie politique et militaire de Napoléon , racontée par lui-même au tribunal de César, Alexandre et Frédéric (ij,
Il y a une si grande opposition entre le début et la fin de la carrière politique de Napoléon, que les plus profonds esprits cherchent à expliquer ce contraste. Se déclara-t-il pour la révolution par penchant ou par calcul ? Ses premiers pas furent-ils dirigés par l'ambition ou guidés par le patriotisme? Le projet qu'il forma de s'emparer du pouvoir fut-il exécuté avec une dissimulation profonde, ou bien ne fut-il que le ré- sultat fortuit et graduel des circonstances? Faut-il regarder les fautes qu'il commit comme des erreurs de politique , ou bien comme des égaremens de l'orgueil? Peut-on enfin absoudre l'empereur de sa tyrannie, en faveur du but qu'il^se proposait d'atteindre? Voilà le grand problème sur lequel, depuis qua- torze ans, se partagent les contemporains. Sans doute nous sommes encore trop près des événemens mémorables qui ont marqué le règne brillant et passager de Napoléon, pour être à portée de les bien apprécier. Ce n'est point le voyageur frappé par le tonnerre qui raisonne de sang froid sur les causes de ce météore. Mais, quelque imparfaits , quelque passionnés que soient lesjugemens portés sur cet homme extraordinaire-, ils n'en sont pas moins attaehans. Sa vie sera toujours un sujet d'étude où les moralistes, les hommes d'Etat et les militaires puiseront des exemples à l'appui de leurs théories.
(i) Paris, 1827; Ansdin. j \ol.in-S"; prix, >>> h. ;Voy. Rev. Eue,
I KXXVI , p. 448.)
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Tous les ouvrages publics jusqu'ici sur Napoléon n'ont pohrt encore entièrement satisfait la curiosité publique. On a remarqué dans ces écrits un certain nombre de révélations propres à jeter un grand jour sur l'histoire contemporaine; mais, rédigés avec précipitation, ils offrent trop de lacunes. Il était réservé à l'au- teur de Y Histoire critique des guerres de la révolution de tracer un tableau plus complet de la vie de ce grand homme. Déjà, dans cet important ouvrage, il avait posé la base de ce monument; il lui était moins difficile qu'à tout autre de l'achever. Le général Jo- mini a pensé, en homme d'esprit, devoir s'écarter de la route frayée par ses devanciers : officier général au service de Russie, il lui était défendu, sous peine de voir son livre à l'index, de . s'exprimer sur plusieurs questions épineuses avec la liberté et l'énergie qui caractérisent l'historien impartial et philosophe. Son héros a passé des transactions trop importantes avec les maîtres qu'il sert maintenant ; il a eu de trop grands intérêts à débatlre, des guerres trop sanglantes à soutenir contre eux, pour que l'auteur osât s'expliquer sans réserve. Il a préféré laisser parler Napoléon. Pour cela, il n'a eu qu'à recourir à une fiction. Montesquieu a supposé que Sylla rendait compte de sa vie à Eucrate ; le général Jomini suppose que Napoléon, à son arrivée aux Champs-Elysées, raconte la sienne à Alexandre , à César et à Frédéric ; mais , sans en excepter même l'entrée en scène , il n'y a aucune comparaison à établir entre la ma- nière des deux écrivains. Montesquieu peint à grands traits le caractère du dictateur romain ; il dévoile avec une effrayante vérité son atroce politique ; c'est un tableau qui attriste et at- tache à la fois , et dont il reste des impressions morales qui rendent le despotisme plus odieux. Tel n'est point l'objet que s'est proposé le général Jomini. Séduit par les qualités bril- lantes de Napoléon, il fait l'apologie de la plupart de ses ac- tions, et loin de blâmer son ambition, il s'efforce de la pallier en la montrant comme une condition nécessaire et inséparable de la véritable grandeur. Du reste, si l'on regrette au premier coup d'oeil que l'auteur ait condamné ses trois auditeurs au rôle de muets, et ôté à son ouvrage l'intérêt d'une composition
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dramatique , à mesure qu'on avance dans la lecture , on recon- naît que pour développer un si vaste ensemble de conceptions politiques et militaires , la forme qu'il a choisie était la plus con- venable. Si son livre est dépourvu de ces agrémens dont abon- dent les dialogues de Lucien , de Fontenelle et de Voltaire , on en est dédommagé par le vif intérêt qui se rattache aux évé- nemens dont Napoléon fut pendant quinze ans le promoteur.
Quoique l'auteur n'émette en politique aucune idée neuve, qu'il regarde l'agrandissement du territoire comme le but unique vers lequel doivent tendre tous les cabinets , qu'une nation ne puisse, suivant lui, prospérer qu'aux dépens de ses voisins, préjugé déplorable et contraire à toutes les notions de l'économie politique, Napoléon a suivi avec tant d'obstination ces principes erronés , qu'on est bien aise de l'entendre sinon justifier, du moins expliquer cette longue série de traités qui n'a été interrompue que par des batailles. Le général Jomini n'a parlé du gouvernement intérieur que pour faire voir que rien n'échappait à son héros. Par là il glisse sur les actes les plus condamnables de Napoléon , et n'appelle le jugement d'Alexandre, de César et de Frédéric que sur deux points , l'am- bition et le goût des expéditions hasardeuses, sur lesquels ils doivent être fort iudulgens.
La division de l'ouvrage est conforme à son objet spécial. Un ou deux chapitres retracent avec précision les motifs de chaque guerre et les principales opérations de chaque cam- pagne. L'auteur s'arrête peu sur les premières années de Na- poléon. Il rend compte, en un seul chapitre, de tous les évé- nemens qui ont marqué sa vie publique jusqu'à l'époque où il obtint le commandement de l'armée d'Italie. Pressé de rapporter des événemens plus dignes d'attention, il n'y consacre que les premières pages : et c'est à tort qu'il en emprunte la plus grande partie au manuscrit de Sainte-Hélène, car le général Jomini était assez riche de son propre fonds pour s'en dispenser.
Les campagnes de 1796 et de 1797, l'expédition d'Egypte el la campagne de 1800, sont très-bien présentées. Mais, pour qui connaît Y Histoire critique des guerres de la révolution , ce n'est
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qu'un abrégé souvent littéral de cet ouvrage , où les opérations de Bonaparte ont déjà été rapportées avec une rare exactitude et une grande profondeur de vues.
Ce n'est qu'au chapitre vu, qui traite des événemens écoulés depuis la paix d'Amiens , que l'auteur commence réellement à présenter des aperçus nouveaux. Arrêtons nous-y un instant. La France de i8o3 ne ressemblait plus à celle de 1788'. Retrempées par la révolution, sa force et son industrie, libres des entraves qui les avaienl si long-tems comprimées, prenaient déjà leur essor; la navigation marchande lui promettait de nombreux matelots, et son influence sur l'Espagne et l'Italie allait être, pour le commerce, la source des plus précieux avantages. Comment douter qu'elle n'employât cette influence à faire exclure des marchés de ces contrées les produits de l'in- dustrie anglaise , pour y substituer les siens , puisque déjà ils étaient en France l'objet de règlemens prohibitifs? Telles étaient les préoccupations du cabinet de Londres : avec un gou- vernement si habile, une population industrieuse et une base plus large en Europe, la France, se disait- il, remettra bientôt en doute la grande question de la prépondérance maritime, à laquelle les destinées de la Grande-Bretagne sont intimement liées. Il est urgent de s'opposer au mal avant cpi'il ait fait plus de progrès. Ces faits étaient trop évidens pour ne pas amener une rupture.
Il avait été stipulé que l'île de Malte serait remise aux che- valiers de Saint-Jean-de- Jérusalem ; mais, comme elle com- mande la Méditerranée , l'Anglelerre n'eut garde de s'en dessaisir. Aux réclamations du Premier Consul , le cabinet de Londres répondit que les empiètemens des Français en Italie et l'occupation militaire de la Hollande légitimaient sa conduite. La querelle prit un caractère d'aigreur très prononcé, et bien- tôt un message du roi Georges au parlement annonça la reprise des hostilités.
En brusquant la déclaration de guerre, l'Angleterre causa des pertes énormes au commerce français; mais le Premier Cousul s'en vengea, en faisant arrêter les Anglais qui étaient
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alors en Fiance. Leurs personnes devaient répondre des biens et des prisonniers faits sur des navires qui parcouraient les mers sur la foi des traités. Bientôt, en représailles, des es- cadres bloquèrent les principaux ports de France, et toute la côte depuis Os tende jusqu'à l'embouchure de la Seine fut déclarée en état de blocus. Dès lors, ce ne fut plus une guerre ordinaire pour l'Angleterre": il s'agissait pour elle de l'empire du monde. L'état de ses finances et de son industrie exigeait, sous peine de mort, qu'elle conservât , avec le monopole et l'empire des mers, la possession de l'Inde et des colonies d'Amérique. La perspective de la France était moins effrayante. A la vérité, dès le commencement des hostilités , ses rela- tions maritimes furent, pour ainsi dire, anéanties; mais la révolution ayant déplacé toutes les fortunes , tous les inté- rêts , les capitaux n'avaient pas encore pris de direction prononcée. La grande division introduite dau»s les propriétés par la vente des biens nationaux avait donné aux campagnes un degré d'activité inconnu jusqu'alors, et l'agriculture em- ployait utilement les capitaux surabondans ailleurs. La dette publique était presque nulle; enfin, les relations de la Répu- blique avec la Hollande, l'Espagne et l'Italie, lui ouvraient de précieux déboucliés dans ces contrées, et les avantages qu'elle en retirait étaient assez considérables pour lui permettre d'at- tendre patiemment la création de la marine qui lui ouvrirait le chemin de ses anciennes colonies.
Napoléon songea à frapper l'Angleterre au cœur, en opérai) I une descente. Plus de 2,000 chaloupes canonnières ou bateaux plats furent construits à grands frais dans tous les ports de Hol- lande et de France. Cent vingt mille fantassins, douze mille cava- liers, huit mille dragons, quatre mille canotmiers, furent réunis sur les côtes de l'Océan, entre Zeist et Montreuil. Ces arméniens formidables donnaient à croire que le Premier Consul allait mettre ui\ terme à la lutte par un coup d'éclat. Voulait-il réel- lement exécuter une descente en Angleterre? i.< général Jo- mioi résout la question affirmativement, ei il attribue l'ajour- nement indéfini de l'expédition aux fausses manœuvres d
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l'amiral Villeneuve. Mais, en supposant que la traversée eût pu se faire heureusement, au milieu des flottes anglaises qui couvraient la Manche, la prudence autorisait-elle à laisser derrière soi la France en butte à toutes les haines du conti- nent ? et quel espoir raisonnable de succès serait-il resté à une armée qui, dès le jour de son débarquement, lancée au milieu d'une population exaltée par le patriotisme , se fût trouvée en même tems séparée de sa base , et sans espoir d'en recevoir à tems des renforts et des munitions? Quoi qu'il en soit, l'avan- tage d'isoler l'armée de la nation , de lui inculquer des maximes impériales , de la rompre à la discipline et à la vie des camps, était trop évident pour douter qu'il ait échappé à Napoléon. Il ne nous a point fait cette confidence; mais on peut lui déro- ber ce secret. Le camp de Boulogne a formé l'armée qui mit en deux campagnes l'Europe à ses pieds.
A ces formidables préparatifs, l'Angleterre opposa ses vaisseaux, la force de son gouvernement constitutionnel et l'esprit public qui animait toutes les classes de la nation. Tout faire pour empêcher la France de se créer une marine , la retenir prisonnière sur ses rivages en bloquant ses ports avec des escadres supérieures au nombre des vaisseaux qu'ils con- tenaient, et concentrer définitivement entre les mains de la na- tion tous les bénéfices du commerce colonial, afin d'en tirer l'argent indispensable aux frais de la guerre : tel fut le plan que Pitt adopta. Il y joignit bientôt le système des coalitions conti- nentales. En suscitant à la France des guerres acharnées, ce ministre se flattait de faire tomber sur les vaincus le poids de l'irritation, de la haine et de l'ambition des souverains. Dans ses calculs machiavéliques, il comptait que la force déciderait de tout comme dans les tems de barbarie II avait résolu de rayer la France de la carte de l'Europe, et il se flattait de réunir contre elle toutes les animosités, tous les intérêts, si elle sortait victorieuse d'une première épreuve, et d'éloigner à jamais la lutte corps à corps. C'était tailler la besogne en grand, et tirer de la situation des puissances continentales et des faiblesses de leurs souverains des résultats d'une incroyable portée.
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Pendant que l'empereur des Français faisait manœuvrer ses troupes dans les camps de Boulogne et de Montechiaro, une formidable tempête grondait dans le nord. La Russie, l'Au- triche et la Suède s'unirent à l'Angleterre pour accomplir les desseins du ministère britannique. La guerre éclata : l'Autriche fut envahie, et la victoire d'Austerlitz , en terminant la cam pagne de i8o5 , rompit le noeud de la triple alliance. La Cour de Vienne humiliée acheta la paix par le sacrifice d'une partie de ses États. Peu de mois après la Prusse arma à son tour contre la France; et si elle ne fut pas plus heureuse que l'Autriche, au moins avait-elle plus de motifs qu'elle de tenter la chance des combats.
Toutefois, Napoléon s'aperçut que ses victoires n'avaient porté à l'Angleterre que de faibles atteintes; il dirigea ses coups vers le seul endroit qui fût à sa portée, le commerce européen. Alors fut promulgué le fameux décret de Berlin , par lequel toute relation entre la Grande-Bretagne et les contrées sou- mises à l'influence française était défendue. Ce décret forma , avec les corollaires qu'on en tira par la suite, l'ensemble de l'opération politique connue sous le nom de système contbïen - tal. L'empereur de Russie ayant accédé à Erfurt à ses princi- pales dispositions, l'Europe, comme l'Angleterre, ne tarda pas à en ressentir les cruels effets.
Sous le rapport du droit et de la convenance politique, l'état de blocus rigoureux auquel l'Angleterre avait soumis la France, la juridiction arbitraire qu'elle exerçait envers les neutres, jus- tifiaient peut-être la dureté des décrets impériaux ; et le commerce français, auquel la mer restait interdite, allait pro- bablement s'enrichir des commandes qu'il serait désormais impossible d'adresser à Manchester ou à Birmingham. Mais, si ces motifs se réunissaient pour atténuer en France le mal causé par l'interruption des échanges, l'empereur affecta de croire qu'il n'en était pas de même dans le reste de l'Europe, et ce fut là son erreur : une confiance sans bornes dans une cause toute continentale ne put faire résigner 1rs peuples à souffrir des privations que la domination française aggravait encore t. xi-. — Octobre 1828.
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par toutes sortes d'avanies. D'ailleurs, Napoléon se garde bien d'avouer que, dans son impatience, il sacrifia au but du mo- ment un avenir qu'il reculait de jour en jour. La nécessité de se procurer l'argent nécessaire pour alimenter la guerre l'en- gagea à violer le système continental et à rompre de ses propres mains les mailles les plus fortes du filet sous lequel il voulait retenir l'Angleterre. Faisant un honteux trafic des licences, seul acheteur, seul vendeur, le gouvernement impérial vit par- cette spéculation entrer plus de numéraire dans ses coffres qu'aucune des victoires remportées précédemment n'en avait versé à titre de tribut. L'industrie européenne ne reçut pas d'encouragement de cet état de choses , et l'Angleterre échappa à la ruine dont elle était menacée.
Jusqu'à l'époque de l'expédition de Russie, Napoléon eut à sa disposition assez de moyens pour triompher de l'Angleterre : mais il ne sut pas toujours les bien employer, ni contenir son ardeur. Au lieu d'encourager la coui'se et de donner tous ses soins à la création d'une marine, il accumula guerre sur guerre. C'était peu pour lui d'avoir envahi l'Espagne avant d'avoir mis l'Autriche hors d'état de lui nuire; il déclara la guerre à la Russie avant que la Péninsule fût pacifiée.
La chute de l'empire des tzars était certainement nécessaire pour compléter le système de domination de Napoléon ; mais je suis loin de convenir avec lui de l'utilité de ce résultat. Sans doute le colosse russe pèse sur le continent; mais le meilleur moven de le retenir dans de justes limites était de laisser libres et fortes les puissances qui l'avoisinent. Napoléon, en attaquant la Russie, fut ébloui par sa haute fortune : il était parvenu par la prospérité à ce degré de confiance où l'on voit la vérité beaucoup plus dans la concordance de ses propres idées entre elles que dans leur rapport exact avec les choses; et, d'après ses aveux, il échoua plus peut-être par la manière dont il combina ses opérations , que par la résistance que lui oppo- sèrent les hommes et les élémens.
La campagne de i8i3, dans laquelle les Français furent chas- sés de l'Allemagne, préluda au triomphe de l'Angleterre. La
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campagne d'hiver de 1814 en France semble n'avoir inspire à Napoléon les plus savantes conceptions , que pour donner à sa chute l'éclat de ses premières campagnes; et Paris, cette superbe capitale dans laquelle depuis tant d'années s'allumaient les foudres qui allaient embraser le monde , vit à son tour flotter des drapeaux étrangers dans son enceinte.
Le triomphe de l'Angleterre replaça les Bourbons sur le trône de leurs ancêtres ; mais les fautes d'un esprit de parti étroit et aveugle ramenèrent Napoléon aux Tuileries. La haine récente et générale que son despotisme avait allumée arma bientôt contre lui tous les souverains auxquels son retour de l'exil ne laissait plus d'espoir de paix. Il succomba enfin à Waterloo, laissant cette France qui lui avait fait de si grands sacrifices en butte au ressentiment et à la vengeance de ses ennemis. Là se termine la tâche du général Jomini; il épargne à ses lecteurs le spectacle de ce grand homme subissant le sup- plice de Prométhée sur un rocher de l'Atlantique.
Deux points de vue dominent dans cet important ouvrage : l'amour du pouvoir absolu et la haine de l'Angleterre. C'étaient les seuls que la position personnelle de l'auteur lui permissent d'adopter, sans porter ombrage à la censure russe. Il établit que la prospérité des empires dépend moins de la libéralité des institutions intérieures que de leur politique à l'égard des puissances voisines. On ne saurait proclamer plus franchement le principe d'intervention toujours si funeste au faible. Le général Jomini ne manque jamais de raisons pour justifier les entreprises de Napoléon. S'il désobéit au Directoire, c'est pour la pins grande gloire de la République. S'il saisit les rênes du gouvernement , c'est pour délivrer la nation de l'anarchie. Casse-t-ilîe tribunat , c'est pour simplifier les ressorts de son gouvernement. C'est ainsi qu'il colore toutes ses entreprises contre les libertés publiques. D'un autre côté, tous les actes de sa politique extérieure sont la conséquence du système opposé à l'Angleterre : c'est ainsi que s'expliquent la guerre d'Espagne , celle de Russie, la réunion des divers Etats d'Italie, l'incorpora- tionde la Eïollandcel de Hambourg à l'empire ; en un mot, tous
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les envahissemens successifs qui entraient dans son plan de do- mination universelle. Les raisonnemens de l'auteur à cet égard, plus spécieux que solides, méritent cependant d'être entendus. Ils jettent un grand jour sur la politique impériale, et je ne serais pas étonné qu'il en ait puisé les bases dans les com- munications confidentielles d'un ministre de Napoléon.
Certes, peu de monarques ont fait la guerre pour le seul plaisir de la faire. Quand Louis XIV portait le fer et la flamme en Hollande pour se venger des insultes d'un gazetier, il croyait sans doute qu'il importait à l'honneur de la France qu'on n'in- sultât pas impunément le chef de l'État. Ce motif a-t-il suffi pour l'absoudre? De même, dans ces luttes sanglantes où le vide des résultats atteste la fausseté des vues, Napoléon allègue des idées de grandeur et de gloire , comme si la véritable gloire des armes ne consistait pas à les rendre utiles à la patrie !
Mais la partie del'ouvrage qu'on ne lira pas sans éprouver une véritable illusion, c'est le récit des opérations militaires. C'est bien Napoléon lui-même qui raconte ses exploits. La relation qu'il en fait aux Champs-Elysées est supérieure même à celle que les généraux Montholon et Gourgaud ont recueillie de sa bouche à Sainte-Hélène. En effet , ici c'est un prisonnier qui dicte de mémoire et avec humeur ses commentaires ; mais devant Alexandre , César et Frédéric , toutes les petites consi- dérations disparaissent. C'est le premier capitaine de l'Europe moderne qui explique ses campagnes, et il n'omet rien de ce qui peut metire d'aussi bons juges en état d'apprécier la vigueur de son génie. Jamais relation de guerre ne sera plus attachante , plus instructive, plus féconde en leçons. Aussi sommes-nous fondé à croire que, sous ce rapport, l'ouvrage du général Jomini sera recherché par tous les militaires.
Nous avons dit plus haut que le langage prêté à Napoléon était conforme à l'esprit qui avait probablement présidé à ses relations diplomatiques. Pour mettre nos lecteurs à même d'en juger, nous leur indiquerons spécialement le chapitre vu, où l'auteur expose les maximes de Napoléon en matière de gou- vernement; le chap. ix, où il développe ses idées sur une puis-
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sauce fédérative; le xi, où il pose les bases du système con- tinental. Nous leur conseillons aussi de lire les premières pages du chapitre xix , cpii commence à la première période de la campagne de 181 3, ainsi que celles du chap. xxi où il expose les raisons qui firent refuser à l'empereur l'ultimatum de Châtillon.
Si l'espace ne nous manquait, nous aurions prouvé, par des citations, avec quelle sagacité la partie diplomatique est trai- tée, quoique défectueuse dans son ensemble, par suite du plan bien visible de l'auteur de rehausser son héros sans blesser les opinions et les passions des Russes.
Cependant, malgré le soin qu'a mis le général Jomini à caresser la vanité de cette nation , en exagérant même ses qualités belliqueuses , comme il a élevé quelques doutes sur la bonne foi des souverains qui ont violé les capitulations de Dresde et de Dantzig, c'en a été assez pour l'obligera faire une amende honorable. D'abord , en lisant l'article qui a été inséré dans les journaux de Berlin et de Francfort , nous avons cru qu'effectivement l'auteur avait été victime d'un abus de confiance; mais, en comparant ce désaveu avec la lettre in- sérée dans le Journal des Sciences militaires du mois de mars dernier, et avec les sept ou huit cartons qu'elle annonce , nous avons été convaincu que l'ouvrage portait son cachet, et que le général Jomini est seul responsable du bien et du mal qu'il renferme.
Mémoires historiques et militaires sur les événe- mens de la Grèce, depuis 1822 jusqu'au combat de Navarin ; par Jourdain , capitaine de frégate de la marine royale , colonel au service du gouvernement
grec(i).
Ce n'est ici l'ouvrage ni d'un historien ni d'un publiciste; on y chercherait vainement le plan d'une composition litté-
(1) Paris, i8s8; Bi issot-Tliivars , rue de l'Abbaye. n° 14. 2 vol. in-8°do ij-3i3e1 /»fi .'1 pages, avec quelques lithographies"} prix, 1 5 fr.
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raire, cette savante ordonnance qui dispose les niasses , dis- tribue les détails, classe les faits de manière à produire une certaine impression, cette pensée profonde qui domine un vaste sujet et conduit le lecteur à un but annoncé dès l'abord : c'est tout simplement le journal d'un homme qui a vu et qui a noté les événemens qui se sont passés sous ses yeux. Il met peu d'ordre dans ses récits; et comme la plupart des témoins oculaires qui se persuadent qu'on doit les comprendre facile- ment, il raconte avec quelque confusion des choses qui sont fort claires pour lui-même. Mais si le livre de M. Jourdain n'est pas une histoire, c'est un recueil de matériaux historiques qui doit inspirer un vif intérêt, dans un moment où la Grèce est l'entretien de toute l'Europe, et qui sera consulté par les hommes qui écriront un jour les annales de cette illustre con- trée, de sa lutte mémorable, et de la régénération qui doit en être le glorieux résultat. «Tels sont les événemens qui se pas- sèrent sous mes yeux pendant mon séjour sur la terre classique de la gloire et de la liberté, dit M. Jourdain , à la fin de son livre. J'ai cru devoir me borner au récit de ceux auxquels je pris part , et dont je fus témoin oculaire. » C'est par-là surtout que ce livre mérite d'être distingué; c'est par- là qu'il doit piquer la curiosité du lecteur trop souvent trompé par les auteurs qui écrivent sur la foi des autres, et qui, au lieu de souvenirs originaux, ne donnent que des copies de souvenirs. M. Jourdain aurait pu faire comme eux ; il a eu le bon esprit de ne pas les imiter. « Je donne dans le cours de mon voyage, dit-il, quelques détails sur Athènes et sur sa citadelle. Que pourrais-je ajouter à tout ce que les voyageurs ont dit de cette ancienne capitale de la civilisation? Objets d'un intérêt tou- jours nouveau, et de nombreuses investigations, ses débris, ses temples, son Partbénon, son beau ciel, sa situation actuelle, et les faibles rapports que les mœurs de ses habitans présentent encore avec les moeurs des Athéniens contemporains d'Alci- biade et de Socrate, ont été décrits trop souvent pour que je puisse me permettre de revenir sur ce sujet. » M. Jourdain a Youlu être à la fois plus neuf et plus utile; il décrit les lieux
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en homme de guerre plutôt qu'en simple voyageur; ii les con- sidère sous le point de vue de l'attaque et de la défense; il cherche quel parti on en peut tirer dans la lutte qui est aujoui- d'hui engagée, et cette particularité doit recommander, surtout en ce moment et aux yeux des militaires , un ouvrage qui se recommande d'ailleurs à toutes les classes de lecteurs par le récit de faits intéressans dont quelques-uns sont pour la pre- mière fois publiés.
La position militaire de PCauplie (Napoli de Romanie), l'état de ses fortifications, la configuration des terrains qui l'envi ronnent, attirent d'abord l'attention du philhellène; il décrit ensuite les diverses circonstances qui se réunissent pour faire deCorinthe, au moyen de quelques constructions militaire; peu dispendieuses, l'un des emplacemens les plus convenables qu'on puisse désirer pour établir une ville maritime. II s'oc- cupe avec détail des fortifications d'Hydra et d'Ipsara. Lepoit Thivery, qui fut jadis l'arsenal desVénitiens, est, selon M. Joui- dain, un des plus beaux qu'on puisse voir, et recevrait aubesoin les plus gros vaisseaux de ligne: notre auteur indique les travaux qu'on pourrait entreprendre pour v creuser des bassins et y établir des chantiers de construction. Il donne les mêmes dé- tails sur le poi t Kelly ou Bizati, situé en face de l'île de Spezzia, et qui, par sa position, commande l'entrée et la sortie du golfe i!e tfapoli de Romanie. M. Jourdain explique comment 0,1 pourrait fortifier le port de Syra, de manière à le rendre im- prenable par terre comme par mer, et quels travaux mettraient Navarin en état de soutenir un long siège. Athènes, dont ou pourrait faire une ville magnifique et bien fortifiée, le Pirée, qui pourrait devenir un très-bon port, la montagne du Pliaièn , poste militaire excellent , auquel il ne manque qu'une forteresse pour battre la plaine et la mer et défendre l'approche du Ti- rée, figurent au premier rang dans les plans stratégiques de notre philhellène, qui, du reste, apporte un soin particulier à considérer tous les autres lieux qu'il visite sous le point de vue militaire, ainsi que nous l'avons déjà remarqué.
Comme l'auteur m; décrit (pie les lieux qu'il .1 vus, de même
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il ne juge que les hommes qu'il a connus personnellement. Il faut avouer que ce n'est pas toujours une raison pour les bien juger : les relations personnelles ont cet inconvénient, qu'elles nous portent quelquefois à apprécier avec prévention les hommes selon les rapports agréables ou fâcheux que nous pou- vons avoir eus avec eux : il est peu de caractères qui sachent se soustraire entièrement à cette impression. Aussi, quand il s'agit de personnages historiques, les témoignages divers doi- vent être comparés entre eux et rapprochés des faits authen- tiques, qui sont en définitive les meilleurs arbitres de la re- nommée des hommes appelés devant le tribunal de la postérité. Un assez grand nombre de personnages dont le nom est pour jamais lié à la révolution de l'Hellade figurent dans les mé- moires de M. Jourdain; les héros et les traîtres, le génie et l'incapacité y sont appréciés tour à tour. Si l'on n'adopte pas aveuglément les opinions de M. Jourdain sur cette foule de généraux, de marins, d'hommes d'État, de magistrats dont les actions sont jugées par lui , son témoignage du moins sera écouté, et servira aux jugemens de l'histoire.
Il n'est point de livre sur cette époque de l'histoire de la Grèce qui ne réveille dans l'âme du lecteur de douloureuses sensations. C'est un spectacle bien triste que celui de toutes ces dissentions intestines, de ces jalousies, de cet égoïsme , qui ont retardé et plus d'une fois compromis l'affranchissement de la Grèce. A ce manque d'union, dont les Grecs avaient ce- pendant un besoin si manifeste pour résister à des forces in- comparablement supérieures, viennent se joindre encore et la témérité de l'inexpérience qui s'obstine à ne pas voir des dan- gers que la prudence aurait prévenus, et l'insubordination mili- taire qui fait manquer les entreprises les mieux concertées; et le défaut de soumission parmi les autorités civiles, qui jette le désordre dans l'administration. Ou trouve parmi les Grecs de la bravoure personnelle, de l'audace et de la constance dans certaine-, expéditions ; mais nulle prévoyance dans l'ensemble, point de pensée commune qui dirige la défense générale; beau-
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coup de héros , et pas un chef; des insurgés intrépides, et point de nation.
Lorsque l'invasion de la Morée occupait tous les esprits et donnait les plus graves inquiétudes; lorsque le gouvernement grec , comptant sur la fidélité d'Odysseus qui gardait les défilés des Thermopyles, que l'ennemi devait forcer pour entrer dans le Péloponèse, avait divisé ses troupes pour faire le blocus de Patras, de Modon et de Coron ; lorsque Argos, Nauplie et Co- rinthe n'avaient plus pour défenseurs qu'une poignée de sol- dats, le général Colocotroni reçoit d'Odysseus cet étrange billet : « Je vous envoie trente mille Turcs ; vous en ferez ce que vous « voudrez, mais je n'en laisserai pas passer davantage. « « Il les laissa en effet franchir les Thermopyles, ajoute M. Jourdain, dans le désir de se venger du triumvirat qui l'avait persécuté, et avait voulu lui enlever son commandement pour le donner au mari d'une des maîtresses du ministre de la guerre.» On ne sait ce qui doit le plus étonner, ou de cette fatale trahison, ou de ce ton de persiflage avec lequel un Grec se déclare l'auteur d'une des plus affreuses calamités qui aient désolé la Grèce pendant la guerre de l'indépendance. On sait qu'Odysseus signifie Ulysse; faut-il que la perfidie soit toujours attachée à ce nom? Odysseus n'a pas joui long tems de sa vengeance; il n'a pas tardé à périr d'une mort tragique, et la patrie a été vengée à son tour.
« Outre le désavantage immense de la force numérique des deux armées, dit à cette occasion M. Jourdain, celle des Grecs était dans la misère la plus profonde, et n'offrait que des symp- tômes de désorganisation. Il n'existait pas d'hôpitaux; les ma- lades et les blessés mouraient privés de médicamens et de toute espèce de secours. Les magasins, les caisses militaires étaient vides; les premiers, par suite de la négligence et de l'impéritie de quelques personnages; les autres par le résultat de leur avarice et de leur rapacité. Les efforts et la bonne volonté de plusieurs chefs de l'année n'avaient abouti à rien, parce qu'on ne cessait d'entraver leurs mesures et de leur faire éprouver des contrariétés de tous genres; enfin les ressources publiques
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et particulières étaient épuisées par une administration \i-
cieuse. »
Si à ce tableau général nous joignons quelques faits isolés, nous voyons tantôt Colocotroni et Grivas se Lattre à coups de canon , pendant près d'un mois, dans Napoli de Romanie ; tantôt une polacre grecque qui portait des commissaires char- gés de lever des contributions dans les îles de l'Archipel, tirer à boulet sur la ville de Tine qui demandait qu'on drmi- nuàt sur ses impositions une somme qu'elle avait déjà payée; tantôt un commissaire du gouvernement, venu à Siphanle avec un détachement de troupes régulières pour y lever des hommes en vertu de la loi de conscription, en exiger un nombre plus considérable que le contingent , et donner ordre à ses soldats de se répandre dans les villages, de se loger chez les plus riches propriétaires, d'y vivre à leurs dépens, et de brûler les maisons des habitans qui se cacheraient dans les montagnes pour se soustraire à cet appel. Dans le Péloponèse, plusieurs chefs, jaloux l'un de l'autre, restent dans une com- plète inaction quand on n'a pas un moment à perdre, ou bien ils se livrent entre eux des combats où plus de 1,200 Grecs, de part et d'antre, restent sur le champ de bataille; ailleurs, se laissant corrompre à l'appât d'un gain infâme, des Grecs ravitaillent eux-mêmes des places où les Turcs sont assiégés par la famine; à Syra, l'éparque refuse de reconnaître ia com- mission envoyée par le gouvernement pour administrer les îles; à Sipliante, un sergent chargé du recrutement vend à son profit un caïrjue appartenant au gouvernement; un autre ser- gent est envoyé pour en réclamer le prix; mais ils s'entendent pour se le partager, et l'autorité n'ose les faire arrête* : la dés- organisation se montre ainsi jusque dans les moindres choses.
Une certaine légèreté, l'un des traits caractéristiques des Grecs, les rend quelquefois inhabiles à prévoir les dangers comme à profiter de leurs avantages. Ainsi, lorsque M. Jour- dain parle aux Grecs de la nécessité de fortifier Argos et Co- rinthe, il reçoit, dans l'une et l'autre de ces villes, la même réponse : Les Turcs ue viendront jamais ici.i Lorsqu'on dé-
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montre aux Hydriotes qu'ils rendraient Hydra imprenable au moyen de quelques travaux, ils affirment « qu'ils n'ont pas à craindre de débarquement. » On les voit aussi en mainte occa- sion abandonner la poursuite d'une victoire qu'un peu plus d'efforts rendrait complète. « C'est un reproche que je ne ces- serai de faire aux Hellènes, dit notre auteur; ils ne savent pas profiter de la fortune. »
Mais un reproche bien plus grave et que la postérité ne manquera pas d'adresser aux Grecs, c'est la jalousie qu'ils ont manifestée en plus d'une circonstance, et à leur propre dé- triment, contre les philhellènes qui se battaient pour leur cause, et l'ingratitude dont quelques-uns d'entre eux ont paye- les bienfaits les plus signalés; telle fut l'une des causes de la perte d'Athènes, et du désastre de l'intrépide Fabvier dans son entreprise sur Négrepont. L'auteur lui-même ne fut-il pas un instant banni de cette Grèce qu'il avait servie avec désinté- ressement?
Cette disposition peu généreuse ne doit pas, au reste, être imputée à tous les Grecs; elle est propre à quelques individus, et à diverses factions qui s'occupent des intérêts de leurs pe- tites passions plus que des grands intérêts de la patrie; elle fut excitée surtout par les démêlés du parti anglais et du parti français, qui se sont , à une certaine époque, disputé l'influence, et, pour ainsi dire, le droit de disposer de la Grèce. Nous ne saurions entrer ici dans le détail de ces querelles, dont on trou- vera un récitasse/, circonstancié dans les Mémoires de M. Jour- dain. D'autres détails non moins curieux pour l'histoire de l'indépendance de l'IIellade, sont ceux que donne l'auteur au sujet de sa mission au congrès de Vérone, près duquel les députés de la Grèce ne purent obtenir aucun accès.
La longue insensibilité des cabinets de l'Europe afflige pro- fondément et semble inexplicable, lorsqu'on a sous les yeux le tableau des effroyables barbaries commises par les tyrans an joug desquels les Grecs s'efforçaient de se soustraire. Nbtn auteur n'en raconte que !a moindre partie , puisqu'il se bOFOi au récit des choses qu'il a vues; et ce qu'il raconte fait souvent
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frissonner le lecteur. En rappellerons-nous quelques traits ? «A l'instant où le capitau-pacha Cara-Ali, dit-il, prenait terre avec ses troupes dans l'île de Chio, leur sinistre approche fut signalée par une barbarie , prélude de celles qui devaient bien- tôt faire d'une île florissante un monceau de ruines et de ca- davres. Cent vingt otages grecs furent, par ordre du comman- dant du château, empalés sur les remparts, et exposés aux regards des habitans terrifiés. » Notre auteur trace ensuite la peinture de l'épouvantable catastrophe dont cette îie fut vic- time, et il la termine par ces mots : « Il est un trait à ajouter au hideux tableau que j'ai esquissé. Les barbares auxquels les Grecs avaient accordé la vie à Malvoisie furent les premiers qui, dans l'île de Chio, se signalèrent par le massacre des habitans. » La fureur des Turcs éclata d'une autre manière à Candie, qui, du reste, éprouva presque les mêmes désastres. «Dans un débarquement qu'ils y firent, dit M. Jourdain, ils se répandirent comme des bêtes féroces dans les campagnes, et massacrèrent tous les Grecs qu'ils rencontrèrent, à l'excep- tion des femmes et des en fans, qu'ils ramassèrent au nombre d'environ quatre mille, et qu'ils transportèrent comme esclaves à la côte d'Asie. C'est une suite du système que la Porte otto- mane a adopté pour faire mourir tous les Grecs mâles au- dessus de dix à douze ans , afin de renouveler la nation entière. Ce système s'est fait aussi sentir à Pergame et à Agasma, où les barbares ont égorgé tous les Grecs mâles, et réduit en escla- vage toutes les femmes et tous les enfans. » Mais la soif du sang et l'ivresse du carnage leur faisait quelquefois oublier celte politique; et dans la ville d'Arcadia, dont les habitans avaient pris la fuite, « a5o personnes, vieillards, femmes, en- fans, qui n'avaient pas eu la force de se sauver, furent massa- crés sans pitié par ordre d'Ibrahim. »
Des hommes prévenus et passionnés vantent la bonne foi des Turcs, et lui opposent la perfidie des Grecs. Mais écoutons notre auteur : « Tandis que les Turcs massacraient indistincte- ment tous leurs prisonniers, et ne faisaient grâce ni aux femmes ni aux enfans, leurs adversaires respectaient rigoureusement
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les capitulations et laissaient même jouir d'une entière liberté ceux qu'ils auraient pu en priver.»
Ce témoignage en faveur des Grecs ne doit pas être suspect; M. Jourdain ne montre point de partialité à leur égard : poussés au ressentiment par les plus cruelles barbaries, ils se sont quelquefois montrés barbares à leur tour; M. Jourdain ne le dissimule pas, et parmi les faits qu'il raconte à leur charge, nous voyons qu'à Tripolilza « plus de cent Turcs des deux sexes furent massacrés; » qu'ailleurs une garnison tout entière fut assassinée après avoir mis bas les armes; et que dans l'île de Syra l'équipage d'une corvette turque qui avait capitulé après avoir fait naufrage fut dépouillé et massacré par la garde même chargée de la sûreté de l'île.
« Ces horribles représailles, dit quelque part M. Jourdain, seraient bien propres, sans doute, à amortir l'intérêt si géné- ralement senti pour les Grecs. Mais ce n'est point la nation qu'on (luit en accuser; je suis garant qu'elle les désapprouve, et aucun des Européens qui a pris part aux événemens que je raconte, ou qui simplement en a été témoin, ne me démentira. Je dirai plus; on ne peut voir sans étonnement qu'un peuple auquel les fers dont il a été accablé si long- teins auraient dû communiquer quelque chose du caractère atroce de ses oppres- seurs, et les mœurs lâches et cruelles compagnes de l'esclavage, ait déployé dans cette guerre autant de générosité.»
Il est bien difficile, même à un peuple civilisé, de faire la guerre contre des barbares sans être quelquefois entraîné à imiter leur barbarie. N'est-ce pas l'explication , si ce n'est l'excuse, de quelques-uns des excès que l'on peut reprocher à ces Grecs dont la civilisation 'est encore si imparfaite ? Qui ne se laisserait d'ailleurs gagner à l'indulgence à la vue de tant de malheur et d'héroïsme? Faut-il rappeler quelques- uns des traits nombreux cités par notre auteur ? Dirons-nous l'affaire des moulins, près rie Nauplie, poste défendu avec succès par 227 hommes sous les ordres du prince; Ypsilanti contre 7,200 Turcs? Raconterons-nous le dévouaient du papas Fletchia et de ses 3oo Arcadiens, qui, abandonnés de leurs
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compagnons dans un village entouré d'ennemis, s'y défendirent jusqu'à ce que ces nouveaux trois cents fussent tombés pour la patrie. Deux Grecs seulement survécurent; couchés parmi les morts, ils s'échappèrent pendant la nuit. Écoutons ce que M. Jourdain raconte de la prise de l'île de Sphactérie : « Le capitaine Tsamados , abandonné par ses embarcations, qui avaient pris précipitamment la fuite, encouragea ses compa- gnons d'infortune à vendre chèrement leur vie ; et, à l'exemple de ce brave commandant qui mourut criblé de blessures, les marins ne voulurent jamais se rendre , et combattirent en dés- espérés. Le chef de bataillon Stavro Sahiwi, Hydriote, à la tète des marins d'Hydra, prit l'étendard de la croix, chargea l'ennemi et le repoussa deux fois. Accablés par le nombre et rédaits à très-peu de monde, les Grecs se réfugièrent dans une petite chapelle où étaient leurs munitions de guerre. Là, ils fuient cernés et se battirent avec un courage dont il y a peu d'exemples, jusqu'au moment où le commandant Stavro Sa- hini, ne se trouvant plus qu'avec six bommes, seul reste de toute la garnison grecque, mit le feu aux poudres, et mourut en héros avec ses compagnons. Mais la prise de l'île de Sphac- térie coûta cher à l'ennemi, auquel il n'eût pas fallu beaucoup de semblables victoires pour qu'Ibrahim se trouvât seul en Morée. » Nous voyons ensuite la garnison du vieux Navarin se battre pendant trois jours, saus avoir un morceau de pain ni un verre d'eau ; et celle du nouveau Navarin déclarer, sur une sommation d'Ibrahim, qu'elle se fera sauter plutôt que de se rendre; réponse familière aux garnisons grecques, et trop de fois scellée dans le sang pour qu'on puisse douter de leur héroïque sincérité. Nous ne dirons rien de l'admirable sacri- fice de Missolonghi, auquel M. Aug. Fabre a élevé un monu- ment historique que tons nos lecteurs connaissent; mais nous emprunterons à l'auteur des Mémoires quelques passages rehi- tifs à la clmte glorieuse d'Ipsara, désastre moins célébré mais non moins mémorable.
Une flotte ottomane de deux cents voiles était venue pour s'emparer d'Ipsara. «Enfin, le /(juillet 1824, les Ipsariotcs voyant
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leurs nombreux ennemis s'augmenter par de nouvelles troupes qui leurarrivaient à chaque instant, n'ayant d'ailleurs pas de vi- vres pour pouvoir attendre l'arrivée desflottes hydriote et spez- ziote, coin prirent qu'une défense plus longue était inutile, et qu'il fallait périr en héros : la population entière préféra la mort à l'esclavage. Vers les deux heures de l'après-midi, un Ipsariote s'avance en dehors du fort, muni d'une torche allumée, pour mettre le feu à une vaste poudrière souterraine qu'on avait construite; il tombe criblé de balles. Un second se présente et subit un sort pai'eil. Il en paraît successivement jusqu'à six, qui périssent de même. Alors les Grecs cessent le feu pendant quelques minutes; les Turcs pensent qu'ils vont se rendre, se précipitent en foule vers la forteresse, et sont au moment d'y entrer, lorsqu'elle tire un coup de canon, amène le pavillon ipsariote, et arbore subitement un drapeau blanc, où étaient écrits ces mots : Liberté ou la mort. A peine cet étendard a-t-il flotté dans les airs, qu'une terrible détonation se fait entendre; Saint-Nicolas s'écroule; leslpsariotes et lesTurcs disparaissent, engloutis par l'explosion dont l'île même est ébranlée , et qui fait éprouver une secousse violente aux bâtimens qui étaient en mer non loin d'Ipsara. Près de six mille Turcs et deux mille Ipsariotes, non compris les enfans et les vieillards, périrent par suite de cette intrépide détermination.»
Certes, de tels hommes méritent d'être libres; et lorsqu'on songe qu'à cette intrépidité ils joignent un esprit vif et ingé- nieux, on reste convaincu qu'une fois affranchis ils ne tarde- ront pas à se replacer au rang des nations les plus civilisées.
Nous ne discuterons point l'opinion de l'auteur, qui pense qu'une organisation fédérale, semblable à celle de la Suisse, ou plutôt à celle des Etats-Unis, est aujourd'hui la plus conve- nable à la Grèce. La solution d'une question de cette impor- tance exigerait L'examen de beaucoup de faits et de circon- stances dont nous ne pouvons nous occuper ici! Nous ne réfuterons pas cette autre opinion, qui se réfute suffisamment d'elle-même, que l'établissement de l'ordre de Malte dans une des îles de l'Archipel, et l'alliance de la Grèce avec cet
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ordre, aurait pour ce pays (['immenses avantages. M. Jour- dain qui avait entamé uue négociation à cet égard, et qui nous donne le projet de traité qui avait été arrêté, ainsi que toutes les pièces qui y sont relatives, se fait sur ce point une illusion singulière, et caresse avec beaucoup de complaisance une véritable chimère. L'ordre de Malte a fait de grandes choses à une époque où il trouvait sa placé dans l'ordre social: aujourd'hui qu'il n'est plus en harmonie avec notre civilisation, il ne pourrait plus être bon à rien; et il est sans doute pour jamais aboli. En le rétablissant, on arrangerait peut-être les affaires de quelques individus; mais bien certainement on n'en ferait qu'une institution sans utilité comme sans avenir.
Parmi les particularités remarquables mentionnées par M. Jourdain, et qui peuvent servir à faire connaître le pays, nous citerons ce fait : Dans l'île de Siphante, où l'auteur compte douze cents maisons, et une population de six à sept mille âmes, on trouve, outre quarante églises, trois couvens d'hommes et deux de femmes, et environ cinq cents chapelles stationnales. Les hommes ont toujours eu besoin de merveilleux; ils ont uue foi qui est trop souvent au service de tous les miracles qu'on veut leur faire croire. Voici ce que l'auteur raconte en pas- sant à l'île de Tine, nommée d'abord Hydrossa à cause de ses nombreuses sources d'eau. On prétend que Neptune se servit des cigognes pour exterminer les serpens qui désolaient cette île, et qu'eu reconnaissance de ce service les habitanslui firent élever un fort beau temple dans un bois, tout près de la ville. Aujourd'hui il n'y a plus ni temple, ni bois; mais les Grecs orthodoxes y ont fait bâtir une très-belle église qui doit aussi sa construction à un prétendu miracle; on a publié qu'une image de la Vierge avait été trouvée dans les fouilles, et cette marque d'une protection surnaturelle attire à Tine les offrandes des Grecs des autres îles. A Ipsara , un ancien temple de Bacchus est devenu un monastère consacré depuis à la sainte Vierge; ainsi, dans ce pieux asile, des nonnes remplacent des bac- chantes! Il v a plus de philosophie dans le rapprochement de pareils faits que dans de bien gros livres.
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Nous voudrions transcrire ici quelques fragmens d'une adresse des dames grecqnes aux dames philhellènes, placée à juste titre parmi les pièces intéressantes que l'auteur a jointes à son livre; nous aimerions à lui emprunter aussi le portrait plein de charmes qu'il trace des femmes de Si pliante. Nous nous bornerons à rappeler quelques traits de la peinture des Hv- driotes, et, avec ceux que nous avons déjà cités, ce passade suf- fira pour donner une idée du stvle de l'auteur: «Les Hydriotes joignent à l'activité qui forme le fond de leur caractère, beau - coup de bravoure et des passions extrêmes; ils poussent l'ami- tié jusqu'à l'adoration, la joie jusqu'à la démence, la colère jusqu'à la fureur. Malheureusement, ces (i) qualités sont mê- lées à quelque chose de la barbarie des Turcs. Ils sont, en général, grands, bien faits et robustes. Leurs yeux noirs, vifs et pleins de feu , ont une telle expression qu'on devine la pensée d'un Hydriote dans ses regards. »
Quelque fondés que puissent être les reproches que la civi- lisation est en droit de faire aux Grecs d'aujourd'hui, on ne saurait disconvenir qu'il n'y ait encore dans cette malheureuse et noble contrée tous les élémens d'une grande nation : son génie naturel, long-tems engourdi du sommeil de la servitude, se réveille après des siècles. La Grèce efface dans cette guerre d'indépendance les traces de sou long esclavage, elle se forme par les désastres comme par la victoire, elle se retrempe enfin au sang des Turcs, et elle apprend la civilisation dans cette lutte à mort qu'elle soutient contre la barbarie.
M. A.
De i/empire Gkec et du jeune Napoléon (2).
Le titre seul de cet écrit réveille deux grands souvenirs : le sujet doit exciter vivement la curiosité et fixer l'attention.
(r) Sans doute il faut lire leurs , car l'auteur ne peut mettre la co- lore a» nombre des qualités des Hydriotes.
(a) Paris, iSa8; Mesoier, place de la Bourse. In -8° de 3i piges; prix , 1 franc.
t. xr.. — Octobre 1828. n
98 SCIENCES MORALES.
Les hommes d'État , lors môme qu'ils n'approuveraient point toutes les vues de l'auteur, y trouveront à méditer utilement sur les moyens de terminer , à la satisfaction commune des gouvernemens et des peuples , des partisans de la légitimité et de ceux de la liberté, une crise qui, si elle devait enfanter une guerre générale , entraînerait des déchiremens et des commotions dont les suites seraient incalculables. Il faut lire, avec un esprit libre de préjugés, les développemens que l'au- teur anonyme donne à son opinion sur l'état actuel des af- faires de l'Orient, sur les chances diverses que présentent les succès ou les revers des Russes , et sur les prétentions réci- proques des grandes puissances qui doivent intervenir dans la solution du problème auquel donnent lieu la régénération de la Grèce et la ruine désormais imminente de l'empire ottoman.
« Le teins est venu, dit l'auteur, de mettre l'Orient en des mains capables de le garder et de le civiliser. La marche qu'il propose aurait , selon lui , l'avantage d'être rapide et assurée : on saurait vers quel but on doit tendre , quelle route on doit tenir : c'est le moyen d'arriver à tems.
Le traité du 6 juillet 18-27, par lequel les puissances contrac- tantes ont déclaré « qu'elles ne chercheront aucune augmentation de territoire, aucun avantage commercial pour leurs sujets, au détriment des sujets d'aucune autre nation ; » ce traité , qui avait pour objet de prolonger et de garantir l'état de paix dont jouit l'Europe depuis quatorze années , va se trouver ébranlé dans ses bases par les conséquences nécessaires de la lutte engagée entre les Russes et les Turcs.
Les formes républicaines sous lesquelles s'est constituée provisoirement la Grèce ne sauraient guère convenir , selon 1 auteur , à la stabilité qu'on doit lui désirer. Sans moyens suffisans pour assurer sa tranquillité intérieure et pour se défendre contre des voisins puissans et ambitieux, sans fron- tières assez étendues et assez fortes pour la mettre à l'abri d'une invasion, elle serait condamnée à implorer tour à tour la protection et l'appui, soit de la R.ussie , soit de l'Autri- che , soit de l'Angleterre ; et n'ayant aucune garantie pour
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son indépendance, elle n'en offrirait aucune pour la paix de l'Europe.
« La politique de Napoléon, à l'égard de la Pologne et de l'Italie, fut sans doute une des principales causes de sa chute. Si, au lieu de morceler ces deux pays, il en eût fait deux puis- sances indépendantes et compactes , la Pologne eût été une barrière pour la Russie , et l'Italie pour l'Autriche. Les mo- tifs et les moyens eussent manqué aux agressions contre ces deux empires. Assez fortes pour maintenir leur indépendance, l'Italie et la Pologne auraient assuré la paix de l'Europe. » Ce grand exemple', cette faute grave, doivent éclairer aujourd'hui les cabinets.
L'auteur trace avec énergie et fidélité la division de l'Eu- rope, quelles que soient les circonscriptions politiques, en deux grandes nations : les amis et les ennemis de la liberté. Ces deux grands partis sont en présence ; les hommes d'État, qui sont doués de quelque prévoyance, doivent éviter qu'une lutte sérieuse se déclare; ils doivent seutir la nécessité de consti- tuer un empire chrétien sur les débris de l'empire turc. Là est un gage de sécurité et de paix durable : les intérêts de toutes les puissances sont identiques sur ce point. Il faut voir, dans l'ouvrage même, comment la politique, le commerce, la tranquillité intérieure de plusieurs États où fermentent des causes de troubles , sont intéressés à voir s'établir , dans l'Orient , une puissance nouvelle fortement constituée : elle attirerait sur le sol où elle voudrait naturaliser la civilisation européenne un grand nombre de ces hommes ardens, méeon- tens et inquiets, dont la présence paraît dangereuse aux gou- vernemens qui craignent des innovations : elle ouvrirait d'u- tiles débouchés au commerce de tous les peuples. « Ce n'est que par l'indépendance que Constantinople peu! devenir un véritable loyer de commerce et de lumières. »
L'auteur apprécie avec sagacité, analyse avec précision les positions respectives de l'Angleterre, de la Russie, de l'Au- triche, de la Frftneè, et il se montre conseiller sincère et éclairé dans cette grande question à laquelle m' rattache l'avenir Je
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plusieurs Etals. Il fait ressortir habilement la réciprocité de besoins et de ressources qui existe entre la Turquie d'Europe, l'Asie mineure et les bassins du Volga , du Dnieper et du Don. Il montre que l'établissement d'un empire chrétien dans l'Orient est le seul moyen de concilier les vues annoncées par la E.uss:e avec la paix de l'Europe, avec la justice, avec les rivalités om- brageuses des autres puissances. La libre navigation du Bos- phore, de l'Archipel et du Pont-Euxin serait assurée par un trône fondé sous la médiation de ces puissances , et deviendrait le droit commun, la propriété de tous les peuples commerçans. « La Russie a besoin de s'élever, et non pas de s'étendre... Il lui importe bien moins de fortifier des frontières plus reculées et plus exposées aux dépens de ses provinces actuelles, que de vivifier celles-ci par de nouvelles ressources et de nouveaux capitaux.»
Maintenant, quel sera le prince appelé à gouverner ce nouvel État qui doit remplir le vide que la puissance otto- mane va laisser au sud-est de l'Europe? Où trouver celui qui, sans être ni Russe, ni Autrichien, ni Français, ni Anglais, ne serait repoussé par aucune de ces puissances, qui attirerait à lui les émigrations nécessaires pour renouveler promptement la face de ce beau pays, sans qu'aucune nation y usurpât une influence exclusive, et dont le nom inspirerait à la nation vaincue respect et sécurité? — «Ce prince, répond l'auteur à la question qu'il a posée, c'est le fils de Napoléon; et l'avan- tage immédiat de rendre parfaitement simple et rassurante une position aussi inquiétante que compliquée, ne serait pas le seul qu'offrît ce choix à l'Orient et à l'Europe. »
Des considérations d'un ordre supérieur, fondées sur une connaissance exacte de l'état des esprits en France et en Eu- rope, suivent l'importante discussion que nous venons d'indi- quer ; et les objections graves ou les répugnances naturelles que peut faire naître la proposition inattendue de placer le jeune Napoléon sur le nouveau trône d'Orient nous paraissent combattues avec une logique entraînante devant laquelle échoueraient beaucoup de subtilités diplomatiques.
L'auteur aborde franchement les questions les plus délicate^ ,
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parce qu'il écrit sous l'inspiration d'une conviction intime et profonde.
L'éloigr.ement volontaire d'un grand nombre d'hommes capables et énergiques de l'Italie, de la Pologne, de l'Espagne, de l'Irlande, même de la France, qui tous afflueraient sur une terre vierge de passions politiques, et où ils pourraient déve- lopper librement les élémens de prospérité qui lui sont pro- pres, délivreraient les cabinets devienne, de Pétersbourg, de Londres, de Paris, même de Rome, de Naples , de Ma- drid, de beaucoup de sujets d'inquiétude bien ou mal fondés: les traces des révolutions de l'Europe occidentale iraient se perdre dans l'Orient. L'entreprise, dont le fils de Napoléon deviendrait le chef reconnu et avoué par les grandes puis- sances, serait très-populaire en Angleterre, en France, en Italie, en Allemagne, en Pologne: il réunirait autour de lui la plupart des hommes « dont l'activité politique n'a pas; pu s'encadrer sous les anciennes dynasties, et l'on ne pourrait plus menacer celles-ci de cette masse de partisans d'un nouvel ordre de choses qu'un homme d'État ordinairement clairvoyant (Canrti/ig) croyait naguère apercevoir prête à se lever à la voix de l'Angleterre. » Le nom de Napoléon, environné d'une gloire militaire qui a retenti dans tout l'Orient, serait propre à frapper l'imagination des Turcs, à inspirer du calme et du respect à cette nation à laquelle un autre prince serait peut- être tenu de livrer une guerre à mort. « Cette transfusion pai- sible d'une population civilisée, rassurante pour les vieux États qu'elle quitterait, serait le plus sûr moyeu d'élabiir l'ordre dans l'Orient. »
Le recensement des habitansde la Turquie d'Europe, d'après M. Hasselt, en porte le nombre à près de neuf millions et demi, et les Osmanlis ne forment pas plus du quart de cette popula- tion. Il serait facile de les convaincre de leur infériorité numé- rique el de les contenir par l'attitude ferme du nouveau gou- vernement , par la justice, par la tolérance. Les souvenirs de l'occupation de l'Egypte par les Français fournissent des preuves .1 l'appui de celte assci tion.
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L'auteur discute ensuite la question de la délimitation des frontières du nouvel empire grec , et il n'a garde d'abandonner la Moldavie et la Valachie à la Russie et à l'Autriche; ce qui réveillerait toutes les prétentions et tous les projets de partage de territoire , qui seraient des semences de guerres. « La Sy- rie , bornée au nord par le mont Taurus, à l'est et au sud par le désert, étendue le long de la Méditerranée, ... semblerait appelée, dans une division fondée sur les véritables intérêts des peuples, à former, avec Chypre et la Palestine, un État indépendant... La puissance ottomane serait exclue de la Mé- diterranée, et la côte d'Afrique se ressentirait bientôt des grands événemens survenus dans son voisinage... Les bassins du Tigre et de l'Euphrate pourraient servir de retraite à la race d'Othman ; ainsi se concilieraient les garanties de deux choses indivisibles , le repos de l'Europe et la prospérité de l'empire grec. Tous les peuples du monde, y trouvant une terre amie', seraient coalisés pour la policer. »
Nous avons multiplié les citations , seul moyen de bien faire connaître la pensée de l'auteur, et de rendre compte d'un écrit où tout est substance, et qui renferme en quelques pages beau- coup de vues fécondes sur le présent et l'avenir de l'Europe. « La grandeur et la simplicité du plan proposé sont, dit l'au- teur, ce qui en rend l'exécution facile. »
Nous le répétons , les hommes d'État doivent méditer ces vérités. La paix et la stabilité sont encore aujourd'hui dans leurs mains : si une fois elles leur échappent , qui oserait fixer les limites où s'arrêterait l'incendie prêt ;t éclater ?
M. A. T.
LITTERATURE.
ATAKTA, HEOÏN ÙA-NTGAAIISN EI2 THN APXAÏAH KaI THM NEAN EAAH>"IKHIS rAÎXSSAIÏ âTTOXXEAlfiN 2HMEK 2iE<>N , KAI TINfiNAAAiïNTnOMMHMATÛN, ATT02XEAI02 SYNAEfiEH. K. T. A. — Recueil de notes de tous genres sur le irrec ancien et moderne, et de quelques autres remarques. Premier volume, contenant deux poèmes de Prodromos, avec des Notes étendues, et cinq Tables (i).
Certains hommes s'obstinent encore à ne point reconnaître dans les Grecs modernes les descendans et les héritiers des an- ciens Grecs. A leurs veux, les habita ns de la Morée et de la Homélie ne sont qu'une réunion de peuplades barbares qu'ils affublent des noms les plus sauvages et qu'ils font venir des lieux les plus divers. Mais cette opinion trouve peu de parti- sans. Les Grecs nous ont montré pour certificat d'origine sept années de constance et d'exploits, et l'Europe a reconnu ce titre; à l'aspect du sang de Botzaris versé dans les plaines de Karpcnitzi, l'Europe a reconnu le sang de Léonidas. Sur les remparts de Missolonghi, sur les rivages d'Ipsara, sur les mers de Ténédos. les Grecs ont déployé la valeur et l'enthousiasme de leurs ancêtres, avec un degré d'énergie et de dévoùment auquel les anciens Hellènes, sauvés bientôt par la victoire, n'eurent pas besoin de recourir dans la grande guerre mé- diquc. Les divisions même, la jalousie, l'imprévoyance qui, de nos jours, ont nui si souvent à la cause grecque, ont servi à démontrer la noble filiation de ceux que les Turcs appellent
(i) Paris , 1S2S ; Pîrmiii Didol , rue Jacob , n° »4- ' '"' t vol. il
}>i ix , 1 .j IV.
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leurs ruïoi, 11 est avéré maintenant que le peuple grec existe
encore.
Une autre erreur bien plus généralement répandue ne tar tlera pas à disparaître aussi. On s'exagère beaucoup les diffé- rences qui se trouvent entre la langue grecque moderne et le grec littéral. Il semblerait que ce sont deux idiomes distincts et qui n'ont entre eux qu'un petit nombre de rapports éloi- gnés, comme on aurait voulu le faire croire des deux popula- tions. Tout au plus pense-t-on dans le monde que le grec parlé de nos jours ressemble au grec ancien , à peu près autant que l'italien ressemble au latin. On persiste à regarder la langue d'Homère et de Démosthènes comme une langue morte. Non; cette langue vit encore, de même que le peuple qui la forma- Elle vit avec sa riche nomenclature, avec son harmonie en- chanteresse. Une longue suite de siècles a dû produire en elle quelques changemens; mais elle n'est pas changée au point d'être méconnaissable. Cela est si vrai que tout homme réellement versé dans le grec ancien peut lire sans dictionnaire presque tous les ouvrages des derniers écrivains grecs. Le petit nombre de mots empruntés à l'italien ou au turc se devinent d'ordinaire par le sens du reste de la phrase. Après l'usage des verbes auxiliaires employés pour les conjugaisons comme dans les idiomes du nord, la plus importante modification que le grec ait subie est la suite de la révolution arrivée pendant le moyen âge dans l'esprit des peuples qui les fit renoncer aux inversions pour suivre l'ordre logique, et remplacer dans cer- taines tournures l'infinitif par une conjonction et un autre mode du verbe. Encore doit-on remarquer que les Grecs anciens se servaient également de l'infinitif ou du (/uc on. Ainsi leurs des- cendans n'ont fait, en général, qu'abandonner une de leurs manières de s'exprimer; et plusieurs voyageurs assurent même que la tournure par l'infinitif est encore en usage dans quel- ques contrées de la Hellade, notamment dans la Laconie.
Une chose digne d'attention , c'esl que l'altération du grec est bien antérieure à la conquête de la Grèce par les Turcs. Depuis la chute de Constanlinople, la langue n'a l'ait que
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s'épurer, long-tems, il est vrai, d'une manière insensible, niais depuis près d'un demi-siècle, assez rapidement. Cela sert encore à prouver que la conquête n'a jamais été complète, n'a j.unais été reconnue et sanctionnée par la nation. La constance i la langue nationale était, de la part des vaincus, une protes- tation de tous les instans contre la domination des Barbares.
Jusqu'à présent, l'étude de cette langue avait été complète- ment négligée parmi nous et chez tous les autres peuples de l'Europe. Les hommes mêmes qui avaient fait assez de progrès tlans le grec ancien puur pouvoir, en peu de jours, se familia- riser avec le grec moderne, n'y songeaient nullement. Relégué parmi les langues orientales, cet idiome n'était cultivé que par ceux que le projet de fonder en Turquie des élabiissemens de commerce, ou tout autre but particulier, engageait à des études regardées par tout le monde comme sortant du cercic de l'éducation même la plus vaste. 11 n'en sera plus ainsi à l'avenir. La nation grecque est admise dans la grande famille européenne, son idiome ne peut plus être confondu avec les jargons des peuplades asiatiques, Déjà plusieurs étrangers ont voulu l'apprendre pour lire les récits originaux des triomphes ou des malheurs qui occupaient tous les esprits. Maintenant une foule de Français , transportés dans la Hellade, ne peuvent se dispenser d'étudier la langue du pays qu'ils doivent défendre. Bientôt, des relations de tous genres vont la répandre chez toutes les nations civilisées.
Les circonstances donnent donc un nouveau prix à l'ou- vrage auquel cet article est consacré. Il n'est signé que de deux initiales, A. C. Mais ou y reconnaît facilement le premier helléniste de l'Europe, le savant illustre qui, par ses écrits aussi utiles à la liberté que les exploits des héros, a mérité de voir donner son nom à une tour de Missolonghi , près du bastion de Botzaris et de la tour de Guillaume Tell. Depuis plus de trente ans, M. Coraï n'a Cessé de nourrir parmi les Grecs le désir des lumières et de l'indépendance. Tout le monde sait qu'où lui doit d'excellentes éditions de la plupart des grands écrivains de l'ancienne Grèce. Personne n'ignore
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la haute estime accordée par les érudits aux notes dont il a su les enrichir. Mais ce qu'on ne sait pas assez en France , c'est que sous le titre de prolégomènes, il a joint à chaque ouvrage ancien, des morceaux très-remarquables , remplis des senti- mens les plus élevés, des idées les plus saines, et dans lesquels, en même tems qu'il épurait et fixait la langue moderne, il répandait les germes féconds de tout ce que la révolution grecque a déployé d'admirable et d'étonnant. Espérons que ce digne vieillard , avant la fin de sa noble carrière, verra les fruits de ses leçons, grandis dans la tempête et sous une pluie de sang, achever de mûrir dans le calme de la victoire et d'une véritable liberté.
Dans le long cours de ses savantes recherches, il avait jeté sur des feuilles volantes une foule de notes relatives aux ob- jets les plus divers. En les écrivant, il n'avait travaillé que pour lui. Mais des amis éclairés l'ont pressé de faire jouir le public de ce travail précieux. D'après leurs instances, il s'est décidé à former un recueil de ces morceaux détachés. Tel est l'ouvrage -dont le premier volume vient de paraître. On y trouvera des explications de différentes locutions du grec an- cien et du grec moderne, des matériaux pour un lexique com- mun aux deux idiomes, des notes grammaticales, des notes archéologiques, des discussions sur des points de politique ou d'histoire, etc.
Dans le premier volume, M. Corax a choisi pour texte deux poèmes composés vers le milieu du xne siècle par un moine , nommé Prodromos, qui les adressait à l'empereur Manuel Com- nène. Il a confronté les deux manuscrits qui en existent à la Bibliothèque royale de Paris, et a porté sa sagacité ordinaire dans la correction des nombreuses fautes échappées au copiste. Loin de se faire illusion sur le mérite de ces deux chétives compositions poétiques , il est le premier à en faire observer toute la faiblesse. Mais en rattachant à ces mauvais vers une foule de notes composées avant qu'il ne connût les écrits de Prodromos , il a voulu surtout examiner la différence qui existe entre la langue grecque, telle qu'elle était il y a près de sept
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cents ans, et la langue que parlent les Grecs d'aujourd'hui; se rendre compte de ce que la première a gagné, de ce qu elle a perdu dans ce long espace de teins, et chercher quels peu- vent être les moyens d'accroître ses gains et de diminuer ses pertes.
On sent combien cet examen , fait par un homme comme M.Coraï , doit présenter d'instruction à ceux qui aiment l'étude du grec. Sans cesse, dans ses notes, la langue ancienne et l'idiome moderne se trouvent habilement comparés; il suit le progrès de l'altération des locutions antiques; il montre, par- tout où cela était possible, les lois générales qui ont préside aux changemens survenus, soit dans les tournures, soit dans les mots. Il indique comment des termes latins ou français se sont introduits dans le langage des Hellènes; il cite des exemples d'expressions hybrides , formées du grec et d'une autre langue; il discute, il iixe avec précision le sens d'une foule de mots. Son travail où se montre l'érudition la plus solide est indispensable à tout homme, grec ou étranger, qui veut connaître à fond le grec moderne ou le grec littéral.
Ses recherches offrent d'autant plus d'intérêt qu'un grand nombre de ses observations porte sur les termes les moins usités , sur ceux dont la signification est le plus difficile à dé- terminer, comme, par exemple, les noms des divers ajuste- mens, des mets, des ustensiles, etc. Le savant auteur explique souvent ainsi des détails de mœurs, des usages curieux pour l'histoire; et n'oubliant jamais le but moral qu'il s'est propose dans tous ses écrits, il s'empresse d'y joindre des réflexions capables de faire sentir à ses concitoyens le ridicule de quel- ques travers dont ils ne paraissent pas encore guéris. C'est dans cette intention qu'après avoir, dans une note sur le mot x.vpa pour Kvptct (dame, femme du seigneur), fait obsen er que les an- ciens Hellènes employaient en parlant à Leurs païens des ex- pressions semblables, fort convenables dans ce cas , il ajoute : On commença de s'en servii à l'égard de rs,lorsqueles
Romains el les (.nés qui leui étaient irent perdu la
liberté et 1;; vertu. N ayanl plus la véritable parure de l'homme
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ils commencèrent à se parer d'ornemens empruntés. N'étant plus libres, ils s'appelèrent seigneurs; privés de noblesse, de gloire et d'honneur, ils se qualifièrent de très-nobles, de très-illustres, de très-honorés; privés de science, ils prirent !e titre de très- savans, et ainsi de suite.» Partout, une érudition aussi bien dirigée cpie profonde, féconde et agrandit le champ de ses recherches. Les hommes instruits qui liront ce volume seront étonnés de tout ce qu'il a su rattacher à de si pitoyables vers.
Cependant, il ne s'est pas borné à un commentaire si riche et si instructif. Comme dans ses éditions des grands écrivains de la Grèce, il a mis à ce nouveau travail des prolégomènes assez étendus. Prodromos, quoique moine et mauvais poète, était fort savant. Il a écrit , tant en vers qu'en prose, de nom- breux ouvrages d'histoire, de philosophie, d'astronomie, de grammaire et de théologie. Mais sa science n'était qu'une masse confuse de faits ou .d'opinions rassemblés sans ordre dans sa mémoire. Comme la science de presque tous ses con- temporains était à peu près du même genre, n'était-il pas na- turel que son habile commentateur, pour le faire juger avec équité, retraçât l'esprit de son siècle? Ses deux poèmes sont adressés à l'empereur, et le second est dirigé contre les chefs des couvens; n'était-ce point le cas de peindre la Cour de Constantinople et le haut clergé? Il pouvait du moins sortir de ces peintures des vérités utiles à la Grèce qui va constituer son administration et son église. M. Coraï, qui n'a jamais man- qué une occasion d'éclairer ses concitoyens, s'est empressé de saisir celle-ci. 11 leur explique surtout combien la corruption des grands et du clergé, augmentée encore par le mélange avec les nations de l'Europe occidentale pendant les croisades, accéléra la chute de l'empire. Il leur rappelle que la Grèce ne périt point parles talens militaires des Turcs , mais par la folie qui avait dépensé dans les caprices d'un luxe révoltant les revenus qui auraient dû être employés à former des armées, à élever des remparts, à équiper des flottes. Il leur montre dans Constantinople assiégée trois cents monastères et à peine cinq mille soldats. S'appuyant des leçons de l'histoire, il donne à la
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Grèce renaissante les [tins sages conseils sur ce qu'elle doit éviter sur ce qu'elle doit faire, pour élever sur des fondemens solides sa nouvelle civilisation.
Si ces conseils sont suivis, si les Giecs savent porter dans la politique inférieure la même constance et la même énergie que dans la guerre, l'Europe éclairée aura peut-être bientôt d'autres motifs d'étudier leur langue que ceux dont je parlais tout à l'heure. La vivacité de leur esprit et la profondeur de leurs sentimens semblent leur promettre d'éclatans succès dans les lettres. Sans doute, la lutte de l'indépendance s'est pro- longée d'une manière funeste. Dans cette suite de revers dé- sastreux et de triomphes meurtriers, l'élite delà population a péri. Le vrai talent réside dans les âmes généreuses. Ceux qui seraient devenus les premiers entre les poètes et les orateurs de la Hellade affranchie se seront trouvés les premiers devant les boulets ottomans. Mais quelques uns auront survécu à tant de périls. Leur génie, comme leur courage, v aura pris une trempe plus forte, et ils trouveront dans leurs souvenirs une source inépuisable des plus mâles beautés. On voudra partout lire leurs chants , qui achèveront de prouver la résurrection de la patrie d'Homère.
Ces dispositions tourneront au profit de la culture du grec littéral. La prononciation barbare de nos écoles fera place à la véritable prononciation des anciens, conservée, avec des modifications légères, chez leurs généreux descendans. La di- vine harmonie de Platon et de Sophocle pourra se faire sentir aux littérateurs étrangers. Plus encouragés à étudier une langue encore parlée par une nation amie, ils désireront d'approfon- dir les secrets du style des grands écrivains d'Athènes et de l'Ionie. Tls seront jaloux de posséder l'idiome de Thémistocle il relui de !Yliaonlis, ou plutôt de suivre le Grec dans toutes ses modifications, depuis les premières lueurs de la liberté antique jusqu'aux jours de la régénération. Ce sera surtout alors qu'on sentira le prix des travaux de. M. Coraï. Toutes les bibliothèques seront ornées de ses commentaires sur les écri- vains des diverses époques. OÙ pourrait- OU trouver un guide plus aimable à la fois et plus sûr? J. R.
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Fables sénégalaises, recueillies de UOuolof, et mises en vers français , par M. le baron Roger, ex-comman- dant et administrateur du Sénégal et dépendances (i).
M. le baron Roger est déjà connu de nos lecteurs par l'a- ualyse que M. Joinard a donnée dans ce recueil (2) de Kelédor, histoire africaine, qui a servi de cadre à l'auteur pour nois communiquer ses recherches statistiques sur le Sénégal, et pour nous tracer la peinture animée des mœurs et des usages des peuplades qui l'habitent. Cet ouvrage, fortifiant par de nom- breuses preuves les observations que Mungo-Park et d'autres voyageurs avaient déjà été à même de faire sur les Noirs de la Sénégambie, contribuera puissamment sans doute à détruire les préjugés des Européens envers des hommes qu'ils regar- daient comme d'une nature beaucoup inférieure à la nôtre, et qu'ils jugeaient incapables de la moindre civilisation. La lec- ture du recueil de Fables sénégalaises qu'il publie aujourd'hui ne peut manquer d'ajouter encore à la conviction qu'il veut faire naître dans notre esprit ; il serait difticile en effet d'allier avec l'idée d'un peuple placé aussi bas dans l'échelle des êtres qu'on l'avait cru jusqu'ici, les témoignages de sagesse, de bon sens et de finesse qui percent à chaque page de ce recueil, et dont la plupart portent avec eux le cachet d'une nature toute particulière.
Ce caractère d'originalité, nous dirons même d'étrangeté , que nous avons remarqué dans les fables sénégalaises , et qui leur donne un haut degré d'authenticité à nos yeux, nous a
(1) Avec des Notes destinées à faire connaître la Sénégambie , son climat , ses principales productions, la civilisation et les mœurs des habitans. Paris , 1828 ; F. Dklot. 1 vol. in- 18 de 288 pag.; prix , 4 h*.
(2) Tom. xxxvn, pag. 67.3 687. J'ai donné un extrait de cette ana- lyse, que l'on peut lire aussi dans le Bulletin de la Société de géogra- phie (fév. 1828 , p. 61) , dans le Bulletin universel des sciences , fie sec- tion : Sciences géographiques et statistiques , Ier vol. suplémentaire de 1828, p. 270-277.
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engagés à en faire l'objet d'un examen spécial pour nos lec- teurs.
« Il paraît, dit M. Roger, que les fables sont connues de toute ancienneté chez les Nègres, quoique, pour la plupart, ils n'aient pas de littérature, ni même de langue écrite. Celles que je publie ont été recueillies pendant un long séjour que j'ai fait au milieu des Ghiolofs ; mais on en trouve également chez toutes les peuplades nègres de cette partie de l'Afrique. Les Ghiolofs mettent en scène les hommes, les animaux, et quel- quefois les choses inanimées; je n'ai pas remarqué qu'ils fassent figurer les plantes dans ces sortes de compositions, qui sont en général très-ingénieuses. On ne pouvait pas traduire et répéter à chaque fable les espèces de formules par lesquelles beaucoup de Sénégalais ont l'habitude de commencer et de finir ces ré- cits ; mais je crois intéressant de les faire connaître en passant , comme une chose ton t-à-fait bizarre. Celui qui raconte dit d'a- bord : Lèb-on-na , c'est - à - dire , j'ai fait une fable , ou peut- être: il y a une fable. La politesse exige que chacun des assis- tans réponde : Lou-po-on-ne, c'est-à-dire, cela a été fait pour l'amusement; cela est récréatif. Le conteur reprend : Aji- on- ne-fi, cela a eu lieu ici. On lui répond encore : D.\ - na-am , c'est vrai , cela a été. Il entre alors en matière ordinairement par une locution équivalente à notre : En ce tems-lh , ou II y avait une fois, etc. Quelques Sénégalais ne manquent guère,