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AUTEURS
Qui ont traité de la Rhétorique,
AVEC UN PRECIS DE LA DOCTRINE
DE CES Auteurs.
\l?ar M, G 1 35 E R T ancien Reéiettr de VUmverJité ^ Profejfeur de Rhétorique an Collège de Muzarin,
TOME HUITIEME. PREMIERE P A Rt I ^
P K É F <iA C E,
s*5?-
I E N n'efl plus neceflairc à rhomme que la raifon > rien aufli ne lui efl plus ^^^^ avantageux après elle que la parole. La première , parvenue à un certain point d'excellence, ell ce qu'on appelle Sagefîè > la fécon- de, arrivée à un degré éminent de perfeftion, eft ce qu'on nomme E- loqucnce. La liaifon efl grande en- tre elles. 11 eft rare qu'un homme qui penfe bien , ne puiiTe pas s'ex- primer avec dignité 5 6c que celui qui s'exprime noblement , ne penfc pas en même tems avec judelTe. Il n'efl; pourtant pas impofîible de ren^- contrer ces deux talens l'un fans l'autre ( i ). En ce cas , la raifoa
#2. eft
I Fieri poteft ut xt^h quis fentiat , & id '■ qnod fentit, politè cloqui non poflit* Cïc^i^
IV PREFACE.
eft préférable ( i ) à la parole. Mais il faut convenir , félon la remarque d'un grand Maître , que lî TElo- quence fans la fagelTe eil une fourcc de maux , la Sagefle fans T Elo- quence ne produit pas de grands biens (i).
Ç'eil aulîî par cette confideration que l'amour même de la SagelTe a fait cultiver l'Art de bien parler > que ceux qui s'y font rendus habi- les 5 ont pris plaifir à communiquer & à répandre leurs lumières ; que les autres fe font emprefTez d'en profi- ter j que cette ardeur a multiplié les Maîtres 6c les Disciples de T Elo- quence i que tous les Livres font pleins de préceptes de Rhétorique , & que jamais on n'a tant écrit d'aucun Art , que de celui de perfuader.
Au milieu des Ouvrages qui ont été faits fur cette matière , &: de ceux qui fe feront encore , celui-ci peut être confidcré ou comme un Sommaire des premiers, ou comme des Mémoires pour les féconds. C'ell:
néan-
I Milo indifertam prudentiam , quàm ftul- tam loquacitatc-m. Cic 3. de Ordt. 140. z Sapientiam une cloqucntià parum pro-
dclTe
P R E' F A C E. V
néanmoins le fondement d'un plus grand Ouvrage que je médite > c'eft par cette partie que j'ai dû le corn- mencer.
J'ai entrepris fur les Orateurs ce que Monfieur Baillet a exécuté fur les Poètes : mon deflein eft de rap- porter les jugemens qu'on en a faits^ & comme il a commencé par les Au- teurs qui ont traité de l'Art poéti- que , je commence de même par ceux qui ont traité des préceptes de l'E- loquence, parce qu'on ne peut juger ni des Orateurs , ni des Poètes , que par les règles de leur Art.
La beauté du fujet , jointe à fon utilité 5 m'a porté à ce travail. J'ai confideré d'ailleurs que Monfîeur Bail- let ayant eu deflein de recueillir les jugemens des Savans fur toutes for- tes d'Auteurs, fon projet ne devoit |>as demeurer imparfait. Je me fuis flatté que mon entreprife exciteroit les Théologiens , les Philofophes, les Jurisconfultes 5 les Hiftoriens & au- tres, à fe charger, chacun dans fon
"^ 3 res-
dcHe Civitatibus ; Eloquentiam ver6 fine fa- pientiâ nimium obeiTe plerumque , prodefTc numquam. C/V. l. i, de Invent, ». i.
VI PREFACE.
reHort, de la partie de cet important travail qui lui conviendroit j de mê- me que dans ma profeflion je me charge des Rhétoriciens & des Ora- teurs 5 fans m'exclure néanmoins de traiter quelqu'une des autres parties que j'ai nommées, fi je viens heureu- fement à bout de celle-ci , que j'ai choilie d'abord, parce qu'elle ne me tire point de ma fpliérc, 8c ne me détourne point de ma principale oc- cupation. Par cette raifon , je ne me luis point arrêté à ce qui , dans le plan de Monileur Bailler, refte à faire fur les Poètes. Il s'agiflbit de parler des Romans, qui font des Poè- mes en profe j 6c il n'y avoit pas moins d'honneur à acquérir dans cette par- tie que dans les autres, mais elle me convenoit moins que celle-ci.
On n'aime point d'ordinaire à tra- vailler fur le plan d'un autre , dans la penfée qu'il y a plus d'honneur à choifir fon fujet, ôc à faire fon plan foi-même, que de bâtir en quelque forte fur le fond d'autrui : mais l'uti- lité publique doit l'emporter fur cette délicatciie > & d'ailleurs Monfieur Baillet ne fournit que le fujet des par- ties qu'il ii'â point traitées, & rien
n'em-
PREFACE, vif
n'empêche d'ajouter quelque chofe à Ton plan , aind que je fais dans ce que je donne aujourd'hui fur les Maîtres de l'Eloquence.
Ce fameux Auteur s'etant propo- fc de ne rapporter que les jugemens d'autrui fur tous les Ecrivains dont il- prétendoit parler, en a ufé de la forte dans la première partie à l'é- gard des Critiques , des Grammairiens , oC àçis Tradu6teurs. Il en a ufé de même dans la féconde à l'égard des Maîtres de l'Art poétique 6c des Poètes. De mon côté , je pourrai à fon exemple n'en pas faire davan- tage fur les Orateurs j mais fur les Maîtres de l'Art oratoire , je me per- mettrai quelque chofe de plus. J'a- jouterai le précis de leur doélrine aux jugemens que je rapporterai} ôc au lieu que Monfieur Baillet a fiit profeflîon de ne rien avancer de lui- même , je hazarJcrai , en alléguant le fentiment d'autrui, de dire quel- quefois le mien.
Quel moyen , en effet , de donner une pleine connoiflance des Auteurs qui ont écrit d'un Art, ôc de faci- liter le choix qu'on en doit faire pour les études , qui eft la fin de
^ 4 cet
VIII P R E F A C E.
cet Ouvrage , fi Ton ne donne quel- que abrégé de leurs préceptes ? Du moins doit-on avouer que iî le fuccès de mon travail répond au deflein que je me fuis propofé, 6c au foin que j'ai pris de lire avec application les Au- teurs dont je parle, je puis me flatter de donner par cette méthode un corps de Rhétorique , dont on me Taura quelque gré.
C'eft ce qu'Ariftote avoit fait fur 'les Rhéteurs qui Tavoient précédé (1)5 & c'eft dommage que le tems n'ait point épargné cet écrit, très-difFé- rent de la Rhétorique qui nous refte. Ce Philofophe y avoit recueilli les préceptes de tous les Maîtres avec tant d'art 5 de netteté 6c d'agrément , qu'on ne les chcrchoit plus que dans Ton li- vre. C'étoit (îms doute un effet de l'habileté & de l'esprit de l'Auteur. Je fuis pourtant perluadé que la na- ture
I Ac veteres quidem Scriptores artis usquc à principe i!!o & inventore Tifia reperitos, unum in loctim condiixit Arif^oteles, & no- minatim cujusque prxccpta magnâ conquifita cura perfpicuè tonfcrlpfit, ac cnodata diligen- ter expofuit, ac tantùm invcnioribus ipfis lua- vitate & brevitate dicendi praeftitit, ut nemo
illoram
PREFACE, XX
ture des Ouvrages qu'il avoit abrégez, ne contribua pas peu à un fi grand fuccés : j'ai peine à croire qu'aujour- d'hui on pût dégoûter le Public de la Icâure des Traitez de Rhétorique que les premiers Maîtres nous ont laiflez. C'eft donc aflez pour moi d'ébaucher dans ce Recueil les vrayes idées de cet Art, 6c de mettre mes lecteurs en état de lire les Originaux avec plus de profit 6c de plaifir.
Que fi , non content de rapporter & la doftrine des Auteurs, 6c les ju- gcmens qu'on en a faits, je m'ingère auffi d'en juger moi-même, c'eft qu'il s'agit d'un Art que je profefle, dont j'ai déjà écrit, Ôcfur lequel, parcon- fcquent, il ne me convient pas de me montrer irréfolu. J'ai dû prendre mon parti il y a long- temps pour in- ftruire , puisque ce n'eft pas inftruirc que douter.
* f Si
illorum praecepta ex ipforum libris cognosçat; fed omnes, qui, quod illi praecipiant, velint intelligere , ad hune quafi ad quendam multo commodiorem explicatorem convertantur. Cic de Inv, 2. n. 6.
Ariftotelis illum legi librum , in quo expo- fuit dicendi artes omnium fuperiorum. Cicer^ 1. d$ Orat, n, i6o.
X PREFACE.
Si quelqu'un néanmoins n'approu- ve pas cette liberté , je le prie de confiderer qu'il n'eft guéres poflible, quand on rencontre quelque chofe de bon, de ne le pas approuver, aufli- bien que de ne pas condamner.ee que l'on trouve mauvais. On a fait fur cela de grandes plaintes de Mon- iieur Baillet : mais c'eft qu'on a pré- tendu qu'il ne tenoit pas fa parole. 5, Vous avez promis, lui difoit-on, 5, de ne point porter votre propre ju- 3, gement, vous le faites néanmoins 5, &très-fouvent, 6c très-librement". On peut voir au commencement de fâ féconde Partie, ce qu'il a répondu à ceux qui n'étoient pas contcns de fli méthode. Pour moi , quand je dis mon fentiment, je le fais moins en dé- clarant ce que je penfe, qu'en rap- portant ce que les plus grands Maî- tres ont penfé avant moi. Mais je m'en tiens au droit commun 5 6c fins prétendre qu'on doive déférer à mes avis, ou mettre mon fuffrage au nom- bre de ceux des Savans , je dirai dans Toccafion mon fentiment, fauf à cha- cun de prendre le parti qu'il lui plaira.
Au rcftc, pour avoir ainfi travaillé
fur
PREFACE. XI
fur les préceptes de Rhétorique, je ue prétends pas tout attribuer à l'Art. Je n'ignore pas aufli quels font les droits de la Nature. Je crois en con- noitre toute l'étendue : mais plus on voit que la Nature contribué au fuc- cès de l'Orateur, ÔC plus on conçoit, quand on entend bien la matière ^^ que les règles y font aufîi néceiîàires.
C'eit la Nature qui donne l'Elo- quence, ÔC l'Art ne peut la donner à ceux à qui la Nature l'a refufée. D'heureux génies étoient entrez dans les voyes de la perfuafion , avant que les Maîtres les eufTent découvertes} ils y avoient marclié avec fuccès , & fouvent ils étoient parvenus fans gui- de au but qu'on cherche par les rè- gles.
On peut ajouter que ce furent des élèves de la ÎSfature, & non des dis- ciples de l'Art, qui les premiers rec- tifièrent les mœurs des hommes, 6c réprimèrent leurs pafîionsj qui adou- cirent leur humeur , 6c les unirent d'intérêt j qui bâtirent des Villes 6c fondèrent des Empires > qui les ag- grandirent 5 qui foûtinrent la liberté} qui donnèrent des loix , & quelque fois même des Maîtres.
* 6 On
XII PREFACE.
On peut dire encore que ce fu- rent des hommes naturellement élo- <juens, qui d'abord pourfuivirent la punition des crimes, ou défendirent rinnocence , qui dominèrent dans les Conleils , 6c réglèrent les délibéra- tions 'y qui firent la guerre ôc la paix, ÔC exercèrent une autorité quelque- fois abfoluë, foit dans les Républi- ques , foit dans les Monarchies.
Non-feulement je reconnois que l'Eloquence efl capable de ces ef- fets , quand c'eft la Nature qui par- le 5 je foûtiens même que c'eft tou- jours la Nature qui doit parler, comme c'eft elle qui écoute > 6c qu'il eft impoflîble qu'elle entende un au- tre langage , que celui qu'elle-mê- me a formé. C'eft pour cela qu'un Discours véritablement oratoire n'a jamais rien qui fe fente de la fubti- iité de l'Art j c'eft pour cela que les qualitez , tant d'esprit que de corps , qui font valoir les Orateurs , font toutes Ci bien marquées au coin de la Nature , que rien ne peut lui disputer le droit de les donner.
Il y a plus. Rien n'étant fî im- portant que de diftinguer la vraye £c la faurîc Eloquence, on peut as-
fûrcr
PREFACE. XIII
fûrer que la vraye eft celle que la Nature infpire , & la faufîe celle qu'elle ne ditle pas : ce qui eft fon- dé fur ce principe , Que tout eft vrai dans l'Eloquence, lorsqu'elle fuit ja Nature , 6c que tout y eft faux fitôt qu'elle s'en écarte.
En fuivant toujours ce guide, l'E- loquence peut varier , parce que la Nature eft féconde j mais elle ne peut fe corrompre, comme il arrive dès qu'on raflujettit à la bizarrerie des goûts & au caprice des hommes. La raifon eft, que la Nature n'a qu'- un feul but, qui règle tout dans le discours , &: qu'elle ne perd jamais de vûëj c'eft la Perfuafion. il n'y a que certains moyens pour y par- venir 5 les preuves qui nous inftrui- fenti les paillons qui nous remuent, & l'autorité de l'Orateur, qui nous prévient & nous entraîne. Fixez votre vue fur cette fin , vous ne tomberez ni dans la fécherefle de certains Orateurs, ni dans la profu- fion des autres : vous vous tiendrez dans la juftefle des Attiques , dont on a tant vanté le fel > ôc qui font les vrais modèles , tant par l'cxafti- tude 6c la beauté de leur diftion,
* 7 que
XIV P R E T A C E,
que par la folidité de leurs penfées. Les autres owx. donné dans le défaut ou dans l'excès , parce qu'ils ont moins fongé à cette fin naturelle de l'Eloquence , qu'à faire montre de leur fécondité ou de leur retenue, deux qualitez dont les Athéniens é- clairez faiioient un jullc emploi. Leur bon goût dura jusqu'à Démétrius le Phaléricn, qui le corrompit fi) par une manière à la vérité différente des deux premières , mais qui n'é- toit pas moins vicicufe. Au lieu de ne fonger à plaire qu'autant qu'il faut, & en la manière qu'il le faut pour perfuader, il ne fongeoit pré- cifémcnt qu'à plaire. Il eil vrai que
Diogéne
T Primus hic inflexit orntioncm , & eam ■mollern tcneramque reddidit : & fuavis , ficut fuit, videri maluit ; fed fuavitate eâ , quâ perfunderct anirnos , non quâ pcrfringeret. Cu. de clar. Orat. w, 38,
^vvec/^ii Ksx^ai^ficç. Jd efl y Forma diccndi in eo Philofophi propria eft , oratoriâ vi & facul- tate temperatii. Diog, f.aèrt. p. m. 1^4.
2 Tût~Ç ^i» ^«7r« tn^ reclç iU rtc hjTnit mç Mxici^itvotç, tî? ^£ KecêuçioTriTi Kviffiaç t^ <poi*iy.ecç
PREFACE, XV
Diogéne Laërce lui donne quelque véhémence 6c quelque force cligne d'un Orateur (1)5 mais c'étoit une véhémence 6v une force qui ne le tiroit pas du ftylePhilofophique. II n'alloit point au cœur par ô^zs rai- fons ou par des expreffions naturel- les. Tout fon extérieur exprimoit nfîcz le caraftere de fon esprit. Il étoit homme d'une belle repréfenta- tion. Il faifoit beaucoup de dépen- fe pour fa table & pour fon loge- ment. Il afFe6toit une extrême pro- preté en fa perfonne ( 5 ) , & une grande magnificence dans (es habits: il les portoit de diverfes couleurs 5 & s'il n'y faifoit pas repréfenter en
broderie
^Hftiit^ySi . . . iTfl^lXÙTO Je f^ rr.ç c^sejç , tîjv rt
T«?ç ccsfUfTSriv ^ovç (petlvîT^'Xt . . . riXiofiHt^^oç Tfpa" rJjyopîygra . . . «V<#'^c;ç95, &C. Id ejl , SumptU
in epulas Macedonibus , munditfis fuperior 8c Cypriis & Phœnicibus . . . Pavimentum in vi- rorum caenaculis floribus erat artificiosè varie- gatum... formée curiofus,crinem capitis flavo colore tingebat , faciemque oblinebat unguen- tis , ut aspeétu hilaris & venuftns obviis vide- retur... foli fade fimilis dicebatur.... inge- nium mite fortitus. Athen. dt Démet, Phaler, pag. m, 541.
XVI PREFACE,
broderie le Ciel , les douze fîgnes du Zodiaque, ÔC les plus brillantes étoi- les en or ( I ), comme un autre Dé- métrius fils d'AntigonCjles grâces de fes harangues avoient du rapport à ces ornemens extérieurs j tout y é- toit curieux 6c recherché (i). Ci- ceron dit que ^ç.% Discours ctoient émaillez d'étoiles ( 5 ) , &: Quintilien en dé ligne le caraélere par celui de fes vêtemens (4): en un mot, il ne prenoit pas garde que dans l'Ora- teur , toutes les beautez qui vont à Tcsprit fans aller au cœur, ne font pas de véritables beautez. Il intro- duifit donc une Eloquence effémi- née, qui n'avoit rien ni d'aflez mâ- le* ni d'aiïez vigoureux pour le Bar-î reau & pour les aflemblées publi- ques. Ain fi la véritable Eloquence ne fe perdit à Athènes , que parce que les Athéniens perdirent la Na- ture de vûë.
Les
T« (piyyei t^ x^ixç. re ai *«» « ^ûx»^ ivu<PxiTo^
Id eft t Nitebant colore fusco chlamydes, de- piéto textu cœlo , cum aureis lideribus & duo- decim fi^nis. Aihtn, d$ Démet, Anù^oni filio.
P R E F A C E, XVII ; Les Romains fucccdérent aux A- théniens clans la gloire ôc dans la poflellion de l'Eloquence , parce qu'ils furent enfin, comme les Grecs, tourner les yeux où la Nature les conduifoit , ôc qu'ils y marchèrent tivec fuccès, jusqu'à ce que fe lais- Cmt ébloiiir par les faux brillans, ils s'égarèrent à leur tour. Ils ne fongérent plus qu'à plaire par de vains ornemens> au lieu que le vrai moyen de fe faire admirer, eft de ne fonger qu'à fa caufe.
N'eft-ce pas ainfi que l'Eloquen- ce s'eft introduite & maintenue par- mi nous , depuis qu'à l'imitation des Romains ôc des Grecs , nous avons reconnu qu'elle ne conlîfte pas dans l'oftentation d'une érudition frivole, ni dans certains mouvemens forcez & convulfifs , ni dans des cxpres- fions afFeclées, qui n'ont rien d'ex-
traor-
2 Demetrius omnium politiffimus. 2. ât Orat. n, g^,
9 Cujus orationem illuftrant quafi ftellx <ÎU3edam. in Oratore ad Brutum ». 92.
4 Dum meminerimus. .♦ verficolorem il- lam quâ Demetrius Phalercus dicebatur uti, veftcm non bene ad forenfem pulverem fa- cere, ^uintU, l, lo. fil. m. 155. re^ç.
XVIII PREFACE,
traordinaire que leur oppofition au bon fens : mais dans des penfées & dc5 cxpreflîons naturelles , feules capables de produire la véritable perfuafion? Que {\ elle ell: en danger de tomber, avant même qu'elle foit arrivée à Ton comble , quelle raifon pourroit-on en donner, à regarder les chofes de près, fînon qu'il y a des esprits d'un carac- tère contagieux, éclairez fur d'autres matières, aveugles en l'Art de perfua- dcr , 6c qui font parade dans leurs Discours de connoiflances fubtiles , curieulcs dans la fpéculation, imper- tinentes dans la conduite de la vie , é- loignées du moins de la manière com- mune de concevoir naturellement les chofes, contraires par confequent à la perfuafion, &: au génie de l'Elo- quence.
Enfin , qu'on examine les princi- pes dont les Ecoles retentirent, on trouvera qu'ils font moins les pré- ceptes de l'Art, que les règles ac la
Natu-
1 Pcrpaululùm loci reliquum eft artl. Clc, 2. de Orat. n. 150.
2 Ego ncc ftudium fine divite vena, Nec rude quid profit video ingenium. Horat, dé Arte V. 409.
PREFACE, XIX
Niiture. En effet, n'cft-ce pas elle qui nous apprend à commencer par fe concilier T Auditeur, à expliquer en- fuite le fait, à l'établir, à y faire des réflexions, à conclure? Tant il efl: vrai que non feulement dans V Inven- tion , comme Antoine le remaque dans Ciceron, mais généralement dans ce que fait T Orateur , tout appartient proprement à la Nature^ ^ que VArt en comparaifon n'y entre que four peu de chofe ( i ).
Il y entre néanmoins , & ce peu qu'il y contribue eft tel après tout , que très-fouvent ce n'eft que par là qu'on devient véritablement naturel > ce qui rend à l'Orateur l'Art auflî nécefTai- re que la Nature. C'eil la penfée d'Horace (i) touchant les Poètes, quand il dit qu'il ne voit point ni ce que peut l'Art fans le génie ^ ni ce que peut le génie fms l'Art. Quin- tilien ( 3 ) va plus loin. Il croit que le parfait Orateur doit plus à F Art qu'à la Nature , quoique le génie fans
règles
3 Si parti utrilibet omnino alteram detra- has , natura etiam fine dodrina multum va- lebit , doclrina nulla effe fine natura poterit, Infi'nut, Orjiîor, l, i, c. 19.
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XX PREFACE. '
re^es pwjffe beaucoup , <y que les règles fans génie ne puiffent rien. Pour hi- re entendre fa pcnfée , il compare rOrateur à un champ fertile 6c cul- tivé, qui doit plus au travail du La- boureur , qu'à fa propre fécondité, quoique (ans cette fécondité naturel- le le travail du Laboureur fût inu- tile (r).
En effet, ou la Nature fe mon- tre d'elle-même, ou elle ne fc mon- tre pas. Si elle fe montre, ce n'eft ordinairement ni quand il faut , ni où il faut , ni dans la mefure qu'il ' le faut. Elle fe montre ou à moi- tié , ou avec txcès , ou à contre- tems, ou hors de lieu ; & rien ne peut ni la régler, ni la ranger, que les préceptes. C'eft faute de les fa- voir , qu'on a vu échoiier de fort grands esprits , parce que plaçant mal ce qu'ils pouvoient faire de mieux, ou déployant toutes leurs forces fans prudence , ou les reflerrant avec trop de ménagement , ils ceffoient d'être naturels à force de l'être. Que fi la Nature ne fe montre pas , elle eft
alors
' 't Tcrrse niilUm fertilitatem habcnti nihil optimus agricola profuerit... In folo fxcun-
do
PREFACE, xxr
alors très-difficile à attraper ^ on ne luit où elle fe cache, ni le fecret de la trouver, à moins que Ton ne foit conduit par les préceptes. Que dis* je? avec ce fecours même, on y eft fort embarrafle. Il n'en faut point d'autre preuve que les peines infi- nies que les hommes les plus éclai- rez fe font données pour perfeclion- ner leurs Ouvrages. On fait qu'Ifo- crate mit dix ans, 6c quinze même, félon quelques-uns, à polir fon Dis- cours intitulé le Panégyrique. Dé- moilhéne en mit dix auifi à fa fameu- fe Apologie , s'il s'y prépara depuis voraift^ le jour que fon ennemi l'eut attaqué, ^^^*^°'°" jusqu'au jour qu'il fut obligé de fe défendre. Ce qu'il y a de certain, c'eft qu'il s'étoit fait une loi de ne point parler, qu'il ne s'y fût prépa- ré. Quel étoit fon deffein? l\ vou- ^^Jf^'^yf^^' loit être naturel dans fes Discours j il vouloit paroître ne parler que de génie, après avoir mis en oeuvre ce que l'Art a de plus caché & de plu5 fin. C'eft dans cette vue que Cice-^'^^-i-'''^-- ron exhorte l'Orateur à écrire fes Dis- ^'"* ^'^^^
cours y
do plus cultor , quàm ipfa per fe bonitas foli cfficict. lùi4^
xir PREFACE.
On peut dire encore que ce fu- rent des hommes naturellement élo- quens, qui d'abord pourfuivirent la punition des crimes, ou défendirent rinnocence , qui dominèrent dans les Conleils , 6c réglèrent les délibéra- tions 5 qui firent la guerre & la paix, & exercèrent une autorité quelque- fois abfoluë, foit dans les Républi- ques , foit dans les Monarchies.
Non-feulement je reconnois que l'Eloquence eft capable de ces ef- fets 5 quand c'eft la Nature qui par- le; je foûtiens même que c'eft tou- jours la Nature qui doit parler, comme c'eft elle qui écoute 5 & qu'il eft impoiîlble qu'elle entende un au- tre langage , que celui qu'elle-mê- me a formé. C'eft pour cela qu'un Discours véritablement oratoire n'a jamais rien qui fe fente de la fubti- lité de l'Art j c'eft pour cela que les qualitez , tant d'esprit que de corps, qui font valoir les Orateurs, font toutes C\ bien marquées au coin de la Nature , que rien ne peut lui disputer le droit de les donner.
Il y a plus. Rien n'étant Ci im- portant que de diftinguer la vraye £c la faurtc Eloquence, on peut as-
fûrcr
PREFACE. XIII
fûrer que la vraye eft celle que la Nature infpire , & la faufle celle qu'elle ne di6le pas: ce qui eft fon- dé fur ce principe , Que tout eft vrai dans TEloquence, lorsqu'elle fuit 3a Nature , 6c que tout y eft faux fitôt qu'elle s'en écarte.
En fuivant toujours ce guide, l'E- loquence peut varier , parce que la Nature eft féconde 5 mais elle ne peut fe corrompre, comme il arrive dès qu'on l'aiFujettit à la bizarrerie des goûts & au caprice des hommes. La raifon eft, que la Nature n'a qu'- un feul but, qui règle tout dans le discours , 6c qu'elle ne perd jamais de vûëj c'eft la Perfuafion. Il n'y a que certains moyens pour y par- venir ^ les preuves qui nous inftrui- fentj les paflions qui nous remuent, 8c l'autorité de l'Orateur, qui nous prévient & nous entraîne. Fixez votre vue fur cette fin , vous ne tomberez ni dans la fécherefîe de certains Orateurs, ni dans la profu- fion des autres : vous vous tiendrez dans la juftefle des Attiques , dont on a tant vanté le fel j ôc qui font les vrais modèles , tant par l'exafti- tude 6c la beauté de leur didion,
* 7 que
XIV PREFACE,
que par la folidité de leurs penfées. Les autres ont donné dans le défaut ou dans l'excès , parce qu'ils ont moins fbngé à cette fin naturelle de l'Eloquence , qu'à faire montre de leur fécondité ou de leur retenue, deux qualitez dont les Athéniens é- clairez faiicient un juile emploi. Leur bon goût dura jusqu'à Démétrius le Phalericn, qui le corrompit Ci) par une manière à la vérité différente des deux premières , mais qui n'é- toit pas moins vicicufe. Au lieu de ne fonger à plaire qu'autant qu'il faut, & en la manière qu'il le faut pour perfuader, il ne fongeoit pré- cifément qu'à plaire. Il ell vrai que
Diogéne
1 Primus hic inflexit orationcm , & eam ■mollem Tcneramque reddidit : & fuavis , ficut fuit, videri maluit ; fed fuavitate eâ , quâ perfunderet animos , non quâ pcrfringeret, Cic. de clar. Orat. w, 38,
2 XK^%y,rvj^ oi (piXÔ<ro(Pûç , fvroflee, pitrû^iy-^ f^ ^vvoc/^ii xix^ct^tvc;. Jd e(l y Forma dicendi in eo Philofophi propria eft , oratoriâ vi & facul- tate temperat.1. Dtog, r,aèrt. p. m. 1-^4.
el\^fua-i y.ccT'.ff-Kivu^iTo ftxmTfdH't^^^ifX vtco t
P R E F J C E, XV
Diogéne Laërce lui donne quelque véhémence 6c quelque force digne d'un Orateur (2)5 mais c'étoit une véhémence 6c une force qui ne le tiroit pas du flylePhilofophique. Il n'alloit point au cœur par des rai- fons ou par des expreffions naturel- les. Tout fon extérieur exprimoit nflcz le caraftere de fon esprit. Il étoit homme d'une belle repréfenta- tion. Il faifoit beaucoup de dépen- fe pour fa table 6c pour fon loge- ment. Il affeétoit une extrême pro- preté en fa perfonne ( j ) , 6c une grande magnificence dans fes habits: il les portoit de diverfes couleurs 5 6c s'il n'y faifoit pas reprefenter en
broderie
^Hfiiii^yûf . . . IxtfiiXùro ^\ f^ rr.ç c-^iuç , tîj'v ti
ftxrif 'fy^pMt ixvTot r.^ahiro niv ^o-<]/tv Ixxpoi f^ Tàlç xzfMtrSrtv ^ovç (pccinr^xi . . . ^Xio/iétpcpoç Ttao" •"JjyopïygTa . . . ^Teti/uci^oç^ &CC. Id §Jl ^ Sumptll
in epulas Macedonibus , munditiïs fuperior & Cypriis & Phœnicibus . . . Pavimentum in vi- rorum caenaculis floribus erat artifîciosè varie- gatum . . . formée curiofus , crinem capitis flavo colore tingebat , faciemque oblinebat unguen- tis , ut aspeélu hilaris & venuftus obviis vide- retur... foli ficie fimilfs dicebatur.... inge- nium mite fortitus. Athen. de Démet, Phaler, fag. m, 541.
XVI PREFACE,
broderie le Ciel , les douze fîgnes du Zodiaque, 6c les plus brillantes étoi- les en or ( i ), comme un autre Dé- métrius fils d' Antigone , les grâces de fes hai-angues avoient du rapport à ces ornemens extérieurs j tout y é- toit curieux 6c recherché (2). Cu ceron dit que Tes Discours ctoient émaillez d'étoiles ( 5 ) , 6c Quintilien en défigne le caraélere par celui de fes vêtemens (4): en un mot, il ne prenoit pas garde que dans l'Ora- teur , toutes les beautez qui vont à l'esprit fans aller au cœur, ne font pas de véritables beautez. Il intro- duifit donc une Eloquence effémi- née, qui n'avoit rien ni d'aflez mâ- le* ni d'aiïez vigoureux pour le Bar-^ reau 6c pour les aflemblées publi- ques. Ainfi la véritable Eloquence ne fe perdit à Athènes , que parce que les Athéniens perdirent la Na- ture de vue.
Les
T a< Ti y>Mf*ihç MUT» Viruf •ç/pum t^êvrM T« (piyyci T^ ^ôocç. ro et ««j» « ^t/A«$ hu^xiro^
Id e/if Nitebant colore fusco chlamydcs, de- piéto texta cœlo , cum aureis fi Jeribus & duo- decim fionis. jifhtn, dt Demtfi Anti^oni filto.
P R E' F J C E. XVII : Les Romains fuccedérent aux A- théniens dans la gloire 6c dans la poflellion de l'Eloquence , parce qu'ils furent enfin, comme les Grecs, tourner les yeux où la Nature les conduifoit , ÔC qu'ils y marchèrent îivec fuccès, jusqu'à ce que fe lais- font ébloiiir par les faux brillans, ils s'égarèrent à leur tour. Ils ne fongérent plus qu'à plaire par de vains ornemens^ au lieu que le vrai moyen de fe faire admirer, eft de ne fonger qu'à fa caufe.
N'eft-ce pas ainfî que l'Eloquen- ce s'eft introduite Se maintenue par- mi nous, depuis qu'à l'imitation des Romains 6c des Grecs , nous avons reconnu qu'elle ne confifte pas dans l'oftentation d'une érudition frivole, ni dans certains mouvemens forcez 6c convulfifs , ni dans des cxpres- fions affectées, qui n'ont rien d'ex-
traor-
2 Demetrius omnium politiffimus. 2. dt Orat. n, 95.
9 Cujus orationem illuftrant quafi ftellx quaedam. in Oratore ad Brutum ». 91.
4 Dum meminerimus. .♦ verficolorem il- lam quâ Demetrius Phalercus diccbatur uti, veftem non benc ad forenfem pulverem fa- cere. (^insil, l, lo. fil, m» 155. r*^*.
XVIII PREFACE,
traordinaire que leur oppolîtion au bon fens : mais dans des penfées & des cxprefîions naturelles, feules capables de produire la véritable perfuafion? Que 11 elle ell en danger de tomber, avant même qu'elle foit arrivée à fon comble , quelle raifon pourroit-on en donner, à regarder les chofes de prés, finon qu'il y a des esprits d'un carac- tère contagieux, éclairez fur d'autres matières, aveugles en l'Art de perfua- dcr , 6c qui font parade dans leurs Discours de connoiflances fubtiles , curieufes dans la fpéculation , imper- tinentes dans la conduite de la vie , é- loignées du moins de la manière com- mune de concevoir naturellement les chofes, contraires par confequent à la perfuafion, 6c au génie de l'Elo- quence.
Enfin , qu'on examine les princi- pes dont les Ecoles retcntiflent, on trouv^era qu*ils font moins les pré- ceptes de l'Art, que les règles de la
Natu-
1 Pcrpaululùm loci reliquum eft artl. Clc. 1. dt Orat. ». 150.
2 Ego ncc ftudium fine divite vena, Nec rude quid profit video ingenium. Horaf, (U Arts V, 409.
PREFACE. XIX
N^iture. En cfFet, n'eft-ce pas elle qui nous apprend à commencer par fe concilier T Auditeur , à expliquer en- luite le fait, à rétablir, à y faire des réflexions 5 à conclure? Tant il eft vmi que non feulement dans rim'en- tion^ comme Antoine leremaque dans Ciceron, mais généralement dans ce que fait TOrateur , tout appartient proprement à la Nature^ £5? que VArt en comparaifon n'y entre que four peu de chofe ( i ).
Il y entre néanmoins , & ce peu qu'il y contribue eft tel après tout , que très-fouvent ce n'efl que par là qu'on devient véritablement naturel > ce qui rend à l'Orateur l'Art auflî nécelTai- re que la Nature. C'efl la penfée d'Horace (1) touchant les Poètes, quand il dit qu'il ne voit point ni ce que peut l'Art fans le génie > ni ce que peut le génie fins l'i^rt. Quin- tilien ( 3 ) va plus loin. Il croit que le parfait Orateur doit plus à VArt qu^à la Nature , quoique le génie fans
règles
3 Si parti utrilibet omnino alteram detra- bas , natura etiam fine do<5lrina multum va- lebit , doclrina nulla efTe fine natura poterit, Inftitut, Orjitor, l, 1, c. 19.
XX PREFACE,
règles puiffe beaucoup , £5? que les règles fans génie ne puijfent rien. Pour fai- re entendre fa pcnfée , il compare l'Orateur à un champ feitile 6c cul- tivé, qui doit plus au travail du La- boureur , qu'à fa propre fécondité, quoique fiins cette fécondité naturel- le le travail du Laboureur fût inu- tile (i).
En effet, ou la Nature fe mon- tre d'elle-même, ou elle ne fe mon- tre pas. Si elle fe montre , ce n'ell ordinairement ni quand il faut , ni où il faut , ni dans la mefure qu'il le feut. Elle fe montre ou à moi- tié , ou avec ç,^Qè.% , ou à contre- tems, ou hors de lieu j & rien ne peut ni la régler, ni la ranger, que les préceptes. C'eft faute de les fa- voir , qu'on a vu échoiier de fort grands esprits , parce que plaçant mal ce qu'ils pouvoient faire de mieux, ou déployant toutes leurs forces fans prudence , ou les reflcrrant avec trop de ménagement , ils ceffoient d'être naturels à force de l'être. Que fi la Nature ne fe montre pas , elle eft
alors
t Tcrrœ niilUm fertilitatera habcnti nihil optimus agricola profuerit... In folo foecun-
PREFACE. XXI
alors très-difficile à attraper 5 on ne luit où elle fe cache, ni le fecret de la trouver, à moins que Ton ne foit conduit par les préceptes. Que dis- je? avec ce fccours même, on y eft fort cmbarrairé. Il n'en faut point d'autre preuve que les peines infi- nies que les hommes les plus éclai- rez fe font données pour perfe(5lion- ner leurs Ouvrages. On fait qu'lfo- crate mit dix ans, 6c quinze même, félon quelques-uns, à polir fon Dis- cours intitulé le Panégyrique. Dé- mollhéne en mit dix aulîi à fa fameu- fe Apologie , s'il s'y prépara depuis voraif»% le jour que fon ennemi l'eut attaqué, ^^°^°^^ jusqu'au jour qu'il fut obligé de fe défendre. Ce qu'il y a de certain, c'eft qu'il s'étoit fait une loi de ne point parler, qu'il ne s'y fût prépa- ré. Quel étoit fon deffein? H vou-f,'';;-,^^.?f loit être naturel dans les Discours > il vouloit paroître ne parler que de génie, après avoir mis en œuvre ce que l'Art a de plus caché & de plus fin. C'efl dans cette vue que Cice-^'^-i-'''^-- ron exhorte l'Orateur à écrire fes Dis- *^'"* '** ^^^
cours y
do plus cultor , quàm ipfa per fe bonitas foli efficiet, iM,
XXII PREFACE,
cours, & l'avertit qu'il n'y a point
de meilleur Maître de Rhétorique
que la plume ( i ). C'cll dans cette
KtYAt.de vvi'é encore, félon Horace, qu'un
^rf*. V. pQ^'j-g qprès avoir fait unPoëme, le
garde neuf ans fous la clef. C'eft Ttnfjts ^e^infî que Monfieur Pascal , à ce qu'on M. Panai, aflure, ne fe contcntoit presque ja- mais de fes premières penfécs , 6c que fouvent il refaifoit le même Ou- vrage jusqu'^à huit ou dix fois. D'au- tres enfin ont vieilli fur un Discours ^poiog.deàc trois feiiilles, 6c ont employé u- ^M^^trpJ^^ femaine entière à achever une »,'x2o. période. Ces grands Hommes a- voient appris que tout ce qui s'of- fre naturellement à l'esprit , n'eft pas la Nature que l'on doit chercher. Ils concevoient qu'elle veut être é- tudiée avec méthode , qu'il en faut examiner les r efforts avec foin , ôc obferver long-tems fes differens mou- vemcns pour la connoître.
Les ignorans y font moins embar- raflezî ou ils prennent pour Nature dts défauts que l'Art a foin de cor- riger y ou ils prennent pour Art un mauvais fens qui gâte quelquefois la
Natii-
I Stylus optimus diccndi magifter. Ci^.
PREFACE, xxiii
Nature; & il ne faut pas être mé- diocrement habile pour éviter ces deux erreurs. Les Anciens du moins pour s'en garantir, ne s'en tenoient point à leurs premières études , où Ton n'apprend d'ordinaire que ce que la Rhétorique a de plus fuperfî- ciel : ils cherchoient encore des Maî- tres , même après avoir plaidé avec iuccès. C'eft pour cela que tous les Traitez de Rhétorique que nous a- vons de l'antiquité, ne font presque que pour des hommes éclairez qui ont déjà beaucoup d'ufage. Loin donc de s'imaginer alors que l'Elo- quence purement naturelle pût arri- ver jamais à rien d'achevé, on con- cevoit au contraire que l'Art déve- loppe les talens qu'il ne peut donner, qu'il les polit, qu'il les fortifie, 6c qu'il les amène à la plus haute per- icûion. Car il n'en fournit pas feu- lement des règles 6c des préceptes , mais ce qui vaut encore mieux , il nous conduit dans la leèlure des bons Auteurs j il nous éclaire dans l'imita- tion j il nous dirige dans l'exercice^ enfin il nous donne une idée nette, diftinfte ôc certaine de la vraye E- loquence , afin de ne s'y pas tromper.
Mais
XXIV PREFACE.
Mais ce n'ell pas le bcfoin feul que nous avons des préceptes., qui doit rendre utile cet Ouvrage, c'efb encore la néceffité de choifîr les meil- leurs Maîtres 5 puisqu'au jugement LtVcrt\A'à!wxi Auteur de réputation, une des ^Jl]}^'/l' ^^^fis les plus certaines du peu d'Or a- «7. teurs qui réujjijfenî^ y un grand ohfta^
de à l'' Eloquence ^ c'^efl qu'on y conduit les jeunes gens par de fauffes routes. Ce n'eft pas merveille^ ajoûte-t-il, Ji les fuccès en font fi peu heureux^ y ayant même des Afaîtres qui promettent V Art avec fafle^ £5? qui néanmoins ne lUkh.jmM f^'^^^^ />^i. Un autre Auteur nous Mcthoi. avertit qu'il faut bien du discerne- f. «f "'"^' ment dans la lecture des préceptes, parce que parmi ceux qui les ont don-' nez, les uns ont inventé, 6c les au- tres ont perfectionné j beaucoup ont mis des chofcs inutiles dans leurs li- vres, 6c quelques-uns n'ont pas tou- ché les plus néceflîiires. ^elque-fois ,
dit-il,'
1 Longum iter per prseccpta.
2 Ifta discuntur facile, fi & tantum fumas quantum opus lit , & habeas qui docere fidc- liter polllt , &: ki.vs ctiam ipfc discerc... Res quidem fe mcd fententiâ fie h;\bet , ut Hifi quod quisque cit6 pomerit, numquam
omnino
P R F F J C E, XXV
dît-il, ils ont eu égard aux mœurs de leur fié de ^ i3 quelque-fois ils ti'ont Jon" gé qu^à fe contenter eux-mêmes. Ou la mort les a prévenus,^ ou il leur efi; furvenu des affaires qui les ont empê* chez de mettra la dernière main à leurs Ouvrages. En faut- il davantage pour prouver la nécelîité du choix , non- feulement entre les Maîtres , mais auiîî entre les chofes qu'ils ont trai- tées ?
Inutilement diroit-on que le che- min eft long par ks préceptes ( i ) : <:ar premièrement il eft aifé de ré- pondre avec un Auteur de bon ÎQns^ ta Uoiheie
qu'on ne fauroit arriver à rEloquen-j2'^^;^?|2 ce par une voye plus courte ni plus ^«^ /'f^. (ure , que par celle des règles, En^*^*"*'** fécond lieu, Ciceron (i) nou£ alTd- re qu'on les apprend en peu de tems, ou qu'on ne les apprend jamais. D'ailleurs on ne peut guéres conce- voir que le chemin de l'ignorance Itom, FUI. Part, L foit
omnino poflit perdiscere. Cicer, 3. de Oratl ». 87. 88. 89. 146.^
Saint Augujlin cite cet endroit comme s'il n*y étoit parlé que de la BJjétorique : Hanc artem nifi qui cito potuerit, numquam om- nino pofle perdiscere. L. 4. de Dç^, Chrift,
XXVI PREFACE.
foit plus court. Ce ne font que per- pétuels égaremens j ou li le hazard vous conduit au but, vous y êtes fans le favoir j au lieu qu'un homme ins- truit a des principes pour leconnoître. Cette connoilîànce elt non-feule- ment utile aux Orateurs , ou à tous ceux qui compofent, mais à tous ceux qui jugent des Ouvrages d'autruij 6c où font ceux qui n'entreprennent pas d'en juger ? Tout le monde croit s'y connoître. Cependant que dit un fa- meux Critique de ces prétendus Con- noifTeurs? J'admire, dit-il, (i) leur impudence , ou leur aveuglement , ou même tous les deux 5 puisqu'ils s'in- gèrent hardiment de décider de la bon- té d'un discours , non-feulement fans expérience , mais , qui pis eft , fans étude , (î nous n'appelions étu- de la leéture précipitée de quel- ques pages de préceptes. Aufîî lont- ce des gens, continue-t-il, à trouver bon qu'on dife tout du même ftylc (2) ,
&
T Quo magis miror quorumdam , impu- dentiam dixero , an temeritatem , an &c. ... intrépide judicant incxercitati , & quidem ex brcvi aliqua & tumultuaria pageH» udius aut
altcriuf
i
PREFACE. XXVI t
& qu'on traite du même ton les grands & les petits fujecs , les Lettres ù: les Harangues, la Phyfique 6c la Morale, les chofes de pure curiofîté, & celles de pratique. C'cil ainfî qu'ils en uferoient eux-mêmes, s'ils fe mê- loient de compofer j ôc en cela il n'y a rien qui doive nous étonner. On risque tout, quand on ne voit point ce qu'on risque j au lieu qu'un habile homme, circonfpeét & retenu dans fes compoiitions , ne l'eft pas moins dans Tes jugemens, même après l'étu- de férieufe des préceptes , & après le pénible exercice de la parole.
Deux remarques importantes que fait Monfieur Baillet , donnent du /«i"^'' , jour a la vente que je traite. L une 331. eft, Que rEhquence du Barreau n'a point encore été rencontrée en France telle qu'on la fouhaiteroit abf dûment. L'au- tre eft. Que perjonne n*a pu jusqu'oui exprimer bien nettement ce que Von de* mande. Je n'examinerai point fi la
pre-
altcrius lc<ftion€. &c. Luâ, Vives de Cauf, corz ruptarum artium, /. 4.^. m, 401.
1 Ergo videas cos eâdem diélione confcrip^ fifle res magnas/ parvas, Epiftolas, Oratio* nés I Fhyûca I Moxalia , Forenûa , &c iHd* '
xxviii PREFACE.
première eft vrayc , ni quelle en peut être la caufe > mais fi la féconde Tell, je ne fais nulle difficulté de dire qu'il n'y en a point d'autre raifon que l'igno- rance de l'Art. Quiconque le fauroit à fond, fauroit en même tems ce qui fait le bon, le médiocre, &: le mau- vais Orateur 5 &: examinant fur cette idée nos Avocats, ou il reconnoîtroit nettement quel eft ce degré de per- fection qu'on cherche en eux , & que l'on -n'y trouve point > ou il feroit en état de montrer que ce n'eft que par un injufte dégoût qu'on les blâme.
C'eft ainii qu'avant Ciceron , l'E- loquence du Barreau avoit été très- imparfaite à Rome, fans qu'on pût dire ce qui manquoit aux plus fiimcux Orateurs. Ciceron parfaitement ins- truit , le vit d'abord. Il fit en forte que ce défaut ne fe trouvât pas dans DtdAY.O'ks harangues, & il exprima enfuitc r4*. ». 322. ti-^s-nettement dans fes préceptes ce
que c'étoit. vhifup.p. Monfieur Baillet lui-même ne dit- *^'' il pas, que dans la préférence qu'on a voulu donner à M. Patru fur Mon- fieur Le Maître , le Public n'a point crû que l'Eloquence dût fe terminer à la politefTe du discours > qu'il a de-î
mandé
PREFACE. XXIX
mandé de l'clevation 6c de la forcer en un mot qu'il a voulu un Ora- teur, &: non pas un Grammairien? Arrûrément c'ell déjà dire quelque chofe j mais nous trouverons des Maîtres parmi ceux dont nous par- • lerons , qui diront tout , & qui le diront nettement.
Ecoutons cependant un des grands Maîtres de notre Langue , rempli ^''^^''''^ de belles connoiiTances , à qui, àc\/^J"*^ l'aveu de tout le monde, notre Lan- gue a beaucoup d'obligation. Voyons comment il parle , & iî c'eft tou- jours félon la fcience. Il y a^ dit- il , deux fortes d'Eloquence , Vune pu* re , libre £5? naturelle 5 Vautre figurée^ contrainte , £5? apprife. La première îfi V Eloquence du monde y la féconde eft V Eloquence de V Ecole. La première tft pour le commerce de la l'ie 5 la fecon^ de eft pour les Chaires 13 pour les Bar^ reaux. La première n'a rien que le fens- commun (3 la bonne nourriture ne puiffe ditler y Vautre conferve Vodeur (3 Z^- teinture tant des Livres yque des Sciences.. Sans manquer à ce que l'on doit à ce célèbre Ecrivain , on peut dire que dans l'endroit que je cite , il y a quelque chofe qui n'eft pas jufte.:
^* î Ea
XXX PREFACE,
En effet l'Eloquence de la Chaire êc du Barreau , quoiqu'apprife , n'a pourtant rien de contraint. Elle efl toute auffi pure^ toute, auffi libre 6c aufîi natm'eile , que celle qu'on n'a. point apprife. Balzac n'y a pas as- fez penie , quand il a dit que c'eft rE'cquence de V Ecole -y car fi par l'E- loquence de l'Ecole y il n'entend qu'une Eloquence acquife par r étude y, il n'a pas dû la qualifier de contrains te , puisque l'Art ne tend qu'à l'i- mitation de la Nature ; ôc s'il entend par ce terme une Eloquence de Dé* cla'ûiatcur ou de Sophijîe , il n'a pas dû dire que c'ell: l'Eloquence des Chai" res £î? des Barreaux. Je vais plus loin. Ce terme d'Eloquence de VE^ coky fe prend d'ordinaire en mauvai- fe part, 6c fîgnifie , non pas feule- ment une Eloquence acquife par le travail, mais une mauvaife Eloqucn* ce, ou du moins une Eloquence d'oS" tentation , oppoféc à V Eloquence qui efi d'ufage dans les Délibérations 6c dans les Plaidoyers. Cette Eloquen- ce d'udigc confcrve quelquefois /'o- deur des Livres^ comme dit Balzac y £5? la teinture des Sciences *y mais c'clî avec tant de modération , qu'elle pa- rois
PREFACE, xxxr
roît toujours ne rien avoir , que le fens commun £5? /^ bonne nourriture ne puijfe di^er ; elle fuit ce que les Arts & les Sciences ont de fubtili en un mot , elle a les mêmes carafteres que l'Eloquence du monde , &: ne lui ell pas oppofée comme une es- pèce différente. C'eft un grand exemple que je cite: mais il ne fal- loit pas une moindre autorité pour montrer qu'avec beaucoup de génie 6c avec de grandes lumières , on peut encore quequefois ne pas parler exac- tement de l'Art , foit faute d'y faire attention , foit faute de l'avoir aflcz approfondi.
Un homme inftruit ne tombe point dans le défaut oii tombe le commun des hommes , de loiier ou de blâmer dans le discours le bon & le mauvais également , fans le connoître. On ne le voit point con- damner ou le Sublime ou le Bril- lant en gcneral 5 ou le Pathétique, ou même toute l'Eloquence , fans pouvoir dire ce qu'il condamne.
Les ignorans quand ils la blâment, la regardent comme l'art de tromper les hommes, 8c c'eft l'art de mettre la vérité dans fon jour. Ils la croyent
** 4 fort
xxxrr PREFACE.
fort coupable quand elle excufe urr criminel, ou qu'elle le tire d'affaire^ & elle ne l'elt pas plus quelquefois qu'un bon ami qui obtient iîi grâ- ce. Ils condamnent le Sublime & le Brillint, fous prétexte de vanter la Simplicité 6c T Eloquence naturel- le 3 &: ils ne voyent pas que le vrai Sublime 6c le vrai Brillant en leur place 5 fofit aufîi naturels, que la Simplicité Tell en la fiennei 6c mê- me que la Simplicité eft quelque- fois iniéparabledu Sublime. Ils blâ-- ment les payions dans le discours; cependant, outre que ce font quel- quefois les mouvemcns du cœur les. plus vertueux, ce font, à parler gé- néralement, des chofes fort indiffé-- rcntes. Ils s'imaginent qu'il ne faut que prouver la vérité aux hommes j éc ils confondent en cela l'Orateur & le Philofophe.
Ce qui les trompe, c'eft qu'on a vu d'heureux Génies qui ont pâ être l'un ôc l'autre j ou que l'un 6c l'autiie paroiiTent n'avoir qu'un feul 6c même but, qui eft de rendre les hommes vertueux 6c raifonnables. Mais la di (lance entre l'Orateur 6c le Philofophe eil infinie.
Le
P R E F A C E. XXXIII
Le premier n'a à faire qu'à dts esprits dociles , 6c à des disciples volontaires-, à des gens libres de pas- fions 5 & qui ne demandent qu'à, s'inftruire dans le loifir dont ils jouïs- fent. Le fécond au contraire trou- ve des paffions 6c des intérêts à com- battre 5 il a à vaincre des cœurs re- belles j ce qui rend les fonftions 6c les manières du Philofophe 6c de l'Orateur bien différentes , outre la différence de la matière qui les oC'- cupe.
Car la Vérité qu'ils fervent l'un 6c l'autre, toujours une en elle-mê- me, n'efl pas la même à leur égard. Pour k comprendre , il faut favoir que la Vérité efl une Reine , qui -, comme les grands Princes , a des Miniflres de plufieurs fortes -, les uns pour expliquer les matières difficiles, générales 6c de fpéculationj les au- tres pour traiter les chofes commu- nes , particulières , 6c qui font de pratique, 6c celles-ci font le parta- ge de l'hloquence. Ainfi la Vérité qui occupe les Orateurs, n'eft point cette fille du tems (i recherchée des Philofophesj ce n'eft point cette Vé- rité fugitive qui fe tient cachée au^
XXXIV PREFACE.
fond du puits 5 c'eft au contraire cel^ trêverh. c, le qui Ic tient fur les chemins ôc dans 1.V.20.2I. j^g places publiques, qui fe préfente à tout le monde j parce que le péché même ne l'a point effacée de l'esprit des hommes, quoiqu'il en ait presque anéanti l'amour qu'il efl queftion dé- faire revivre. En un mot , il n'entre de Philofophie dans un Discours ora- toire, que celle qui confifte dans la fermeté d'ame, dans la juftice, dans la confiance, dans la fidélité ôc dans lebonfensi ou fi l'on veut, celle qui porte les hommes à être raifonnables & vertueux»
Voilà fur quoi, aînfi que fur beaU" coup d'autres points de doctrine éga- lement impartans , on trouvera , com- me je Tespere , des éclaircifTemena dans ce Recueil , parce que les Maî- tres s'en font expliquez, oc que je rapporte le précis de ce qu'ils ont dit. Ce qui ne peut manquer d'ê- tre d'ufage, puisque l'expérience nous fait connoître que , toutes ces chofes^ quelque importantes qu'elles foient, s'effacent pourtant de l'esprit des hommes, fi l'on n'a foin d'en rafraî- chir la mémoire. Après cela , quand même on ne
vou-
P R E' F A C E. XXXV
voudroit ni être Orateur, ni juger des ouvrages des autres, la connoifîlince des Maîtres de PArt, ainii que celle des Orateurs , ne laifle pas de donner à ceux qui favent s'en fervir, un grand avantage pour le commerce du mon- de, foit pour connoître les hommes ^ foit pour favoir vivre avec eux. C'efI ainfî du moins qu'en a jugé un Ecri- vain définterefle , lequel parlant de ceux qui ont traité de la Politique, ne fait nulle difficulté dédire qu'où- ^/^^''"r- p»- tre les Auteurs qui ont parléexprefTé-Z/ôr!^'^/»' ment de cette matière, il yen a d'au -?.'!';;"'?• très qui n en parlent pas moms perti- ut. de boc nemment , & qui en donnent d'auffi'"''^^* beaux préceptes, & aufîi à propos,, que ceux qui ne parlent d'autre chofe. Ce font fur- tout les Orateurs, à ce qu'il dit, ainfî que quelques Poètes. 11 ajoute qu'il faut n'avoir pas la moin- dre teinture de leurs divins ouvrages j (ce font fes termes) pour ne pis voir que leurs penfées, leurs exprefîîons,, les refTorts qu'ils font joiier, 6c tout leur art , n'ont pour principes que les^ maximes les plus certaines de la Politi- que. En quoi , dit-il, il n^ a rien qui doive nous paroître merveilleux^ ** (S puis^
XXXVI PREFACE.
puisque c'étoit, comme l'on fait, \t% Orateurs qui dans Athènes ôc dans Ro- me manioient les plus importantes af- faires , ôc gouvernoient la Républi- que. D'où il conclut qu'avec leurs Harangues , il faut lire encore les bons Traitez de Rhétorique. Ce qu'il y a de certain , c'eil que ce font d'excel- lens Traitez de fens commun , s'ils font bienfaits^ 6c qu'au jugement d'un £*PmT^. Critique que j'ai déjà cité, s'ileflqueS" %"rrÉô^. ^^^^ de fe rendre l'esprit net^ droit ^pé^ n, II. nétrant , c'efi moins par l'étude de la Lo* gique qu'on y. reùffit ,. que pur V étude ^ par exemple^ de la Rhétorique d^Aris^ îote y jointe' au fréquent commerce des bons livres y dont la lecture imprime à l'esprit une jufiejjé de fens , qui ne s'ac^ quiert point fans cela.
Quoiqu'il en foit , il nem'enfalloit pas tant pour m'encourager à cet Ou- vrage, 6c me le faire travailler aveo tout le foin poflible, en prenant avis- de plufieuis perfonnes éclairées , dont je met trois ici les noms fi je ne les a^ f. X47. vois mis dans le corps du livre. De forte que pour finir cette Préface, je n'ai plus qu'à marquer l'origine de la Rhétorique & le nom des Maîtres to
plus^
PREFACE, XXXVII
plus célèbres qui ont écrit de cet Art en Grec ou en Latin, afin d'entrer enfuite en matière, en commençant par les Grecs , 6c de continuer par les Latins 5 fans m'arréter aux divers noms ou de Rhéteurs , ou de Sapbiftes , qu'on leur a donnez. Monfieur Brailler a as- fez parlé du dernier, & il me fufEt /''^'^•'''*' û oblerver que ces deux titres ont eu 170. long-tems l'idée que nous attachons aux termes à' Orateur , de Savant , ou de Maître d'Eloquence, Ils ont dégé- néré dans la fuite, & n'ont plusfigni- fîé que les moindres Orateurs <y qu'on a auiîî appeliez D é clamât eur s. Ce n'eft pas dans ce derniey fens qu'il Faut pren* dre ici le nom de Rhéteur , fur-tout quand il s'agit de ces Maîtres respefta- bles de l'antiquité. Il faut le prendre généralement pour un Maître d'Elo- quence. Il n'y aura que les circons- tances particulières qui le détermine- ront quelquefois à un mauvais fens,
A l'égard de l'origine de cet Art, fi l'on ne veut point remonter \\JiS' cicinEruti ques au tems héroïque^ fabuleux , où."'40.%'«fi» les Poètes placent déjà des Orateurs * '*viyjfe\ 6c des Maîtres *=* de l'art de perfua- ^^f p^;,^* der, Li Rhétorique doit fa naiflancc ''"'**
XXXVIII PREFACE.
àEmpedocle ( i ) de Sicile. CePhi- lofophe en conçut les premières idées. Corax fon disciple , ôc Tifias disci- ple de Corax , furent les premiers r/c.i.rf^o-qui en donnèrent des Traitez. Gor- ^oBm!'». E^^^ pl'Js jeune qu'eux , élève néan- ^s.siuintii. moins d'Ëmpedocle , & leur Emu- "àltyru's A.^^ ^^i^s la profeiîion, eut une gran- puiutn. de vogue (2) au milieu d'une lon- 9n.2zz, guc luite de Maîtres célèbres qui ^intiuu furent fes contemporains, parce qu'il vécut très-long tems. De ce nom- bre étoient Thrafymaque, Prodicus, Protagore, Hippias, Alcidamas, An- tiphon, Polycrate, Théodore deBy- 2ance , fans parler de Socrate , qui Z^pi4d PU- £ut le fléau de Gorgias. un^tnGor- ^j^j^^ ^q Maîttcs CH produifi-
rcnt beaucoup d'autres , parmi les- quels on trouve Ifocrate , Ariftote, Theodeèbe, Theophrafte, Athénée, Molon 5 Areus , Cécilius , Denys d'HalicarnafTc, Âpollodore de Perga- me, & Théodore de Gadare. Quel- ques-uns d'entr'eux firent Seébe com- me les Philofophes, par la différen- ce ou de leur goût, ou de leur me-»
thode,
Laèrt* in Emptd» o* in Zen,
P R E F A C E, xxxtx
thode, ou de leurs fentimens.
Pour ce qui ell des Romains, Ca- ton le Cenieur cil le premier qui ait écrit de cet Art. L'Orateur Antoine donna enfuite un petit Trai- té fur cette matière j mais Thonneur de donner des chefs-d'œuvres étoit réfervé à Ciceron, afin qu'il fût le modèle des Maîtres, comme il Té- toit des Orateurs. Sa gloire, après tout, n'empêcha point que plufieurs n'écrivifient encore fur le même fu- }et , parmi lesquels on peut dire que Quintilien eft fans contredit celui qui le fuit de plus près. Il y a me- me des Critiques qui ne font pas difficulté de le lui préférer.
C'eft de cet illuftre Rhéteur que j'ai tiré ce dénombrement des Maî- tres les plus célèbres , fans y com- prendre pourtant tous ceux qu'il y a compris, &: fans avoir deiTein de parler de tous ceux que j'ai citez. Il y en a beaucoup dont les ouvrages fe font perdus , & dont il n'y auroit d'ailleurs rien de fort curieux à dire. Mais je parlerai de plufieurs qu'il n'a
point
1 Cam multis fimul Ûoruit. ^inu ihid^
XI- PREFACE.
point nommez , foit parce qu'il ne l'a pas jugé à propos , foit parce qu'ils font poflerieurs. Pour une plus grande commodité , je donne dans chaque volume , une lifte de ceux qu'il contient. Que fî j'ea mets quelques-uns qu'on ne peut pro- prement regarder comme des Mai* très de Rhétorique, j'expliquerai eii parlant d'eux, ce qui peut en quel- que façon les faire regarder comme tels, c'eft-à-dire , les lécours & les préceptes qu'on y trouve pour l'E- loquence. Je commencerai par Pla*» ton : voici auparavant la. première lifte.
TABLE
TABLE
DES NOMS DES AUTEURS
Contenus dans la Première Partie du Tome VIII.
PL AT ON, Page I
Aristote, 34
Anaximene de Lampsaque, oa
la Rhétorique adreffee à Alexandre , 67 DeNYS d'HaLICAR NA5SE, 82
Lucien, 103
Hermoge'ne, iio
Aristide., 129
Apsine's, 131
Sopater, J32
AlEXAN DRE LE Rhe'TEUR, 133
Me'nandre, 13^
MiNUClEN, 139
C Y R u s , ibid.
Aphthone, 140
Theon, 15-8
Ulpien, 163
Tibe're. un Anonyme. Sévè- re, 164 DenysLongin, 165- De'me'trius, 196 c I c £ R o N , ^ premièrement les trois limes de V Orateur ^ 218 Le Brutusy ou le Dialogue touchant les 0- rateurs illuftres^ 242 L* Orateur de Ciceron , 261 Ou genre d^ Orateur le plus parfait j 286
Les
TABLE.
Les Topiques de Ciaron ^ 2S8
Les Partitiotîi oratoires ^ 298
Les deux livres de f Invention , 309
La Rhétorique à Herennius ^ 316
SenEQUE le RHh'lEUR, 327
Dialogue fur les Orateurs^ 347
Q U I N T I L I E N , 369
Mr. RoLLiN , OU fon Edît. de Quin-
tilien. 416
RuTiLius Lupus, 428
Aquila Rom anus, 432
juliusrufinianus, 434
curius fortunatianus, 435*
M ARl US V ICT ORIN US, 437
SuLPicius Victor, ibid.
E M F G R 1 U s , 438
AURELIUS AUGUSTINUS, 446
JULius Severianus, 447
Ru FIN, 448
P R I s C I E N , 449
Cassiodore, ibid.
Bede, 45-1
Isidore, 45-2
Alcuin, ou Albin, 45-3
A. C Celsu s, 45-7
S. Augustin, 460
George deTrebizonde, dit le
Trapézontin, 476
Antoine Lulle, 482
He RMOLAUS BaRBARUS, 492
Erasme, 496
Sturmius, s^S
Stre'be'e de Rmeims, 5-20 NuGNE's,€nLatin NunnesiuSjJij'
Vivt's, J28
Omer Talon, ou Taljîus, 538».
TABLE.
Erythre'e, 5'44
Pierre de Gourcelles, 546
CaVALCANTE ou CAVALCANTi,
MELANCHTHON, JÔJ
Fin de la Table des Auteurs, .
AP-
jîPPROBJTION.
J'A I lii , par Tordre de Monfieur le Chancelier , un Manuscrit inti- tulé : Jugemens des Savans fur les Auteun qui ont traité de la Rhétori* que^ avec un précis de la do5irine de ces Auteurs, il m'a paru que Tim- prefîion de cet Ouvrage ne pouvoit qu'être agréable 6c utile au Public. Fait à Paris le vingt- huitième d'A- vril mil fcpt cens treize.
SAURIN,
^'
^1
LES
LES
MAITRES
D'ELOCLUENCE.
PLATON
Fhilofophe Athénien ^ wmrt la I. année de l'Olympiade CVIII. la 348. avant la naijjance de Jefus-Chriji ; dgé U'enviro» Si. ^yjs^
I je mets Platon au nombre Phtoj; des Maîtres de Rhétorique, il y a des Anciens & des Mo- dernes qui l'y ont mis avant
moi, entre autres Ciceron,
Paul heni, & le Père Rapin. Ils fe font fondez dans leur jugement fur ce que ce Phîlofophe a écrit de cet Art en divers endroits de fcs Ouvrages, fur- tout en deux de fcs Dialogues , l'un intitulé Phèdre, l'autre Gorgias, du nom d'un des Inter- locuteurs que l'Auteur y fait parler avec Socrate. bon deffein dans Gorgiïis, fe- Tme mL Fart, /. A Ion
2 Les m a î t r es
Platon Jon la remarque de Quintilien, eft de ré- în^'îit. cra futcr cc quc Ics HUtrcs penfent de la Rhé- f.«r./.2.ci5.j.Qj.fq^g^ au lieu que dans Phèdre il éta- blit'ce qu'il en penfc lui-même. >. , . Le Père Rapin trouve Platon toujours
Compar. de r j rr • *■ n / ,
Dernojlh.ir^^^''^^ ^^^'^s Jcs aejjems ^ toujours eleve dam lie p. 6.-;, 2. fa manière y toujours admirable dans [on or * donnance ^ dans [on exécution : de forte (^tiil Ce fait des projets -plus vaftes de tous lei Arts ^ de toutes les Sciences^ qtce Us autres qui en ont traité après lui.
Le jugement du Père Rapin peut fe juftîticr par le Dialogue de Phèdre , où en effet il y a du grand , du fublime & àvL merveilleux , dans la manière dont Platon s'y prend pour inllruire l'Orateur. Car comme la beauté du discours e(l un des caraéleres les plus fenfibles de l'Elo- quence, & que, quand un Ouvrage nous plaîc, la première chofe qui fe prefente, c'eft de dire, cela efi beau ^ fans trop fa- vofr quelquefois ce que l'on dit , il en- treprend d'expliquer en quoi confifte cette véritable beauté. Pour nous en donner une idée , il remonte jusques à la pre- mière fourcc , pofànt pour principe que Dieu feul efl: beau par lui-même, & que la vraye beauté parmi les hommes , eft celle des âmes qui s'attachent à Dieu d'esprit & de cœur par l'étude de la Sa- gcfTe & par l'amour de la Vertu.
La vraye beauté néanmoins fe trouve aulîi dans le discours, parce qu'il eft l'i- mage de la Raifon; comme elle fe trou- ve dans la Raifon , parce qu'elle eft l'i- mage de Dieu. Mais il n'y a , félon
Platon,
d'E loquence. 3
Platon, ni raifon hors de la vérité & depiatoné la vertu, ni image de la raifon dans un discours, fi la vertu <5c la vérité ne ra- niment, & {i outre cela il n'y a du des- fein, de l'ordre , de la conduite, de la convenance avec ce que l'on traite, fans
-quoi les ornemens & les brillans de Tex-
• preffion ne font que de faufles beautez.
Ce que Platon demande par cette hau- te idée qu'il nous donne de l'Eloquence , il l'explique lui-même. C'ell un génie fuperieur par fon élévation & par fon
^extrême juft efTe; c'ell une fcience presque générale de toutes chofes; c'eit un exer- cice continuel de la parole ; c'eft enfin le discernement des esprits , parce que Thabileté de l'Orateur n'efl autre chofe que l'art de tourner les volontez comme il lui plaît.
Le génie & la fcience donnent les idées "des chofes pour les définir , & en font connoître les espèces ou les parties , tant pour les divifer, que pour les ranger. Par la définition du fujet, on donne un centre à toutes les parties du discours, on y répand la lumière, on en bannit les chofes étrangères, on fixe l'esprit de l'auditeur , & Ton donne un fondement folide à toutes £qs preuves. Par la di- vifion, on diftingue dans fon objet, com- me dans un corps , la droite & la gau- che , le fort & le foible , le bon h le mauvais , ou même diverfes vertus , ou au contraire differens vices. Platon com- prend toutes ces chofes quelquefois fous
4e nom de la Dialedique, faculté admf-
A 2, rable
4 Les Maîtres
riiton rabîe dans fon lens, & telle en un mot,
que, (i quelqu'un la polFedoit de la ma-
Ddnsrhe-^'^^^^ qu'il la conçoic, il le regarderoit,
<^rf ^ zolidft-il , non-feulement comme un grand
homme, mais comme un Dieu.
Pour ce qui ell du discernement des esprits , on fe rend capable de le faire par une étude ferieufe du monde. C'eft- là qu'on apprend à connoître les hom- m.es, malgré les voiles dont ils fe cou- vrent pour fe déguiler, & à diftinguer les temps, foit de fe taire ou déparier, foit d'être concis ou diffus, foit d'exciter la pitié ou la colère, foit d'employer la for- ce du discours ou la douceur, yoità^ dit-il , ce aue c*eft proprement que ï*Art^ Cf ce que tes Maîtres ^ les Orateurs , tous ceux qui écrivent doivent [avoir , x'/'/j as^ pirent à la perfedion. D'où il conclut ( I ) que ce rî'eji pas une petite affaire que VKhqueme , mais une chofe qui cUmande un très grand travail^ dont m^me le fuccès ejl fort douteux.
S^ii y a du grand dans toute cette doc- trine de, Platon, il n'y" en a pas moins dans la vue qu'il veut que l'Orateur fe /t;<f ;».Z7 3. propofe. Ce n\fl ^ dit'il , ni pour îa gloi- re de bien dire , ni même pour celle de hien faire , qu'il faut risquer tanPde peine ; c^efl dans la vue de plaire aux Dieux , qui font nos maîtres , Qjf à qui on plaît en fai- fant bien ; au Heu que tous les hor/smes font leurs esclaves , ^ qtion ne doit pas fc met- tre
I i ffJLlnpiyi ^a.injau tf^yOY. p. W. 2714
1
I>'E LOQUÉNCE. j*
ire beaucoup en peine de leur plaire. Nepiatoiî< femblc-t-il pas vouloir dire, qu'on ne leur plaît fouvent qu'en faifant mal ? C'étoit la penfée d'un autre Phiiofophe , qui prouvoit qu'o» ne devait point fe mêler des ficaires de la République ; parce que , fi on y agit bien ^ on offcnfe les hommes \ ^ fi on y agit mal, on offeafe les Dieux,
L'clevation de Platon paroît encore dans les deux modèles qu'il veut qu'oa ait devant les yeux lorsqu'on aspire à l'Eloquence , c'efl Periclès & Ifocrat^. Le premier étoit en effet un modelé pour les dis-cours d'ufage , que font ceux qui ont à parler en public; le fécond eii c(l un auffî ^our 4es discours d'apparat, fur-tout quand on ne les fait pas pour les prononcer. A la vérité les Ouvra- ges de Periclès ne font pas venus jusqu'à BOUS , & nous favons feulement qu'on trouvoit dans fon éloquence des éclairs & des foudres , la vertu de porter le trou- . ble dans l'ame , & de laiiTer des aiguil- lons dans le cœur , lesquels mettoient toute la Grèce en mouvement : mais nous avons les Ecrits du dernier, & par l'élo- ge magnifique qu'en fait Platon , on pourra jug^r de fon goût lorsque je ^^i-^J^f"^ lerai d'ifocrate. ' ^ *
Avant que de nous propofer ces grands modèles , il fe donne un relief merveil- leux dans le procès qu'il fait à des O- rateurs , qui , félon lui , ne font point- à
fuivre,
A :t
6 Les m a î t r e s^
^liion. fuîvre , & à des maîtres qu'il ne faut point écouter : dans Tun & dans l'autre genre il s'en prend à ce qu'il y a de plus célèbre, & s'élève fort au-delfus de tous , par la beauté de la critique qu'il en fait.
Pour ce qui eft des Orateurs, il frap- pe particulièrement fur Lyfias; & ce n'eft point par quelque endroit foible qu'il at- taque ce fameux Orateur ; mais c'eft fur un discours qui pafToit pour un chef- d'œuvre. 11 le rapporte tout entier , Si par un trait des plus hardis, il nous pro- pofe fur le même fujet un discours de fa façon, tel qu'il croit que Lyfias Tau- roit dû faire. 11 ne trouve dans le pre- mier que de vains ornemens , qui flattent l'oreille & n'expliquent point fon fujet. 11 y trouve d'ennuyeufes redites, propres peut-être à montrer dans l'Auteur une aflez grande fécondité d'expreflions , mais îiufli une égale ftcriliié de penfécs. 11 ne trouve point que Lylias donne les vr'ayes raifons de ce qu'il avance; il pré- tend même qu'il n'avoit garde de les donner , n'ayant pas eu foin de pofer d'abord l'idée de fon fujet , qui pou voit r>4«j p;;.'</ feule les lui fournir. Il trouve enfin que /. 204. ce discours n'efl qu'un amas de penfées jettées au hazard ; au lieu qu'à ranger na- turellement un fujet,, il y. a un commen- cement, un milieu, une fin, qui ne fau- roient changer de place. Au contraire,
dans
T Omnîs (\\ix fuscfpitur aliqua de re disputatio, dcb€t à dciÎAitiooe pioâcisci , ut intciligatux quid
Ht
d'È loquence. 7
dans le discours de fa façon qu'il oppo- Platoû; Ce à celui de Lyfias, il nous donne d'à* bord ridée de la matière, afin qu'on fâ- che de quoi il s'agît ; & il pofe pour jTiaxîme que c'eft la méthode qu'il faut v( I ) garder en toutes chofes. Il divife' cette même matière en fes espèces, afin qu'il n'y ait point de méprife dans l'ap- plication de ce qu'il dira ; & il dispofc tellement Tes penfces , qu'elles ne font qu'un même tout , mais un tout qui a de l'ame & de la vie , dont on ne peut de'ranger les parties fans les garer. Les mouvemens n'y paroiiTent qu'après la preuve; & fes penfces, par un enchaîne- ment naturel;, fe produifent les unes les autres jusques à lu péroraifon , qui en contient une jufte récapitulation.
C'eft une preuve que ce Phîlofophe n'étoit point ennemi de la Rhétorioue: qiielques-uns néanmoins Tonf crû, par- ce qu'il fe mocque encore de divers Rhé-D^^, p/^/^^ teurs célèbres , de Gorgias , de Thrafy-^ 267^ inaque, de Théodore & de bien d'autres:- mais il s'en mocque, parce qu'ils ne font pas allez habiles , félon lui, & que tou- tes leurs règles ne pouvoient conduire à rien de meilleur que ce qu'avoit faitLy- 'fiàs. Aulïî les raille-t-il tous finement, les uns avec leurs préceptes fur l'Exor- de, la Narration , la Preuve, l'Amplifia cation; les autres fur les explications vi. vcs & fur les digreffions qu'ils deman-
doient ;
fit id de quo disputctur. Cic r. de C§c, tx Fiat, iis
A 4
8 LesMaîtres
^jjçjj^ doicnt ; les autres fur la préférence du ' vraifemblable au vrai, -fur leurs manières de faire paroître grandes les petites cho- ies, & petites les g.randes; d'exprimer les anciennes ( i ) par des tours nouveaux, & les nouvelles comme auroient fait les Anciens ; de fe faire un ftyle trop concis ou trop diffus , fans favoir garder un jus- te milieu; les autres enfin fur leurs mcr- veilleufes figures de Rhétorique, ausquet- jes ils donnoient les grands nx)ms de Difldjîoîogie ^ G'/ioMoIogie ^ I.conolo^ie ^ Or' ihoepee , Evépée^ i^c. à Toccaiion des- quels il jette fur leurs inventeurs un fi grand ridicule , & mêle tant d'esprit & tant d'éloquence dans ce qu'il dJt, qu'il cft fort difficile de ne pas donner dans fon fens.
Telle eft la nature de la Rhétorique; on ne fauroit la blâmer avec quelque fucccs » qu'on ne mette en ufàge dans fon discours les mêmes chofes qu'on y i.<??Oraj. veut détruire. C'ed ainfi que, dansCice- n 2 ta. ad^Q^ ^ Antoine fait un discours très-clo- "*" ^^^' quent pour donner une idée aflez baffe de l'Eloquence , & l'oppofer à l'idée magnifique que Craffus en a d'abord don- iiée. Ce qui fait dire à Craffus (2) qu'An- toine a reprefenté l'Orateur comme ur* homme du plus bas étage. Au fond An- toine
% Remigcm aliquem aut bajulum Oiatorem dei- Criplcras. x. de Orat. p. m. 141.
f. m if%.
4 Hcri cnini hoc mihi proporucram ut hos à- te
djici-
b'É l o q u e n c e; p
tbîrie & Platon ne cherchent qu'à fe di-riatoft* venir. Platon le marque lui même (3), aufïi-bien^ qu'Antoine ( 4). Et la matiè- re y eft fort propre, puisqu'il n'y a rien de fi important dans l'Eloquence, qui, à le prendre dans les préceptes, ne foit, de l'aveu des connoifleurs , autant fus*- c^ptible de ridicule, fi Ton veut s'en moc- quer, qu'il eft digne d'admiration, lors- qu'il elt mis en œuvre & exécuté à pro- pos.
Ainfi les railleries de Platon ne le ren- dent que plus digne des éloges que Ci- ceron lui a donnez. Cet Orateur fi ca- pable d'en juger, le regarde (y) comme un excellent Maître, Ibit pour connoî- tre la vérité, foit pour la perfuader. Il mérite le premier éloge par la beauté de fon esprit , par fa pénétration , par fon étendue, jointes partout à une méthode admirable d'approfondir les queftions. IT mérite le fécond par î'élegance premiè- rement & par l'élévation de fon ftyle, ce qui le fait a.ufil, regarder comme un grand Orateur ; & en fécond lieu par l'importance & par l'utilité de fes pré- ceptes.
Rien n'eft plus infirudif en ce genre, que de mettre, comme il a fait, le bon & le: mauji^s , ou l'excellent 6c le mé- diocre
discrpulos abducerem. ^f^nc, Catulo audientc , vi- deor debere non ram'pugnar» tecum , quàm quid- ipfe fentiara dicerç. 2. <f< Orat. p. m. 141.
S 111e non intelligcndi Tolùm, fed eriam dicendi' graviflimus auftor & magifter Plato. c/c, in 0(at^-
A f
iG Le s m a î t r e s
fiatofl.diocre vis-à-vis l'un de l'autre, afin qu'on • puifTe en juger , la vraye idée du beau s'imprimant bien davantage, lorsqu'on a - fait quelque attention fur ce ^ui n'en a •• tout au plus que l'apparence.
Rien n'eft aufîi plus utile, que de nous - faire concevoir comme des badineries tous - les préceptes de Rhétorique qu'on don- noit alors aux enfans; à moins qu'on ne s'en faiïe une autre idée, & qu'on n'en faiïe un autre ufage que ne faifoient les - Rhéteurs qu'il attaque. Ces Rhéteurs re- gaidoienî leurs préceptes comme ce qu'il y a de plus parfait dans l'Art oratoire; & Platon, non plus que Ciceron, ne les - regarde que comme une préparation ( i ) à des préceptes plus importans. Ces Rhé- ^ teurs n'exigeoient ni le génie, ni les bel-
9h*d.f,m.\cs connoiilances , ni l'exercice, Platon ^*^? au contraire foûtîent qu'il eft impoUible qu'un homme devienne Orateur , iî l'une de ces trois chofes lui manque. Enfin, félon Platon, il faut connoître le carac- tère de ceux à qui on parle, afin de leur propofer nos penfées d'une manière con- venable , comme le Médecin ( 2 ) doit favoir le tempérament de fes malades, pour varier fes remèdes, & n'appliquer à chacun que ceux qu'il faut. C'eft pour cela que ce Philofophe demande dans l'Orateur, comme nous l'avons vu, une
gran-
1 Tx irpo trc 'r()(iHtt ^rtîs AppàtAtUS.
1 Sicut Medico diligenti, priusquàm conctur îfgro adWibere mcdicinam , non foliim moibus cjus cui iocdcà Tolcc, Içd ciiam coar«etudo valcntis, Ôc na-
B'Ê L O Q U E N C E. 21
gi^ande expérience du monde : c'eft dcpiatoâi; quoi les Rhéteurs prétendoient dispenfer leurs disciples par la vertu de leurs pré- ceptes. C'eft un fait difficile à croire; mais Lucien nous en confirme la veri- inFr^a^-^ té, en fc mocquant, comme Platon, à^tort^hno.' ces Sophiftes. ^'*'^'
Platon» au jugement de Longin, nous DamU a encore enfeigné une autre route , qui Traité dn peut nous conduire à l'Eloquence, fi »s^»i/. '- ;i| nous ne voulons point la négliger. Quel- le eft cette route? C'eft l'imitation & l'é- mulation des Poètes & des Ecrivains il- luftres qui ont vécu avant nous. En ef- fet ce Philofophe, grand imitateur d'Ho- mère , dit Longin, eft venu comme un nouvel Athlète, disputer de toute fa for- ce le prix à Homère même, c'eft- à-dire, à celui qui étoit l'admiration de tous les /îecles précedens. Et, fi nous en croyons Athénée (3) , Flatoh a été le rival des Auteurs mêmes de fon tems , entre au- tres de Xenophon , ou , pour mieux di- re , ces deux grands Génies fe fentant tous deux de la force , ont été rivaux l'un de l'autre.
Ces combats font d'autant plus glo- rieux , qu'on peut même y être vaincu fans honte: mais Platon, à ce qu'on pré- tend, n'y va pas toujours de bonne foî^ & s'attache non-feulement à faire mieux
que
tdra corporis cognoscciida efh f/V.,2. dt Or/tt. ». xS6\ 3 Liccbic intelligerc rplendidiflimum Platoncm x- nvulum Xenophontis non immérité fuiflc , VcJ ^^ ii}ii &iCt ^t/ftnf l, II, », m. 504,
A 6'
ir Les Maître*
flaton. <3ue ceux qu'il veut furpafTer , maisà lès déi> orkr par des calomnies. C'eft^ainfi, dit- on , qu'il en ufe à l'égard des Orateurs* & des Maîtres , fur-touf dans fon Gor- gias. Ce qu'il y- a de vrai , c'eft que, dans- 'i^Cor7p,^^ Dialogue, ce Philofophe diflinguequa- r». 464. * tre Arts utiles à la- vie, deux pour le 4«i. corps, & deux poiar l'esprit, lesquels f©
répondent les uns aux autres. Pour le corps, il diftingue {^Gymnaftique ^ quî- par des exercices bien entendus entrctîent- la fanté; & la Médecine ^ qui guérit les maladies. Pour l'esprit, il dirtingue ^Ar^' de didler de fages Loix , om- H SageJJe ^ qui par fes leçons entretient la fanté' d© Tame-; & la Jujine^^ qui en arrête les pafTions ou les maladies. Les Arts per- nicieux qui contrefont ces Arts utiles, par rapport au corps , font premièrement la, Compojîtion des fards ^ qui prétend imiter la Gymnaftiquej & qui , avec du rougô ou du blanc,; donne au teint une beau^ té que la nature lui a refufée , ce qui n'eft'qu'Un faux. embonpoint ; en fécond lieu l'Art des Cuijiniers^ vrais finges des Médecins, <5t qui, avec une fimple rou- tine de ce qui flatte le goût , prcTcntent des mets quelquefois très-délicieux & très-nuifibles en même tems à la fanté. Par raport à l'ame , un Art pernicieux^ c'efl d'un côté lu Sophiflicjue , qui fait à l'esprit ce que. la compolition des fards fait au corps, c'eft-à-dire, qu'elle impo* ft par une vaine apparence de fjge/Te;, dûautre cbi€ Q.'xi\ \^ Rhéhripte^ qui, Ibus
U'E K O Q U ET N C E.. îrg.
un masque de jnftice ou de vérité, imi-piatcmi te en fa manière les; Cuifiniers , & em- poifonne, pour ainfî dire-, les auditeurs, parce qu'elle ne s'ctudie qu'à leur dire ce qui les flatte, & non ce qui leur eft falutaire. Telle eft la fameufe compa- raifon que Platon fait de l'Eloquence a» vec l'adrefle des Cuifiniers, & l'idée par confequent <îu'il femble donner tant des Maîtres que des Orateurs^ 11 les accU' fe non feulement d'ignorance, de vâimo & de folie;, mais de méchanceté & d'in- ju/lice. jiju _\:i^ ^ ^wt^^i,^
Car , au Heu de renfermer leur Art dans les bornes de Ton objet, qui font les discours d'ul^e dans la vie, leur va- nité , fi on en croit ce Phiïofophe , ne lui donnoit aucunes, bornes , prétendant . qu'il rendoit capable de parler de tou* tes chofes , & d'en parler, mieux que ceux qui les eiifeignent. Admirez , die dans Platon l'un de ces Rhéteurs, com^inCerg;- lue» , par le moyen de PArt que nous en- feignons , les études fotit abrégées ! Dispen* fé de rie» apprendre ^ quand il fait notre Art , un homme eft en état de parler de tout! Cependant que fait le fanfaron qui parle ainfi? il ne fait pas même dire ce que c'eft que cet» Art, finon qu'il efl le plus beau âe tous, & que fon ufage eft de parler de-s plus grandes chofes. Tel- le eft fon ignorance & fa vanité. Son crime eft d'être pcrfuadé & d'enfeigner qu'on n'eft en ce monde que pour, fir j„Cor^*i tisfaire fes pafllons; & d'employer fes ta-w. ^95, icns,. non pas à trouver des tours pour
A 7 faire-
14 Les m a î t r es"
jjjjfQjj faire goûter aux hommes des veritez u- * tiles , mais à ne rien dire que ce qui peot leur plaire afin de faire fortune. 2^A^.f.joi, Platon conclut que ce n'eft donc qu'une lâche flatterie que l'Eloquence, & qu'el- le n'eft pas un Art. 11 ne faut point d'art en etfet à un Cuifinier qui ne cher- che qu'à flatter le goût. Il lui.faudroit un art, s'il vouloit ne préfenter que des alimens & des aiïaifonnemens falutaires, parce que l'agréable & l'utile n'étant pas la même chofe, il n'appartient qu'à l'Art de discerner le^ agrémens utiles de ceux qui font pernicieux. Il lui faudroit aulîi le courage du Médecin, qui ofe préfen- ter le remède, quelque désagréable qu'il foit, s'il ne peut faire autrement.
On voit le fens du Philofophe. Ce D'eft pas l'Eloquence en gênerai qu'il condamne; c'eft une Eloquence fcelera- te dans fes delTeins, qui ne fongeoit qu'à fe fatis faire contre les règles; oblique & infidieufe dans fes maximes, qui ne vifoit qu'à tromper; mal-inftruite de fes propres' règles , jusqu'à ignorer la définition de l'Art & fa véritable fin; fauffe dans fes manières, qui ne pouvoit fe dispenfer d'ufer de menfonges, & qui, à la place des fol ides beautez , ne pouvoit guéres qu'en fubftitucr de frivoles. En un mot il en veut aux Maîtres & aux Orateurs de fon fiecle. C'eji ^ leur dit-il , votre conduite que je condamne , ^ la manière dont vous vous y prenez pour rétijjir ( i ) .
Auffi
d'E L O Q U E N C E. If
Auffi Quintilien fe plaînt-il qu'il y a piatom des gens qui, pour juger de la Rhétori- /»/?;>. 0f4-' que, fe contentent de lire quelques en- ^'"'- ^ *if» droits de ^ce Dialogue aflez mal-extraits ^^^ (2), & qui, après les avoir lus, remet- tent dans Tesprit que la Rhétorique, fé- lon Platon, n'eft ni un Art ni rien d'u- tile ; tandis que ce Philofophe s'attache par tout à l'Eloquence & qu'il en don- ne des règles ; tandis qu'on voit de lui l'ifVpologie de Socrate, l'Oraifon funèbre de ceux qui étoient morts au fervice de la Patrie, un autre Discours qu'il oppofe à celui de Lyfîas, & un Eloge fî magni- fique de l'Eloquence d'ifocrate.
Le doéteà- célèbre M. Dacier dit pa- OeuvresM reillement , que , par la Rhétorique que ^^'*'"' ^"^ Socrate condamne dans ce Dialogue, ^■/^•/'•^°5* eft aifé de voir que ce Philofophe veut parler de cet Art qui n'a aucun égara à la vérité ^ qui ne cherche que la vrai-femblan- ce^ ^ qui n^a d'autre but que d'humer ^ J^ embellir un fujet, M. Dacier croit pou- voir donner pour exemple de cet Art le Panégyrique d* Hélène dans Ifocrate ^ dans la penfée qu'il a que ce fameux Rhéteur n^employe dans ce discours que les figures de h Rhétorique , ^ ne cherche ni les preu* Vf s ni les raifonnemens de la Dialeéîique: fur quoi je crains que cet illuiire Auteur ne foit allé & contre- les fentimens que Platon avoit d'ifocrate , & contre ceux qu'il faut quelquefois avoir du Panégy- rique.
Sans
2 Fauca tmfeilcc à piioiibus excerpta. ibid.
I^ L'E S^ M A î T R É y
flaton. ^^^^ "°"^ arrêter fur cela , ajoûtôns- jTfflGong./^ue Platon reconnoît formellement une ï:ç3.j«4. véritable Eloquence , qui n'a pour but que d'être- utile & d*établir la vérité & la juftice ( I ). Ceux que ce Philofophef at- taque la reconnoifTent aufli ; mais ils la foûtiennent inutile, parce qu'elle ne lèrt point à s'avancCT. Platon lui-même ne la croit pas d'un grand ufage, mais c'eft par d'autres raiforis. La première eft, que les flatteurs la décrient aufîi aifément dans l'esprit du peuple, qu'un Cuifinier décrieroit auprès d'un enfant malade, un Médecin qui ne le flatteroit point. La féconde ell , que tous les hommes foni corrompus , & il faut être homme de bien pour foûienir le caractère d'Ora- teur. ^ , Avec tout cela Ciceron paroît croire
r*r,n.^7,' ^^^ ce Philofophe condamne abfolument l'Eloquence, & la tourne en ridicule» N'eft-cepointen effet la penfée de cet O- rateur, lorsqu'il dit fous le nomt de Cras^ fus : y£ l^s pour lors fo» Gorgias , ^ ce que fy admirai le plus ^ c^efl qu'en Ce moc^ quant des Oratettrs , il Je montre--, Ihi-méme un Orateur merveille h x'{
On peut répondre, q.ue ces paroles ne contiennent pas le propre fentiment de Ciceron , & qu'elles expriment plutôt le caradlere du commun ,d6iJ, hommes ,^qui ne s'inflruifent que fuperficiellement des chofes pour en jugçr. Néanmoins .le.
Com-
I
r^E L O Q U E N C E. TJ
Commentateur de Platon prend à la let-piatoîi^ trc ce que dit TOrateur Romain , & il appelle de Ton jugement à Platon même, dont il rapporte des ter.tes fi clairs & fi précis , qu'il jfeut ou ne les avoir pas lâs, ou n*y pas penfer, ou prendre plai- fir à fe tromper foi-même ou à tromper les autres , pour foûtenir que Platon a rdgardé Id Rhétorique comme une chofe nuiiiblc aux hommes. Et c'eft fans dou- te fur ces fondemens que faint Augufiin foûtient à Cresconius , que Platon n'a blâmé que la Sophiftique , & que c'eû cet art pernicieux qu'il a voulu bannir des- Républiques-.
Cependant on ne peut nier que ce Philofophe n'ait condamné l'Eloquence qui donne le faux pour le vrai ^ & le vi- ce pour la vertu. Or le faux & le vi- ce peuvent être ou dans les tours & dans les manières, ce qui fait la Sophis- tique; ou dans les choies que Ton avan- ce, ce qui fait Terreur ou le menfonge. Dans l'un & l'autre cas il condamne l'É- loquence, & la traite de faujje^ comme le remarque fort bien M. Dacier dans ^ «, , *. ce qu il nous a donné des Oeuvres de^oo. Platon. Mais à proprement parler, dans le fécond cas , Platon ne devoit condam- ner que l'abus qu'on fait de l'Eloquence, & non pas lui donner l'cpithéte qu'il lui donne. Il y a bien de la différence, eni- tre la faujfe Eloquence & ï* Eloquence (fui dit faux , comme il y en a au (fi beau- coup entre la vraye Éloquence & rElo.
quenct
I
i8 Les Maîtres
Platon, f*^'^^^ ^«f dit vrai. VERUS & VERAl expriment cette différence.
C^uand donc un homme, dans un dis- cours oratoire , s'exprime d'une manière naturelle , & qu'en s'exprimant ainli > il donne Terreur pour la vérité, on n'a pas raifon pour cela de dire que c'eft un faux Orateur qui contrefait le véritable , puisque fon éloquence eft aufTi folide qiie '\ celle d'un Orateur qui dit vrai. Ce qu'on " peut dire , c'eft qu'il ment , & que c'cft un malhonnête homme qui contrefait un homme de bien; encore faut-il pour cela ' qu'il parle contre fa confcience ; car >'il i agit de bonne foi, & s'il ne porte à Ter- ! reur que parce qu'il fe trompe lui-même^- on ne peut lui rien reprocher fur fes ' mœurs, non plus que fur fon éloquence.
Cela étant, il y a un fait à examiner, qui eft de favoir (î les Rhéteurs font coupables de tous les reproches que leur fait Platon. On rapporte fur cela que Gorgias, ayant vu le Dialogue qui porte fon nom , & où ce Philofophe en fait*^ une peinture fi affreufe , ce Rhéteur dit fans façon , que Platon était un très-habi- le calomniateur ( I ) , fans qu'il paroîiïe s'en (3tre autrement mis en peine , com- me étant audeffus de ces fitires.
11 paroît certain que ce Rhéteur avoit du mérite; il étoit riche, fort confideré, faVant Maître de Rhétorique, grand O*-
tateur,
i.e. Ad malediccndum aptlHIinum efle« xAth, l, ii. f, m, 505.
d'E l o (1 u e n c e. 19
rateur, d'une haute réputation. Un His- pjato„^ torien , dans Diogene Laerce , rend un Satynu an témoignage glorieux à Ton habileté, &p"^ Latrr^ croit faire honneur à Empedocle de le'^^/^^/g* lui donner pour disciple. DîodoredeSi- biod.Sic cile n'en parle pas moins avantageufe-'- ï^- z*- *• nient. 11 donne (2) la qualité de /^^e J,^ .f '^7^'' à fon Eloquence, & il le reprcfente com- me un homme fi fort audcfTus de tous les Orateurs & de tous les Maîtres de fon fiecle , que fes disciples lui donnoient chacun plus de quatre cens pifloles (3) de récompenfe. 11 ajoute que Gorgias fut le Chef de l'Ambafladequela ville de 'Léonce envoya aux Athéniens, pour leur dem?.nder du fecours contre les Syracu- fains. Les Athéniens, esprits fins & dé- licats, admirèrent fon Eloquence; ils en furent charmez , & lui accordèrent ce qu'il demandoir. On fit grand cas de fan discours, appelle Olympiaque^ ce qui eft confirmé par Ariflote , Quîntîlien & Paufanias. On n'eftima pas moins la ha- ?rf«/rf»./.*, rangue de xe Rhéteur, ^\>^t\\éQ Pythicune .^"^ • ^ 491. La haute idée qu'on eut de lui , félon ^^' ^°*^* Ciceron , lui fit drelfer dans le Temple ciê. 3. dt de Delphes, non une ftatuë dorée, mais^»'''^'»-"^ toute d'or, honneur qu'on n'avoit enco-" re rendu à perfonne, & qu'on ne rendit qu'à lui; Les jours qu'il prononça les deux harangues dont je viens de parler, furent appeliez des jours de fêtes. Thu- cydide
2 Sapientis Eloqucntîac ftudio erainuit,
3 Ccatum minas à lingulis accipeicr.
10 Les Maîtres
Ilaton. cydîde & Crîtias , félon Philoftrate , lui furent redevables de l'élévation de leur ftyle : ce qui fait voir que ce Rhéteur, en s'attachant au brillant de la didion , ne néglig£oit point les heautez folides» ^/af.7„.l foc rate fut fon disciple, & il paroît en Jitt.oraî.t. avoir pris toutes les manières. 11 y en a 3»^c. I. ër ni^nie ♦ q^jj Q^t voulu dire qu'il lui avoit J454/0V. pris fon fameux Discours intitulé U Pa- inOrator.n. Me^yrique. Photius ( 1 ) convient qu'à peu ^7j- de chofe près les penfées & les preuves
TUitanh!*'^ ^^ ce Discours font de Gorgias en mê- JB //ocr. W- me tems & de Lyfias , quoique, félon K lui, tout l'honneur de la^ compofiion ap-
partienne d'ailleurs à Ifocrate, Enfin Pla- ton lui-même, qui décrie fi fort les ma- nières de Gorgfas, les aftede dans tous- fes Ouvrages; il ne faut que le lire pour s'en convaincre, outre que Denys (2) d'Halicarnalfe attefle comme une choie connue de tout le monde, que ce Phi- lofophe ,. à l'âge de quatre-vingts ans, avoit encore la pafîion de polir fes dis- cours, d'en ranger les mots, détourner fes périodes avec autant de foin, qu'une femme en prend à s'ajufler.
Que dire donc des portraits qu'il nous a fait des Rhéteurs? Ce que l'on pour- roit dire des portraits désavantageux que fcroît un Poète pour décrier quelqu'un
contre
î A Gorgîae Leontini & Lyfiae Enthymcmatij 8k Bpichcrcmaris parùm mutata cfl oiatio Panegyrica Ifocratis. Phot. p. m. 1455.
ytytiati Xt». Dienyf. 'Halicar, 'nrtpi aw^-'iT.
i futo fore ut mùcic nos id locutos cflc inter
nos 7^
T>'E L O Q U E N C' E. 2t
contre fa confcience. Les Anciens (3)piat0R3 ont crû qu'il eit permis dans les Dialo- gues de faire dire aux Interlocuteurs ce qu'ils n'ont jamais dit. Platon a pouffé la licence jusqu'à les faire parler contre leurs propres fentîmens. 11 «n ufa de la forte à l'cgard de Gorgias ; auffi ce dernier le -traita- t-il à^ calomniateur ^ com- me nous avons vu , & le premier de memeur^ en aflurant l'un & l'autre, qu'ils ^''"^•^^^'^ n'avoient jamais eu de tels entretiens, ^.^j*** ^' Il y a plus: Platon avoit fes paffions & 'ibi'd- & fes défauts , il en vouloir aux richelfes -^^^"» ''^* & à la gloire des Orateurs ; c'eft pour"*^* '^^* cela qu'il les a décriez , aulfi bien que les Poètes. M a même fort maltraité des perfonnes confiderables dans la Républi- que , & qui étoient des gens de bien, dont Athénée a donné une longue lifte, ^'itnMi^ que l'on peut voir; (4) ce qui fait dire que Platon étoît vain , envieux & mé- chant ; qu'il ne vouloit du bien à perfon- ne; qu'il y a du fuperflu, du faux & du mauvais dans fes Di^ogues; qu'il y outre les matières, &.qu'il y fait parler enfem- ble des perfonnes qui ne fe font jamais vues, & n'ont pu fe voir.
C'eft à peu près ce que le Père Cvt-Tbut.'^e^ fol & le Père Vavaffeur Jefuites ont re- '•»'''•' 5.
marqué .^^.^""^'''^
i9nu
aos , quod nunquam locutt fumus ; fed nofli mo- xcm Dialogoium. C/c Ep. ad M. Varroo. U 9, Ef. t.
4 Erga cunftos malcvolus , invidus , moribus pa- xîim probis , cupidiot glorix. ^then. ibid. /», jo5, 507. é"«- YUt DUn^f, Hainurn, ad Pmj>^
22 Les Maîtres Tiaton.iiiarqué à Tavantage de Gorgias , fur la Vof Je Nat. foi des gaiaots que je cite. Vofllus trou- €7conjht.^Q aufîi que Platon exaeere , qu'il n'eft 462. P^s de bonne roi, & qu en parlant con- tre les Sophiftes , il employé lui-même les mauvais artifices de la Sophiilique.
ttûns fe^^^^ ^^^"^ ^^^ ^ j^o^ ^^ même ,s & ce £>/j^rr.*r4- jugement eft conforme à celui d^Ariftide, uires. lequel dans les Discours qu'il a fait pour 'crï.'%[V'^ Rhétorique contre Platon, montre que e» p'hot. pM preuve de ce Philofophe efl: un fophis- i247.i25;. me , lorsqu'il prétend faire voir que l'E* ^^* loquence ne vife qu'à flatter le peupl-e;
il ajoute que cela ne s'accorde, ni avec cette genereufe liberté des Orateurs, qui leur fait contredire les opinions populai- res, quand elles Ibnt mauvaifes, ni avec cette force qui les fait triompher des es- prits les plus rebelles ; ni avec l'idée mê- me de la Rhétorique , qui cil PArt de perfuader.
Ainlî, à l'égard de la vidoire que So- crate paroît remporter fur Polus & Gor- gias dans le Dialogue qui porte le nom de ce dernier, le Père Crefol n'y trouve aucun fondement. A dire vrai , Platon fait paiïcr bien des chofes à Socrate par ces deux Rhéteurs , qu'on ne doit pas lui pafler; & leur en fait auiîi bien avan- cer, que des hommes un peu éclairez ne doivent pas avancer. Or ce n'ell que par ce moyen que le champ de bataille de- meure à Socrate. C'cft ce qui a fait di- re
•t Gorgias , Thrafymachus... aliique profitcbaptui ' ârio^antibus fané veibis doccic oiucmadmoduin caulîi
d'E l o q u e n c e. 23
rc à Ciceron, que le triomphe de ce Phi- piaton; lofophe n'eil qu'un triomphe en idcc, & J.'^«or4fy que fa dispute avec les Orateurs n^ell"*"^' qu'une invention de Platon, ou du moins, fi c'eft un triomphe réel, qu'il n'eft fon- dé que fur la foiblefle de l'adverfaire.
Il ell pourtant difficile de croire que Platon ait calomnié Gorgias fur tout ce qu'il dit de lui, par exemple fur ï* enflu- re de fon ftyle , ou fur fa vanité . Et c'eft peut-être fur quoi le Père Qxt^oX crefoi. ibU^ ne prétend pas défendre ce Rhéteur, lors- qu'il djt qu'/7 ne veut pas le juftifier en tout. Pour fon ilyle, Longin, Hermo- géne & Ariftote ne le blâment pas moins I que Platon. On blâme auffi ion mau- 1' vais goût dans les métaphores , & c'ell I ce que Denys d'Halicarnaffe blâme aulîi DUn.Ha^ Idans Platon. D'autres ont blâmé Tes af-''*'- ^»"»-.*. fedations dans le nombre, l'harmonie, la^^^c»"//^- cadence & autres ornemens de la didion,/u. to'm, 2. lesquels paroifTent petits quand ils fontp- ^^s-Hn, feuls & trop fréquens ; & pour ce q^i/"/^' j" ^^'^* eft de fà vanité, lî nous en croyons Ci- '"■^** ceron ( 1 ), elle alloit jusqu'à . Tinfolen- ce , ce Rhéteur fe faifant fort d^ avoir ï*Art de rendre mauvais le bon droit , ^ de faire trior/ipher ï^injuftice. Il n'y a point d'apparence que cette vanité ait rétifli à Gorgias , puisqu'au rapport d'A- . ,, riftote, elle avoit rendu Protaeore Of^itxayi r^^l'^,' J° a tout fon fiecle ; d autant plus que ce24. grand fecret ji'étoit après tout qu'une
puéril i-
infcrior dIcenJo fieii fupciior pcffcto Cic> de clar% ÙrAttr, n, 4©,
24 Les Maîtres
thtoa. puérilité , qui confiftoit , quand, vous av^an^
ciez les chofts les plus incroyables , à
les foûtenir plaufibles, parce qu'il eUvrai-
feinblable qu'il arrive des cihofes contre
la vrai-femblance. A cette vanité Gor-
gias en ajoûtoit une féconde ; il faifoit
cie. }.<ff profeflion de pouvoir traiter fur le champ
•OMr.n.129. quelque fujet qu'on lui propofât ; mais
ce qui paife tout le refte, c'eft fa ftatuc
de Delphes. Ce qu'en dit Catulus dans
Jkf'cL Ciceran, eft fort glorieux pour Gorgias,
& de la manière dont il le dit, il fem-
bleroit qu'il n'y auroit point deux fenti-
mens fur la vérité de ce fait. Cependant
tous les Hiftoriens n'en conviennent pas;
faufan.i.e.^^^^ feulement quelques-uns difentqu'cl-
f.»7-f-495- 1^ n'étoit que dorée , ce qui feroit peu
au fujet; mais ce qui y fait beaucoup,
il y en a qui difent que ce ne fut pas
la Grèce qui la fit ériger pour honorer
le mérite de Gorgias , mats qu'il fe la
\Api(d ^-^^ ériger lui-même; & on rapporte à ce
thcn.i. II. fujet un mot de Platon, qui le voyant
f.m.ioi. (Je retour à Athènes, Voici ^ dit-il, ce
beau Gorgias tout â\r ; à quoi Gorgias
répondît, Voici le bel Archiloque ( I )
d'Athènes. Le mot de Platon fuppofç
que la (latuë étoit toute d'or, & i'HiUo»
rien qui le rapporte dans Athénée, dit
nettement que Gorgias lui-même fe l'étoît
fait ériger. C'eft aulfi prccifcment ce qu'en
pdHfAn, dit Pline (2). Paufanias qui dit qu'elle
i^i^ , n'étoit
I C'cft-à-dirc, un grand ntidlfant, ou un calomnia' penr.
i Kominiuii primus , Ôc amcam ûatuam Ôc folî-
dais
i
D'E 1, 0 Q U E N C E. 2f
n'éto't que dorée , dit en mcme ternspiaton, - qu'elle lui fut érigée par Eumolpus petit- nls de fa fœur ; ce qui eft fort éloigné encore de ce qu'en a dit Ciceron. Il fe peut faire que la raillerie de Platon a't donné cours à l'opinion que Pline a a« doptée , & cependant cette raillerie peut fubfiQer dans la bouche d'un envienx , quand même cette opinion feroit faufTe, ^
& que la Grèce auroit effedivement ho- noré Gorgias d'une ftatuë d'or. Il ré- fulte de tout ce que j'ai dit, que ce Rhé- teur fe décria fans doute un peu lui- mê- me par le cara6lcre d-e fon (tyle : mais il paroît que la malignité de Platon a beaucoup contribué à le décrier plus qu'il \ ne meritoît.
! On fait encore d'autres reproches à ce I Philofophe , entre autres on ne conçoit ^ point pourquoi Platon lui-même , dans t fon Phèdre , ne donnant point de bot' ^^ p^^^ nés à l'objet de POrateur, blâm.e fi fort, f. 2^1, dans fon Gorgias, les Rhéteurs d'avoir fait la même chofe ; & ce qui furprend encore plus, c'eit que dans ce dernier Ou- vrage il range Periclès (3) au nombre i des faux Orateurs, après l'avoir fuppofé ' dans fon Phèdre comme un Orateur par- t fait. Cela confirme ce que leCommen- t tateur a remarqué, que Platon varie dans I fes jugemens; ou ce que Paul Béni fait 5 avouer par ce Phi.ofophe, que pour vain-^y",^'-^"** ' cre ^
(. dam Gorgias Leontinus Dclphis in tcmplo fibi po-
fuit. Viin. l. 33. [. 3 Ov TÎ) «Axô-iv» finrcptKyi tycu^TO,
B Tome iUL Part, L B
z6 Les M a î t r e s
riaton. cre fes adverfaires il ne fe met pas tou- jours en peine de dire vrai.
Une choie plus conliderable, c'ed que beaucoup de gens trouvent Ion Phèdre trop libre, aufli bien que trop âguré, ou trop allégorique. On peut voir lur cela ^(rranus. fon Commentateur, qui tâche de le jus- tifier. Pour moi, à parler generalen»ent, je crois qu'il en eft à peu près de ces fi- gures de Platon comme de celles des Poètes , ^ qu'elles font loiiables à les prendre comme il faut. Mais il y en a de trop licentieufes. Ce Philofophe dit des chofes touchant l'amour ( i ) qui font contraires à l'honnêteté & à la bienfé- ance; & , fi on les prend à la lettre, il donne par-tout une idée détefiable raijt de lui que de Socraie: il y fait paroître ce Philofophe, & il y paroît lui-même cou- pable d'un amour infâme. Quand il n'y auroit que la qucflion qu'il examine dans Phèdre, elle fent fort le jeune honime, Dioj^.Uïrt au jugement de Diogene Laërce, & c'eft in ^Piat.p.ce qui donne lieu de croire que ce Dia- ^7i' logue fut le premier Ouvrage de Platon. Dicearque efl: plus fev.re encore que Dio* gène Lriërce , & on trouve qu'il a rai- cic.^.Tiifc. fon. il blâme Platon d'avoir donné trop »-7i. de pouvoir à l'amour, & condamne * d^o'^l"^ tout le caradcre de Phèdre, non-feule- iiilùi^plf J^cnt comme ennuyctix à caufe des /«-
I InhoDcftô; ac indecorx narrationes de amorc, contcmpto Icftorura jndicio ^ihen. U ii. p. 508.
z <I>îpT/Kcv /iji^iiijje odieux & cnnuicux. Af. Bajlc fnr D lu arque C explique de ces faiJlies, «yV.
d'E l o q u e n c e. 27
perfluttez qu'il trouvoit darhs cette pièce, pj^j^^ félon un des Commentateurs de Ciceron ^BoCtusinEf^ mais comme itajnpf or table & odieux (2) 39- /. 13, à caufe des faillies outrées & du débor--^^-"^*"** dément impétueux d'imagination qu'il y remarquoit. Comment peut -on fouffrir en etFtt , qu'un Philofophe comme So- crate parlant contre l'amour , dife des chofes qui Tobligent à fe couvrir toute la tête, parce qu'il ne peut les dire fans rougir ? En e(l-il moins coupable parce qu'il fe couvre? Mais , lorsque dans la crainte d'avoir offenfé le Dieu de l'Amour, il en vient à une palinodie; lorsqu'il re- trace ce qu'il a dit, & qu'en louant IV mour honnête , il fait de l'amour qu'il condamne, des portraits fort vifs; alors /« p/7^i,;j»; il fe découvre, <^ ofe dire fins rougir, 24». qu'il y aura en l'autre monde des privi- lèges avantageux pour ceux qui, dans ce- lui-ci , concilient cet amour criminel avec l'amour de la Philofophie. Tertul- lien (3) n'a pas manqué de relever une doftrine fi affieufe. N'eft-ce point en effet un trait vifible du fens réprouvé^ au- quel l'Ecriture nous enfeîgne que les Phi- lofophes furent livrez? Quelle dispropor- tion entre ce fentiment de Platon & ceux qu'il a d'abord marquez touchant la ve^ ritable beauté du discours, qui doit^ fc- loa lui, ne rapirer que la fagejfe (^ la
vertu !
3 Animas Philofophorum in cœ!o ponii , noti ta- mcn omnium , fed eorum qui Philofophiam exor- naverinc amore puerorum. Adeb inter Philofophos magnum habet privilcgium impuiitas. Tertnli, l» i, t(e mm^ c, 54. Çrefoi, Thca. T{het. p, 451^
B 2
iS. Les Maîtres
Platon, vertu! Telles font les iiie'galitez de l'es- prit humain , quand il neft pas foûtenu par les lumières de la grâce.
11 faut cependant convenir que le Phè- dre de Platon n'offre pas à tous ceux V qui le lifeat, une idée i] désavantageufe de ce Philofophe. Du moins eft-il cer- OeHvr.sdc^^^^ que M. Dacicr trouve que Phèdre piatinT. u^ Gorgias font des Dialogues quon ne fau" p,zo^. roït ajjèz lo/ier, U fe fonde fur les eX' celletis préceptes de Rhétorique que l'Au- teur y donne, & fur les grands principes de Morale qu'il y fournit. Mai^ pour donner à ces deux raifons toute la force qu'on peut y fouhaiter , plulîeurs chofes paroiiïbnt necelFaires. Premièrement il faut que Platon ne fe démente pas lui-mê- me, h qu'il n'y ait point d'inégalité dans fa doélrine. Il faut eii fécond lieu que nu ^ 65. MonlieurDacier, félon fa promeflc, exa- mine Il la cenfure que Dicearque a faite de Phèdre, mérite ou ne mérite pas d'ê- tre reçue ; & li c'eft avec raifon ou fans raifon que Ciceron a embraiïe le fenti- ment de ce Critique. En troilîéme lieu il faut voir, iî pour loiier ces deux Dia- logues fans referve , on ne doit pas fe dispenfer d'une règle fort fage que M. ' 7t/i. f<*> Dacicr nous propofe lui-même & qu'il !• emprunte de S. Jérôme. Ce Père appli-
que à ce fujet la loi que Dieu donne à fon peuple à l'égard d'une femme étran- gère prife en guerre, lorsqu'un Ifraclite vouloit l'époufcr: il falloir auparavant lui faire changer d'habits, lapurifier, lui cou- per les ongles 6c les cheveux. Nqhs fai-^
fttt^
I>*E LOQUENCE. 1^
fofts de même ^ dit faint Jérôme*, f«^»^ Platon/ nnui lifons les Philofophes Payens (q/à font "Uttre j^6 à nôtre e[^ard cette femme éimn^ere) ^ quand les livres de la fageffè du fie de tom* bent entre nos mains , fi nous y trouvons quelque chofe d'utile^ nous nous en fervons en le rapportant a nos principes \ ^ lorsque nous y trouvons de Pin utile ^ du fuperflu^ fumme fnr les ldf*les ^ fur Tainour , ^ fur le foin des chofps terrefires ^ perifj'ables ^ nous le retranchons^ Ce font les habits que nous otons à cette étrangère , ce font les on^ gles ^ le cheveux que nous lui coupons, Encore un coup , c'elt à M. Dacier à voir ici s'il l'e'poufera , cette étrangère , fans gn.rder ces formai itez.
Il dit déjà que la cenfure d'Athenée ;^/^^l,Y^ contre les propos que Platon tient àt^rà^ag.ti^ l'amour, tombe fur le Dialogue qui a pour litre Le Banquet ; il croît que ce Criti- que fe décrie plus lui-même par fa cenfu- re, quV ne décrie ce Dialogue , & qu''il dé- couvre également l^ la corruption de fon cœur, & fon peu de lumière, félon Ori- géne, dont le fentiraent paroît à M. Da* cier préférable fans difficulté à celui d*A- thcnée. Mais il lui refte à éclaircir fi la cenfure d' Athénée ne convient pas au Dialogue de Phèdre; (i ce Dialogue peut fc juftifier par le fentiment d'Origene; f} Tertullîen, qui cenfure cet Ouvrage, x;^,y«*ri'r montre aufli la corruption de fon cœur -^ fî l'autc^rîté d'CVigene doit l'emporter fur celle de TertuUien ; fi elle doit aulTi l'em- porter fur S. Jérôme , qui regarde les discours fur i^amour comme les cheveux^
Ut
go Les Maître»
flaton. ^^^ ongles ^ lef habits de la femme étran- gère ; fi c'eft tout à fait par des autori- té?, qu'il faut juger cette queftion , ou par le fond des Ouvrages ; fi l'on a befoin de jullifier le Banquet de Platon pour jnfti- âtr le Cantique de Cantiques ^ qui eft ce qu'Origcne a voulu faire; enfin (\ l'Apo- logie que cet Auteur a faite du Banquet, -eft aufTi forte qu'on pourroic dire , #c fi elle ne fournit pas aulTi-tôt de quoi con- damner le Banquet , qu'elle fournit de quoi le juftifier , puisqu'elle ne décide- point Ç\ ceux qui en ont abufé , y ont 'véritablement trouvé des choses qui les ont incitez à pécher^ ou fi la corruption de leur cœur les a empêchez d'^en prendre le ftns.
Mes penfées- font peu de chofe , il faut lire M. l'Abbé Fleury ( i ). Ce fa- vant Académicien parle de Platon après l'avoir lu, & ridée qu'il s'en efl fait en le lifant , il la communique à une perfon- ne illuftre dans une Lettre qu'il lui écrîf. t£9 jio. ^^ y ^^'^ profefTon de loiiér le divin Phi- lofophc; il lui donne en effet de grandi Tag. 2 9?. éloges; La folidJté ^ le jugement ^ le bon ΰI*Îm* f^^^ •> la j^/^^lJ'^ t ^a profondeur, P élévation, la grandeur de ^énie , l"* imagination belle, lî^ invention , le tour délicat ; une Eloquefice dans les Sciences^ qui ra de pair aicc ceU le de Démofthene dans les affaires ', unT'r ai- té de Rhétorique où l*on trouve les précep- tes les plus cffentiels , ^ où Pon apprend tn quoi conjifte la véritable Eloquence. M.
l'Abbé
T Diicturs fitr FI Mon à îi^ de Lanuiinon de Ba-
viilei
314 3ii<
d'E l o q o e n c e. 31
TAbbé Fleury ne croit pas ^ à ce qu'il dit» piaton; pouvoir donner de ce 'traité une plui haute idée qu'en le mettant au-dejfus de la Rhé- torique d*/1riJîote. Il lui feinble que Pla- ton va plus au fond de PArty & qu'il »'y a point d"* Auteur qui ne trouve de qwti s'humilier à la fin du Phèdre^ Car avec les grandes connoifTances , on trouve en- core dans tous fes Ouvrages une morale Pas,29i, merveilleuje ^ ^ des réflexions capables de désabufer les plus emportez. Qu'on ne pag, 302, s'en étonne pas. Ses mœurs étoient no- no. hles , hon?3ctes , douces , mode/les ; ^ on peut dire qu'il approchoit de r humilité : rien de plus pur , quant au dcjînterejlement ; rien de plus noble ^ quant a la jermeté du coU" ra^e ^ au mépris de la volupté ^ à ï* amour du véritable plaijir. On voit la magnifi- cciTce de ces éloges , & neann)0În> au imilieu de tout cela que nous dit on? M. l'Abbé Ficury nous d't que Marcile Fi- ra^ 196, tin veut fauver par des allégoriei ce qu'ail y a de plus condamnable dans cet Auteur,- On voie le feus de ces paroles , il faut entendre les autres. J^tvo rie ^ d\t-\\ ^ que $ti Platon^ ni Socrate ne connoiffoient point VAg. lin Vhumilité ^ quoiqu'ils fembîent favoir entre- vue,.. Il faut encore avouer a la honte de la Raifnn humaine^ que ces Phihfophes connoij]oient moins la chajîeté que rhumi-^ iité. Terrible fentence ! Mais afin qu'on voye que je ne fuis pas le feul qui rappor- te ce désordre des Philofophes anciens à
une
vUU ; on U trouve à U fin du TrAttî fur le choix de: etHdet,
B4
3^ Les Maîtres
FktoD. "lie jufte punition de Dieu , M. TAbbé '*Ài/id. Fleury conLinuë. Ils ont parlé y dit-il*, avec fi peu de jcrupule des amours les plus infâmes , Cjf e>j ont fait des railleries fi im- fudenie; , qu.e ï^on voit fenfihlement qus Dieu y comme dit faint Paul^ les au oit li" vrez au fcns réprouvé , ^ ab.mdonKeZ à r impureté. La conclufioii efl naturelle, 'Je ne corfeillerois pas ^ ajoute ce favant rag.^^i. Abbé en fini/Tant^ U leéîure àe Platon à toutes fortes de pcrf nnes. Il faut avoir Vesprit droit i^ affermi dans les hojts prin- cipes , pour tj^être pas fcandalifé de certains traits de libertinage qui s"* y rencontrant. Cela étant , il en eft de Platon comme da tableau dont parle Horace (i), il commence par une belle tête , & finit par un poifTon monfirueux.
Comme il ell teii:s de finir cet article,
je ne rapporterai point ici tout entier le
^,£/, jugement que le Père Cauffin faitdePla-
/(r.^/r<7/.ton; en voici le commencement: Eleve-
toi ^ mon Eloquence ^ fapperçois Platon qui
s'élève au-dejfus de l^ homme ; rV/2 fur fa
bouche que les abeilles ont fût leur miel,
que les roffi^n'ils ont chanté i^c. Par ce
début il eft a'fc de juger du rcflc. Mais
je ne puis m'cmpéchcr d'obicrver en fi-
nilTant , qu'encore que Platon demande
à un Orateur Tufige d*unc bonne Dia-
k'^ique, il ne s'enfut pas pour cela qu'un
homme ceffc d'éirc Orateur , s'il cède
d'C'tre bon Dialecticien. Ce Philofophe
ne
ï Définit in pisccm rauliet fûimofâ fugeiaè.. //•? fat, dt ^ne.
d'^E L O Q U E Nf c e. J5
tic s'en trouveroit pas mieux, fi Ton s'enpiaton;- tenoft à ia règle. Mais je croîs avec A- riltote , qu'un homme qui perfuade par un fophisme , par une mauvaiTe raifoii', par une définition , ou par une divifiôn vicieufe, eft aulTi bon Orateur que celui qui en vient à bout en obfervant les rè- gles de' la Dialectique , 6c même qu'il n'eft point blâmable, fi ce qu'il perfuade eft bon. J'en donnerois de grands exem- ples, fi je n'apprehendois d'être trop long'. Je me contente d'en donner la raifoii. Elle confiftc en ce qu'un Discours ora- toire, tel qu'un Plaidoyc , ne doit point être regardé comme une dispute de Scien- ce. Dans celle-ci il ne s'agit que d'un point de dodrine , fur lequel il faut é- clairer l'esprit , & pour cela ne point per- dre fon objet de vûë. Dans l'autre il s'agit quelquefois de fauVer uil coupable, & pourvu que pour y réiifiîr on fe res- traigne à des adrefiTes comme celles dont je parle, on peut dire hautement: (2) i}mnjf hovefta ratiê expedicndce falutis,-
z Tout ejl honnête quand H s^agit de U vie, Cic^- pio Mil,
ARIS^
it de U
B ^
34^ Le$ MAtTR£$-
ARISTOTE,
Phtî(jfof>he de Stagirt ^ mort la 3. année de h CXiv. Olympiade y la même année que Démofthene , deux ans après Alexandre le Grande (^ 3Zi. avant la naijj'ance de Jefus-Chriji. .
Ariftotc. /^E que nous^ avons d'Arîdote , fur- V^ l'Art oratoire , eft une Rhétorique diviféé en trois livres. On ne doute point •F/^pr. Pro-^^^ cet Ouvrage ne foit de lui. Tout /*^.»n'T^«. concourt à nous en convaincre ; .le Hyle, y^rifi. Tordre, la méthode, la folidité des pen- fées , & le . confentement unanime des Auteurs Grecs 6c Latins, qui en ont par^ j^. lé. Il eft.vraî que Diogaie Laérce ne LaénJl s .donne que deux livres à ce Philofophç . f.m. \\9.Cu1 cette matière; mais on croit que c'eft : in^yi^rifi. yjjg faute; tous les Anciens lui en don- nent trois. L.iMet. Il flous apprend lui-même ce qui le • f. I. porta à traiter de TArt. oratoire: ceux ^
qui J'avoient précédé n'en avoient pas parlé affez favamment; il croyoit même, , à ce qu'on dit , pouvoir mieux faire .^ ,)J,*^'„','^,'qu'irocrate, & repetoît fouvent à ce pro- - triiHwtii.\>o^ un vers grec (i) qui revient à peu i iftfi. orat. pf ^5 à celui-ci ,
I, 3.#. 1. *^
Le filence efl . honteux , lorsqu'^Ifocrate parle ;
Oa
d'Ê l o q u e n ce. 3f
On blâmera peut-être une confiance fi Ariftote, déclarée; mais, s'il en faut juger par le fuccès, il ne manque rien a la juflifica- tfon d'Aridote. J'ai rapporté dans la Pré- face de cet Ouvrage , ce que Ciceron £. 2. rff7;f- dit d'un Recueil de préceptes , que ctvm.initio, Philofophe avoit fait; & on ne juge pas moins avantageufement de la Rhétorique dont je parle.
Paul Béni dît que c'efl un très- bel PMiBeni, Ouvrage, un Ouvrage admirable, où Qç^^ff-^****- grand Maître a fait entrer des treiors^,v, d'éspr't & de Science; qu'il nous y mon- tre des fources inépuifables d'Eloquen- ce ; qu'ailleurs il a furpadé les autres, & qu'il fe furpaffe ici lui-mcme; de for- te qu'il faut le regarder, dit-il, comme le vrai génie de l'Éloquence, ou comme le Dieu Mercure qui la découvre aux hommes. JBeni nous afî"ûre encore, que Ciceron lifoît cette Rhétorique nuit Ôc jour, & que, par le confeil de cet O- raieur, tout le monde la lifoit à Rome; que , depuis la r^naifl^nce des beaux Arts, Ariftote cfl devenu aulfi fameux parmi les Rhétoriciens que parmi les Phi- lôfophes ; que les uns & lei? autres l'ont reconnu pour leur chef; qu'encore que Ciceron foit le Prince des Orateurs, fans en excepter les Grecs , il lui cède pourtant en fait de préceptes : enfin le ' Critique dont je rapporte le jugement, admire l'esprit & l'adreffe d'Arilfote ; il ' en admire la méthode, & la regarde com- me la vraye manière d'enfeîgner l'Elo-' qcence.
B6 C\{\^
36 Les Maîtres
Aiiftotc. C'eft le fens de Louis Vives (i ), lors- qu'il dît que ce Fhilofophe tient conflam- ment le premier rang parmi les Maîtres; que pcrfonne ne s'entend mieux à don- ner les préceptes des Arts ; qu'il eft aufli concis dans fes paroles, que profond dans fes penfées ; qu'il d'c beaucoup en peu de mots , & qu'il le dir d'une manière fort méthodique , pour fouîager la mé- moire de ceux qui veulent l'étudier. Tellement que Louis Vives le reprefente comme le modèle que tous- les Maîtres doivent fe propofer , avec la précaution néanmoins de n'être pas fi concis. A- riftote l'efl (î fort, félon lui, que, pour peu qu'an y foit dillrait , on manque à prendre fa penfée. A cela près, on trou- ve, dit-il, dans cet Auteur, quand il don- ne des règles, plus de génie, plus d'exac- titude, plus de jugement, plus de con- duite & plus de Science que dans les au- tres. Morhof.Fi' M. Morhof regarde auffi ce Priilofo- lybifi.). 6.\f\\ç. comme le Prince des Rhéteurs, par- mi.n,2, cQ q^ie perfonne , à foH avis, n'a traité l'Art en même tems avec plus de pro^ fondeur, plus de brièveté, & plus d'éten- due; & qu'il- a épuifé la matière, excep- té qu'il n'a pas parlé des figures , ni de- là difteience du (lyle. Pour les fi^urefy r*ir. /«;?'>. Voff] us croit , qu'encore qu'Arrflote n'en •/4f.». i.p. p3,.jg point, cela ne rend pas fa Rhéto- ~*^' rique
T Princcps in tr.idcndis artibus Aiiilotelcs ôcc. P'Vv. /. i. àe retient diccndi. p. l s o.
a. la omni resmonc pixilaiitiam. Laïit. p, ot^ 119^
Ij'E L O Q U E N C 2. 37
r<îue imparfaite ; & on peut dire fur ccAriftotç; principe , que ce Philofophe en dit aulTi alfez fur i^'elocutio». M. Morhof remar- que encore qu'on a voulu dire , que le ilyle d'Ariftote ctoit fec & fort éloigné de l'Eloquence.; mais que Léonard Are-£._ ^ . tin le juflitie lur cet article. Certaine- 177.' ***' ment Diof^ene Laërce (2) reconnoît u- ne excellence de (lyle dans tous Tes Ou- vrages, & Louis Vives (3) le traite me^ me de jfrand Orateur. Ciceron n'en par- le point ainfi dans Tes Offices , quoi- ck. î. dt- qu'il marque ailleurs beaucoup d'eftime <^/- »• 4. . pour fon ftyie, & qu'il l'appelle un fiew ze d'or.
Enfin Melchior Junîus adopte le juge- Method, ment de l'Orateur Romain , que j'ai rap- ^^'^^' '^"'^r. porté dans la Préface; & foûiient qu'Â-^"''*^"^" ri Ilote explique- à fond l'Art dUnflruirc^ ou de (trouver , aulTi bien que celui de plaire & celui de toucher, 11 ajoute que ce Philofophe ne laiife rien à defirer ni fur la manfere d'arranger les parties d'urv fujer, ni fur celle de l'exprimer ; &qu'erk- un mot , fi on ne fait Âriftote , on ne peut ni lire foi-même avec fruit , ni ex- pliquer aux autres les préceptes de Cice- ron.
Four ce qui elî de Part cTinflruire ^ c'ert un point eifentiel de Rhétorique, que les Anciens avoient négligé , pour ne s'attacher qu'aux moyens de gagnei^
le
3 Ariftotelcm pfxftantiflîmum Oxaioicrn. Vîv^ f* , î- p. m, 294.
B 7
38 Les Maîtres
Atiftote. le Juge, ou de le corrompre, ou enfin *'i{ht:.L.3.(\ç le furprendre. Ariilote* au contraire *'*''• nous fait conliderer la preuve comme le corps ou comme la baie du discours. lî montre la vérité de fa penfée, par la na- ture de l'Art oratoire , très femblable à la Diale6lique , raifonnaiit de même, & propre également à perfuader le pour ^ îe contre. 11 diftingae les preuves qui dé- pendent de l'adrefTè de l'Orateur, & cel- les qui n'en dépendent pas; divifion que Ciceron , dans fiijeunefîe, avoit fort blâ- . j.^_mée, mais qu'il approuva fi bien dans la v««f.'w'47.^"its ^ ^^^ Quintilien avoue qu'elle a eu vide K/W.«« l'approbation de toiu le monde. ^rifip.ii. Yjts preuves artificielles font , ou des rotor, i. 5.raifonnemens, ou des exemples; & com- f. I,* * me, dans les raifonnemens , il faut des principes , Ariftote remarque qu'il y en a de particuliers aux Plaidoyers,^ aux Dé- libérations, aux Panégyriques; & qu'il y en a de généraux qui entrent dans tous ces genres de caufes : mais qu'il n'en en- tre aucun dans un Discours oratoire, qui ne foît à la portée de ceux même quî n'ont point étudié, & par confequent, qui ne (bit uniquement tiré du fens com- mun, fans le fecours des Sciences. De forte que, pour trop faire l'habile, & pour î^7jrt /. i.f.y troprénfilr , un Orateur fourniioit con- i^anajin. trc lui-mêine des preuves de Ton ignoran- ce, non pas dans la Science dont il tîr-croît fes principes, mais dans l'Art de perfua- der. "^het.i.i. C'cfl pour cela qu'Arîflotc préfère tou-' *'J[*^'^'^* jours les cnthymêmes & les pcnfécs en-'
ihyme-
D^E L O Q U E N C Eî 3^
thymematiques aux fyllogismes entkrs;AtiûoJf^
c'eil pour cela qu'il prctbre quelquefois
les exemples aux en t h y même s , & que^
parmi les entbyniêmes, il fait plus de cas*
de ceux qui prennent radverfaire en con- Tihet.i,i\
tradidioa par Tes propres actions, ou par c. 23,- '
fès paroles; comme aufli de ceux que Tes*
prit failît d'abord , quelque nouveaux qu'ils
Ibient ; parce que ks uns & les autres
font fort intelligibles.'
Sur quoi il eft à propos de voir l'é- loge que l'Auteur de l'Art de penfer fait de cette do6trine en l'adoptant. ,, L'en- „ _.
1 « j- A n /- 1 i. Partie tm-
,y thymeme, dit cet Auteur, elt un iyl-14. ;, n^^-
„- logisme parfait dans l'esprit, mais im-*^r/rf3,fV/v
,^ parfait ^dans l'expreillon ; parce qu'on
„ y fnpprime quelqu'une des propositions,
y,, comme trop claire & trop connue,
^ & très -facile. à fDppIéer. 11 eft com-
„. mun dans les Discours oratoires, paf-
„ ce qu'on n'y parle que de chofcs corn-
^^niunes^ non plus que dans la vie &
„. dans l'ufa^e ordinaire, où l'on raifon-
y,. ne aufîî de même ordii)aîrement. La
„ fupprelïîon d'une propofition flatte ceux
„. à qui on parle , en fe remettant de
,, quelque chofe à leur intelligence, qui
„.airne naturellement qu'on lui laifTequel-
„. que chofc à fuppléer. La même Tup-»
y,-prefrion abrège auiïl le discours, & le
„ rend en même tems plus fort & plus
„ vif, parce qu'elle y lailTe peu de mots
,, & beaucoup de. fens. Ce qui eft '
encore plus vrai dans la penfe'e enthy--
mematique, qui vous prcfente toutes les-
forces, du raifonnement raniaflées fous
40 Les Maîtres
Atiftotc un même point de vûë en une feule pro-- politîon.
Ainfi Ariftote ne fff contente pas d'(5- tablir la necelTité de la preuve; il don- ne encore & la nature des argumens &- leurs espèces. Il donne anffi Part de leS' trouver, & c'eft ce qu'on appelle les Lieux de Rhétorique OU la Méthode. Ciceron & Quîntilîen en font grand cas ; la plupart j p^yj c des Rhctoriciens & des Philofophes er> 16.;. 291. jugent comme eux; l'Auteur de TArt de 7?^A«or.J«pehrer , M. de la Mothe le Vaver , &■ iTinTz^^}^ Père Lamy * de TOratoire , 'en gar- \^^.à-\'ei. dant les mefurcs qu'il faut garder , s'é- *^rt <f*loignent de leur fentiment ; ils croyent- ^urier I'Jqç^iq méthode inutile. Il eft difficile d'en 3*7zV+Sff'.rnontrer l'utilité; & l'on peut dire que,- 3. tuit. p. pour trouver les- argumens , il n'eft riea J^8- t-el que d'être inftruît, non pas des Scien-
ces , mais du fujet qu'on doit traiter^ Après tout, c'eft ce qu'Arillote recom- mande particulièrement, & il n'a donne ViSfor. in le rcfle de la méthode , que pour indi- r^^'^•^ quer ce qu'il faut apprendre ailleurs qu'eiv Rhétorique , ou tout au plus pour don*- ncr des vues à l'esprit.
A l'art de trouver les argumens , il- joint celui de les choifir, qui eft de les- prendre convenables à la matière, à l'au- diteur , à rOrnteur même , vifs , nou- veaux, intelligibles. Il donne l'art de les. tourner, qui eft de les ferrer , ou d'y joindre ce qui prend l'adverfaire par lui- même. A quoi il faut ajouter que, recon- noiiïant la Rhétorique également propre à perfuader le pour & le contre^ il veut
pour-.
b'E loquence. 4t
pourtant* qu'on ne défende que la jufti- Ariftotc ce, & décide qu'il y a un abus très-cri- *L.i.r.22. minel à la combattre , dont néanmoins l'Art en lui-même n'cfl point coupable, mais celui qui fait un mauvais ufage de l'Art. Et il fait une reflexion remar- quable ; Que la b^nne eaufe eft toujours jans comparaifon bien plus facile à fou- tenir que la mauvaife.
Tel étoit le fentiment de ce Philofo- phe fur la faculté de traiter le pour ai le contre. De forte que , fi Alexandre le Grand croyant un jour voir quelque u- lage de cette Diale6tique dans une chofe de bon fens qu'un Seigneur de fa Cunc Cafandre^ lui difoit pour jufiifier fon père; fi , dis. ^^,,^^,^^^ }e , en cette occafion il échappa à ce rrince de dire qu'/7 voyait là les prefliges ou les Jopbismes cCArijUte^ On ne peut tq- phtarrh.i» garder ce terme injurieux, que comrr.Q ^i^xan. un mouvement de colère, qui lui faifoît^?*^-^'*!^''-^ blâmer une bonne choie, lors memeco«y?. -i^j/^ qu'on s'en fervoit à propos , félon les/'-4<s% ptincipeî de fon Maître.
Mais fi, avant Ariflote , les Rhéteurs n'avoient pas cultivé cette partie de leur Art qui traite de la preuve , ceux qui étoient venus depuis , trompez peut-être par fa dodrine mal-entendue, avoientprîs le contre pied des Anciens, &, pour s'at- tacher trop à la preuve, avoient négligé les autres moyens de perfuader , & les ornemens. Que fait fur cela Ciceron(0?
Il
î Qui Ariftotelico more in utramquc paitcm dîce- xe poûït r Se Khaoïicum ufum ad/uogat, is veruf.,
i&>
42. L E s M A î T R E S
Afiftotc. il nous apprend que le vrai Oratetir ^ PO^
rateur parfait , ^ le feul qui mente ce
nom^ eji celui (fui, félon les principes d'A*
rijiote ^ peut joindre la beauté des ornemens
j^ à la fuit dît é de la preuve. Et ailleurs : " La
Orlt*n.yo.-i) fcchereire de rOrati:ur, dit-il, ne vous-
7ié „ fait-elle pas de peine? & étes-vous con-
,, tent de lui, pourvu que, félon la doc-
„ trine des Maîtres ordinaires , il puiffe
5, ou nier le fait , ou le foûtenîr legiti-
„ me, ou non contraire- à la Loi, ou en
,, rejetter la faute fur autrui , ou Pcxcu-
„ fer, ou en éviter le jugement ? Vous
„ lui épargne! b/en de la peine: mais fi
„ vous de.nandez un Fcriclès , un i)c-
„ moQhene, en un mot , un parfait O-
„ rateur , il vous faut ( i ) fuivre les rc-
,j gles de Carneade ou d'Arîllote.
Ce PhHofophe en effet a joint à la- preuve deux autres moyens de perfuader, qui font les pafîions & les mœurs; cel- les là pour la force, celles-ci pour la- douceur du discours. Sur quoi je puis- premièrement rapporter ce que rcmarv^ue Trat'tédu^* l'Abbé Fleury, que Platon ^ les au- thoix dei é'f^^^ Grecs de fon ter/is o>it excelle dans U tudes.p. connoiiïhnce des mœurs, des pafîions ^ i®4» (3es inclinations des hommes; parce que cette loijange générale, comme l'on voit, convient fans doute à Arillote auffibicn qu'à Platon. J'ajouterai en fécond lieu, ^fj'^^j";''' qu'au jugement du Père Rapin , perfon- Demojih.p.^^ n'a jamais fi bien connu ni fi bien 2t« cnfeigné qu'Ariftote , l'Art de fe rendre
maître (etfcÂus, is Colas Ôiaror. Cic, i., dt Orat, n, fo.
1
d'E loquence. 43 -naître des esprits par la perfuafion. C'ell xilïiote. e Icul qui ait bien fû pcnctrcr le cœur de l'homme, la chofe du monde la plus impénétrable; qui ait fonde la profondeur de cet abysme, & qui ait trouvé le moyen de reconnoître & de démêler les détours qu'il faut prendre pour y entrer , & y pratiquer des intelligences par les palfions : (^ fes principes font li infaillibles, que, pourvu qu'on les fuive, on ne peut man- quer d'arriver à la fin qu'on fe propofe,
A l'égard des paflions , le Fere Caus- fin , rapportant la divifion que faint Tho- ^^^/y^'^^ mas en a faite, celle de Gallien, ccUe é-pr'of.i.i, des Stoïciens , celle de Platon, celle d'A-f. 4^»* riltote, les^pprouve toutes; mais il pré- fère la dernière comme plus propre en fait de Rhétorique. Viclorius, qui eft un yi^.com^ fameux Commentateur d'Aridote , ài\t\vient.in qu'encore que les Maîtres, avant ce Phi- ^/'^tw<r//f, lofophe, ne fe fuffent appliquez qu'à traî* ter cette matière, néanmoins il y a mieux réulfi qu'eux. A dire Vrai, il n'y oublie rien : il fait voir qu'il y a trois chofes à traiter fur- chaque paiTion pour l'ufage de l'Orateur, & illes traite avec beaucoup de foin. La première ell de (avoir quel- le eft la dispofitrton de ceux qui font fusceptibles d'une telle ou telle pafîion, afin de faire naître en eux cette dispofi- ' tion par le discours ; la féconde eft de I favoir à. l'égard de qui ils entrent dans > ' cette dispofition , afin de faire voir que \ ceux-
j I Aut hatc Carneadia vis, aut illa Attilotcli'd cola"
• i |>f ehcndcnda cft, lUd. ». 71.
44 Les Maîtres
Aiiftote. ^^^^ ^^'^^ ^^ P^^^^ ^^"^ ^^ ^^ nombre} enfin la troiliéme eft de (avoir quelles, caules font naître chaque piflion , afin de montrer que ces caufes font dans le fujet que Ton traite. Par exemple, dit-il, fur la colère, il faut favoir en quel état fe trouvent ceux qui font fujets à cette pafilon; contre quelles fortes de perfon- nes ils fe fâchent ; à quelle occafion ôc pour quelle raifon ils le font; & tant fur ces trois articles , que fur ce qu'il y a d'ailleurs de curieux dans les paiîions, comme fur le plaifir, ou fur la douleur L 2e^ qui les accompagne, ce Fhilofophe vous &c. vide' découvre les vrayes fources de ce que Vi^ar, p. vous voukz favQîr. De nj^niere que^ ^'^'' comparant ce qu'il en dit avec ce que
d'autres en ont voulu dire, vous fentez que ce n'eft pas fans raifon que Quinti- lien (i) a obfervc en une autre occa- sion, que de ri être pa-s content quand on a trouvé ce qu'il y a de meilleur , tV/î •vouloir trouver ce qu'il peut y avoir de pire. En tout cas , deux témoignages nous affûtent de la bonté de cet Ouvra- ge. L'un eft de l'Auteur de l'Art de penfer, l'autre de Ciceron. Tréfacedi Le premier dit dans fa Préface, qu'il V^rt de eft certain qu'z^riftote eft un esprit très- /r»/<rr^.34. y^fie & trcs-étendu , qui découvre dans les fujets qu'il- traite un grand nombre de fuites & de confequences : & c'eft pourquoi il a très-bien réulfi en ce qu'il
a
I Invenio qjjod cft optimum, qui aliud quxtit pe* ^s vulc
D*"E L O Q U E N C E. 45'
4r dit des paffiuns dans le fécond livre dcAiiftotc, fa Rhétorique.
Pour ce qui eft de Ciceron , il uo\y% ck. Epi'ji.i. fait connoîtr-e en gcneral Tidée qu'il Ai'i^p'A9» d'Arirtote, lorsqu'écrivant à un d<i fes*"'^*"'* amis, & lui envoyant fes livres de l'O- rateur, il lui dit qu'il s'y eft propofé c€ Philo fophe pour modèle, & qu'il y parle de l'Eloquence ftlon les principes d'un lî grand Maître; ce qui lui fait croire, à ce qu'il dit , que fon travail ne fauroît manquer d'être utile, parce qu'il contient ce qu'il y a de plus exquis dans les pré- ceptes. Telle ert l'idée générale que Ci- ceron avoit de la Rhétorique en ques- tion. Pour ce qui regarde la manière dont les paillons y font traitées, c'eft fur quoi l'Orateur Romain s'explique dans ies livres mêmes de l'Orateur. 11 y trai- ^^-^ ^^^^ te cette matière fuivant les principes d^A-rat. 2.». riftote, & il l'avoue par la bouche d'An- 160. toine; de forte que, fi on regarde Cice- ron comme un homme qui n'ell pas d'hu- meur à fe rabailfer , il faut dire qu'il a crû, ou que cet aveu lui feroit honneur, ou qu'il ne pouvoir fe dispenfer de le faire.
Il y a des Auteurs qui vont plus loin. Ils difent qu'à reprendre ce qu'il y a d'A- Fai.pawf, riilote dans les Dialogues de Ciceron, '''^'"""/^-^' & ce que cet Orateur en a traduit Quel-if/^H"'"' çuetois mot pour mot, il ne Iw reûe-d:». vaUr.' roit presque plus rien. Aulîi Paul Béni ^'^<'"- £- fait-il une * Diflertation exprès pour exa-jj^"'"^^'*' miner fi, fur ce point, Ciceron n'eft point ^'^Dijjirtoi plagiaire; comme lî cette accufation pon- orator.
voit
46 Les m a i t r e 5 Aiiilote, voit avoir liea contre un Auteur qui m* diquc les fources où il puife, & qui trai- te les choies d'une manière li ditrerente! Quoiqu'il en fuit, d'autres nous alTûrent que c'ert encore d'Arillote qu'Hermogé- ne a tiré la principale partie de fa Rhé- torique.
Ce qu'il y a de particulier, c'eft, qu'oc- cupé d'autres choies, Arillote n'avoit ja- mais fait la profefllon d'Orateur , & mê- me il la méprifoit ( i ). Cependant la feule force de fon esprit lui a ii bien tenu lieu d'expérience dans cet Art, qu'il en traite pins favamment que tous ceux qui en faifoient leur unique occupation. '^pud cic.jf trouve^ dit Antoine, cetie dijference z.dtOrat..n.t?ître Ari[îote , C5' l^s auir£S Maîtres qui '^°* fie s'* occupera que de rArt oratoire , que
ceux-ci ne paroijjhjt avoir d'ufa^e qu'e» cette matière ; au lieu que cet habile hom' me , s* étant fait une étude de tout Çavctir ^ parle encore mieux qtieux de Rhétori" que.
„ Il en parle plus méthodiquement
„ que les autres, aux termes duPereRa-j
Tr'f. <^o) P'ï^ î ^ ^^"^ dclfcin^ admirable en gei
fes\efi.fHr^^ ncral , Telî encore plus dans le détail.
i*Ei$q.p i.^^ C'efl un chef-d'œuvre, où toutes les
*' '* „ parties répondent dans une proportion
,, parfaite au deireiu univcrfcl. Enfin cei
„ grand Homme (2), dit le même Fe--
„ re , a connu l'Éloquence comme il ^
»>
T Diccndi àiicm (]uam iile despiciebar. /. 2. de •Drat. n. 160.
2 AxiAotcics eddcm acie mentis qua Kium omnium
viiO
d'E l o q u e n c e. 47 ^ connu la nature, & il a traité ï*une& ^^j^^^^ ,„ l'autre avec la même profondeur de .»i génie.
La quenion, dira peut-être quelqu'un,, ell de favoir ce que le Père Kapin en- tend en cet endroit par la nature-^ car (î c*eft la Pbyfique^ il ne donne pas à bien ,àts gens une haute idée de la Rhétorique d'Ariltote , & il ell à craindre qu'on ne ^partage Ton jugement en deux , comme on partage un avis dans une alFemblée, -OU comme Jupiter, dans les Poètes, par- .t'.ge ' les voeux qu'on lui tait , pour en approuver une partie , & désapprouver Pautre, Mais , outre que le Père Rapin prend affez fouvent la nature pour les^^- raSîeres des hommes , dont on ne peut nier qu'Ariflore n'ait eu une parfaite con^ noifTance; on peut dire que s'il la prend rici pour la Phyfique , il a Ciceron pour garant : c'eft de lui qu'il a emprunté fa peqfée, comme je l'ai marque , dans la note qui répond aux paroles de ce Père.
Quoi-qu'il en foit, tout le monde n'a pas jugé (î favorablement de ce Philofo- phe, du moins pour ce qui regarde cha- que partie de fa Rhétorique ; & nous trouvons des Auteurs d'un très-grand poids, tels que font Quintilien & le Pè- re Malebranche, lesquels parlent avec as- fez de mépris de cet endroit du fécond livre , où il a expliqué , dans un fort
grand
vim naturamque viderat, hacc quoque adfpexit, quac ad dicendi airem , quam ille despiciebat , peitine- bâAr. eu, ;(. dt Orat, n, ilo.
4^ Les Maîtres
Atiftotc grand dctail , les mœurs des hommes , à caufe qu'il croyoit cttteconnoiirancetrès- nccefTaire à rOrateur C i ) » comme la Iburce d'un des plus puifTans moyens de perfuader.
En effet on fc fert des moeurs des hom- mes dans le discours; premièrement com- me d'un argument naturel pour prouver qu'ils font capables d'une action, ouqu"'iIs n'en font pas capables ; & lorsqu'on en fait cet ufage , le discours conlille en raifonnemens. Secondement, on s'en fert pour les dccrire , c'eft ce qu'on appelle faire des peintures ou des porfrahs; & cet- te manière, qui a fon agrément, eft fort connue dans l'Eloquence. Enfin, il y a une troifiéme manière de s'en fervir , & c'di lorsque, fans les al léguer pour preu- ves , fans les déiigner par leurs propres noms, ainfi qu'on fait dans ks portraits, certains mats , ou certaines penlées jet- tées à propos, ou comme échappées, re- prcfentcnt les mœurs de l'Orateur & de ceux dont il parle ; de telle forte que, fans autrement raifonner , ni émouvoir les pafîions , ce qu'on dit a une force mcrvcillei]fe (2) de perfuader, par la con- venance des mœurs marquées dans le discours avec cclls des auditeurs.
Quintilicn (3) a crû qu'Arillote , en traitant des mœurs n'avoic en vue que
le
Mnani. /jpud Plut. tnm. 3./». 143 4- fd.tt. Step.'j.
z Exprinicre mores orationc gcncrc quodam fcn» centiaiuai ôc gencxe vciboium , niiiuni quiddani va- let» 1
P'E L O Q U E N C E. <49
le premier ufage qu'on en peut faire; ce Aji^otc, qui , félon lui , ne iiieritoit pas que ce Philofophe fe donnât toute la peine qu'il s'elt donnée pour les expliquer C\ exaéte- nient. AulTi n'en a-t-il pas tant pris lui- même , perfuadé qu'il en faifoit encore alfez que d'avertir ceux qui en veulent favoir davantage, de recourir à Ariftote, dont il regarde, fur ce point, la doâri- ne comme aifez inutile.
Le Fere Maîebranche paroît croire -vechtrché qu'Ariftote, dans tout ce qu'il a dit des de u vtrité mœurs, n'a fongé qu'aux portraits qu'on'; s.cz.p, en peut faire en gênerai; & fur ce prîn-""^^^*^ cipe , il ne juge point de ce Philoibphe autrement que Quintilien. " Quoi qu'on „ puiffe , dit il , exprimer en gênerai les „ difterens caraéleres d'esprit , & les dif- „ ferentes inclinations des hommes & des „ femmes , des vieillards & des jeunes „ gens , des riches & des pauvres , des „ favans & des ignorans; enfin des diffe- yf rens fexes , des differens âges, & des „ dilferens emplois : cependant ces cho- „ fes font trop connues de tous ceux „ qui vivent parmi le monde, & qui pen- y, lent à ce qu'ils y voyent , pour en ,, groffir ce livre. Il ne faut qu'ouvrir „ les yeux, pour s'inllruire agréablement „ & folidement de toutes ces chofes. „ Pour ceux qui aiment mieux les lire en
,, Grec ,
l«t. ... ut faepc plusquam caufa valent. Cic de Orar. 2. n. 184.
3 Hoc, exequi mitto, . . fi quis tamcn defidcravc- rit , à quo peterft oftendi. /. j. Injlir. Orat. e. 10. foi, 4. reSfo ad caUem. Voyez Vifi.in c. la. /. l.T{het,p. r», /^'^\,
Tome FllL Part. L C
fo Les Maître s ^iilptc. ,, Grec , que de les apprendre par qnel- „ ques reflcxicjTis fur ce qui fe pafFe de- „ vant leurs yeux , ils peuvent lire le „ fécond livre de la Rhétorique d*Aris- ,, tote. C*eft, je crois, le meilleur Ou- ,, vrage de ce Fhilcfuphe, parce qu'il y ,, dit peu de chofes dans lesquelles on „ puiffe fe tromper , & qu'il ie hazarde ,, rarement de prouver ce qu'il avance. Jkc.-.zJ. 11 paroît à Vi<^orius que Quintilien 2. /?,«f, p. ne rend pas juRice à Arillote, & qu'au- '^ *"^^' contraire il prend à tâche de diminuer le mérite d'un Ouvrage, dont lui & tous les autres Maîtres enfemble ne fcroient pns venus à bout. Il ajoute que, fur cet article , ce Rhéteur fe trompe en bien des chofes , & fur-tout , en ce qu'il g crû qu'Ariftote ne traite des mœurs, que parce qu'on peut les alléguer pour preu- ves. A quoi ce. Phîlofophe n'a point fongc, non plus qu'aux portraits. Il n'a parlé des mœurs que pour montrer (ce qui e(t vrai) que, fans preuves, & fans émouvoir les palTîons , les mœurs mar- quées dans le discours font autant d'effet que les pafllons & les preuves. Ainfî le Commentateur croit que de ne point fai- re cas du travail d'Aridote fur cette ma- tière, ce n'efl pas moins manquer de lu- micres que de juftice.
Vofïlus ( I ) s'exprime encore plus for- tement. Il foûtient que le fentiment de ilHîntilie-a eji une erreur grojfiere ^ formel- lement
T Spifflis crrpr. Qiiirjiil. rciibcntis do£trinam hanc £iti: damno Qmmi poilc. Vojf. Injlit, Orator. t. i.
?• /op.
d'E t. -o Q U E N C E. ft
"lement contraire n Ciceron ; <^ qu'il faut Anflatc, être llupide pour donner dans fon fens. Ce n'ell pas qu'il n'ellime fort Quinti- lien ; il lui donne de grands éloges: mais c'eit dommage, félon lui, que ce grand Denat,& Homme fe lailfe tromper Ci fouvent , C\''^"fi*^- légèrement, pour abandonner un maître ^''^' '^* **' •comme Arillote , qui a des vues , fans comparaifon, plus étendues que les fien- nes; qui a le mieux connu l'Art; qui l'a traite avec plus d'ordre, & mérite d'être le mieux étudié, Vofîjus déclare qu'il en juge afnfi , fans s'e'tonner de ce qu'en ëifent Aufone & Laurent Val le ; parce que» quand le premier préfère Quintilien à tous les Martres, il n'entend parler que des Latins, & que le fécond, avec tout le mérite qu'il a, ne garde point de me- fures dans les louanges qu'il donne à Quintilien, comme il n'en garde pas non plus dans les invedives qu'il fart , fans aucun fondement, contre Ariftote, Ci- ceron , Priscien , & plufieurs autres ; & cela, pour contrequarrer George de Tré- •bizonde, qui rabaifToit trop Quintilien.
Ce qu'il y a de certain , c'eft que le fcns & le deiïeîn d'Arillote ne font point obscurs. " Il y a, dit-il, trois nioyensT?/,,,^; ç ,^ de perfuader: le premier cil fondé furc 2.' „ les mœurs de celui qui parle & fur ^,, la bonne opinion qu'on a de lui ; le „ fécond vient de la dîspofition de l'au- „ drteur , & de la manière dont on le
„ tour-
f. ^9, yJn rtjie Valjius en ctî endroit cite V tnttx^re^ tt" titn dt ViStrtHS pnr le texte de sl*ti»ttlient
C 2
$1 Les Maîtres
Ariftote. ,) tourne; le troificme enfin naît du dis- ,, cours , foie que véritablement on ait ,, démontré Ion llijet, ou Iculement eu ^, apparence. Voilà les mœurs ^ fans con- „ tredit, bien diftinguccs ^/^i/r^^z^^x. „ L'Oniteur , continue ce Philofo-
thid. î7 P^'C » perlùade à Toccalion de fes ,, mœurs, lorsqu'il parle de manière qu'il ,, fe rend digne de foi; (c'eli -à-dire, ,, quand il parle en homme fage & ver- „ tucux : ) car la vertu eft d'un tel cre- „ dit, que nous ajoutons plus de foi aux ,, gens de bien qu'aux autres , fur-tout ,, dans les matières douteufes , & où 5, l'esprit , de part & d'autre , ne voit ,, pt)int de raifon qu'il puiffe fuivre avec „ fureté, il eli certain, qu'en cette oc- ,, calion nous nous abandonnons à eux „ entièrement, & que nous croyons tout ,, ce quMls difent. Mais il faut remar- ,, quer que ce crédit doit venir de Ta- ,, drelfe de nôtre discours, & non fim- ,, plement de ce que l'auditeur avoit cet- ,, te bonne opinion de nous avant que ,, de nous écouter. Et il ne faut point „ s'arrêter à ce que dilcnt quelques-uns „ de ceux qui ont traité de la Rhétori- ,, que , qui , à propos de ces bonnes . mœurs &: de cette probité qui doit é- „ clatter dans le discours , foûtiennent ,, quabfolument elle efl inutile; au lieu ,, que c'ed m6me un des plus forts & ,, des plus puilfans moyens qu'il y ait ,, pour pcrfuader.
Li-Hifi. „ Et ailleurs: il fera neceffaire, dft- i.ï.ui fliz II Q^Q rOrateur , non-feulement, ait
J70. }} 1 ^ 1 ^
„ fûlJX
d'E l o q u e n c e. 5-3
,-, foin de rapporter de bonnes raiTons , Aiiftotci
„ & de prouver ce qu'il dit; mais auffi
„ de donner une bonne opinion de lui
„ en parlant , c'eft-à-dire , de paroître
„ tout enfemble & habile homme , &
,, homme d'honneur , & porté pour le
„ bien de ceux qui l'écoutent ; ce qu'il
,, allure n*avo'tr rien de commun avec l^ay ^ ^ j^f^^^^
^^gument^ & ce qu'on peut afîûrer, fe- (. 17.^.462*
,^ Ion lui, n'avoir aulTi rien de commun
„ avec les portraits.
Ciceron a connu la vérité de cette dodrine ( i ). C'dl ce qui luf fait re- connoître que les mœurs èc les paiïîons font deux chofes dignes, fur-tout, d'ad- miration dans l'Eloquence , lorsqu'elles y font bien touchées ; h que , fi le pa- thétique eft rimage d'un torrent qui em- porte tout, les mœurs font l'image d'u- ne bonace, qui, pour être pleine de char- mes, ne laiffe pas d'avoir autant de for- ce, il eft vrai que cet Orateur a crû cic.DtcUr. que le talent de les répandre dans ItorM.n.nù discours, étoit plutôt un don de la na- ture, qu'un effet de l'Art. Il avoue né- ^^.^ , anmoîns qu'on en donnoit des précep- tes , & il en a donné lui-même. En ot oràt, voilà plus qu'il n'en faut pour faire voir 2. ». ir^ & le vrai fens , & l'importance de la*^^* dodrîne d'Ariftote.
Au jugement pourtant de Ciceron, j'a- joute celui de M. Caifandre, qui a fait en François une fi belle Tradudion de
la
1 Duo funt qiKx bene trâ£tata 8cc. De Orat. 2. »i If^ ir in OriiT» ad Brut. n. tiS.
f4 Les Maîtres^
Afiftotc ^^ Rhétorique d'Ariflote , en faveur de
ceux ^ qtii le Grec feroït pettr. Cet Auteur ,.
Pr--/.</f/4 après avoir dit que y^ T^raduStio-a eft com^
Trad. de me UYic fiàck Copie du pUs difficile orîgi-
Cnjfandu. „^i qj^g jjq^^^ ayioHs , ^ qnt exerce avec
émulation , ^ en pUifieurs Langues , les
j>lus favantes plumes ^ dit encore, que cet
original e[i ce riche chef- d! œuvre cTAriJh'
te , quon doit appel 1er le livre du grand
monde {^ de la Cour , puisqu^il repréfente
au naturel les caraHeres differens ae toutes
fortes de conditions i^ de perjonncs. Lc
Tradu6^enr auroit pu dire encore, qu'fl
contient l'Art de donner de foi ou dés
autres , telle opinion qu'il convient; ce
qui eft la fin d'Arillote , comme le dft
fort bien la Traduélion.
Ce que nous avons vu jusqu'Tci , ne-' regarde guéres que les deux premiers li- vres de rOuvrage. Ils roulent à peu près fur rinveniîon. Dans le troificme, l'Au- teur trdire de Tclocution & de l'ordre; ce qui fait voir c^u'il ne bbrne'point l*ATt à Tinventîon feule, comme Qufntilîen l'en Iv?ir.0r4;. accufe. Que s'il ne parle ni de la mc- i i. c. 15 moire , ni de Taftion , c'cft qu'il n'y a ^"^'£^' point d'art pour la première. & il dit î^,;.|). gp'que de fon tems il n'y en avoir point encore pour la féconde. Ciceron ( i ) même rend témoignage que de fon tems- les Rhéteurs n'en parloîcnt point. L.Khet.i, ^^ refte , Arillote reconnoît l'impor- «.i..v;/^t4-* tance de l'aéiion, égale à celle, non-feu- /«^ f''"'^-- lement,
I Totum gcnui hoc Oiatorcs qui funt verititis
D'E L 0 Q U E N C E. ^f
•Icment, de l'élocution, mais encore des Axiiiotc. paffions, jusques à comparer les Orateurs qui ont Tadlion belle , aux Athlètes qui remportent toujours le prix, pourvu néan- moins qu'ils prononcent leurs Ouvrages; éar à la ledure, c'eit la diSion qui rem- porte. Sur quoi , il fait une reflexion judicieufe , qu'il ne fuffit pas de dire ce qu'il faut ; mais qu'il faut encore le bien dire, d'autant plus que la didion donne au discours un caradere qui peint les mœurs. Apres quoi , il parle li bien à fond de ce qui fait Téloculion belle, de ce j:jui la rend froide, des images en fait d'E- Joquence , de la pureté de l'élocution, de l'enflure, de la dîdion propre au fu- jet, du nombre, & des pofcs nece/laircs dans le discours; enfin de la manière de iifre les chofes Ipirituellement, qu'on y trouve la vérité, & de ce que j'ai avan- cé ci-devant , qu^/lnfiotc en dit ajj'ez. fur Vélocution ^ & de ce que dit îc Pcre 63-^.37.^,^^ ,^ pin, que ce Fhilofophe nous a lai/Tc •^«^'^'^i. „ un grand & admirable plan de Rhéto- ^"'"Pf^'-j* „ rique, qu'il faut plutôt méditer que W'de'cu^X ,, re , parceque c'efl un tréfor dont on^. 73. „ ne peut exprimer le prix; & qu'on ne „ peut aflei exhorter ceux qui parlent çn „ public d'étudier ce bel Ouvrage, & de „ b^en pénétrer tout l'Art qu'il contient^ yi Ce qui doic nous y porter encore plus, „ c'eft qu'on s'accommode mieux d'A*
„ riftote,
ipfius aftores reliquerunt; imitatores autcm vetiratis Hiftrioacs occupaverum. /. i. dt Orat. n. 214.
C4
S6 V E S Maîtres
Aiiftote. » riftote, félon ce Père, que de Platon;. „ qu'il eft plus inÛruétif , de meilleure „ foi; qu'il ne biaife pas tant ; qu'il eft „ plus fimpîe & plus convenable pouren- ,, feigner.
Tout cela femble dire contre Mon- ^^^^j;^;/^fieur l'Abbé Fleury , que c'eft Arîllote, tHde:.p. de non pas Platon qui va plus au fond 30. de l'Art. Rien n'eft plus fnnple, en ef-
fet-,-ni en même tems d'un plus grand fens , que fa dodrine ifur l'exprefllon. L.i{het 3 hts Poètes, félon lui, font les premiers *• '• qui Payent cultivée; parce que, occupez
du foin d'imiter , ils en ont trouvé les prem-ers moyens- dans la voix & dans ies paroles. Ce qu'ils avoient trouve d'ornemens pour leurs Ouvrages, les O- ratears crûrent d'abord pouvoir aufli l'em- ployer dans leurs harangues. Mais la rai- ibn lit bientôt voir la ditterence, ordon- na à connoîtrc que ce qui fait la beau»» te dans le ftyle poétique , parce qu'on y fuppofe ceux qui parlent enthouliasmez, rend en profe le II y le froid , li ce n'eft quelquefois dans les palîions , qui tien- nent lieu d'enthouliasme. Hors cela, les Orateurs n'ont d'autres ornemens à cher- cher que les mots les plus nobles & les plus beaux , communément ufitez dans leur Langue, avec quoi ils doivent mieux parler que le commun , fans paroîtrc néanmoins parler autrement que les au- tres ; & ils méritent d'autant plus d'élo- ges, que les ornemens de leurs discours font plus difficiles à trouver , quoi-qu*ilS paroiffent plus naturels.
Pour
D'È L O Q U" E N C E. J7
Pour la manière de dire les chofes a-Aiiftote* gréabiement & avec esprit, nous verrons dans le fécond Tome, en parlantdu ^Q'tfT%nf*r re Boiihours , que ce Père & le QomiQ cUns les oh- Tefauro , qu'il cite, n'ont pas pris \^vr. d'esimt. dodrine d'Ariftote dans toute fon cten-'*^^^;^^^- '^'' 4uë; il fufîit maintenant d'obferver que ce Philofophe avoiie quV/ y faut du gé- ne ^ ou j\ être exercé de ïomne maini'^^'^ {^''' jîiais pourtant il loutient, que de le faire h fropos^ I3' d^n donner les moyens^ cela Ti' appartient qu'à la Rhétorique , ^ que s*ejï d'elle qu'il faut l^ apprendre. Or la Rhétorique , félon lui , réduit la chofe aux métaphores ^ aux antithefes j aux peift' turcs ^ à r hyperbole^ & à ï*art de tromper H-attente des auditeurs par des exprejfions timprévûës. Il eftime particulièrement le$ métaphores, les antithéfes , ^ les pein- tures, fur- tout quand elles font réunies dans la même phràd* , & exprimées ert' .^peu de mots; parce qu'alors elles préfen- ;ent des idées plus vives, 5c .^ue^^'^e^4:[t' les faifit plus facilement. • ^ '^v-:
Car,, non-feulement il nous marque',, avec une folidité admirable, en quoi coti- 'iîftent les penfées pleines d'esprit ; mais ,il a foin encore de nous découvrir en même téms la vraye fource du plaifir qu'elles procurent. C'eft ainfi que pla- jÇant parmi ces penfées , les proverbes în- genicifement appliquez, il donne à leur agrénent la même caufe , qu'à Pagré-^ ment des métaphores. Et on peut dire', qu'il y a dans fbn principe de quoi ex- pliquer le plailîr que donne ce qu'ipy'a^
C 5- d^'rf-^
5^8 LesMaîtres
Ariileic d^ingcnieux dans une devife, & dans les applications, ou de vers, ou d'autres pas- fages d'Auteurs, & par cotifequent, des textes mêmes de TEcriture.
Pour mieux juger de ladoftrine, com- parons ce qu'il dit de la fource du plai* fir dans les métaphores, avec ce qu'en a
MNiecU. dit auiïi un très-habile homme; c'elt TAu-- teur du Recueil des Epigrammes. Epigram. »v H Y 2 dans notre ame, dit cet Au-
tituaDis-^y teur, & de la force, & de la foibles-
ftrtat.dtvf^^ fe. Quand nous faifons ufage de la .
'li^iiJ'^' "iy première, nous aimons le travail ; quand ' * „ nous fuivons le penchant de la lecon- „ de, nous voulons du relâche. De là ,, vient cette viciffitude que nous met* „ tons volontiers entre l'application & le ,, repos; de là vient ce mélange que nous „ voulons dans les discours, du grave ,, & du doux, du plaifant & du fericux ; „ de là enfin , il arrive que, dcgoûtez .'. „ quelquefois de la vérité trop exacte, . I, & des exprefîjons ftmples , nous vou- „ Ions des métaphores , qui s'en éloi- • „ gnent. i^e forte qu'il n'y a point d'au- ,, tre caufe du plaint des métaphores, ,, que notre propre foibleffe.*' Telle cft la doârinc de cet Auteur ; voici celle d'Araote.
/. i,i{hiî. „ Pour la manière, dit-il, de dire les •
i,f*ia,tt9.^^ chofes agrcablement & avec esprit , il „ faut pQfcr pour fondement , que d'ap- ,, prendre avec facilité quelque chofe de „ nouveau , c'eft une chofe qui plaît na» „ rurellement à tout le monde. D'où il „. s'enfuit que, parmi les mots, ceux-là
„foiU
d'E l o q u é n c e. S9
„ font très-agréables, qui portent uncAriftotc, ,j nouvelle connoiiîance à Tesprît, & lui „ apprennent, lans qu*il fegéne, cequ'il „ ne favoit pas.*' C'eft l'avantage, non des mots propres ou confacrez , mais des métaphores ; parce que , fans nous gêner, elles nous font connoître des rap- ports que nous ne connoiiTions pas. Auiîi ell il betoin d'un heureux génie, pour bien trouver les métaphores ; à. il elt ai- fé de voir que , dans l'ufage qu'on en fait , l'esprit pafTe rapidement du fujet qu'on lai propofe , à l'image qu'on lui en fournit , & revient de l'image au fu- jet , en découvrant la convenance qu'ils ont enfemble. Ce qui, certainement, ne peut être regardé comme un effet de no- tre foiblefïe.
Le Père Jiouhours parle dîverfement ;\/4„,Vr, ^ de la penfée d'Ariltote, touchant la caU'i/<« ftnffr^ fe du pîailir que donne une métaphore.*^*'' D'un côté, fans citer l'endroit, ce Père p^^^ 1^3/ • dit que, félon la remarque de ce Philo- fophe , nous aimons à voir une chofe dans une autre, & que ce qui ne frappe pas de foi-même , ni à face découverte, lurprend dans un habit emprunté & avec un masque. D'un autre côté, le mêmep^^. tf/. , Père obferve que, félon la dodrine d'A- T^het.i.È, riPtote , le plaifir qu'on a de voir une^ "• belle imitation, vient de la relTemblance, de la réflexion de l'esprit, & de je ne ' fai quoi de nouveau qu'il y apprend. On ' voit où eft le véritable fcns du Fhilo-" fophe. A -l'égard de l'harmonie dans îc dis-' C 6 cours. ■
6cr Les Maîtres
'Ariftotf. coors , Ciceron * n*eft pas toujours du.- *i.dcOrat. goût d'AiiUote: Tun approuve plus cer- ■• ^'*/"taincs cadences, qui pJaifent beaucoup.
Orat. ad . , ,, ' V- • vi /- •
^^„^j^ moins a lautre. Lt quoi qu il ne loife pas poflîble de juger entre ces deux grands- hommes, en des chofes, fur tout , qui regardent le génie de deux Langues mor- tes; on peut néanmoins remarquer qu'ils veulent tous deux que le discours foit nombreux. En quoi , le fentiment da /i»^.i7z. Philofophe a paru i\ confiderable que Ci- ceron ie voyant blâmé d'avoir pris tant: de peine à traiter cette matière , fc fit un bouclier de l'autorité & de l'exemple d'Arirtote ; & après l'Orateur Romain, Denys d'Halicarnafle s'elt défendu de la> même manière fur cet article.
Au rede, tous les habiles Maîtres con- venant qu'il faut du foin pour donner de l'harmonie au discours, conviennent aufîi^ que ce foin ne doit point aller jusques au fcrupule. Il eft vrai que le nombre donne des- bornes, tant aux penfces^ qu'aux exprelfions ; que ces bornes fixent agréablement l'esprit ; qu'elles foulagent l'Orateur , aufii-bien que ceux qui l'é- coutent, par les juites pofes qu'il trouve de tems en tems dans ce qu'il dit; néan- moins Ciceron ( i ) ell du fentiment d'A- rillote (a), qu'aurfi-tôt qu'il y a de l'ex- cès, cet excès détruit ce qu'il y a de na- turel
T Gcnus hoc» fi fcnipcr ut.ire, detrahitoration'u
d-oloicm , nufert humanum fcn(uni ;i6loris , toliic fundiius Yciiutcm ^ âdcnit Ck, in Vrar. Ad Britf^
b'E l o q tr e n ce. 6r
turel dans les fentimens & dans les pas- Atiûot^ iions ; le discours ne va plus jusqu'au- cœur ; l'esprit s'arrête maigre ibi à ce qu'il y a de fleuri , & ces mîgnardifes de diâion Tempêcheut de faire attention aux chofes.
Le Philofophe va plus loin. 11 dit yitid.&vi^ que c^eji un moindre mal d'être négligé^' ^^^ déins fon ftyle ^ que d'y être trop orne\ Tout ce qu'on peut reprocher au ftyle négli- gé , ne va qu'à dire , ^u'il n'y a point û'ornement ; au lieu qu'/7 y a de très* grands défauts dans les orne mens , dès qu'ils najfent Us homes. 11 ajoute , que les ornemens changent , augmentent , dimi- nuent félon les perfonnes, & ^^'JI n'^flf point à propos qu'un enfant, un foldat^ un enclave , une femme paroiiTe parler avec tant d'art. Aînlî , quelque grâce qu'ait une hyperbole bien entendue , ce Philofophe la croit plus convenable aux ^. ^*. j. «4 jeunes gens, à caufe de leur vivacité, ou^'**'**'^ aux gens paûionneij tel qu'eft Achille dans Homère,
Enfin , il traite de l'arrangement , pu de l'ordre. Il fait voir que tout discours, à le bien prendre , n'a que deux parties neceflaires , qui font la Propoliiion , & la Confirmation. Quiniilien trouve en inft otàf: cela de la nouveauté; & s'il excufe ceî- »^» ^^ Philofophe d'avoir rangé la Narration e;^5'"'>'"^
fous ''
2 Et 3 rébus gravibus ad elegantias fcftîvitatcs». que co.Tfidciandas animum auditoiis tiaducit, yAri[\^- Ui* c. f.
6ï- Les Maîtres
j^otc ^0^5 la Propofition, il ne peut l'approu- ver, dit-il, en ce qu'il range la Réfuta- tion fous la Preuve. 11 ne croit pas que cela fe puifTe, parce que Tufage de l*unc cft d'établir, au lieu que l'emploi de -Vi'/îor. «»î'autre eft de détruire. Viâorius prend la*
tf^tf- -^-défenfe d'Ariltote, Ôt répond, qu'un O-
r/^f-?^?. rateur établit fa caufe en détruiiant celle de Tadverfaire. Et, C\ Quintilien n'avoit point appris cette vérité en apprenant la Dialedique, il auroit dû l'apprendre, fe- îon lui , en lifant les inftrudions que Ciceron donne à fon fils fur l'Art ora-
^•^"^'jj^'^""' loire ; puisque cet Orateur range aalïï la ' Réfutation fous la Preuve.
11 paroît par ce:te réponfe, que les ob- jedlions de Quintilien mettent Victorius de mauvaife humeur. Ce Rhéteur néan- moins n'eil pas toujours oppofé au Phi. lofophe , & quelque inclination qu'il ait à le contredire, félon une remarque de Voflîus (i), il reconnoît (2) pourtant avec lui, qu'il y aaroit dans l'Eloquence beaucoup de chofes à retrancher, fi les hommes étoient aufiTi fages & aufli juftes qu'ils devroient l'être. Outre que Quin- tilien , pour avoir contredit Ariflote fur quelques points particuliers , ne paroît pas néanmoins avoir jamais blâmé ni fa doc- trine, ni fon livre en gênerai. Il dit aa
con-
1 Proclivïs in d<imnandis Aiinotdls op'niouibus QuintiliaiJUi. l'ojf. df flat. ir lonîi. 'R^tu p. 87-
S Nam Cl mini fitpiciites Judiccs 6cc. Atiftotclci apud bonos Jud'ccs &:c. Jnfiit. Orat. /. z. c 17. fol, j f rtSfo. /. 4 Cl fol. 5 8 verfo.
i (^ô Aii:ltotcl&tn } i]ucm dubiio fciciitiâ leium ,
aa
!>■ E L 0- Q U E N C E. 63^
contraire (3), qu'on ne fait ce qui r^Aiiflofc^v.. rendu plus illuflre, ou fa i>cience, ou fa fécondité , ou la douceur de fon ftyïe, ou fes curieufes découvertes, ou la va- riété de fes Ouvrages. 11 convient en cela avec Ciceron (4) , qui ne connoît - point d'homme plus doôc , plus inge«- nieuxdans l'invention, ni plus foHde dans • fes décilions, qu'Ariltote.
Mais, à l'égard de Ciceron, la manie- - re la plus glorieufe dont il ait jugé àt ce Phiiofophe, c'eft d'avoir copié fes pré- ceptes, ainfî que je l'ai déjà dit, & d'à» voir avoué que fes Dialogues de l'Ora- teur ne contiennent proprement que les ^ règles de cet excellent Maître; & il dï bon de remarquer, qu'en effet , s'il y a de la différence, ce n'eft guéres que dans • le ftyle ou dans Tordre.
Le ftyle de Ciceron eft plus diffas & plus libre , mêlé de diverfes digrt^ffions convenables à une convcrfation de gens - d'esprit, qui ne s'entretiennent de Rhé- torique , que pour fe délaffer de leurs occupations plus ferieufes. Ariftote eft plus ferré; il va toujours à fon but, fans s'écarter, comme ne fongeant qu'à ce qu'il fait. C'eil de cette préciiion, & du foin de traiter les chofcs à fond , que vrent l'obscurité que Vidûrius ^ Caffan-
dre,
aa eloquendl fuavitate , an invcntîonum acuminc, an' vaiictatc opcrum darioium putera. ^uintii. l. jo. c. I-
4 Se.d quis omnium doâioi , quis ïa. rcbus vel invci.icndis , vcl judicaudis aaioi Aiiftoidc fuii f Cit. M Orat, n. 172»
d4 L E s M A î T R E s
Jiiiftofe. drc î & P^^^ ^^"^ y °"^ trouvée. Sa' didtion pourtant eft nette & exa£le , ne difant rien que ce qu'il faut» & le difanc bien. Il découvre en toutes chofes , le bon & le mauvais , d'une manière très- limple , & généralement aflcï équitable» Il fatisfait l'esprit , & remplit l'amc de joye, par la vérité de fes préceptes , ôt des raifons qu'il en donne ; il eft égale- ment éloigne par la noblefle de fa dic- tion, tant de la bafTefTe du ftyle, que de l'enflure; s'il parle de lui-même , il le fiait très-Iobrement ; enfin, il garde par- tout une admirable méthode , qui vous mené , non-fealemcnt de livre en livre^ mais de penfce en penfée, fans manquer jamais de vous avertir du chemin que vous avez à faire , & de vous remettre devant les yeux celui que vous avez déj* fait. C*eft, fans doute, la raifon pourquoi f«w»)/n«.mMajoragius adopte les paroles de Cice- Tthtt ^ris-T on: & dit, que Is flyle c^Anfiote eft un wjmh9» flcHve d^or. Il trouve que ce fleuve por,^ te par-tout l'abondance : & il faut con- j cevoir qu'il la porte , non par la multi- tude des paroles , mais par celle des pen- fécs. Majoragius ajoute , que les pré- ceptes de ce Philofophe font fi favans , fi bien rangez, fi poliment énoncez, qu'on ne peut rien trouver de plus parfait en ce genre. Ciceron même ne l'emporte fur lui que par l'Eloquence, & non par
la
l^%AAâr(Sih9tt)Com^<krtd'>^riJi,i;' d* Dtmtjlh. p. J6i.
frfftft
r)*E L O (i U E N C E. 6f
la connoiiïance de TArt. De forte que, xiiftote:;
par cet endroit, Ariltote cft, félon lui,
le premier de tous les Maîtres. C'eft
une pentee qui eft commune à Majora-
gius avec Paul Béni : car, outre ce que
j'ai déjà rapporté de lui, il ajoute, qu'A-r.i.p.p-xo;
rillote furpalfe les autres de li loin, qu'on
ne peut même lui égaler Ciceron.
Que s'il faut dire quelque chofe des guides qu'on peut prendre pour étudier un li parfait original, Vidorius, comme je l'ai dit , y a fait un excellent Com? mentaire. Cet Auteur (i) ^^ égaîe- Hient profond , judicieux , exaâ & mo- delle. Il n'a pas fait la tradu6î:ion de l'Ouvrage qu'il commente ; on peut la tirer de fon Commentaire. Majoragîus l'a faite, & l'a accompagnée d'un Com- n^iCn taire auffi long que celui de Vi6to- •rius. Il copie même Vidorius presque par-tout mot pour mot; il a pourtant ce- la de propre , qu'il raraafle les idées de divers Auteurs , fur les mêmes préceptes, & qu'aux préceptes, il joint fouvcnt des exemples : il montre beaucoup d'érudi- tion ; Vîdorius n'en a pas moins.
Un Auteur , nommé Jean Cocin , a fait imprimer à Strasbourg la Rhétorique d'Ariftote, avec une préface de fa façon» Cette édition contient le Grec , la Tra- duction Latine , & les Notes de Stur- mius. CocJn fait grand cas de toutes- les parties de cet Ouvrage; cependant il
eft
prtftrt Vidoiiue ,. Majoragius, Riccobon , 4 tons Ut *utrei.
66 Les Maîtres
Ariftotc. ^ft pîcin de fautes dans le texte Grec, dans la tradu6lion & dans les notes. ^ni. La Parap.hrafe de Riccobon ine paroît Schut. /«-meilleure. Elle eft comparable à TOu- t** vrage de Viéiorius. On y examine cet
Ouvrage en beaucoup d^endroits , aufîi- bién que celui de Majoragius , fans o- mettre ni celui de Muret, qui a fait feu- lement la tradudion des deux premiers^ livres de la Rhétorique d'AriQote; ni ce- lui de Sigonius, qui Ta traduite toute en- tière , & qui a eu de/Tein de garder, a- Vec la pureré du ft>le, un jufte milieu cnrre les tradudlions de cet Ouvrage, trop iittiralcs, ou trop diiTufes, & de fe ren- dre ainll plus conforme à l'original.
Mais, ce qui peut tenir lieu de Com- mentaires , & des Tradu6lîoi)s Lacines^ c'eft la Tradudion de (JafTandre en no- tre Langue, laquelle eft, fansdoute, fort méthodique, en bons termes, & à peu de choies près , très-fidele.
A H -a:
P*E L O Q U E N C E. €t
A N A X I M E' N E
DE L A M P S A Q UE,
Contemporain d'Ariflote; OU
L A R H E' T O R I Q U E
AdrefTife à Alexandre.
^'.'Uoique la Rhétorique à Alexandre ^^nj^ximë' foit à la fuite de celle d'Arillote, ne de on ne la croît pourtant pas de lui,Lampfa^ parce qu'on n'y trouve pas les mêmes *l"^* caraderes. On y voit d'abord une afTez longue Préface; ce Philofophe n'en mec point à fes Traitez: quand même il en auroit fait quelqu'une, celle-ci n'cft pa$. de fon llyle. Elle efl d'un caraétere fleu- ri , presque comme les Ouvrages d'ifo- crate , & l'on ne voit point qu'Ariftotc ait jamais donné dans ce goût. Il c(l vrai que les principes généraux , fi on y prend garde, y font à peu près les mê- mes : mais rien n'eft- démêlé , rien n'efl' rangé, ni traité dans cette Rhétorique,. avec le foin & la méthode que Ton re- marque dans Ariftote, Ce^ ne font ni lés mêmes chofes, ni les mêmes \^^q.% ^ lorsqu'on y trouve les mêmes noms; les^ mœurs y font à peine touchées; on \n^ Me un peu plus fur les paffions , &
néan* -
6S Les Maîtres
Anaximé- néanmoins ce n'eft qu'en pafTant: les ma* «c de tieres les plus marquées en leurs lieux-, Lampfa- y f^^t eucore rebattues dans d'autres; ^"*' &. li c'eft pour en dire des chofes nou-
velles ,, il y a aulîi des reclkes inutiles, r r.v n. C'eft ce qui a fait ju?er à Voflius que ter. tom. i . cette Rhctorique n cft point dAnltote; f 362. & ce qui a tait dire au bibliographe ano- Bib/ioi.hifr.nyniQ , qu'il y a long-tems que les Sa- Poiit. ano- y3jj5 s'gQ fo^f perfuadei.
ér'éj! *^' Certainement , ce que je vîens de re- marquer , ell un grand défaut , fur-tout dans une Rhétorique à l'ufage d'im Prin- ce, à qui l'Art ne pouvoit rien préfenter de trop parfait , pour répondre à l'hon- neur qu'il lui faifoit de vouloir être- fou disciple. A dire vrai , Alexandre n'efl pas le premier , p.irmi les Rois, qui ait marqué cette eftime pour l'Eloquence. Acdille. & les autres Héros de l'Iliade, ne paroifTent, fans doute, formez la plu- part. au discours, & à l'adion, que par- ce que c'croit la mode de tous les Grands du tems d'Homère. Mais c'eft ici, appa- remment , le premier Traité fait exprès pour une perfonne d'un fi haut rang. Quel éclat, quelle folidité , & quelle jus- telfe n'exigeoit pas de l'Auteur une Ç\ glorieufe deftination ! Un tel Ouvrage ne devroit avoir rien de fec, rien de far- dé, rien de défectueux, rien de fuperflu, rien enfin , qui par fes agrémcns , fa brièveté , fi précilion , ne convînt à la délicatelfe du Prince , & à la gloire du ihrône. Mais , comme le dit Ju-
vcual
I
d'E l o q u e n c e. 69
v€nal (i), fur un autre fujet, // eji pl^s xntiKlmé'i, ai je de jentir ce qu'on y dejireroit , je ne ne de dis pas feulement , que de t^y mettre , i-'^mp^ii'i mais même que de r exprimer, ^" '
La Prdùce roule fur r^'cellence de l'Art oratoire, h cela, pour nous mon- trer deux chofes ; Tune, qu'il faut l'étu- dier avec foin ; l'autre qu'il donne un grand relief à un Prince , déjà diflingué des autres hommes par fon rang, & par la gloire de fes aélions ; parce que l'E- loquence n'efl autre chofe que la railbn même qui fe déclare, & qui brille d'une manière convenable dans les affaires de la vie. Sur le foin qu'on doit prendre de l'étudier , l'Auteur dit beaucoup de chofes que l'on retrouve dans Cic^ron ; L. t. rfr foii que l'Orateur Romain les ait puifées j''"'*] "^'. *'* dans cette fource , foit qu'il les ait lui- ^^*
même rencontrées. Pour ce qui eft de l'honneur que cet Art peut faire à un Roi, il falloit qu'Alexandre en fût bien perfuadé, puisqu'on voit, au commence- ment du Traité dont nous parlons , qu'il l'avoit demande pluficurs fois avec ins- tance.
Mais , clev<5 au deflus de fes Sujets, convient-il à un Prince de s'aflujsttir aux règles de la Rhétorique ? On fait ce qui fut dit à un Empereur, Qh* il pouvait don^ ner aux hommes le droit de bourgeoifie ^ mais qu'il ne pnuvoit le donner aux mots ; & l'on voit tout le fens de cette pen-
fée ,
1 Hune qualem nequeo monftraïc > Çc fentio tan- twn Juv. Sot. 7, ubi dt PfUt,
■ frtmc.
70 Les Maîtres
Anaxîme-fce , qui ne regarde que la Grammaire* "« d« A rcprd de TArt oratoire , l'élevatiou Xampra- ^Qj^pjc jjyj Frinces de grands avantages, & les dispenfe de bien des -chofes ; Ibit parce qu'elles ne conviennent qu'à TE- loquence commune; foit parce qu'on eft favorablement prévenu pour eux ; foit à caufe des matières qu'ils ont à traiter, & des teins & des lieux où ils les trai- tent Mais il y a des grâces , une no- blelfe , des bienféances , dont il fembl-e que rien ne puiife les dispcnler. Et c'eft •La Mothe^^'^^ quoi Ton peut dire , qu'ils fe font ,/* yayer. fouvcut prévalus foit avantageufcment des .:^hét. du préceptes de l'Eloquence , & qu'ils ont tiré d'elle tlule d'aulfi grands etî'ets, que des troupes les plus nombreufes & les plus aguerries. Que ne fit point le pre- mier des Céfars par fon moyen? & que ne fit point Alexandre lui-même? Pom- VÀr'afHi V^^y Craflus, Antoine, & plulieurs au- TAcit.p.m.xïQs^ ont été grands Orateurs, aulfi bien '*7P- que grands Capitaines. Nous ne lifon^s
.presque jamais les vidoires , tant des uns, que des autres, qu'après avoir admiré de quels di>cours ils avoicnt lu animer au combat les armées qu'ils commandoient. Enfin, il n'y a ledure , ni facrée, ni profane, qui ne fournifie en foule des exemples, pour prouver, quand on vou- dra s'en donner la peine, qu'il n'y a gué' rcs de célèbres cvenemens dans toutes les hilloires, qu'on ne doive rapporter à ce principe; c'cft à-dire, ou l'Eloquence n'ait eu la meilleure part. C'clt pour cela , que dépouillant l'Art oratoire de
toutes
't>Ul. de 0'
D*E LOQUENCE. yi
=tourcs les chofes dont les Princes n'ont Anaxime. que faire, il ne faudroit leur prérenter ne de l'Eloquence, que fous la forme qui leur ^^^P^*' convient. Pourquoi ne croirions - nous ^"°* pas qu'on réùffiroit à leur faire ferieufc- meni aimer ce bel Art, lî une main ha- bile & délicate le leur avoit ainlî réduit dans de julles bornes? Oui, fans doute, jaloux de cette autorité que la nailfance leur donne fur les peuples , ils^auroient la noble ambition , comme les grands Hommes que j'ai nommez , d'exercer en- core, en tcfms & lieu, ca empire de la parole , qui flatte fî agréablement , par deux raifons affez fenfibles; l'une eft, quç c'eft un avantage qu'on ne doit qu'à foa mérite: l'autre eft , que pour n'être pas ij périlleux , il ne lainb pas d'être plus rare, & peut-être plus difficile de devenir bon Orateur, que de devenir grand Ca-? pitaine.
L'Auteur de la Rhétorique à Alexan- dre femble avoir vu lui-même que, travaillant pour un Prince , il ne fallok rien produire de commun. Du moins, nous fait-il entendre qu'il avoit pris du tems pour exécuter ce qu'on lui deman* doit , & qu'il prétend donner quelque chofe de plus exadl fur la matière qu'il traite, que ce qu'on avoit vu avant lui. Vanité qui n'elt pas exempte d'erreur, comme on peut aifément s'en convain- cre , Ç\ Ton conlidere la nature de fon Ouvrage , & les habiles Maîtres qui a- vpient déjà écrit fur ce fujet.
Après tout , il ne laiiTe pas d'y avoir
4.e
72 Les Maîtres
Anaximc- ^^ très-bonnes chofes dans cette Rhéto- ne de rique C*ell le jugement qu'en a porté Lampfa- en deux endroits le Bibliographe anony-
^^Btbiior ^^ *"> 4^^i'<^^^'^ n^^s avcTtifl'c en même A,/}.' ' tems, qu'on n'a fait aucun Commentai- Poiù. Phi- re pour l'expliquer, ce qui n'en donne pas ['^' '^'"fp* MUQ idée avanrageufe; d'autant plus qu'el- "^' '^' Je fc trouve parmi les Oeuvres d'Arillote, & que tant d'zVuteurs fe font exercez fur les trois livres qui font de ce Philofophe. Ce que je trouve de meilleur & de plus jufte dans l'Ouvrage dont nous parions, quoiqu'on le trouve auffi ailleurs . c'elt Pavis que T Auteur nous y donne, Que les preuves, les paffions , les mœurs, l'amplification , l'Art de parler foit des biens foit des maux de la vie , convien- nent à toutes fortes de discours ; & né- anmoins , que la p-euve efl plus d'utage dans le genre judiciaire; que la connois- fance des biens & des maux convient plus dans les Confeils ; & que l'ampliâ- cation e(î plus propre au Panégvriviue. Il explique alfoz bien, non feulement ce que c'eit Q[m^ amplifier , mais encore en quelle occafion il efi à propos de le faire. Il pofe pour principe, que ce n'eft qu'après la preuve, ou après l'éclaircis- lement d'un fait. Il entre dans un grand détail touchant les biens & les maux qu'on loue ou qu'on blâme,ou qui tombt-nt en dé- libération : mais tout ce qu'il en dit , fe ré- duit à cet important précepte , qui feul doit fuffirc fans aucun autre détail, Que l* Orateur doit être inftrwt des fnjets dont a veut parler. Ces fujcts font les atfai-
resi
1)'E L O Q U E N C E. 73
res de la vie; ce n'ed pas la Rhétorique Anaximc- qui nous fii inliruit ; elle ne traire que^-^'^c de l'Eloquence. ^^7^^*-
Mais , une reflexion excellente que i'Au- teur fait Tur les preuves , & <îiiV;n ne peut troprcpetfr, c'elt , qu'afin qu'elles foient bonnes , il faut que ceux qui écoutent, s'y trouvent d'intelligence avec celui qui parle ; ce qui arrive , lorsque TOrateur n*y préfente à fts auditeurs que des idées qu'ils ont d(?ja. C*eft en ce fens que Ci- ceron obfcrve que, dans les Sciences ,£.. t. </? o-^ ]a perfeélion coniifte à s'éloigner de l'in-^''^^»-*** telligence & des opinions communes; au lieu que, dans Tufage de l'Art oratoire, il n'y a pas de plus grand défaut. C'ell le fens encore de ce qu'on a dit , Que le génie de l'Eloquence n'ell que de déve- lopper , tant en gênerai , qu'en particu- lier, ce que tout le monde penfe, quel- quefois même fans y penfer. De forte que ce n'eft point de fon propre fond, ni de fes propres découvertes , que l'O- ; rateur doit faire montre dans fes discours ; c'eft le fond & le bien commun de tous les hommes qu'il doit y étaler; & le grand faccès de l'Éloquence eft, que tous ceux qu'elle intereffe , c'cft -à-dire , l'Orateur & les Auditeurs, fe rencontrent à ce ni- veau d'intelligence commune, dans tout ce qui fc dit des aâions des hommes, ou des pallions qui les font agir , ou de leurs raiibnnemens. Cette doélrine eft générale pour tout ce qui entre dans un dîspours. Ce grand principe n'empêche pas que l'Auteur n'admette quelquefois Tome VllL l'art. /. D dans
74 Les Maîtres
Anttimé-<^'ins l'Eloquence des penfées , ou des ne de propolîtioiis paradoxes.: mais quand elles L.uupfa- iQpj. ^g ÇQ caraéicTe, il faut, ou y pré- ^"^* parer les esprits, ou appuyer aufîi-uôt ces penfécs de quelque preuve qui les fafTe eutrer dans les bornes de la portée du commun , dont elles femblent s'éloi- gner.
Je n'en dirois pas davantage , s*il ne me relloit encore à faire connoître l'Au- teur, & , f) pour y rcuiïîr, il ne falloit le caradterifer de plus en plus. Il e(i donc à propos de remarquer , qu'il des- cend quelquefois dans de fort petites mi- nuties, <3c qu'au contraire , il tranche court lur des matières importantes. 11 n'eit poirtt trop étendu fur les figures. H donne as- lez bien les règles de l'Exorde , de la Narration , de la Confirmation , de la Réfutation, & de la Peroraifon. 11 don- ne aufil, & recommande même très-tort, l'art d'interrompre à propos , ou le cours de la narration, ou la fuite des preuves, par des réflexions judicicufes , afin que le discours ne (bit point une hilloire con- tinué , ni une pure dilfertation. Mais , ce qu'on ne fauroit approuver , c'efl: qu'en- iuite il reparle des diverfes espèces de caufes dont il avoit déjà parlé, & qu'il en traite d'une manière anlTi diffufe qu'il tvoït fait au commencement; ce qui n'eft Bas, alFûrcment, une méthode bien exac- te, ni digne d'un homme qui croit mieux faire que les autres. On le voit même , en cet endroit, donner encore trois par- ties au genre judiciaire, qui font i^accw
fation
d'E l o q u e n c e. 7f
fatioKj la défi-rife^ & la recherche'^ dîvifîon Anaximé- qu*il faut obferver comme une chofe qu!"^ de lui ell particulière. On n'admet ordi-^,'^^"^^^' nairement que les deux premières, & il*^"^^^ n'explique pas trop bien lui-même ce que •c'eft que la troiliéme. Comment conce- voir, en effet, que ce foit un genre de caufe différent des autres, de voir 05* <^V* xamtner fi les adions , les paroles , ou Us inclmaùoYis dCun homme ne je démentent foïnt'^ Enfin, il dit avoir fait un Ouvra- ge adrelFé à Thcodeélc , & cet endroit pourroit faire croire que c'eft Ariftote qui parle: mais, outre les preuves que j'aî rapportées du contraire, on peut encore s'en convaincre par le dernier chapitre du livre Ce chapitre contient une réca- pitulation fort fînguliere de l'Ouvrage. Li'Auteur , confeillant à fon Elevé d'a- voir foin de régler fes mœurs, aulTi-bien que d'étudier l'Eloquence, lui recom- mande d'appliquer à la conduite de la vie, les règles mêmes de l'Art oratoire; & par confequent , de travailler à fe' ren- dre recommendable par fes premières ac- tions, comme par un Exorde , & de (c •concilier ainfi la bienveillance des hom- mes; de marquer après cela , de l'ordre & de l'arrangement dans la fuite de fa vie, comme dans la Narration; de faire tomber les mauvais bruits & les mauvais discours, par fa fagelfe , comme par une espèce de Réfutation ; de fortifier fa gloi- re , par fa confiance à bien faire, com- me par la Preuve, & d'avoir des maniè- res qui rappellent la mémoire de tout ce
D 2 qu'il
76 Les Maîtres
Anviximc- qu'il a fait de bon , comme par une cs- nc de pç(;e ^ç Récapitulation. Quelque juge- qucT^'*" i"cut qu'on porte de cette ide'e, la peut- on croire d'Àrillote? M devan- ,^^^ AutcuF Françoîs , qui a eu la mê- mor:ere. HIC idée fiiF Ics paitics du discours , ne Hararg.fur\^ pouflc pas fi loin. Mais, s'Il v a plus
toutii fortes ,' •• j i • j'-i
ç;-c.p.i7 ^^ modération dans la manière dont il ' ' * la propofe, je ne fai s'il y a plus d'exac- titude. " Cet ordre, dit -il , des parties ,, du discours, ne lauroit étredésaprou\ c ; ,, nous en remarquons uii femblabie dans ,, l'Univers. La Nature, noii plus que „ l'Art, ne proJuît pas d'abord les cho- „ fcs dans leur perfcct-on. Les arbres „ ne commencent point par les fruits; ,, ils pouflent de petits boutons ; ils les „ cpanouilTcnt en feuilles & en fleurs; ,, & ce n'ell qu'à la fin qu'ils nous font ,, leurs meilleurs prefens. Ne nous ar- „ rive-t-il pas le même ? Venons-nous „ au monde dans un âge parfait.^ L'en- ,, fance n'efl-elle pas l'hxorde de 'notre ,, vie^ & n'elt-ce pas peu à peu que nous ,, devenons hommes? L'enfance ell, en un fens , l'Exorde de notre vie ; mais peut-on dire, ou faire entendre, que l'E- xorde du discours en foit l'enfance.^
On ne fauroit croire , après tout ce
que j'ai dit , que la Rhétorique adrcffée
à Alexandre foit d'Arillote. A qui donc
» f»r7/;4r. fajt.ji Taitribucr ? Il me paroît trcs-vraî-
-d''^-.- ^ femb'able qu'elle cft d'Anaximéne de
f, 164. Lampfaque, Victonus la prouve, ^w ^w-
î /«y?/. 0r4- gement d'André Schot*; & nous voyons
r.r. /. j.r.4 igjj effet, Quintilicn f attribue nom-
/'
mémcnt
d'E loquence. 77
mcm:nt à cet Auteur la divifîon du gen-Anaximc- re judiciaire en trois parties^ qu'on ne ne de trouve que dans le livre dont il s'agit. ^^'^""P^^* Quintiîien n'en dit rien davantage Nous^"^* apprenons d'ailleurs qu'Ànaxiniéne ctoit D;W^r. ^-A du temsd'Arillote& d'Alexandre le Grand. '"«^•^^''<"^- Il étoit tout enlemble Hiliorien , Ora-'^f'-^-^^J- teur, homme habile dans la connoiilance^tr Paufan. de l'Art poétique, & dans celle de V i\xil> »* jsî- oratoire. Il voulut dcrirc de tout, & il ''^' """^^ ^'
le fit, dit on, avec alfez de fuccès ; mais,^
ttrioT
néanmoins fans atteindre jamais à la per- *^pndvtcm fectton. C'ell le jugement qu'en porte '.^^- ^^°}^i- Denys d'HalfcamaHe, dans un fragment '"^^J^''';^"'* imprimé par les foins de Viétorius*; ai Diomf.Ha» dans lequel on le compare à ces Athle- i'^: '» if** tes qui fe lignaient, comme dit Lonein, ^'^f' . . . en toutes fortes d exercices ,/& ne rtm- subt.c.zt, portent le prix dans aucun, il avoir é- Di$d. sk. crit, en douze livres, l'Hidoire générale ^'^''"^'- ^' des Grecs & des Barbares ; il la com- JJ/^/\ç°'?" mençoit à la première origine des hom-;'/M«. p-»«- mes, & la finiflbit à la bataille de M^x\-f'"^-Pffi'^- tinée 11 avoit encore écrit celle de Phi-^Vl!L*« lippe de JVlacedome , qui contenoit au /i;^ moins huit livres, & l'envoya à Alexan- ^^rpocrat, dre. 11 écrivit en fuite celle de ce Prin- ^""'.' '^* ce il y a donc lieu de croire ^u r^iQ- ^ttids «- xandre avoit pu lui demander un Traite /«r/». de Rhétorique; d'autant plus que tous ^ "'**■'■• '^''^'" les Ouvrages d Anaximene ctoient d un ^^^^^ j-^,.^ flyle fort châtié, fi nous en croyons Plu- 3. />. 'i.,??! tarquc f, & m(2me très-fleuri, comme ceux ^'^'^ ^^'f^- d'Ephorus, de Theopompe & d'ifocrate. î^/r^t? ^' tAufliavoit-il 1 espDt tourne a rLloquen-;»(j/?fr. ^
D 3 ce li'J.
78 L E s jVI A î T R E S
M ..'^4 ce des Sophilks. Il avoit même le ta- ne de lent de contrefaire le Ityle de ceux qui Lampfa- en faifoienc proteffion, & il porta le ca- ^^^' radere de cette Eloquence jusque^ fur * Via. in la Tribune aux harangues , & au Barreau *., Proiei Plu- Y ouiQS ces con jîderatlons prouvent qu'il ^hIiÙ in ^^ l'Auteur de la Rhétorique dont il if<i Vit. s'agit , puisqu'on l'y retrouve tel qu'on le peint , avec fes tours étudiez , & en même tems foibies & peu perfuafifs, que -^ ^^ ^^.^ Denys d'Halicarnafle lui attribue. Cer- wbi/upra. 'tainement, Div)geneLaërce* le qualifiede '^Die^. Rhéteur, & Aldobrandin f dit , qu'autant ^'''^' ^ qu'il en peut juger , c'eft à ce Rhéteur ja.^iî/cdXiqu'on doit l'Ouvrage dont je parle. Ce- ît;.07/ï. la étant, l'exprefllon de Moreri:|: n'eft pas ^w»ir /«j^fjg quand il dit, Que quelques Savans. XDia.de attribuent a.Anaxmiene les livres de Khe- Mor. fur torique d'.-\ri(tote; non feulement, parce ^nax. qu'on ne lui attribue que ce qui eft à lui, mais encore, parce que la Rhétori- que dont il s'agit n'eft pas divifée en plu- lîeors livres.
On peut s'étonner, qu'Anaxîméne n'a- yant con)pofc ce Livre qu'à la prière d'Alexandre, ce Prince ne fc fût pas plu- tôt adrellé à Ariflote. Mais il ell aifé de répondre, ou qu'il l'avoit déjà pris en averlion , ou que ce Philofophc n'avoit point encore paru d'humeur à écrire fur des matières qu'il mcprifoît, quoiqu'il en 9i>i/T.'^^^ enfuite mieux écrit qu';iucun autre; m, 19$. OU enfin, que le ftyle d'Anaximéne avoit caHf.€xip-f^ plaire davantage. {!:fl'J'i%' On rapporte ♦ de cet Auteur un fait qui
2
t'n
B^E L O Q U E N C E. 79
fauva fa Patrie du pillage , & qui mai;- AnaximT;- quc, en même tcms, qu'il avoit de l'es- ne de prit, & qu'il étoit fort confideré d'Ale- ^ampra- xandre. Ce Prince avoit découvert que ^"^* ceux de Lampfaque favoriioient les Per- fes : violent de fon naturel , il entra dans .une furieufe colère , réfolut de ruïner leur ville, & fe mit en chemin pour le ^ire. Ceux de Lampfaque épouvantez, lui députent Anaximéne pour le fléchir; mais le Roi, averti de fa venue, fe roi- dit dans fa fureur , & , par un ferment (folemnel , jure de faire tout l'oppofé de jce que cet Envoyé lui demandera: l'En- voyé iirfiruit de tout , lui demande laruïnede Lampfaque, & le Roi, pris par fon ferment, fe crut obligé de pardonner à cette ville.
Anaximéne rendit aînfi, par fon esprit, un bon fervice à fon Pais Mais il joiia Pauf^n. «ne pièce bien ianelante à Théopompe, '^''f-/'^'^'*- avec qui il s etoit brouille après avoir ^,^.^^^,^ été fon ami. Ce fut de publier , fous lUfy^^ fon nom , & d'un flyle tout- à-fait con~ forme au (îen, une hiftoire qui choquoit les principales Républiques de la Ciréce, ou, pour mieux dire, un Livre d'injures- contre les Athéniens, les Lacedémoniens & les Thébains ; ce qui attira à fon en- nemi la haine de tout le monde.
Paufanias, de qui je tiens la plupart de Panfa»- p.
ip6.
ces taits, a)oute qu Anaximene fut Icpre- ^' I^ mier qui s orrrit de parler lur le champ y-^/z. ^/^^ fur toutes fortes de fujets. D'autres (i) 157. donnent cette gloire à Gorgias, qui s'ex-
pofa.,.
I Piimus dint TTfo^'xKKtrt. PhiUftr, de Cor*^
D4
8o Les Maîtres
An;ix!më po^^i dit-on , à Cette cprcuve , pour effa- re de cer Prodicus, qai ne récitoit que des ha- Lampfa- pangues bien travaillées. C^uoiqu'il en ^"^' Ibit , on ne peut douter , qu'excepté fa
fourberie, Anaximéne n'ait été un hom- iDe de mérite & de coniideration , fa- vant , fameux Orateur , &c bon Maître de Rhétorique, quoi-qu'il ne foit pas du premier rang. Tel elt le fentiment de Vi6torius, qui s'appuye fur les foudemens que j'ai rapportez.
Je crois devoir être de fon avis: je ne puis pourtant pas diflimuler que Paul itmnent in ^^"' prend un parti contraire, il ell per- ^n;f.7^/.rr. fuadé que cette Khéiorique efl 'd'Aris- M.^v tote , aulfi bien que la précédente , par la raifon que j'ai déjà touchée, qui eft, Que l'Auteur de Pune, comme l'Auteur de l'autre, fe d't Auteur de la Rhétorique à Tl-éode61e; d'où Paul b^ni croit con- clure démonllrativement , que c'elt Aris- tote qui a fait la féconde, aufîi-bien que la première, & que Vidorius, qui penfe autrement , s'tll trompé ; de forte qu'il ne daigne pas feulement répondre aux preuves de Viclorius. Mais, quand mê- me onnepourroit pas s'imaginer que deux hommes , comme Ariftotc & Anaximé- ne , euiïent écrit à la même perfonne , ou à deux perfonn.s ditfcrentes de mê- me nom , je ne vois pas qu'il y ait de coiT>paraifon à faire entre les preuves de Paul Béni, & celles de Victorius ; & je tiens pour certain qu'Arillotc auroit beau- coup mieux rélilïï.
Au
D*E L O Q U E N C E. 8l
Au rede , s*il y a des chofes à re- Anjiximc- preiidre dans cette Rhétorique , il y en "c de a encore plus dans la Traduétion Lati- -^^"^P^*"- ne que nous en avons. Elle ell de ^^^' FhiHphe. C'étoit un habile humme d'ailleurs , mais qui , peut-être , n'ei>- tendoit pas afîez la matière , dont îa connoiiïance n'efl pas moins neceflaire que celle des Langues, lorsqu'il s'agit de traduire. Quoi-qu'il en fort , il paroît ici , que , pour bien prendre le fens de •l'original , il ne faut pas toujours s'en, tenir à la verfion.
il me relie une réflexion , que je tire d'un Auteur François que j'ai déjà cité. „ 11 n'eft pas trop ordinaire, dit-il, qu'uni; ' ^, Kol accule lui-même des criminels, (x mrdng.fur „ il eft encore plus rare qu'il fe voyc foutes fortes yy obligé de répondre à leurs inveétives. '''■^*-^^'^''* yy Cependant , Alexandre a fait l'un & ^^voyet, „ l'autre plus d'une fois; foit qu'il fui- ^«//»rr- „ vît en cela la coutume des Rois de ^'*'/'- '''''- „ Macédoine, dont le pouvoir n'étoit pas ' '^' '^ „ tout-à-fait abfolu fur cette Nation „ guerrière, ou qu'il fût bien aife de fai* „ re voir que ce n'étoit point par la feu- ,,. le valeur qu'il favoit vaincre. D'ajou- ter après ceja , comme fait l'Auteur de * la rcÈexion, que ce Pri?2ce , en ces oc<:a' fions , pratiquait les préceptes d'Eloquence qu* /Irifîote n''avoit pas mariqué de lui don' ner ^ c'eft un fait dont on peut raifonna- blement douter , Ç\ celui qui l'avance a prétendu qu'x\riftote a fait une Rhétoïi- que pour Alexandre.
D 5 DENYS
§4 Le (S Maîtres
Dcnys comme d'un Maître fameux , & d'un Cri-
d'Haiicar- tique très-habile.
nafle. (jg j^'g(^ p.^s e^ juger moîns avanta-
A'K^nA Pro -geufement , de dire avec Nugnés, dont fepur de jç parlerai ci-après, que Uenys e(l un de * 54r«Lr, ces Maitrcs qui ont )oint 1 uiage de IL- W4«j/aPrff- loquence à la connoillance des prccep- /rf^f^ ''«/'tes, ou, avec le Père Rapin*^ queceRhé- ^cémpar. iie^^^^ eft un des plus favans parmi les jyemoftL& Anckns. Ce Père ajoute, que Denyç <r#ov./». 7.u'a touché que les ornemens & l'harmo- nie du discours , ce qui efl vrai de fon Ouvrage touchant l"* arrangement des mots ^ & non pas de celui qu'il a intitulé De PÀrt^ puisqu'il ne regarde pas Teulement la didion, mais le fond même des à^(- ferens discours , dont il donne des pré- ceptes. Deiudigr.* Enfin, îc Père VavalTeur remarque qua- i>/(?./.2 5 7.tre chofes dans ce qui nous refte du Rhé- teur dont je parle , toutes très-utiles à ceux qui aspirent à la parfaite Eloquen- ce. La première eit , que cet Auteur élo»Kf toute la Rhétorique l ce qui fe peut dire en un fens. parce que Tes préceptes feroient une Rhétorique complète, à peu de chofes près, fi on fe donnoit la pei- ne de les ramaffer en un corps , & de les ranger. La féconde eft , quV/ nous r j)t'on. Ha- ^PP^^^^ ^ j^,?,^^ ^^^ yii^teurs ^ par les re- l,c. TTïoi/'-gles qu'il nous en donne. La troiiicmeeff, >*" *ç'Ta- qi2»;7 porte lui-même fon luzement fur plw /'». 3. 4. P^^^^ iLcrtvains fameux , d une manière &t. ' qui peut nous fervir d'exemple ; & la quatrième c(l, qu'/V /w/V la compûraijon de qatl^iues-uns de as Ecrivains .^ en gardant
11
d'E loquence. 85*
par-tout une très grande méthode, quiDenys - conlilte à examiner les mœurs, les pen-û'Haiicax- fées , l'art & la didion ; ou bien à ré-^"^^ duire tout à deux points, qui font /V.v- prejfion ^ & les choses. Il dilliiigue enfai- te dans les chofes , C invention & ï'ordre\ & dans rexpreflion , le choix & farran- gement des mots ; ce qui eft une leçon fort utile pour ceux qui veulent lire avec fruit,
. On a encore remarqué que Denys d'Ha- r/r/mGr^r- licarnalfe s^attira par Tes Ouvrages, woï^^'i'*' à'Umri feulement relb'mc, mais Tadmiration de ^■''^''^"'-^*'*' fon necle; parce que les jugemens paru- rent auffi folides que hardis, & que fon cray.on faifoit connoître, par des princi- pes infaillibles, les défauts ou les beau- tez des Ecrivains dont il parloit. C'eft ce qui le fit appeller, même dès fon vi- Henr. Mi» vant , le Critique par excellence, pour'""* '^'''' dire, qu'il n'appartenoit qu'à lui de juger du mérite des. Auteurs. Ses décifions étoient fans appel ; & ce qui eft ^ncor^ siihm.Ge- plus glorieux , l'idée qu'on a de fi vcï-Un. Ep. ad tu, répond à celle qu'on a de fes lu- ^o..^*''''"'/'^. mieres. On reconnoît que ce n'eft i^i^oTon^m- l'envie de s'élever lui-même, ni le dcCn lie. t. z /. de rahaiiFcr les autres , qui le guide ou 120. ijy.^ir le conduit dans fes critiques, mais une ^^^* volonté iîncere (^étre utile à fes leéieurs. Auiïi , ne hazarde t-il rien qui ne lo't l'effet, <Sc comme le fruit, non-feulement d'une pénétration exquifc , d'une étude con- fommée, & en même tems d'un long ufa- ge ; mais encore de fon amour pour la
P 7 vérité.
8^ Les Maître s^
renys vérité , & de fon xele pour ravancement d'Haiicai- des Lettres.
nalTc. Cc[i à caufe de fes lumières, que Sui-
das ( I ) Ta appelle uft Rhétoricien rempli de toutes fortes de belles conno'tjjances , & Sylhuri. que Sylbnrge , dans la Préface qu'il a ^^*f- '^^ mife à l'édition qu'il en a donnée, ne ^"^••''^fait aucune difficulté de dire , qu'il eft. aufîi impofîible de bien connoître les O- rateurs, ou d'en juger fans le fecours de Denys, qu'il e(} impoiïible, félon Hora- ce, d'imiter Pindnre. Sa raifon eft, qu'il ne conçoit rien de plus jufle, ni de plus cxa6b , que les réflexions de ce lavant Critique, tant fur les Hiftoricns, que fur les Orateurs, loir pour le fond des.cho- fes mêmes, foit pour le ftyle. Sylhmi. En effet, fur ce dernier point, Denys •*»-<. d'Halicarnaife nous donne à connoître
ce qui manque encore au ftyle fubîime de Thucydide, on au flyle fimple de Ly- fias, & nous apprend la manière de mê- ler l'un avec l'autre, félon les règles de l'art qne l^hrafymaque avoit d'ahord commencé, que Platon & Ifocrate avoient fort poli, mais que Démolthéne feul a porté à fa perfeâion ; ce qui lui a fait remporter le prix de l'Eloquence fur tous les Orateurs de tous Içs lîécles. On ne fait pas moins de cas des remarques de notre Auteur fur Dinarque & fur Jféc. p*fr.r;i7«r.£|ies ont paru à Vidorius toutes- remplies ^^•. ^„,^'' d'érudition , & fort inftruéîives pour ceuï ThthAid. qui
Pruf. in ..... , V
BitTtyf, ' Rncfor m omui lutcrarum gcncrc prxclaïc VC>
fatus. Smd, dt.Ditn, H^lic
d'E l o q u e n c e» 87
qui aspirent à devenir Orateurs. Il enDenys elt de même de ce qu'il a. écrit * fur Ly? d'Haï ieafr» fias & fur Ifocrate. On y trouve par-tout 2'*!!,V " d'excellentes règles , dont rexperience a fait reconnoître Futilité. Non-feulement- ce font des principes de Rhétorique pro- pres à éclairer l'esprit , ce (ont en mê- me tems de grandes maximes de morale, qui s'infinuent agréablement dans le cœur; & , fi d'un côté on nous y développe les beautez des Ouvrages qu'on y exa- mine, on a foin d'un autre, de nous fai- re goûter les Vertus les plus héroïques dont l'Orateur eft animé, ou dont il répand, les préceptes dans fes harangues.
Il eft vrai qu'à la première vûë , les dccifions de Denys ont paru quelquefois furprenantes, comme je l'ai déjà fait en- tendre; mais à la fin, on en a reconnu la jufiice. C'eft ainfi qu'on fut étonné de la critique qu'il fit de Platon , lors- qu'il décida nettement , que le fiyle fu- blime de ce Philofophe n'efl:, en bien des- endroits, qu'une vaine enflure. " Qu'y a- „ t-il de plus furprenant, dit Henri Es- „, _ 5_, tienne, que de voir crrtiquer Platon en tien. £p,/r, ,,. une chofe où ce grand Homme s'efi Gr^r^K^/^^ ,^ lui-même fnrpafié , c'eft-à-dire , dans '^'"^^• ,,. un genre d'écrire pour lequel tous les „ Auteurs fadmirent, & le le propofent „ pour un modèle qui leur doit fervir „ de règle, loin de croire qu'on puillè le „ critiquer?
Ce qui fait de la peine à Henri Es- tlenne , en avoit fait long- tems aupara* vant à Pompée i mais ce que Denys é-
cr-it
88 Les Maîtres
Dcnys crit à Pompée pour le fatisfaîre, a fatîs- d'Halicar- f^iz Henri Eliienne. De manière que l'un ^ • & l'autre fe font rendus enfin à fts dé- cifions , malgré tout ce qui fe pou voit dire pour détendre Platon. " Si Pompée „ Jui-mcme, dit Eftienne, n'apaseuhon- ,, te de fe foumettre au jugement de cet „ Auteur, & a reconnu fon habileté en „ cette matière, je vous prie de pardon- „ ner ma hardieife à contredire encore „ ce jugement, & de prendre plutôt com- ,, me un jeu tout ce que j'ai dit en fa- „ veur de Platon, que comme une chofe „ ferieufe
Mais, dira-t-on^ Denys d'Halicarnas- fe étoit-ii plus habile que les Philofophcs, les Orateurs, les Hilloriens dont il par- Hwr Es-^^t P^^^ ^" juger? Sa rcponfe eft auiïi tien thid. ex modGde quc folide. Pour n'être pas aufïï x>/»».H<*//V. ^loq^ient que ces /Vuteurs, il ne s'enfuit ''j"^^*J^^" point qu'il ne puiife pas juger de leur 1^3 t///{».2i. éloquence. Ne juge-t on pas des tableaux ^f. d'Apelle, de Zeuxis , de Protogéne, &
des autres Peintres célèbres , fans avoir leur mérite ? & fans être Sculpteur, un homme n'elt-il pas en état de juger des Ouvrages de Phidias , de Polyclétc, de Miron ? Il y a bien des chefs-d'œuvres dont les Auteurs ne jugent pas mieux que les autres ; peut-être funt-ils moins en état de le faire. Les tableaux , les Ha- tues, les discours, les édifices font de» chofes aufTi-b'cn de fentiment & dégoût, que de raifonnement On en juge par l'imprcfTion qu'elles font fur nous; fou- vent même, c'eit fur Je fcmimcnt & le
goût
d'E loquence. 89
goût que les Arts fe forment & fe per- oenys tedionncnt. Enfin, on fuit ce que dit d'Halicar- Horacc*, qu'une pterre (jm neft puint at- ^'^^f; guè e/i pourtaKt propre à aigmjer, Cv'eft £^,y^ ^^* une f^enfée qu'on attribue originairement ?//««. à Ifocrate. Henri h (tienne dit , qu'en tout cas , Denys d'Halicarnalle pourroit auffi s'en fervir pour fe juftifier , & en ctlet, c'eft l'esprit qui règne dans fa ré- ponfe.
A ne confiderer que par le titre, fon Traité fur l'arrangement des mots, peut- être auroit-on de la peine à croire qu'il contienne autre chofe que des minuties; d'autant plus que la Frôle Françoifc, fur ce point, ne paroît pas fusccptible d'un fi grand raffinement. Maïs il n'en e(l pas de même du Grec , que de notre Langue. Dans le Grec, la chofe eft d'u- ne li grande importance, qu'il n'y a point de Maître qui ne regarde l'arrangement des paroles comme une des fources du Merveilleux dans le discours. Ariftote, Hcrmoge'ne , Longin, Lucien, & mille autres ont reconnu cette vérité ; h s'il n'y a point tant à raffiner dans le Fran- çois , il ne laifTe pas d'avoir aufli fou har- monie.
Que dis-je ? ce que Ciceron a dît du Latin , ce que Denys 'd'Haiicarnaiïe a dit du Grec , fe peut dire généralement de toutes les Langues : Il y a dans le discours de rOratcur un chant ( i ) , il^ y
a
T Eft autem in dlcendo etiam quidam cantus obs- Curior. Cxc^ in Orat. «■ j8.
90 Les Maîtres
Denys ^ *^^ Mujique , qui ne diffère de ï^ autre y d'Halicar- que du plus ou au moins ; k^ qui eft mê' nailc, yj^g p/^j agréable , (2) à caufe que l'o- raifon eft foûtenuë par la beauté du lu- jet, & par celle des penfées. Ce qui cft certain, c'eft que nous avons des Auteurs François qui cltiment que cette partie ne demande pas moins d'attention, & n'eil pas moins conliderable en notre Langue, De PExcei.^yxc dans les autres. Ain(i M. Charpen- fU la Lang. [\ç^ de TAcademie , dit que les mesures, r*»/-.;;. ^ j^^ nombres font la principale beauté de l'élocutfon; & l'Abbé *<.aflagnes, dans Pr 'f. fur UjÇ3, Prcface fur les Oeuvres de Balzac, sTil^'p'a , '^"^ particulièrement cet Auteur, parce, ^, ^''^' qu'on trouve cet ornement dans Ils é» crits , & qu'il eft le premier qui a fait voir par fon exemple, que notre Langue en étoit fusceptible. " A cet avantage,. „ dit-il , (de Nugance & de la clarté^) „. nous en pouvons joindre un autre,. „ qui touche & ravit les ledeurs ; qui „ étoit inconnu en France avant ce fa- „ meux tcrivain , & qui excita par ^q.% „ premières Lettres tant d'applaudillement' „ & d'admiration. On n'aura pas de pcî- „ ne à deviner que je veux ici parler à^is ,, nombres de l'Oraifon, dont il a forti- „ fié & enrichi notre Langue. De for- te que, félon l'Abbé Calîagnes , 13al- 7ac a fait dans la Profe ce que , félon fw ''"''' •M*-^"^^"^ Despreaux , Malherbe a fait dans
Enfin
z Qui enim cantus moderatx orationis pronuntia> tione dulcioi invcniii pottû. 0'«. /. 2. ii Orat,
D*^E LOQUENGE. çl
Denyj
Enfin Malherbe vint , & le premier en France d'iialicax'
Fit lentir dans les vers une jultc cadence. "*^^'
Ces témoignages montrent deux cho- (ès. L'une, que l'harmonie du discours. convient auffi à noire Langue ; l'autre, qu'elle ell fort eltimable , tant dans les Vers , que dans la Frofe. Ajoutons , qu'en toutes fortes de Langues elle eft très-difficile & à connoîtrc , & à expli- quer. Certainement des perfonnes fort habiles croyeat que peu de gens connois- fènt l'art de bien arranger les mots dans le François Moniieur Charpentier dit nid^. que le peuple ne connoît point ces fi- DefTes du discours ; quoiqu'il en ftnte l'effet, parce que la nature a placé dans les oreilles de tous les hommes la puis- fance d'en ju^er C'eft pourquoi ce fa- meux Académicien entreprenant d'ex pli- ^^'*'- f^^t quer cette partie de l'Eloquence, deman-* '* ' de des esprits très-intelligens pour la comprendre , & empruéjte fur cela les t-ermes de Denys d'Halicarnaffe , qui a- Dion.iu^ yant, dit-il , à traiter de femblables ma- ^i^^'^' ''."''" t^eres, deciare que ce font espèces de le- '^^,^ crets où le menu peuple ne fauroit pé- nétrer. Aufli n'y appel le-t il que ceur qui font initiez aux myfteres de l'Elo- quence, & il fait fermer la porte aux au- tres , comme à des profanes qui mépri- fent ce qu'ils n'entendent pas. On voit^ le mérite du fujet dont il s'agit»
11 ne faut donc pas s'étonner fî Denys
d'Ha-
90 Les Maîtres
Denys ^ ^^^ Mujique , qui ne diffère de P autre ^
d'Halicar- que du plus ou du moins \ çjf qui eft mê~
«allc, yyig pj^j agréable , (2) à caule que l*o-
raiTon e(l foûtenuè par la beauté du fu-
jet, & par celle des penfe'es. Ce qui cft
certain, c'eft que nous avons des Auteurs
François qui eltiment que cette partie ne
demande pas moins d'attention, & n'eil
pas moins conliderable en notre Langue,
De r Excel. Q[\it daus les autres. Ain(i M. Charpen-
de la Lang. i\qt[ de l'Acadcmic , dit que les melurcs
r-«/-./'. ^ j^^ nombres font la principale beauté
de réiocutfon; & l'Abbé C.aflagnes, dans
Pr-f.furUsÇ^ Préface fur les Oeuvres de Bal/ac,.
ceuv.de jQyç- particulièrement cet Auteur, parca
£élx^ pag, , ^ ^ ^ r Ji
n, ' ^ qu on trouve cet ornement dans ks c- crits , & qu'il eft le premier qui a fait: voir par fon exemple, que notre Langue en étoit fusceptible. " A cet avantage,. „ dit-il , (de Céugame h de la clarté^) „ nous en pouvons joindre un autre,. „ qui touche & ravit les ledleurs ; qui „ étoit inconnu en France avant ce fa- „ meux hcrivain , & qui excita par fcs „ premières Lettres tant d'applaudillement „ & d'admiration. On n'aura pas de pei- „ ne à deviner que je veux ici parler des ,, nombres de l'Oraifon , dont il a forti- „ fié & enrichi notre Langue. De for- te que , félon l'Abbé Calïagnes , I3al- ïac a fait dans la Profe ce que , félon
fw ''"''" ^^^"^^"^ Despreaux , Malherbe a fait dans
liu ^ ^' ^^^ vers:
Enfin
2 Qiii cnim cantus moderata orstionis pronuntia- tione dulcioi invcniii pot«(i. 0>. /. z. di Orat.
D*£ LOQUENGE. 9I
Deny$
Enfin Malherbe vint ,