\ f 'l^ S-^*. /•^.r *Tf^. ■M \9r .:' MEMOIRES CONTEMPORAIIVS. MÉMOIRES DE MADAME LA DUGHESSE DABRANTÈS TOME HUITIEME. IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES. UUE JACOB, k" 24. MÉMOIRES DE MADAMK LA DUCHESSE ou SOUVENIRS HISTORIQUES SUR NAPOLÉON, LA RÉVOLLTIOX, LEDIRECTOIRE, LE CONSULAT, L EMPIRE ET LA RESTAURATION. TOME HUITIEME. A PARIS, CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE DE S. A. R. LE DUC d'oRLÉANS, HUE DE CHABANNAIS, K° '2. MDCCCXXXII. NOTE DE EEDITEUR En publiant la 4*^ livraison tle ces Mémoires , l'édi- teur croit devoir démentir formellement les bruits absurdes que la baine s'est plu à répandre sur son compte, et que la malveillance et l'envie n'ont pas manqué de propager et d'exploiter. Les circonstances désastreuses qui ont frappé sa maison , ne lui ayant pas permis d'éditer le roman de VJmirante de Cas- tille , plusieurs personnes ont osé induire de là que madame la duchesse d'Abrantès avait rompu ses relations avec lui , et que tous les ouvrages ulté- rieurs de cette dame seraient désormais publiés par un autre libraire. De pareilles allégations sont fausses , et l'éditeur les signale ici comme autant de calomnies. M""^ la ducbesse d'Abrantès n'a jamais cessé del'bonorer de sa confiance ; la publication de V Amirante par un autre libraire n'a point eu et ne pouvait avoir d'autre cause que lesmalheurs éprouvés par la Maison Ladvocat. Aujourd'hui , que la bienveillante sympathie de toute la littérature contemporaine a replacé cette maison au rang qu'elle occupait, son chef ne croit pas s'abuser en û'?3ûa2 ■-> ^-ï/'w' H NOTE DE L EDITEUR. se flattant que lui seul aura l'honneur de pour- suivre la publication des Mémoires de M""* la du- chesse d'Abrantès. Cette prétention est fondée sur les assurances que l'auteur même a daigné lui donner à cet égard, assurances qui se trouvent reproduites dans deux lettres écrites à des époques différentes , l'une en mars et l'autre en juin derniers. L'éditeur demande au public la permission d'en mettre sous ses yeux les principaux passages : Mars i832. « Mon cher éditeur, « J'ai manqué de courage pour vous dire, hier, que ' les circonstances m'ont contrainte à traiter immé- « diatement pour V Amirante. J'aurais eu honte d'ail- « leurs que votre malheur reçût un accroissement de « moi , et j'en aurais souffert parce que je suis con- « vaincue de votre attachement pour moi. Vous me « l'avez prouvé dans vos Mémoires, et je l'ai bien '< senti. Aussi , vous seul les terminerez ; mais ici il « m'était impossible d'attendre « Vous comprendrez ma position , mon cher éditeur, « et vous ne m'en voudrez pas. J'ai une sincère amitié « pour vous ,et vous le prouverai. Je dirai et ferai tout « ce que vous voudrez pour que tout le monde soit - bien persuadé que ce ne sont nil'humeur , ni la mé- ■ fiance pour l'avenir, qui m'ont fait prendre cette dé- « termination ; c'est la seule force des choses. Que la ' tranquillité de nos rapports n'en soit pas troublée! KOTE DE L EDITEUR. III n — Je VOUS le répète , je vous montrerai que je vous • porte le même intérêt, et cela, vous le verrez bien- « tôt. Je vous demande seulement d'entrer un instant « dans ma position. — Songez que nos rapports d'au- « leur et d'éditeur n'ont reçu aucune atteinte. N'en « soyez donc pas moins pour V Amirante de Castille , « un père adoptif, car il est le frère des Mémoires. » La Duchesse d'Abbantès. Juin i832. • Moucher éditeur, j'ai appris avec peine qu il vous n avait été fait un conte, qui me blesse d'autant plus « qu'il me donne une apparence de déloyauté qui est « loin de ma pensée. Comment vous-même avez-vous « pu y ajouter foi un moment.'' Je ne pense pas « vous avoir donné lieu de croire que je ne tienne « pas aux liens d'équité et de délicatesse, et je n'au- • rais pas traité , comme on vous l'avait dit , à votre n însçu et sans avoir eu avec vous une explication. Le « livre a été commencé par vous , tout mon désir est « que vous le finissiez. Soyez toujours le père, le « patron du livre; vous savez combien vous lui avez « fait de bienj croyez-vous que j'oublie les soins que « vous avez donnés à sa publication. * Mille amitiés. » La Duchesse d'Abrantés. Outre que ces deux lettres sont conçues dans des termes trop honorables et trop flatteurs pour que l'éditeur n'ait point à cœur de les reproduire ici , elles IV jVOTF. Dlî L ÉDITEUR. peuvent réfuter victorieusement certaines assertions pleines de malveillance et de fausseté , consignées dernièrement dans un recueil hebdomadaire. Certes, l'éditeur n'attache pas à ces niais mensonges plus d'im- portance qu'ils n'en méritent ; s'il a pris la peine de les relever ici, c'est qu'ils semblaient faire planer sur ]y[me la duchesse d'Abrantès un soupçon de déloyauté que toutes les personnes admises à l'honneur de son intimité, doivent repousser avec indignation et mépris. Ainsi donc, et quoi qu'il en soit, l'éditeur de ces Mémoires ne les verra point passer en d'autres mains ', et il s'empresse de rassurer à cet égard ses nombreux souscripteurs. Sans doute, l'éditeur, qui peut, heu- reusement pour lui , ne pas craindre qu'une haine obscure vienne jamais altérer d'illustres amitiés, aurait droit d'être surpris que, sans motif, sans fondement aucun , on eût trouvé nuiyen d'attaquer sa per- sonne, s'il ne savait que les vifs témoignages de sympathie qu'il a reçus dans son malheur de toutes les célébrités littéraires et politiques, lui ont suscité plus d'envieux que sa prospérité. Paris, ce 7 octobre i832. LADVOCA'r. ' Les TOMES ix et x paraîtront le i5 décembrk i^hochain ; ii.s SERONT ORNÉS d'uN TRÈS-BF.AU PORTRAIT DU DUC d'AbHANTÈS , DESSINE ET GRAVÉ n'APRrS I.E TABT.EAtr OUIGINAT, DE M. T.f BAP,0^' CrOS. DE MADAME L\ DUCHESSE Alllf 4 "iW^F'K^* CHAPITRE PREMIER. Physionomie do l'Espagne et du Poitugal avant la guerre. — L'empereur attache une grande importance à être l'al- lié de CCS deux pays. — Fanatisme national des Espagnols. — Détails sur la famille royale et le prince de la Paix. — Parallèle de ce dernier avec Orloff, favori de Catherine. — Impôt sur les voitures. — Beauté des routes. — Ins- criptions. — Recherches historiques et statistiques sur Madrid, — Madame de Ecurnonville. — ■ Son aimable ré- ception. — Pourquoi les lumières de la civilisation pé- nètrent difficilement en Espagne. — Dévotion des femmes espagnoles. — Passion des Espagnols pour les spectacles, les joiites, les tournois. — Mot du comte d'Aguilard. — Orgueil castillan. — La duchesse d'Ossuna. — Les mar- quises de Santa-Crux et de Camarasa. — La marquise d'A- riza. — Madame Carrujo. Sa fdle madame la comtesse Merlin Mes douze premières années. — La marquise de Santiago. — Ses ridicules. — Le sourcil postiche. Je vais donner un aperçu de ce qu'étaient Vin. I 9. MÉMOIRES Madrid et l'Espagne à l'époque oîi je les ai vus avant la guerre; avant même que les intrigues de quelques hommes obscurs eussent fait tomber ce royaume dans les pièges qui lui furent tendus de toutes parts, et qui, en irritant contre nous l'es- prit du pays, en ont totalement changé l'aspect non-seidement moral^mals physique. Le Portu- gal sera soumis par moi à la même enquête de souvenir. Je le peindrai comme je l'ai vu. Les notes et les correspondances que j'ai sous les yeux en ce moment, en aidant mes souvenirs me rendent cette tâche plus facile qu'aucune aulre^. A l'époque où je vis l'Espagne en allant à Lis- bonne, tout était tranquille et ne faisait présu- mer aucune invasion daîis le pays, surtout de notre part. L'alliance de la France , au con- traire, avec l'Espagne était plus étroite que ja- mais. On armait dans tous les ports de l'Andalou- sie pour joindre la flotte espagnole à la notre. Junot était spécialement chargé de dépécin'S secrètes à cet égard. 11 devait entretenir le prince de la Paix relativement à cette alliance, dont l'empereur faisait alors un grand cas. La ' .le ne m'arrùterai p:is à faue i'.iîc relai^on de mes vovatres ru Es; ,ij:;ne et en Portugal. Mais chacun voit avec des yeux différents. Tu 's impressions sont à moi ; je ne donne que celles-là. Dt: LA. DUCHESSF 1> ABRANTIiS. 3 marine espagnole était encore formidable; elle l'était surtout moralement: le com.bat de Trafal- gar n'avait pas eu lieu. La société de Madrid avait aussi dans ce temps un aspect et une couleur que l'on n'y retrouve plus. C'est un beau tableau, toujours du même maître, mais retouché i:)ar un élève dont la ma- nière différente forme des taches dans l'ouvrage. L'Espagne, avec sa couleur véritablement lo- cale, ses usages singuliers mais adaptés au pays, les coutumes faites pour le caractère de ses ha- bitants, tout, jusqu'à ce costume que les femmes étrangères étaient obligées de prendre sous peine d'être insultées si elles étaient sorties le matin sans l'avoir revêtu, tout en eux me plaisait et m'attirait. Un autre coup d'œil observateur que je suis aussi très-heureuse d'avoir été à portée de don- ner dans le temps dont je parle, est celui qui m'a fait connaître la famille royale et l'homme qui gouvernait l'Espagne à cette époque avec un sceptre de roseaux au bout desquels se trou- vaient quelquefois des pointes de fer aiguës qui blessaient vivement cette nation généreuse. Le prince de la Paix est une de ces figures bi- zarrement rélèbres qui ont un renom fameux sans que rien le légitime. Nous avons vu la même I. 4 MÉMOIRES chose en Russie : Orloff fut attaché à la renom- mée de Catherine par un Hen sinistre; toutefois la renommée de cette femme , quelque injuste qu'elle ait été, avait une lumière sanglante qui en faisait un phare au milieu de ses déserts. Or- loff était auprès, et quelques jets de cette lueur l'avaient éclairé. Mais l'histoire du prince de la Paix est un des plus curieux résultats de l'effet que peut produire une liaison illégitime. J'ai eu beaucoup de détails sur lui et sa vie en général pendant mes différents séjours en Espagne. Je les donnerai, ainsi que l'opinion que Junot eut de lui après une correspondance assez longue qu'il entretint avec lui et dont il m'est demeuré des lettres de la propre main du prince de la Paix et écrites en castillan. J'ai déjà dit combien je fus frappée de l'espèce de désolation qui régnait alors autour de Ma- drid. Depuis que j'avais quitté le lion de pierre qui désigne la séparation de la Nouvelle et de la Vieille-Castille, je n'avais vu qu'un pays aussi nu, aussi aride qu'un désert : ni jardins, ni châ- teaux, ni culture, ni maisons de plaisance , rien qui annonçât une grande ville. Ce lion de pierre, portant une inscription, est à l'entrée d'un che- min, le plus admirable que j'aie vu. C'était la voie romaine dans les beaux temps de Rome, alors DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 5 qu'elle laissait des vestiges de sa grandeur dans des pays reculés, où elle se retrouve encore après plus de deux mille ans. Notre artillerie, celle des Es- pagnols, le passage continuel de nos troupes, ont fait un tort considérable à ces belles routes ; et c'est encore là un de ces souvenirs qui ne peuvent plus être renouvelés maintenant. L'in- scription du lion est ainsi conçue : FERIVAINDUS VI, PATER PATRIjî:, VIAM UTRIQUE CASTJLL^ superatis montibus fecit. an. salut. m.dccxlix, regne sui iv. Ce Ferdinand VI était le fils de Pliilippc V et de la princesse Farnèse. Il est étrange que la vanité porte à faire un monument aussi fastueux avec une inscription pour signaler quelques lieues de cbemin fait au milieu d'un pays dans lequel on ne trouve pas une maison, pas une trace de culture!... et puis de s'appeler avec cela le père de la patrie... Mais si rien n'annonce la capitale de l'Espagne en approchant d'elle , on est frappé en entrant dans la ville et en la traversant. Ses rues sont 6 MÉMOIRES larges , droites ; la rue d'Alcala , où logeait l'ambassadeur de France, dans Thotel du comte del Campo d'Allange, ambassadeur, à l'époque dont je parle, d'Espagne à la cour de Lis- bonne, est une des plus belles rues de l'Europe; c'est notre rue Royale, mais pendant un espace du triple de longueur au moins, et terminée d'un coté par la magnifique promenade du Prado et le beau palais du duc d'Albe % et de l'autre par la porte del Sol. La grande Rue, celle de Tolède, dont il est tant parlé dans Gilblas et dans les romans espagnols , la rue d'Atocha , sont plus belles qu'aucune de celles de Londres et de Paris. Madrid ne fut long-temps qu'un petit bourg inconnu appartenant aux archevêques de Tolède. Ce fut Philippe II qui en fit le premier un lieu de résidence royale. 11 fut séduit dans le choix qu'il fit de Madrid par la salubrité de l'air malgré son inconstance, et celle de ses eaux. Elles sont abondantes : dans presque tous les quartiers de la ville on voyait des fontaines qui, par exemple, étaient toutes détestables comme exécution de sculpture et de dessin, ' A l'époque oîi j'érais ù Madrid la j)remiète fois, ce pa- lais immense était commencé depuis long-tomps, et mena- çait de tomber en ruine avant son entière construction. DE LA DUCHESSE D AERANTES. y chose assez extraordinaire à une époque qui était celle de la renaissance , et où l'Espagne acquérait les plus beaux chefs-d'œuvre de tous les arts. Je me rappelle qu'en voyant surtout la fontaine d'une petite place irréguiière nommée Anton Martin, je ne pus ra'empécher de rire. C'é- tait un assemblage du choses, car en vérité les ob- jets ne peuvent être définis , qui ressemblait à un amas fantastique formé par un lutin. Il en était de même de la fontaine qu'on voyait sur la place appelée, je ne sais trop pourquoi, Puerta del Sol. Je crois que sous le règne du roi Joseph , elles ont disparu toutes deux. Je ne parle pas ici des fontaines du Prado, c'est une chose à part. Du reste, en ma qualité de buveuse d'eau , j'ai parfaitement apprécié la bonté remar- quable de celle que doilnent ces fontaines. Elle est excellente. Cela vient, je crois, de la grande quantité de détours qu'elle est obligée de par- courir. Après quelques heures de repos, j'allai à l'am- bassade de France, où je fus reçue par l'ambassa- drice, madame de Beurnonville, dont j'ai déjà fait le portrait. Je ne puis trop me louer de ses préve- nances et de la manière aimable avec laquelle elle m'a accueillie. Elle était fort bien vue à Ma- drid , où sa naissance \\ avait assuré d'avance 8 MÉMOIRES une réception favorable ; dans un pays où la no- blesse est tout, il était d'une haute importance que la femme au moins de l'ambassadeur fût à l'unisson des idées du pays. L'impression cpie pro- duisait l'empereur par la magie de sa gloire, et qui se reflétait sur ses généraux, n'était pour- tant pas suffisante, et cela je l'ai vu , pour con- tenir l'opinion des personnages même les plus élevés. Un préjugé aussi profondément enraciné ne peut recevoir en un jour une nouvelle greffe et porter à l'instant son fruit. La preuve en est positive. Nous avons bouleversé l'Espagne , nous l'avons occupée six années; nous lui avons im- posé un roi, un code, des opinions. Qu'a-t-elle pris?... qu'a-t-elle gardé?... Des germes de vo- lonté libérale?... Croit-on donc en France qu'il n'y avait pas en Espagne, et depuis long-temps, des esprits droits à côté des esprits fourchus?... des hommes qui tendaient à redresser les opi- nions et les pensées féodales et superstitieuses? J'aurai plus tard l'occasion d'en fournir des preu- ves; j'ajouterai même une singularité qui peut faire l'objet d'une profonde réflexion : c'est que plus tard , lorsque j'y revins avec une armée ap- portant cette volonté tyrannique que l'empe- reur avait commandé à ses généraux en chef d'exercer sur l'Espagne pour la dompter, je puis DE LA. DUCHESSE D ABRAKTKS. C) affirmer que je trouvai une différeuce totale clans les esjDrits. — J'ai beaucoup vu un chanoine nommé don Andrès Macafiaz ; cet homme avait du romain, ou plutôt du Spartiate dans l'âme. Eh l)ien! il avait arrêté la publication d'un ou- vrage fort remarquable sur la liberté des peuples et sur les droits de quelques villes de la Vieille et de la Nouvelle-Castille, tout-à-fait copié sur la constitution de don Juan de Padilla et capable de renouveler la Germaiiada. Cet ouvrage, qui même aujourd'hui pourrait passer pour être l'œuvre d'un homme du mouvement et d'un homme passionné, lui parut hors de son lieu dans un moment où les Espagnols, loin de chercher des défauts à leur souverain et à leur forme de gouvernement , devaient au contraire les dissimuler aux veux du conquérant, qui prendrait le prétexte de l'expression de leur malheur pour venir à leur aide. Cette pensée, sans doute exagérée peut-être, mais au fond juste et positive, a été celle de beaucoup d'Espagnols instruits, et a fait faire un pas rétrograde im- mense à la lumière qui devait se répandre dans la péninsule, mais par les soins de ses pro- pres enfants. J'ai la plus haute admiration pour le caractère espagnol. Je l'ai étudié à différentes époques , je l'ai vu ce qu'il est, c'est-à-dire grand , lO MEMOIRES et capable des plus généreux et des plus re- marquables efforts. Lorsque je fus en Espagne en i8o4, ainsi qu'en Portugal, voici l'impression que me firent les deux peuples. Cette impression n'est pas !e résultat de mes souvenirs consultés aujourd'hui, après avoir traversé toute l'époque des guerres de la péninsule, elle est transcrite d'après mes lettres de ces deux années i8o4 et i8o5. Ces lettres, ainsi que toutes les pièces ori- ginales dont il a été question dans mes Mémoires, seront déposées chez mon éditeur. Voilà comme j'ai vu l'Espagnol avant que noire invasion ait altéré une partie de son ca- ractère et lorsqu'il était encore dans son repos et dans son état naturel. J'ai remarqué en lui de grandes vertus et de grands défauts; mais il est rarement vicieux, et alors ses vices sont plutôt un effet des cir- constances que de sa propre nature. Les Espa- gnols ont une discrétion remarquable, que la pas- sion, la colère ne font pas enfreindre, mais qui pourtant n'a rien de la dissimulation. Ils ont une grande patience; et cette vertu est peut-être ce qui nous a été le plus nuisible dans notre expé- dition malheureuse contre eux, parce qu'il s'y joignait un amour constant pour leur souverain, et une superstition que les moines mettaient à DE LA DUCHESSE DABRAiNTÈS. I I profit, et d'autant plus facilement que les Espa- gnols sont dévots de bonne foi; du moins l'é- taient-ils h cette époque. Je sais que depuis il s'est glissé parmi eux un poison dangereux pour une peuple quand il n'est pas éclairé: c'est une instruction ébauchée, apprenant l'incrédulité et Vesprit fort. C'est un des dons heureux que nous leur avons faits. La dévotion des femmes avait un caractère qui me frappa et me toucha en même temps; elle était tout entière à la Vierge. Elles l'adorent en Espagne sous mille noms différents, et chaque jour est une fête nouvelle. En tout , la manière d'être des Espagnols dans leur religion, si je puis m'exprimer ainsi pour un sujet aussi grave, étonne d'abord. Cette grande quantité de saints, qui arrivent toujours en troupe dans leurs prières , avant que les noms de Dieu ou de Jésus- Christ soient prononcés, est assez bizarre pour étonner un Français surtout, dont la religion est simple dans son rite, comparée à celle des Espa- gnols. Tout ce qu'on raconte sur l'Espagne relative- ment à l'horreur que les habitants ont de l'ivresse est parfaitement vrai. Avant l'invasion, j'ai tra- versé la péninsule dans sa plus grande longueur, et je n'ai vu que deux hommes ivres qui étaient, l'un Français et l'autre Catalan, matelot, et ne la MliMOIRKS connaissant de son pays que le nom. On voit, dans Strabon, qu'un Espagnol se jeta dans un bûcher de honte d'avoir été appelé ivrogne ^ Je ne sais si aujourd'hui ils seraient aussi suscepti- bles. Je ne le crois pas. C'est encore une altéra- tion qu'ils nous doivent. Mais il est une remarque essentielle à faire en parlant de l'Espagne; c'est qu'elle fut conquise et habitée tour à tour par tant de peuples diffé- rents, qu'elle a conservé une teinture de ces peuples dans les provinces qu'ils ont le plus long-temps occupées. Ce n'est donc que dans le caractère des habitants du cœur de l'Es- pagne qu'il faut étudier l'Espagnol. Notre der- nière invasion, quelque courte qu'elle ait été, leur a laissé pour adieu des traces ineffaçables. Les vainqueurs imposent toujours avec leurs bras une portion de leur caractère. Cet amour des tournois , ce goût pour les spectacles, comme las parejas , les joutes de la niaestranza, que j'é- crirai plus tard, cette galanterie respectueuse pour les femmes, ce goût fastueux pour les ti- tres, et cette habitude de parler en métaphores eten hyperboles, leur viennent des Maures, tandis que les Africains 'Bérebères leur ont laissé la ' Quidam ad ebrios vocatus in royiim se iiijccit. DE LA DUCHESSE D'aERANTES. t3 gravité dans le maintien et dans le discours, cette jalousie qui les rend vindicatifs et méfiants. LesGoths, leurs ancêtres, et ceux qui sont vrai- ment les fondateurs de l'Espagne, leur ont donné la franchise, la probité et la bravoure. Quant à leur superstition, je crois que la source en est à l'époque de la longue invasion, ou plutôt de Y importation des Romains dans la péninsule. Ils étaient bien superstitieux. Que voyons-nous au- jourd'hui dans Rome et dans toute l'Italie? le même défaut abrutissant la religion. La super- stition n'a fait que changer de but et d'objet. L'Espagne a fait de même. Ceci, après tout, est ime pensée à moi. Je la soumets à de plus habiles. De tout ce qiie je viens de dire on pourrait conclure que l'Espagnol n'a j^as un caractère ar- rêté. Je prie de remarquer que j'ai mis dans mon cercle d'observations les trois quarts de l'Espagne ayant le caractère tel qu'il existe aujourd'hui, et composé des divers éléments cjue lui ont légués ses divers conquérants. Maintenant ces éléments se sont coordonnés et ont produit, au contraire, un caractère formé et plus solide qu'aucun peuple de l'Europe ne peut le présenter. Le Castillan surtout, que je connais mieux qu'aucun autre, est fier, grave; il a du génie, de la force dans l'âme et de l'élévation dans les sentiments. Il a l4 HIÉMOIRES (le la méfiance et n'accorde son amitié qu'après une lonsfue épreuve; mais ensuite il est ami, et ami dévoué. En lui tout est solide, et peut don- ner confiance. J'ai une liante estime pour tout ce qui est dans cette portion de la péninsule. Les habitants de Madrid ont fait voir, lors de la fa- meuse guerre de la succession, ce dont était ca- pable un peuple fidèle et dévoué. Il est peu de monarques qui entendent un langage comme celui du comte d'Aguilar, lorsque, courroucé comme tous les Espagnols des voir Philippe V former une compagnie de gardes du corps, il lui dit avec cette franchise et celle rudesse respec- tueuse qui semblent aux grands d'Espagne un privilège de leur rang vis-à-vis de leur souverain : « Si Votre Majesté avait résolu de dormir sur « la plaza Mayor, elle y serait dans la plus grande « sûreté. Le marché ne commencerait qu'à neuf « heures, et tous les Castillans lui serviraient de ce garde pendant la nuit, w Oui, je persiste à dire que l'Espagnol est un grand et généreux peuple. Quand on réfléchit à tous les moyens de répression employés pour arrêter son intelligence, combien ou est encore étonné de ce qu'on trouve parmi eux!... Ils ont des vices? Et quelle est donc la nation qui n'en a pas ? Quel est l'homme qui en est exempt? Eh bien ! DE L.V DUCHESSE d'abRANTÈS. i5 l'homme est une réunion de vertus et de vices , et une nation est une réunion d'hommes. Lorsque les vertus l'emportent sur les vices qu'une administration monstrueuse a rendus inséparables de la vie sociale, et qu'une consti- tution vicieuse elle-même cherche en vain chaque jour à détruire ce que la nature a donné à cette nation, je trouve alors qu'il faut non-seulement l'estimer plus haut qu'une autre, mais l aimer; et c'est aussi ce que j'ai fait. Je ne crains pas de finir son panégyrique en disant que , excepté une paresse, qui encore tient bien moins au cli- mat qu'à des causes qui sont plus que jamais au moment de cesser; excepté un orgueil national peut-être excessif, mais qui, bien employé et dirigé par des mains habiles , peut produire des résultats gigantesques pour la gloire du pays assez heureux pour l'inspirer; excepté une profonde ignorance, encore est-elle prise ici dans lui sens gcncral, car je connais des exceptions dont nous serions glorieux, et qui est encore elle-même un des résultats tenibles que l'inquisition , qui n est plus heureusement qu'un fantôme sans force et sans cc;aleur, a long-temps imprimés à l'Espagne, comme suite de son effrayant pouvoir; excepté ces inconvénients , car on ne peut leur donner un autre nom, je n'ai vu dans les Espa- l6 MlÎMOIRF.S gnols, pendant les années que j'ai passées parmi eux, que des qualités et des vertus. Le défaut qu'on peut leur reprocher, parce que n'étant pas mis a profit par un gouvernement qui pourrait en faire éclore des merveilles, il est quelquefois incommode aux étrangers, qu'il blesse et qu'il irrite, c'est leur excessif orgueil national. Il est peu d'Espagnols qui ne croient leur nation la première de l'univers, et qui ne vous le disent avec toute la politesse convenable. Ils vivent en- core dans le souvenir de la conquête du nou- veau monde, et du temps où Charles-Quint rêvait la monarchie universelle. Ils sont, au reste, comme nous au moment où j'écris. Nous nous croyons encore au temps de la révolution et de l'empire pour nos conquêtes et notre brillante valeur, comme au temps de Louis XIV pour notre urbanité et notre politesse , et nous sommes aussi loin de l'un que de l'autre, non- seulement en réalité, mais par l'effet de la marche rétrograde que nous avons faite pour les deux choses : l'une, de notre propre volonté; l'autre, au commandement d'un gouvernement qui aime la paix au point de faire la guerre pour l'avoir ^ Oh! le beau, le bon temps! * En parlant du silence de notre brave jeunesse, je ne DE LA DUCHESSE D AERANTES. I^ Aussitôt après mon arrivée à Madrid , je fus visitée par plusieurs femmes de la cour delà plus haute classe. Quelques-unes d'elles m'ont laissé un souvenir d'amitié et de reconnaissance que je suis heureuse de pouvoir consigner ici. L'une de ces dames vit encore, je crois; c'est la duchesse d'Ossuna. Elle avait habité long-temps Paris, et en avait les manières jointes à cette gracieuse façon des Espagnoles, qui sont charmantes quand elles sont aimables. Ses enfants avaient été élevés à Paris, et avaient reçu des leçons des meilleurs maîtres. Le marquis de Penafiel, son fils, était élève de Gardel pour la danse, et les autres maîtres étaiejit tous de cette force. Les deux sœurs, la marquise de Santa-Cruz, char- mante et aimable feuuTie, et la marquise de Camarasa, avaient reçu la même éducation. La maison de la duchesse était meublée avec des bronzes et des meubles de France, et dans le goût le plus parfait. La maison de son fils, qui venait alors d'épouser la petite-fille de la duchesse de Beaufort, eut été remarquée à Paris pour sa prétends pas du tout l'attaquer. J'ai deux fils qui en font partie; c'est répondre à tout ce qu'on pourrait présumer. Je suis au contraire convaincue que les premiers roulements du tambour les réveilleraient aussitôt. C'est précisément cette certitude qui me fait souffrir pour ma pauvre patrie. VIII. a r8 MIÎMOIRKS somptueuse élégance. J'en parlerai également plus tard avec celle du duc de Tlnfantado. Une autre femme de haut rang qui fut par- faite pour moi aussitôt qu'elle apprit mon arri- vée, est la marquise d'Arizza, remariée en secondes noces au marquis d'Arizza, mayordomo, mayor de la reine Maria -Luisa, et autrefois duchesse de Berwick. Son portrait, à elle-même, est inutile à retracer ici. Nous l'avons possédée assez long- temps à Paris pour en conserver le souvenir. Mais, ce qu'on n'a peut-être pas connu comme moi et comme ceux qui ont été dans son intimité, c'est sa grâce charmante, son esprit fin et re- marquablement vaste et orné. Elle avait été charmante dans sa jeunesse, et il lui restait en- core une si ravissante tournure, une démarche si légère et si souple, qu'au Prado, le matin, lorscpi'elle quittait sa voiture et se promenait en basquina élégante et en mantilla de dentelle, l'ouvrant, la fermant avec son éventail, y^o/' /<://;«/• los o/os, comme disent les Espagnols, elle res- semblait à une charmante fille de l'Andalousie. Elle avait alors wii fils âgé de douze ans, que nous avons vu dernièrement à Paris sous le nom de duc de Berwick. Sa femme, qui est Napoli- taine, est aussi gracieuse et aimable que Tétait sa belle-mère. C'est , à ce qu'il paraît, une chose DE LA DUCHESSE D AERANTES. JQ héréditaire, mais dans les femmes de cette fa- mille. Une autre personne, qui fut également polie pour moi, était la marquise de Santiago. 11 ne s'est jamais vu de plus étrange figure. La mar- quise d'Arizza m'avait promis le palmier d'or si je pouvais la regarder sans rire. La pauvre dame se fardait que c'était une bénédiction. Les femmes de la cour de Charles II auraient pâli à côté du rouge, auraient bruni à côlé du blanc dont elle se barbouillait '. Ensuite de sa séance de pein- ture, elle se faisait une paire de sourcils bien arqués, bien noirs, plantés au-dessus de deux grands yeux qui ne se fermaient jamais, et qui s'arrêtaient sur chacun, c'est-à-dire sur les beaux Castillans de préférence, avec une fixité qui fai- sait douter si elle n'était pas par hasard une de ces figures de Curtius qui se serait enfuie du fameux dîner royal. Il lui arriva un jour une plaisante histoire chez la marquise d'Arizza, alors ' Les lemmes espagnoles, même en 1700, se fardaient à un degré qui n'était égalé "par aucune autre nation en Europe à cette époque. C'était du tatouage. La fureur en était si grande à Madrid, que les bustes qu'on voyait dans la cour du palais étaient eux-mêmes fardés. Les femmes mettaient du rouge dans leurs mains, sur leurs épaules et jusqu'au menton et derrière l'oreille. 2. aO MÉMOIRES duchesse de Berwick , à propos de ces terribles sourcils. On était à Aranjuez et parfaitement cai et en train de danser et de rire. La maison de la duchesse de jjcrwick , celle de la comtesse del Carpio ^ et celle de la duchesse de la Vau- gtiyon , ambassadrice de France, offraient des réunions charmantes. La marquise Santiago, quoi- que beaucoup ])lus jeune alors, se fardait, se pei- gnait comme phis tard, et avait, tout autant qu'à soixante ans , le eroùt des cavalier scrvente et des cortejos. Un soir elle arrive un peu tard chez la duchesse de Berwick, et s'excuse en lui disant que la beauté de la soirée l'a engagée à descendre plusieurs fois la calle de la Rejna. Tandis qu'elle parlait, un rire général, quoique étouffé, circulait dans le salon. Sa figure déjà fort étrange l'était encore bien autrement. Elle n'avait qu'un sourcil!.... Comme elle en man- quait totalement, et que celui qui restait faisait une raie noire comme du velours, la disparate ^ était complète. La marquise ne se doutait de rien. Le cortejo pas davantage. Venant du de- hors, tous deux avaient les yeux éblouis par l'éclat des lumières. — Enfin le rire éclata, lors- cpie le sourcil perdu fut retrouvé en double au- dessus de celui du cortejo. — Eh bien! après tout, dit la marquise, en re- DE LA. DUCHESSE D AERANTES. 21 prenant son sourcil, je ne vois pas qu'il y ait là- dedans matière à tant rire. Elle avait un sang-froid qui jamais ne se dé- mentait. J'ai été témoin awiculalre d'une scène froidement injurieuse entre elle et une personne remarquable de la cour de Madrid, qui préten- dait avoir eu plus de conquêtes à ses pieds. La marquise devint pâle ou rouge, on ne peut savoir lequel des deux, et s'écria : — Si je le savais, vois-tu!... Si je le savais!... Et Tonne peut se figurer ce c[u'elle dit qu'elle ferait. Elle avait alors cinquante et quelques an- nées, et comme les années de campagne comptent double cela faisait un siècle. Il y avait à Madrid, à cette époque, une femme parfaitement belle, nommée madame Garrujo. Elle était grande pour une Espagnole, et pro- portionnée comme le sont toutes les femmes de ce pays, surtout lorsqu'elles sont nées dans les colonies. Elles ont alors une perfection dans les formes que ne possèdent même pas les Anda- louses les mieux faites. Madame Garrujo était jeune, et avait avec elle à^w^ jeunes filles, dont l'une venait d'arriver de la Havane avec son père, ainsi qu'elle nous l'a dit dernièrement dans un charmant ouvrage plein de grâce et de sim- plicité eu même temps que d'esprit et de talent, 11 MÉMOIRES car cette jeune enfant était madame Merlin. Il est fîiciîe (le juger si elle devait être nne gracieuse jeune fille. J'ai conservé un souvenir charmant de cette jeune et jolie mère , entourée de beaux enfants et vaine de leur beauté. Elle les mena avec elle à une fête que me donna le ministre de Hollande, M. Maynerss, et je ne l'ai jamais oublié. Pépita, l'autre fille de madame Carrujo et sœur de madame Merlin, était jolie aussi, mais bien moins charmante que sa sœur. J'ai déjà parlé de la manie, car cela ne peut s'appeler autrement, qu'avait l'empereur de don- ner des missions avec des doubles instructions. Junot en avait reçu de lui-même, et avait l'ordre de ne correspondre quavec lui pour tout ce qui regardait quelques articles qu'il avait désignés. Je ne sais si M. de Talleyrand s'en apercevait; sans doute que oui. Un esprit aussi délié, aussi atten- tifs saisir au passage ce qui pouvait l'intéresser, n'avait certes pas laissé échapper cette preuve, sinon de défiance de l'empereur, au moins de grande prudence. Il y avait alors à Paris un Es- pagnol à la figure atroce, à l'âme pas trop belle, qui était venu comme herboriser dans les bu- reaux des affaires étrangères, ou plutôt cher- cher dans nos métaux^ et qui, tout en faisant de l'histoire naturelle, en préparait une terri- DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 0.3 ble à l'Espagne. Cet homme, qui a été funeste à sa patrie, soit qu'il ait été traîlre, soit qu'il ait été stupide, en jouant les destinées de la péninsule, ^OfV qu'il l'ait vendue, soit qu'il l'ait livrée, est don Eugenio Izquierdo. Son nom va bien à la marche tortueuse qu'il a toujrftirs sui- vie, soit par bêtise, soit par friponnerie. Mais je puis affirmer, par exemple, qu'il était fort spi- rituel. Oh! que cet homme a fait de mal à l'Es- pagne!... a4 MÉMOIRES CHAPITRK ÎI. Mon mari conçoit tUi prince (!<' la P;iix iwc opinion favora- ble. — Portrait de la princesse des Astiiries. — Curieuse origine de la faveur du prince de la ]*aix. — Titre de prince conféré en Espagne au\ étrangers seulement et aux membres de la famille /ovale. — Appréciation impartiale du prince de la Paix. — Il tient tète à l'inquisition. — Jnnot se rend près du roi à Aranjuez. — ■ Ma présentation. — Vieux testes des coutumes féoda- les. ■ — Pont du Mancarariez. — Pont de Tolède. — . Le château de M. Aguado à Petit-Bourg. — Ma toilette de présentation. — Cérémonial. — Proscription des gants blancs. — La camareira mayor. — La reine me fait le plus gracieux accueil. — Son portrait. — Charles IV. — Ses habitudes. — Détails intéressants sur sa vie privée. — La reine d'Etruric. — Mon embarras. — Questions nombreuses que m'adressent le roi et la reine d'Espagne. La cour était à Aranjuez lorsque nous arri- vâmes à Madrid. Jiniot, qui était fort pressé de parler au prince de la Paix , le vit le lendemain DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. aS (le son arrivée. Le prince était prévenu qu'il avait à lui communiquer des choses importantes de la part de l'empereur Napoléon; et quoique le canon d'Austerlitz n'eût pas encore grondé, l'Espagne était l'alliée la plus fidèle de la France, autant par son intérêt que par aifii/ié pour nous, comme on peut le croire. Mais ce mobile de fi- délité est le plus puissantchez une nation comme chez un particulier; celui-là ne trompe jamais. Le prince-roi, voulant plaire à l'empereur, fut dans cette entrevue parfaitement aimable, et Junot en revint tout-à-fait captivé. — Berthier radotait, quand il me disait du mal de cet homme-là, me dit-il à son retour. On prétend qu'il est insolent; tous les grands s'en plaignent, et moi je n'ai vu en lui qu'un cour- tisan, tel que je me représente les hommes de la cotir de Philippe V. Par exemple, il n'aime pas le prince et la princesse des Asturies, et il m'a prévenu que nous en serions fort mal reçus. Il m'a averti que la France n'avait pas de plus grand ennemi que le prince royal.... Je suis fâ- ché d'avoir à écrire cela. . . Il a ajouté que c'é- tait sa femme, la fille du roi de Naples, qui l'ai- grissait contre nous, et cela uniquement parce que la France est l'alliée de l'Espagne. r— Ah! monsieur l'ambassadeur, m'a-t-il dit, a6 MÉMOIRES l'Espagne aura tiii jour en lui un roi qui la rendra bien malheureuse!. . . . Cette double al- liance avec la maison de Naples forme un lien qui se rattache à l'Autriche qui, de son côté, a épousé une troisième fille du roi de Naples.. . . Toutes ces femmes sont unies pour attaquer la France. Sa nouvelle gloire les offusque encore, et vous ne croiriez pas que cette ligue est for- mée et dirigée par la reine de Naples elle-même. Notre gracieuse souveraine, que Dieu tienne en sa garde , combat cette mauvaise influence de tou- tes les forces de son esprit et de son amour ma- ternel, auprès de son fils; mais général. . . . Et il frappait son cœur de sa main droite en secouant la tête d'un air négatif à plusieurs re- prises. — Je suis étonnée de ce que tu me dis là, dis- je à Junot. J'ai entendu mon oncle Démétrius me parler souvent delà princesse de Naples, qui est maintenant princesse des Asturies ; il l'a connue à Naples lorsqu'il y fut envoyé en mis- sion par le comte de Piovence. Elle est char- mante, à ce qu'il m'a dit; elle est belle et par- faite non - seulement comme princesse , mais comme le serait une femme du monde. Elle parle sept à huit langues, est excellente musicienne, dessine, brode; enfin elle est vraiment une DE LA DUCHESSE D AERANTES. 27 personne accomplie. Tu vois bien que c'est ton prince de la Paix qui radote. Junot se mit à rire. — Mais c'est toi qui radotes à ton tour, ma pauvre Laure. . . . Pourquoi donc une princesse ne serait-elle pas accomplie dans le sens que tu Tentends , et la plus méchante personne du monde? — Parce que l'on ne peut être méchant quand on s'occiipe aussi activement que le fait, dit-on, la princesse des Asturies. Bien plus, on n'en a pas la volonté. Enfin je pense ainsi. Je puis avoir tort; mais je crois qu'une femme qui s'occupe depuis le moment de son lever jusqu'à l'heure de son sommeil, de musique, de peinture, de poésie, qui aime les beaux-arts enfin, ne peut avoir dans l'âme que des sentiments élevés. Je "n'en dirai pas autant de ton prince de la Paix : on prétend qu'il sait à peine écrire. — Oh! pour celui-là on en a menti! s'écria Ju- not qui était encore sous le charme. Tiens , vois, s'il est possible d'avoir au contraire lUie plus charmante écriture. C'était vrai; Junot me montra un billet qu'il avait reçu du prince de la Paix le matin même. L'écriture en était espagnole, c"est-à-direindé- a 8 MEMOIRES chiffrable pour une étrangère ; mais elle était aussi belle qu'il est possible qu'elle fût. — Elle n'est peut-être pas de lui, dis-je après l'avoir regardée. — Comme tu es entêtée! répondit Junot; que t'a-t-il donc fait cet liomme? tu ne peux le souflrir. . . . Tiens, regarde donc. Et il me montra une phrase du billet c|u'il me traduisit , car je ne savais pas encore l'espagnol à cette époque. Po7' major secrclo escrwo en castellano j de mipujio, etc., etc. L'origine de la faveur du prince de la Paix est assez curieuse pour que j'en dise quelque chose. Cet homme a été si malheureusement influent en Europe , qu'il est soumis à une en- quête à laquelle lui-même ne peut se soustraire. Don Manuel Godoï est né à Badajoz , en Estra- madure. Son père était un petit gentilhomme de province, répondant pour sa qualité à ce que nous nommons en France un geiUillâtre. Don Manuel avait \\n frère aîné, nommé don Luis Godoï, qui entra par faveur spéciale , je crois, du duc de l'Infantado %dans les gardes du corps. ' Je n'ose affirmer lo fait; cependant je crois en être cer- taine. La chose serait de peu d'importance sans doute, si l'on DE LA. DECHESSi; d'aBRA>-T?;S. 29 Don Luis était un grand et beau garçon ayant une belle tournure, dans le sfenre de celle de son frère. Il fut trouvé agréable [)ar une personne qui, bien qu'elle fût placée en très-haut lieu, savait cependant distinguer ce qui lui conve- nait dans le plus bas étage. Don Luis se vit bientôt en faveur, et fit venir son frère dans la même compagnie des gardes du corps. Les af- fections n'étaient jamais d'une durée bien lon- gue dans le cœur ou dans la tête de celle qui l'avait distingué. Don ^lanuel était probable- ment plus beau, plus agréable; enfin il plut. Son élévation fut rapide, et bientôt la cour d'Espagne apprit que le temps des prwados était revenu. Mais Valenzuela et le P. Nittard , le comte-duc et le cardinal de Lerme étaient des hommes de talent; et TEspagne ne dormit pas sous leur règne d'un sommeil léthargique, dont elle ne se réveilla que pour tomber dans un abîme. En peu de temps il fut nommé ^ d'abord duc ne se rappelait toutes les persi'cutions qu'éprouva , pendant la faveur du prince de la Paix, le duc de l'Infantado, cet homme dont l'Espagne pouvait être si fîère. ' Il fut nommé duc de la Alcudia en 179'^ , et prince de la PaZf en 1797. 3o MÉMOIRES de la Alciulia, puis prince de la Paz. Celte se- conde dignité frappa d'autant plus, non -seule- ment en Espagne, mais dans le reste de l'Europe, que le titre de prince n'est jamais conféré aux nationaux. Ceux que nous voyons à la cour d'Espagne avec le titre de prince, sont d'origine sicilieiuie ou napolitaine et relèvent de cette couronne comme princes. C'est ainsi que l'était le prince de Masserano, que nous avons connu à Paris. C'est par une grandesse attachée à un autre nom qu'ils se sont maintenus sujets du roi d'Espagne depuis que les deux royaumes sont séparés. C'est à l'occasion du traité de paix signé e» 1797 entre la république française et l'Espagne, que le ànc delà Alcudia reçut cette insigne mar- que de faveur. Est-ce l'importance du service qu'il a rendu à sa patrie qui lui a mérité cette exception?.... Le fait serait curieux. Sans doute il rendit un grand service à l'Espagne en faisant la paix ; mais qui donc avait fait déclarer la guerre?.... A cette dernière époque, il était mi- nistre des affaires étrangères. Toutes les autres grâces, toutes les faveurs qu'un souverain peut donneràun sujet, lui furent accordées ; et dans un temps qui ne comprend pas dix années, il se vit l'homme le plus favorisé de ses maîtres que DE LA. DUCHESSE d'aBRA.NTÈS. 3i l'Espagne ait jamais vu autour du trône, et cela clans un pays où la faveur royale aie besoin de s'accorder. Ce serait une erreur de croire, d'après ce que je viens de dire, que le prince de la Paix manque totalement de talent. Il a une con- ception prompte , de la facilité pour le travail , qualité rare chez les Espagnols, qui sont lents dans leur manière d'exécuter. Il a de plus des idées saines et souvent un jugement droit. Sans doute ces qualités auraient dû faire de lui un bon ministre; mais Dieu n'a pas jugé à propos que cela fut ainsi , et les résultats de son ministère coûtent cncoreaujourd'hui des larmes à l'Espagne. Cependant il n'est pas méchant. Ses inten- tions étaient bonnes comme ministre et comme Espagnol. Plusieurs artistes furent recherchés par lui dans l'obscurité où les plaçait leur mal- heur, et encouragés par lui. Des voyages ont été entrepris par ses ordres , par des hommes capables de rapporter dans leur patrie des le- çons de sciences et d'industrie. Il a fait con- struire des ponts, des chemins. Il a osé tenir tête à l'inquisition ; et dans ce combat, le plus sé- rieux peut-être qui ait été livré par le trône à cet autel hérissé de torches et de glaives, la victoire est demeurée au pouvoir temporel. Sa MÉMOIRES D'où vient donc ce malheur qui est résulte* de la puissance du prince de la Paix? Pourquoi cettehainedetoute une nation contre cet homme? Il faut qu'il y ait de fortes, de puissantes raisons pour cette attaque livrée par les masses à un seul individu : jamais elles ne s'ébranlent sans cause. J'ai dit que la cour était à Aranjuez lors de notre arrivée à Madrid. Junot y fut d'abord sans moi, mais pour des raisons que j'ignorais. Je crois même que l'ambassadeur de France ne le savait pas. Junot n'aimait pas cette façon cachée d'agir, et me le dit plusieurs fois. Enfin, il fut décidé que je serais présentée le 24 de mars, en con- Jidencia , c'est-à-dire sans paniers et sans le grand habit de cour. Nous partîmes de Madrid le 23 de mars à quatre hesires du soir pour arriver ?iU. sitio pour souper, y coucher, et me trouver toute reposée et en disposition convenable "pour faire ma toi- lette le lendemain pour être présentée à leurs majestés, à une heure après midi, c'est-à-dire immédiatement après leur dîner, avant le départ du roi pour la chasse. Je ne me rappelle pas pré- cisément dans quelle maison nous fûmes loger. Je sais bien que le ministre de Hollande, M.May- nerss, était pour quelque chose dans la bonne DE LA JJLCHKSSi; u'aBRANTÈS. 33 réception qu'on me fit dans la maison que j'oc- cupais. Je ne sais comment il se faisait que l'ambassadeur de France n'en avait pas encore une convenable. La chose était pourtant assez d'importance, puisque le corps diplomatique est obligé de suivre la cour d'Espagne dans tous les voyages aux différents sitios dans lesquels elle passe l'année. C'est encore une coutume du temps féodal, et la plus absurde du monde. Elle n'est pas, au reste, la seule. J'ignore si elle a été conservée. En sortant de Madrid pour aller à Aranjuez, on passe le jMançanarez sur ce pont construit sous Philippe II, par Juan de Herrera, et qui fit dire à un mauvais plaisant, que maintenant que le pont était fait pour la rivière , il fallait faire une rivière pour le pont. C'est un monu- ment dont la renommée est fort usurpée. Le pont de Tolède, plus moderne que le précédent, et que l'on passe également pour aller à Aranjuez, est encore plus long et extravagant pour l'im- mense quantité de niches dont il est orné. A quelque dislance, on traverse encore le Man- çanarez, mais à gué; après quoi l'on se re- trouve sur la magnifique route d'Aranjuez, bordée seulement par quelques tristes bouquets d'oliviers. On fait ainsi six lieues sur un che- VIIT. 3 34 MÉMOIRES min droit et uni comme un ruban, sur le- quel vous ne rencontrez pas un c«not, et que vous parcourez en volant. J'ai souvent couru la poste en France, de la manière la plus ra- pide, et je puis dire la plus folle, jamais je n'ai retrouvé cette vélocité, ressemblant au trait d'une flèclie , avec laquelle les mules vous emportent sur la route de Madrid à Aranjuez. C'est fabu- leux. On descend ensuite dans la ravissante val- lée où est le sitio royal d'Aranjuez; du côté du nord, les montagnes qui la forment sont bordées par la Xarama^ et du côté du levant, le Tage vient se marier à la Xarama et y serpente pen- dant près de trois lieues. Tout ce que les poètes nous ont raconté de l'Arcadie, de la vallée de Tempe, des lieux les plus favorisés du ciel, ne peut approcher d'Aran- juez. A peine entré dans la vallée, on perd le souvenir des plaines crayeuses de la Nouvelle- Castille; plus d'aridité, plus de champs stériles; partout de beaux ombrages, partout des fleurs, des prairies, des arbres chargés à la fois de fleurs, de fruits mûrs et de fruits verts; on respire Tui air embaumé: c'est une autre vie, une nouvelle existence. Le château n'est pas beau ; c'est une maison de plaisance, simple même, et qui pourrait près- DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 35 que appartenir à un riche particulier, comme, par exemple, M. Aguado, qui certes à Petit-Bourg a un château plus beau que celui de son maître à Aranjuez. Mais ce que tout son or ne peut lui procurer, c'est la riche fertilité qui l'entoure, et cette nature si féconde, si odorante, si pleine de vie. Cependant Aranjuez est l'cewp'/é', si l'on peut dire ainsi, de quatre souverains. On lit sur la façade : Philip pus II ^ inslituit: Philip- pus F provexit. Ferdinandus VI , pius felix , con- suininavit, an. i']5'2. Charles III a fait travailler aux deux ailes, et pour que ses soins ne soient pas oubliés, on a gravé pour lui cette courte inscription : Carolus II J adjecit ^ an. l'j'jS. Le ïage entoure le palais, ou plutôt la maison, et forme , devant un parterre qui est au bas des fenêtres, une cascade artificielle très-belle. Il est si ' M. de Boiiigoing s'est tiompé en attribuant à Cliarles- Qiiint la fondation d'Aranjuez. C'est son fils qui le premier l'a habité. 3. 36 MÉMOIRES près des murs, que de sa terrasse le roi peut se donner le plaisir de la pêche. Je tus ravie de l'aspect de ce beau paradis ; j'aurais voulu mettre une petite robe blanche , un chapeau de paille, et m'en aller courir au travers de ces belles prairies , sous ces belles allées formées par des ormeaux séculaires dont l'ombrage forme à son tour des voûtes admira- bles de fraîcheur mystérieuse, et si doucement éclairées, même au plus fort du jour, qu'on ne peut s'empêcher d'être ému en y posant le pied. Tout cela tentait ma jeune tête; il me déplaisait fort d'aller me mettre en grande toilette à midi, au milieu d'un boi'.qnet de verdure et de fleurs; mais il fallait faire madame l'ambassadrice, et je m'habillai. Je mis un habit de cour impérial, c'est-à-dire un de nos habits. J'étais coiffée avec des diamants; et j'en avaiségalement àmoncouet à mes oreilles. J'avais voulu mettre des perles, car le jour, les diamants me paraissaient bien écrasants'^ mais au premier mot que j'en dis à la marquise d'Arizza et à ces dames, elles se ré- crièrent comme si j'avais voulu faire une insulte à leur reine. Je mis donc des diamants. Mais elles m'avaient prévenue d'une chose à laquellejenecrus pas; carje pensai qu'elles avaient voulu se moquer de moi relies m'avaient annoncé DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. Sy que la reine ne recevait jamais une femme avec des gants blancs. A^ous aurez donc grand soin de les ôter, me dit la duchesse d'Ossuna , car cela ferait un très- mauvais effet. Je ne fis que rire de cet avertissement, et lorsque "je fus habillée, je ne pensai même plus à ce qu'elles m'avaient dit, et je mis une belle paire de gants blancs. Mais quel fut, en effet, mon étonnement , lorsque, arrivée à la porte de l'appartement où la reine et le roi devaient me recevoir, la camarera-mayor s'arrêta, et me prit par le bras en me faisant signe d'ôter mes gants! Comme elle ne parlait pas du tout fran- çais, et qu'alors je ne comprenais pas une pa- role d'espagnol, le dialogue n'était pas bruyant, mais il était animé par nos gestes; et si la vieille dame, dont j'ai oublié le nom, avait conversé dans sa jeimesse, comme cela était encore usité sous Philippe V, en faisant jouer ses doigts ainsi que les sourds-muets de l'abbé Sicard , elle eût été très-éloquente; car je voyais que l'humeur s'en mêlait, et voici pourquoi : c'est qu'aussitôt que j'avais vu que l'avertissement m'avait été donné à bon droit, je m'étais demandé pourquoi, moi, Française, étrans^ère, n'avantaucun titre près de la cour d'Espagne , je me soumettrais à cette ^-^i-ïj'W 38 MÉMOIRES coutume absurde et folle. Je l'étais peut-être bieu un peu moi-même de penser et de vouloir tout cela, mais je n'ai jamais eu une tête facile à conduire, et une volonté iort ductile. Je me mis donc en insurrection contre la camarera-mayor, et retirant mes deux mains gantées , je me con- tentai de lui répéter : — Nada, nada, senora. — Sefiora ambaxadrice es inenester, es me- n ester. Enfin , voyant que je résistais vérita- blement, elle sourit et, me prenant la main avec un peu de violence, elle se mit en devoir de tirer mes gants avec ses petites mains noires et sèches, qui formaient un contraste bizarre avec cette peau éclatante du gant. Je vis enfin le ridicule qu'il y aurait à moi de lutter avec cette vieille personne, et je me laissai déganter de bonne grâce. Elle ploya très-soigneusement mes gants, puis les plaça dans un rideau rouge, qui était près de la porte de la chambre de la reine. Puis, regardant mes mains, elle fit une exclama- tion : cf Jésus ! . . . Jésus ! muy bonitas ! ... oh ! ... » Elle voulait sans doute me consoler d'entrer ainsi avec une longue traîne, des diamants et des bras nus. J'oubliais que, tout le monde DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 39 étant ainsi, je n'étais pas extraordinaire; mais j'avoue que je ne pouvais supporter l'idée d'élre ainsi présentée à des souverains. La camarera-mayor entra pour prendre les ordres de leurs majestés, et tout aussitôt je fus introduite. Le roi et la reine étaient fort près de la porte et si près même qu'il me fut difficile de faire mes trois révérences. La reine vint à moi , et m'ac- cueillit avec une grâce parfaite. Elle me parla d'abord de mon voyage, avec un intérêt qui pourtant n'était certes pas vrai, car elle se sou- ciait fort peu de moi; mais elle en avait l'appa- rence, ce qui était toujours d'un grand prix alors de la part d'un souverain. C'était un préjugé sans doute, mais tout en disant, aujourtl'hui même, cest un préjugé, je crois que nous ferions de même, et que nous dirions comme madame de Sévigné : «Mon Dieu, que Jiotre roi est un grand roi! mais il faudrait pour cela qu'il m'engageât à dan- ser, et malheureusement je ne danse plus.» La reine me parut encore belle; elle commen- çait à être déjà grasse ; son menton se doublait , comme celui de Catherine 11 , ce qui donnait à sa figure une apparence de matrone. Cependant elle était coiffée à la grecque, avecdes perles et des 4o MÉMOIRES diamants nattés avec ses cheveux, ou plutôt ceux de sa perruque; elle avait la gorge nue, très- découverte, ainsi que les épaules, une robe de taffetas jaune, sur laquelle en était une autre de point d'Angleterre de la plus grande beauté. Ses bras étaient nus, ornés de bracelets formés par de magnifiques perles, avec un cadenas qui était d'un seul rubis, plus beau que tout ce que j'ai vu en ce genre. Je ne pus m'em pécher de son- ger à l'aventure de mes gants en voyant les bras de la reine : ils étaient superbes ainsi que les mains. Son coup d'œil rapide eut bientôt deviné le sujet d'un imperceptible sourire que je ne pus retenir. « Vous avez été étonnée de ne pas conserver vos gants, madame l'ambassadrice, me dit-elle; c'est un usage dont vous ne devez pas vous plaindre, car vos mains sont faites pour être vues. » Au lieu de ce compliment, j'aurais préféré qu'elle me dît pourquoi cet usage avait été ins- titué. J'ai eu beau le demander à cent personnes en Espagne , toutes m'ont répondu des pauvretés: comme, par exemple, que le digne Charles IV ne pouvait pas voir une femme avec des gants blancs sans en devenir amoureux. Il était un vertueux et bon roi; mais, en vérité, la personne DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. ^1 qui l'aurait conquis pouvait en sûreté conserver ses gants sans être dangereuse pour la reine Ma- ria-Luisa. Elle aurait facilement résisté à la sé- duction du bon roi Charles IV, et lui aurait ré- pondu, comme cette dama de Palacios à Phi- lippe IV, lorsqu'il fut frapper à sa porte : Baya , Baya ustcd con Dios , Jio quiero ser monja "^ . Charles IV avait une figure et une tournure extrêmement originales; il était grand, ses che- veux étaient blancs et assez peu fournis ; son nez, d'une extrême longueur, n'embelhssait pas un visage naturellement sans expression , mais cependant sur lequel il v avait de la bonté et un désir de bienveillance. Sa toilette n'était pas bril- lante lorsque j'eus l'honneur de le voir; il por- tait un habit bleu, fait en frac, d'un drap assez râpé, avec des boutons de métal jaune, et croisé, comme le portent aujourd'hui les jeunes répu- ' Toutes les fois qu'un roi d'Espagne avait une liaison intime avec une femme, elle devait se faire religieuse lorsque cette liaison cessait. C'était presque toujours ii las de s col- zas reaies qu'elles se retiiaient. Cette coutume tomba en dé- suétude sous Charles II et Charles III, qui n'eurent pas de maîtresses; mais elle était encore en vigueur sous Phi- lippe IV. 42 MÉMOIRES blicains ; une culotte de peau de daim et des bas bleus roulés sur le genou, comme nos arrière- grands-pères les portaient il y a cent ans, avec des guêtres par là-dessus. J'appris ensuite que c'était son costume de chasse. Il prenait ce plai- sir, ou plutôt cette fatigue, tous les jours de la vie, comme son père, quelque temps qu'il fît. «La pluie ne brise pas les os w, disait-il ^ Et chaque jour, après son dîner, il montait en voiture et faisait sept à huit lieues avant d'en- trer en chasse. T^es ministres étrangers étaient admis, d'après l'ancienne étiquette, à faire leur cour deux fois par semaine : le jour où je fus présentée était un de ceux où avait lieu cette demi-réception. Le roi n'en était pas plus paré, comme on le voit. Quant à la reine, elle était fort élégante , ainsi que je l'ai dit. Après m'avoir parlé de mon voyage, de ma fille, qu'on lui avait dit être charmante^ elle aborda un singulier su- jet d'entretien , et me parla de l'impératrice Jo- séphine. Elle ne m'en dit que peu de mots, parce que je coupai court à l'entretien; mais il me fut facile de voir qu'elle avait été influencée ' Un de ses fils étant à rextrcmité, il n'en fut pas moins chasser comme si l'enfant se portait bien : Qu'y puis-je/aire? dit-il. DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 4^ par un jugement autre que le sien daj.is celui qu'elle avait porté. — Comment s'habille-t-elle? me rJemanda- t-elle. — De la manière la plus élégante; et avec le meilleur goût, répondis-je ; nous prenons mo- dèle sur les modes qu'elle porte, non pas parce qu'elle est notre souveraine, mais parce que son bon goût nous indique ce qu'il y a de plus joli et de plus gracieux. — Porte-t-elle du rose ? Je répondis que non ; et cela était vrai à cette époque. Ce qu'il y a de singulier, c'est que l'im- pératrice a porté du rose beaucoup plus tard; mais je ne me rappelle pas de lui en avoir vu porter pendant les années du consulat et les pre- mières de l'empire. Pourquoi cela? Il me semble que le rose lui aurait été aussi bien qu'à une figure fanée de vingt ans ou bien à une femme dont la tournure eût été absurde à vingt-cinq. — Et des fleurs en porle-t-elle? demanda la reine. Je répondis affirmativement ; mais il me fallut spécifier, et je fus obligée de raconter plusieurs toilettes de l'impératrice aux fêtes qui furent données pour les cérémonies et les somptuosités du sacre. La reine me dit ensuite : — Vous avez vu ma fille, la reine d'Étrurie? N'est- 44 MÉMOIRES ce pas qu'elle est aimable? n'est-ce pas qu'elle me ressemble? Je fus fort embarrassée pour répondre, parce que je n'ai de ma vie pu imaginer queUpie chose de plus laid que la reine d'Étrurie, J'eus peur d'un piège. Je ne pouvais croire que l'amour ma- ternel pût aveugler à ce point. C'est bien celui- là qu'on devrait peindre avec un bandeau dou- blement plus épais que l'autre, et qui jamais ne se délie; car il n'v a point de déception. Je ne sus donc d'abord que répondre; mais mon bon sens naturel me fit cependant voir que la reine me questionnait de bonne foi , et je lui dis qu'en effet la reine d'Etrurie avait une ressemblance assez marquée avec sa majesté. — Oh! me dit-elle, ce n'est rien, vous allez voir ma Carlo/ta à Lisbonne... Elle ressemble à son père et à moi d'une manière frappante. Re- marquez-le bien. C'est son père dans le haut du visage et moi par le bas. » Ce qu'il y a de plaisant, c'est que c'est vrai; et pourtant la reine de Portugal était bien laide, et la reine d'Espagne avait dû être belle. Le fait est qu'à !'é])oque où je l'ai vue (i8o4- i8o5), elle était fort laide. Elle n'avait plus de dents, et celles qu'un dentiste lui avait replan- tées ne l'avaient pas été assez bien pour faire DE LA DUCHESSE D'A.BRANTi<:S. 4^ illusion. Quant au roi , il opinait de la tête à tout ce que disait Liiisa^ en souriant et en me re|>ar- dant d'un air d'intelligence. J'ai vu peu de physionomie aussi parfaitement bonne. Toiit-à- coup, s'ennuyant probablement d'être ainsi délaissé ^ il me demaniia comment j'avais tr«3uvé les coches de colleras ; que j'avais dû être bien étonnée de voir des mules et des muleês , car c'était sans doute une nouveauté pour mo'i. Je ne pus m'empécher de rire, car alors, je dois le dire, j'étais une joyeuse jeune femnoe, et je lui répondis que ses plus beaux mulets ]lui ve- naient de l'une de nos provinces de France , du Poitou. Je n'oublierai jamais Texpressio].! d'é- tonnement qui se peignit sur sa bonne et ex- cellente figure. 11 me regarda avec stupéfaction, comme si je lui avais annoncé que le Pérou était à Madrid. — Savais-tu cela, Luisa?demanda-t-il à la reine. La reine lui fit signe que oui. Pendant qu'il parlait, elle me regardait avec une extrême at- tention , et je trouvai que ses yeux étaient en- core admirables. — ]N'esl-ce pas, dit-elle au roi, que madame Junot a la figure espagnole? C'est la même teinte de peau, la même couleur de cheveux et de sourcils... Les yeux aussi sont espagnols... 46 MÉMOIRES — -Oui , oui , dit le roi , la seiïora es espagnola. Et il se frottait les rnains en riant. — Cependant, me dit la reine, vous êtes née en Fi 'ance, n'est-ce pas?... Vous n'êtes pas née en G rèce?... Ma belle-fille, avec qui je parlais de vc> us hier, m'a dit qu'elle avait vu à Naples quel([ ii'uu'de votre nom, un prince de Gomnène... Est-ce votre père ou votre frère? — C'. 'est mon oncle, madame, lui répondis-je. Et je 11 ii expliquai en deux mots que mon nom n'était pas Comnène , et que c'était seulement par mî i mère que je tenais à cette famille. La rev ine me congédia , ainsi que le roi , après une aii'd ience assez longue, comme on le voit, et rempj lie de bonté et de bienveillance pour ma?. J'ai conservé de cette première entrevue un souvenir» |ue le temps n'a pas détruit. Plus tard, j'ai été en mesure de lui en témoigner ma re- connaissai ice, ainsi que des marques de bonté qu'elle me ■ donna dans une autre circonstance. Hélas! le i moment où mon assistance put être utile à cett ( î malheureuse famille n'était pas éloi- gné ! Ce fu l : lorsque les ordres de l'empereur la confinèren i : si cruellement à Marseille. Mon frère y était toi i jours. Il fut pour eux ce que son âme granc U î et belle, son cceur généreux lui commanda i< 3nt d'être ; et certes, ce ne fut pas ma DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 4? parole qui augmenta son intérêt envers les no- bles proscrits qui étaient confiés à sa garde. Ce- pendant *je crois pouvoir assurer que, dans sa tendresse fraternelle pour une sœur qu'il a tou- jours si bien aimée, il fut heureux de témoigner plus de soins, plus d'attentions à ceux qui m'a- vaient accueillie avec bonté et bienveillance aux jours de leur grandeur. 48 MEMOIRES CHAPITIVE IIÏ. Particularité importante de ma visite à leurs majestés. — Mon étonnomenl à la vue; du prince tle la Paix , et sa sin- ijiilière tenue. — Réflexions (pie me suggéra cette cir- constance. — L'nion du prince de la Paix avec une prin- cesse de la maison de Bourbon. — P^tranges commen- taires sur ce mariage. — Haine de la princesse de la Paix pour son mari. — M'"^ Tudo. — Anecdote bizarre. — Faveur d'un jeune garde du corps. — Passion malheu- reuse du roi pour la musique. — Ma présentation à la princesse des Asiuries Mauvaise humeur du prince des Asturies. — Hésitation de Junot. — Le comte de Campo d'Allange. — Notre promenade dans les jardins. Une particularité que j'ai passée sous silence dans ma visite royale mérite pourtant d'être rapportée. En entrant dans la chambre où la reine me fit l'honneur de me recevoir, j'ai déjà dit que j'eus peu de pas à faire pour arriver près d'elle et du roi. Tous deux étaient debout. DE L\ DUCHESSE d'aBRANTÈS. 49 La chambre pouvait avoir vingt-cinq pieds sur dix -huit à peu près. Sa grandeur était donc raisonnable, et me permettait de voir très-bien à l'extrémité de la pièce ce qui s'y passait. Je n'y fis pas d'abord grande attention ; mais en- suite, quelque peu convenable qu'il fût de re- garder par-dessus l'épaule de la reine, la singu- larité du spectacle qui s'offrait à moi me fit en- freindre la convenance. C'était un homme que je voyais à l'autre bout de la chambre. Cette particularité n'aurait eu en elle-même rien d'extraordinaire, si son attitude et sa manière d'être eussent été ce qu'elles de- vaient être dans la chambre du roi et de la reine d'Espagne ; mais toutes deux avaient un air étrange et inusité. Cet homme paraissait avoir de trente-quatre à trente-cinq ans. Sa figure était belle , c'est- à-dire qu'il était ce qu'on appelle un beau gros garçon bien portant, sans souci, et pas du tout distingué dans sa tournure; ce qui est rare en Espagne, où l'espèce caballerisca a pu dégéné- rer, mais où du moins elle n'offre à l'œil rien de commun dans son allure. Le personnage que je voyais était chamarré de cordons de toutes les sortes; il avait le premier ordre de l'Espagne, la toison d'or, celui de Saint-Janvier, le grand VIII. 4 5ô MlÎMOIRES ordre de Charles III, de Saint- Ferdinand, de Malte, du Christ; et je dus comprendre que cet homme était un important personnage ; et en effet je ne me trompais pas, c'était le prince de la Paix. Mais ce qui me paraissait étrange n'était pas de le voir dans la chamhre de la reine, où il de- meurait tout le jour; c'était sa tenue. Appuyé contre une console qui était au hout de l'appar- tement , il y était presque couché, et jouait avec un gland de draperie qui était à sa portée. Je ne puis dire l'impression qu'il produisit sur moi en se présentant sous un jour aussi peu convenable. Je n'ai jamais pu expliquer comment devant une transeunte il n'avait pas été plus retenu dans sa façon d'être. Etait-ce , au contraire, cette qua- lité de transeuntes^ qui lui a donné la pensée de se faire voir à moi sous ce point de vue familier dans le plus intime intérieur du roi et de la reine? Je l'ai présumé et je le crois encore; ou peut-être l'habitude était-elle si forte qu'elle ne lui a pas paru ni ridicule ni extraordinaire. Au moment où je parle, sa faveur était im- mense, et n'offrait aucun exemple, même dans ce pays , où les rois depuis tant de règnes n'ont d'autre prérogative que celle de s'asseoir sur un trône sans puissance, et de la déposer dans les ' Passante, étrangère. DE LK DUCHESSE d'aBRANTÈS. 5i mains d'un /;ma^o. Le prince de la Paz réunis- sait sur sa tète les deux faveurs souveraines, et c'est là le bizarre de son étoile, et lorsque Ma- nuelilo ne se trouvait pas auprès de Charles IV, il fallait qu'il se trouvât^ il fallait quil vînt; car le roi surtout ne supportait qu'imparfaitement son absence. Il avait alors le titre de prince , qu'aucun sei- gneur d'origine espagnole n'avait encore porté sans en avoir précisément le titre ; il était pre- mier ministre % conseiller d'état, chef et inspec- teur des quatre compagnies de gardes du corps, généralissime des armées de terre et de mer, grade qui n'avait jamais existé en Espagne avant lui, et qui fut créé tout exprès pour lui donner le pas sur les capitaines-généraux. Cette éton- nante faveur avait sa source dans la cause que j'ai rapportée au commencement de ce chapitre. Il faut ajouter à ce que je viens de dire, qu'il avait depuis peu de temps épousé une princesse de la maison de Bourbon, la fille de l'infant don Luis, sœur de l'archevêque de Tolède. Ce ma- riage, dont j'ai entendu dire d'étranges choses ' Il était aussi amirauté de Castille, dignité que la cour de Madrid avait laissée dans l'oubli depuis que don Juan de Cabrera, comte de Melgar, après avoir trahi avait fui en Portugal, où il mourut à Estremoz. 5a MÉMOIRES en Espagne , lorsque pour la première fois je passai quelques semaines à Madrid, a prouvé qu'il ne faut jamais contraindre pour une al- liance éternelle: tous deux se détestaient; mais rien n'égalait la haine que la princesse de la Paix avait pour celui qu'elle refusait de reconnaître pour son mari. — Vous en serez mal reçu , dit Beurnonville à Junot, si elle peut présumer que vous êtes bien avec le prince. Ce n'est pas ce que disait le prince de la Paix ; car Junot devant être présenté à la princesse, il lui dit : — Cela vous dédommagera <]es/igU7'es refro^ gnées que vous allez être obligé de voir, ainsi que madame Junot. Au moins ici vous aurez un bon accueil et un visage gracieux. Or, il faut dire que cesjigures ref rognées dont il parlait, c'étaient celles du prince et de la prin- cesse des Asturies. La princesse de la Paix détestait tellement son mari, car enfin il l'était, quoi qu'elle en dît, puisqu'elle en avait ime fille, qu'un jour, se trouvant à Madrid après les terribles affaires d'Aranjuez, avec un homme de ma connaissance, le général Joseph Lagrange, et lui parlant de tout ce que lui avait fait souffrir le prince de la Paix DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS, 53 avec ces humiliations relativement à cette Tudo ^ disait-elle, elle ajouta, en lui montrant sa fille, qui courait dans la chambre : «Enfin je le hais au point que je n'aime pas cette enfant parce qu'elle est sa fille!... » Je crois difficile de trouver ini exemple de mauvais cœur et d'ame méchante qui puisse ba- lancer celui-ci. Le prince de la Paix peut avoir tenu une conduite peu honorable avec la femme que ses souverains lui avaient donnée comme ré- compense et comme faveur enfin; mais ce mot semble autoriser tout ce qu'il a fait contre elle. On disait alors assez généralement à Madrid qu'il avait été marié avec cette madame ïudo, que je vis au spectacle de loin , et qui me parut une fort belle personne. Elle avait un hôtel dans lequel elle vivait au milieu d'une famille assez nom- breuse, qu'on disait appartenir au prince de la Paix. Du reste, je n'affirme rien; je ne fais que rapporter les bruits de la cour et de la ville, qui avaient à cette époque cours dans le monde, comme cela arrive toujours dans une grande ville. J'ajouterai même, pour être tout-à-fait impartiale, que j'ai long -temps cru, comme beaucoup de monde, que le prince de la Paix était marié avec madame ïudo avant d'épouser la princesse de Bourbon, et que l'ambition l'a- 54 MÉMOIRES vait aveuglé au point de devenir bigame. Mais il y a oeu de temps, je puis dire même peu de jours, qu'nne personne ', en la foi de laquelle je puis me reposer, m'a affirmé qu'elle avait été témoin du mariage du prince de la Paix, à Rome, avec madame Tndo, après la mort de madame la comtesse de Cliinchon ^. Comme il est impos- sible de faire deux fois la cérémonie du mariage à l'église, il est donc constant que M. le prince de la Paix était marié en très-légitime mariage avec la princesse de Bourbon , et que c'était elle qui, au contraire, avait tort d'égratigner ainsi ses devoirs, comme cela lui est arrivé souvent. Puisque je parle du prince de la Paix, il fant que je raconte une anecdote qui courait alors à Madrid, et qui peut servir de suite aux sujets de réflexions sur la faveur étonnante dont jouissait alors don Manuel Godoï. " Cette personne est madame Sa.... Elle est presque Romaine, car elle habite Rome depuis plusieurs années, où elle est aimée et considérée. Elle m'a certiCié la vérité du mariage du prince de la Paix avec madame Tudo ; et je la crois. * La princesse de Rourhon avait pris le nom de com- tesse de Chinchon. Elle est venue à Paris peu de temps avant sa mort. Elle est sœur de madame la duchesse de San- Fernando. DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 55 Il avait aimé la reine, ou plutôt il en avait été aimé. J'adopte plutôt cette version que l'autre, car il était beau et jeune, et la reine, pour le dire avec tout le respect dû à une tête couron- née, était vieille et laide. Mais enfin il y avait dans tout cela du Potemkin S' et Maria-Luisa valait bien CatJierine II, et même davantage; car au moins elle ne faisait pas étrangler ses maris. Le prince de la Paix, qui avait, je crois, pris le Sar- mate pour modèle, voulut le suivre en tout; et lorsque la passion fut un peu calmée, il jugea convenable de diri2:er les nouvelles affections. Il prit donc assez d'humeur de l'introduction d'un jeune homme, exempt dans les gardes, qui s'ap- pelait Majo. Il était bien fait , joli garçon , et pouvait aller loin. Le prince se fâcha donc, et inutilement; car le jeune homme était en pos- session, et le chasser de là n'était pas chose fa- cile. Mais il s'en vengeait en lui lançant, ainsi qu'à la reine, toutes les épigrammes qui lui ve- ' La faveur du ])rinco de la Paix a un extrême rapport, selon moi, avec celle de Potenjkin. Catherine le redoutait en ne l'aimant plus, et le pleura pourtant beaucoup. Je sais, et cela me vient d'une source authentique, que la reine d"Es- paij;ne craignait le prince de la Paix à un degré remarqua- ble. Cependant c'est en le soignant à Piôme, dans une grave nialadie, fju'elle a pris cette fatigue dont elle est lïjorte. 56 MÉMOIRES naient à l'esprit. Un jour, étant à la Granja (San- Ildefonso) avec le roi et la reine, sur un balcon donnant sur la cour d'honneur, ils virent arriver un carrosse attelé de quatre chevaux, avec des domestiques en livrée, un piqueur, enfin un train de prince. — Oh! oh! dit le roi, qu'est-ce donc qui nous arrive là?.. — Eh! mais, c'est Mayo!,. — Et, gran- dement étonné, le bon prince regardait alter- nativement Luisa et le privado.... Puis, tout- à-coup il dit: Depuis qticlque temps je remarque, en effet, que Mayo fait une dépense extraordi- naire. L'autre jour, je 1« vis au Prado dans un équipage plus beau que le tien, Manuelito. . . . Qu'est-ce que cola signifie? — Oh! mon Dieu, rien que de très-simple, répondit le prince de la Paix, en jetant un regard de côté à la reine qui , toute déterminée qu'elle était, tremblait de peur que Manuel Godoï ne iùx jaloux; mais il n'y pensait pas, vraiment : il avait plus d'esprit que cela. — C'est une affaire toute naturelle, dit- il au roi... C'est une vieille folle qui s'est amourachée de lui, et qui lui donne autant d'argent qu'il en veut. — Voyez-vous! dit le roi Et quelle est cette vieille folle?... Est-ce la Santiago?... DE LA DITCHESSF D AERANTES. Oy Le prince jngea que la correction était appa- remment suffisante, et changea la conversation. Cela n'était pas difficile avec le roi Charles IV, il n'y avait qu'à lui conter qu'unlapin passait, et la chose était faite. Il est vrai de dire aussi que son oreille était également ouverte aux plaintes des malheureux, quand la triple enceinte formée au- tour du trône les laissait parvenir jusqu'à lui. Il était vraiment bon. En parlant de la reine, j'ai oublié de faire da- vantage l'éloge de son esprit de conversation. Elle l'avait très-remarquablement orné, aimait à causer, et y était propre , ce qui est rare chez les princes. Elle était bonne musicieiuie et aimait beaucoup la musique. Quant an roi, c'était aussi une passion, mais une passion malheureuse. Tous les jours, au retour de la chasse, il y avait con- cert, et dans le. plus intime intérieur. Le roi prenait son violon , et faisait sa partie dans un cjuatuor d'Haydn, lui qnintetti de Boccherini, ou quelque belle pièce de Yiotli ou de Jarnowick. Qu'on juge de ce que devaient souffrir de beaux talents comme quelques-iuis de nos violons fa- meux qui, étant alors en Espagne, étaient requis pour faire de la musique avec le roi! Libon,dont le ravissant talent nous est bien connu, a passé quelque temps à Madrid , et fut , comme les autres, 58 MÉMOIRES de la partie royale. Je sais de l'un de ces pauvres martyrs, qu'un jour on s'aperçut qu'il y avait im- bwglio dans le tutti. Ce n'était pas la faute des ar- tistes , certainement. Ils se consultèrent, et Oli- vieri , que j'ai entendu depuis à Lisboime, où il était le premier violon du grand Opéra, prit sur lui de dire au roi que la faute en était à sa ma- jesté, qui n'atlendait pas trois mesures avant de reprendre sa partie. Le bon et excellent prince parut aussi surpris que s'il eût été question de la chose la plus inusitée. Il regarda l'artiste avec stupéfaction , puis se tournant en remettant son arme musicale sous son menton, il dit majestueu- sement en italien : « I rei n'aspettano mai. » Qu'on juge de la belle harmonie que cela devait faire ! J'avais une grande envie, ou plutôt un vif dé- sir de connaître la princesse des Asturies. Ayant fait demander l'heure à laquelle je pouvais lui être présentée , on me donna celle de trois heures comme plus commode pour la princesse qui , toujours occupée , ne perdait pas son temps à dormir comme les habitants d'Aranjuez. J'avais des raisons à moi connues pour désirer de voir la princesse. Je la connaissais depuis long-temps, bien que je ne l'eusse jamais vue. Ses malheurs DE LA; DUCHESSE d'aBRANTKS. Sg intéressaient pour elle ; sa renommée était eu- ropéenne. On sait toujours tant de gré à une princesse d'être au-dessus des autres femmes!... Et celle-là leur était vraiment supérieure. Sans doute une belle - mère n'a pas le cœur d'une mère. Une mère est glorieuse des succès de sa fille; une belle-mère en est jalouse; et la jalousie de vanité , lorsque cette vanité est blessée , donne un vernis qui corrode et brûle tout ce qu'elle touche. La reine de Naples qui, certes, était une méchante femme ' , s'attendrissait pourtant à la vue de cette fille si docte et si naturelle dans son savoir. Mais la reine d'Espagne fronça ses noirs sourcils , et prit, dès le premier jour, une anti- pathie qui, plus tard, devint de la haine contre cette charmante belle-fille, qui, au cercle de la cour, parlait à chaque ambassadeur dans lalangue de sa nation... Oh! la haine produite par ['envie d'une femme a quelque chose d'horrible dans ses résultats. La princesse des Asturies, à l'époque où je lui fus présentée pour la première fois, était encore ce qu'on peut appeler ime jeune mariée. Elle avait été amenée à Barcelone, où s'était fait le ' Qu'il nous soit permis de le dire, à nous autres Français qu'elle a tant et si cruellement persécutés. Ce n'est que justice de se plaindre. 6o WliMOIRES double échange, ])our venir en Espagne épou- ser le ]:)rince des Astnries (aujourd'hui Ferdi- nand VII), et son frère, qui la conduisait, ve- nait prendre l'infante dona Maria pour la faire monter sur le trône des Deux-Siciles , comme il conduisait sa sœur à celui des Espagnes... Hélas! les deux projets furent également vains; aucune des deux princesses ne ceignit celte couronne qu'elles allaient chercher bien loin de leur pa- trie, tandis que la fdle du plus pauvre paysan de la Catalogne, célébrant ce même jour ses noces, vit aujourd'hui heureuse et entourée d'une nom- breuse famille. Il semble que les tètes couron- nées , ainsi i^rillamrnent coiffées, assises sur des sièges plus hauts que ceux des autres hommes, soient aperçues de plus loin parla mort et par le malheur. Quelle destinéeque celle de la princesse des Asturies!... Je savais, par des personnes de son intérieur, à quel point elle était malheureuse. Le prince de la Paix, soit qu'il eût été véritable- ment offensé par le prince des Asturies ou par la princesse, tenait une conduite envers tous deux, qu'il est constant que l'héritier du trône ne pouvait supporter sans prendre positivement la volonté de s'en venger. On prétend à juste titre que les princes sont des hommes comme tous les autres, et la chose est incontestable; DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 6i mais ) en l'accordant, il faut aussi faire une autre concession , c'est que , puisqu'ils sont des hommes comme nous, ils en doivent avoir les passions; et la vengeance peut s'éveiller dans leur cœur tout comme dans celui du dernier homme de leur royaume. Après cela, le sublime du carac- tère d'un roi c'est d'oublier, et de mépriser les attaques qui lui sont faites, et qui bien souvent n'ont d'autre motif que le mécontentement d'un homme auquel il n'a été donné qu'une sous- préfecture quand il demandait une préfecture. Oh! que j'ai vu des patriotes comme cela depuis 1 83o ^ !... Mais le prince des Asturies , qui ne sol- licitait pas de nous une préfecture, quoique je l'aie connu dans un temps où il demandait à mains jointes une femme à l'empereur ^ ; mais en- fin, alors, en i8o5, il ne voulail: que justice; il voulait qife l'héritier du trône fût respecté ; que sa femme retrouvât un intérieur heureux, ou du ' L'histoire de ces deux années est bien curieuse. Je m'en occupe en ce moment ainsi que de celle de la restauration , mais d'une manière tout-à-fait spéciale et détaillée. " Que votre Majesté me donne une de ses nièces, disait-il à l'empereur. — Mais elles ne veulent pas. — Lue des pa- rentes de sa Majesté l'impératrice Elles lie veult-nt pas non plus. — • Eh bien ! Sire, une feinme rjucùc qu'elle noit, pourvu que je la tienne de voti e main. 6a M^MOIRSS moins paisible; que elle et lui enfin ne reçussent pas d'insultes de don Manuel Godoï. Il ne vou- lait que justice, je le répète. Il aimait la prin- cesse d'un amour vrai et profond , comme on le ressent à vingt ans. Elle le lui rendait avec fran- chise et abandon ; et je savais par avance que rattachement des malheureux jeunes gens était le seul adoucissement qu'ils trouvaient à une vie toute de peines et de chagrins sans cesse renou- velés. Cette connaissance que j'avais de leur in- time intérieur me donna une vive émotion lorsque j'entrai dans la chambre. Elle était encore aug- mentée par ce qui m'avait été dit par Junot, qui croyait qu'il était ordonné au prince des Astu- ries de nous recevoir. On lui avait dit , dans une intention bonne et aimable sans doute, que la veille même le prince des Asturies avait répondu au mayordomo-mayor ou au lumille» de corps qui lui demandait son heure : Veremos... K>eremos\ et qu'enfin pressé de rapporter une réponse au roi, il avait insisté auprès de Ferdinand, et qu'enfin , impatienté de l'importunité du grand- officier de la couronne , il avait ajouté en frap- pant du pied : Este embaxador eso Cavacho como los otros. Junot, lorsqu'on lui rapporta cette parole, DE L\ DUCHESSE u'aBRANTÈS. 63 fut au moment de ne pas aller chez le prince royal. Il se connaissait ; il savait que non-seule- ment un mot, mais une inflexion de voix, un regard, qui pouvaient attaquer la personne de l'empereur, qu'il avait l'honneur de représen- ter en ce moment, le trouveraient sans raison- nement pour une telle offense. Ce fut monsieur de. .., personne attachée au grand Despac/io , ainsi qu'au petit, et qui servait les intérêts de la France, qui lui remontra que la chose pou- vait être incertaine, et que bien sûrement, le prince l'eùt-il dite , il ne ferait rien qui pût engager une querelle entre l'Espagne et la France; car enfin, il n'était question de rien moins, s'il y avait eu de la part de l'héritier de la monarchie une intention d'insulte. Junot réfléchit que ce serait au contraire lui qui agi- rait hostilement en n'allant pas rendre ses de- voirs au prince royal, et il y fut. Mais, quelque bien qu'il en eût été accueilli, ainsi que de la princesse, je n'en avais pas moins une grande peur en entrant dans la chambre où elle était debout contre une table sur laquelle elle s'ap- puyait, tandis qu'elle avait un canapé derrière elle. Le prince était dans la pièce voisine ; il vint aussitôt, et s'appuya, comme sa femme, sur la même table. En tout, je remarquai toujours, lors- qu'ils étaient ensemble, que le prince suivait de 64 MlÎMOIRES l'œil le regard de la princesse , pour qu'elle lui indiquât ce qu'il devait faire. La princesse n'était pas très-grande; cepen- dant, sa taille avait de la noblesse et de la grâce, ce qui lui venait probablement de la manière dont elle portait sa tète. Ses yeux étaient bleus et d'un bleu ravissant; ses cheveux blonds ac- cusaient l'origine du Nord, et rien en elle ne disait au contraire que Santa Liicia et Ponte Mole 'A\ aient entendu ses premiers accents. Elle avait la bouche, et surtout la lèvre autrichienne ^ le nez des Bourbons, mais aquilin seulement, et non pas ami du menton comme celui de son beau-père. Elle avait une grande fraîcheur alors, et cette fraîcheur, ou plutôt cet excès de santé, se faisait remarquer d'une manière peu agréable dans l'excessif embonpoint de sa poitrine. Ses bras et ses mains n'avaient pas de beauté, non plus que ses pieds qui, en raison de sa taille, au- raient dû être petits; mais en tout, elle était bien; elle était surtout bien princesse ^. Son air était majestueux, et d'abord un peu sévère; mais aussitôt que son regard s'accordait avec son sou- rire , alors toute cette physionomie s'éclairait avec une douce lumière. Il y avait de la poésie ' Eli voyant ni.ulanic l;i chiclicssc c!'Or]<'\'!ns, aujourd'iiiii l'einc des Français, je n'ai trouve aucun trait de ressem- blance avec sa sœur la princesse des Asturies. DE LA DUCHESSE d'aLRANTÈS. 65 dans son expressive figure; et quoique toujours silencieux et réservé , son visage conversait avec vous... Elle a été bien bonne pour moi : j'en con- serverai un souvenir éternel, ainsi que des preu- ves qu'elle a bien voulu m'en donner. Je par- lerai encore d'elle, au moment où je passai par Madrid pour revenir en France, peu après Aus- terlitz. Hélas !... une année s'était à peine écou- lée, et la princesse, si charmante et si fraîche, n'était plus qu'un cadavre respirant encore, mais appelant à toute heure la mort pour la délivrer des tortures les plus épouvantables. Le souvenir de ses cris, seulement, est une horrible pensée à se rappeler. Le jour où je la vis pour la première fois , elle était vêtue de blanc; sa robe, faite de la manière la plus simple , était de ces mousselines anglaises brodées , si jolies , qu'on faisait alors , sur laquelle tranchait seulement le ruban violet et blanc de Maria-Luisa, et ses beaux cheveux blonds étaient simplement relevés avec un grand soin, et for- maient sur sa tête, en raison de leur quantité, une coiffure presque aussi volumineuse que les femmes la portaient il y a un an. Le peigne qui les retenait était en grosses et magnifiques poires de perles fines entremêlées de diamants; cette riche simplicité me frappa , d'autant plus que je VIII. 5 66 MÉMOIRES venais de voir à l'étage supérieur tout le luxe de la toilette répandu sur une vieille personne. La robe jaune surtout me parut sale, et celle de point d'Angleterre, bien qu'elle valût vingt mille francs , me sembla de mauvais goût , auprès de cette robe éblouissante de blancheur, portée par cette jeune et fraîche princesse , aux blonds cheveux , aux yeux d'azur et au sourire triste et doux. Je lui ai voué dès ce moment un atta- chement qui ne s'est jamais démenti. Le comte de Campo d'Allange , ambassadeur d'Espagne à la cour de Lisbonne , avait la plus belle âme et la plus rigide probité qu'il soit possible de ren- contrer parmi les humains. Il portait une pro- fonde vénération à toute la famille royale , et , sans nul doute, à la princesse des Asturies. Mais il se mêlait à tout cela un grand dévouement pour le prince de la Paix. Cela mettait un peu obstacle à de la confiance poiii" demander même im éventail de la Chine. Je raconterai cela plus tard et en son lieu. Je sortis de mon audience , enchantée et con- quise. La princesse avait un art, ou plutôt une manière naturelle, carie mot arl est ici et avec elle hors de propos, avait, dis-je, une manière d'accueillir et de conquérir que je n'ai vu après elle qu'à Napoléon: c'était cette même figure, DE LA DUCHESSE d'aBRANTJ^.S. 67 d'abord grave, puis s'adoucissant , et alors de- venant toute charmante. La princesse n'était pas jolie, et, plusieurs personnes soutiennent même qu'elle était laide; c'est possible, je ne m'en suis pas inquiétée: elle m'a paru jolie , gracieuse, et je l'ai trouvée telle, parce qu'elle l'a voulu. Après avoir fait mes grandes visites , je retour- nai chez la camarera-mayor de la reine Maria- Luisa , selon l'étiquette , chose à laquelle , à cette époque, on n'aurait pas osé manquer en Espagne , n'importe pour quel motif. C'était une bonne petite vieille dame, toute maigrette, noire, et fea como un Diablo , ainsi que le dit élégam- ment la religieuse porte-étendard, mais ayant l'apparence d'une bonne personne. J'ai oublié son nom. Elle rit encore au souvenir des gants blancs, et, reprenant mes mains, elle les regardait et répétait : Jésus!... Jésus!... como son bonitas!... Après avoir quitté mon harnois de cour et mou collier doré, mais de fer, je mis vme robe bien légère , et je me donnai aussitôt le plaisir de parcourir ces jardins enchantés qui étaient de- vant moi. Mais je comptais sur quelques heures d'un plaisir pur et tranquille dans ces retraites ravissantes, et je m'étais trompée : à peine Junot et moi fûmes-nous dans le jardin de Primas>era., 5. 68 MIÉMOIRES que nous fûmes rejoints par un gentilhomme du roi; j'ignore quel était son titre, mais il était Caballero , et des meilleurs sans aucun doute. Il parlait fort bien français, et avait d'excellentes manières: il nous dit que les promenades étaient si variées et surtout si éloignées les unes des au- tres par l'heure brûlante à laquelle je me rési- gnais à sortir, que leurs majestés l'envoyaient auprès de nous pour nous offrir tout ce qui pouvait nous être commode et agréable pour parcourir la vallée d'Aranjuez. Il me demanda si je voulais être portée, et, sur mon refus, il m'of frit son bras , et nous parcourûmes avec lui la belle retraite royale. DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 69 CHAPITRE IV. Souvenirs d'Aianjuez. — Cérémonial. — Retour à Madrid. — Singulière aventure. — Mes rapports d'intimité avec madame de Beurnonville. — Heureux instants passés dans la maison de l'ambassadeur. — Dîner et surprise. — Tallien. — Conduite'de Tallien au 9 thermidor. — Con- férences de Junot avec le prince de la Paix. — Ports d'Espagne. — Son alliance avec la France. — Notre départ de Madrid. — M. le comte da Ega , ambassadeur de Portugal. — Portrait de la comtesse da Ega. Bien des années se sont écoulées depuis que j'ai vu Aranjuez; mais le nombre de ces mê- mes années ne fait au contraire qu'augmenter le charme attaché au souvenir de ce lieu de dé- lices; car plus les événements se sont succédé autour de moi , plus j'ai vu, et moins j'ai trouvé de comparaisons qui puissent même établir un parallèle. Ce n'est pas la Suisse, ce n'est pas la France , ce n'est pas l'Algarve , ce n'est pas l'Ita- ^O MEMOIRES lie, ce n'est pas une autre chose enfin; c'est Aranjuez; c'est un paradis enchanté. Où trouver ces eaux jaillissantes fournies par deux rivières qui enserrent deleursflots une île où le soleil fé- conde les plus belles fleurSj les fruits les plus rares de toutes les zones et de tous les pays, des ar- bres comme l'imagination nous les représente dans cette terre promise, dont une grappe de raisins était portée par deux hommes '.... Jamais je n'ai vu de si verts, de si frais, de si beaux ombrages. . . . On veut décrire quand on a vu Aranjuez, et la chose est impossible, surtout lorsque, comme moi, on l'a vu au moment où la nature se réveille après son sommeil d'hiver, et où toutes ses pompes, ses magnificences se déploient à l'envi même, dans ces lieux, les plus stériles et les plus ingrats. A Aranjuez, on trouve le luxe le plus éblouissant, la magnificence dans sa plus extrême splendeur; mais cette magnifi- cence, ce luxe, c'est celui de la nature, non pas en nous donnant des mines d'or et de diamants... c'est avec les plus beaux ombrages formés pardes arbres séculaires, des prairies où l'herbe courte et ' On ni'ii reproché d'être un peu ivo^ pompeuse dans mes descriplions de l'Espagne, c'est que j'ai vu et quey'i? me rappelle. Tous ceux qui ont vu la belle partie de l'Espagne pensent comme moi. DE LA. DUCHESSE D AERANTES. -J I fleurie est tellement épaisse, qu'elle est élastique, sans parler par métaphore , comme un tapis de la Savonnerie, des eaux jaillissantes et donnant par torrents une fraîcheur salutaire sous ces mêmes ombrages, où la chaleur ne peut plus atteindre. Comme on jouit de ce luxe de la nature et en même temps d'un calme si voluptueusement senti dans une belle journée, où le soleil ajoute en- core à la pompe du spectacle!... De grands arbres bien touffus.... de l'eau à chaque pas.... de hautes murailles de verdure, mais sans aucune régularité : voilà quelle est la magnificence du jardin de l'Ile. Je ne pense pas que la main de l'homme put y ajou- ter sans le gâter. La calle de la Rejna, cette magnifique allée, formée par des ormeaux qui ont, dit-on, plus de cinq cents ans, et dont la longueur est de plus d'une clemi-lieue d'Espagne, est cà elle seule un des plus beaux ornements d'A- ranjuez. C'est là que je revis le soir la reine et la famille royale; les princesses se promenaient en voiture, chacune dansla sienne , jamais ensemble ; et c'est ainsi qu'elles font, au très-petit pas, plu- sieurs fois dans la même soirée, le chemin d'un bout de la calle a l'autre ; et chaque fois qu'elles se rencontraient, elles se saluaient avec une po- litesse qui pouvait être exacte, mais point du tout affectueuse. Les femmes qui se trouvaient sur la route de la promenade des princesses s'ar- 72 MEMOIRES rêtaient aussitôt, ainsi que les hommes; les femmes saluaient, et les hommes laissaient à l'in- stant tomber Jeiir capa, qu'un moment avant ils drapaient de rnille manières élégantes. Quant à la reine et aux princesses, lorsqu'elles passaient devant une femme qu'elles aimaient, et qui, par son rang de grande d'Espagne ou de titidados de Castdla, pouvait recevoir un public témoignage de faveur, alors la princesse, qui voulait le lui donner , faisait, avec la main ou avec l'éventail, un signe amical comme pour l'appeler. Cette marque de faveur est très-recherchée. Lorsque la reine passa devant la place où je m'étais arrê- tée, elle me fit, en souriant, une inclination de tête fort gracieuse, à laquelle se joignit un salut de la main. La faveur était complète, comme on voit. Lorsque les infants, frères du roi, étaient revenus assez tôt de cette malheureuse chasse, qui vraiment ressemble à une monomanie, alors, pour.ye délasser^ ils montaient à cheval et accom- pagnaient les princesses à la promenade. Tant d'auteurs ont décrit Aranjuez, que j'en ai peut-être déjà trop dit sur ce sujet. Mais les souvenirs se pressaient tellemem en foule autour de moi , qu'il m'était impossible de les repousser; je les ai retracés comme je les sentais; d'autres écriront aussi une relation de leur voyage à Aran- juez. Car, quel est l'œil qui le voit et demeure DE LA DCCHZSSr d'aERAMÈS. ^3 insensible ? quelle est la main qui , devant un tel tableau, ne cherche pas à le peindre? Je l'ai revu depuis. ... et voilà où les souve- nirs sont moins doux. . . . C'est alors qu'il ne faut pas anticiper sur les temps. Nous retournâmes à "Madrid. Le moment de notre départ pcnir Lisbonne approchait , et nous avions plusieurs choses à faire qui , pour Junot surtout, étaient de la plus haute importance. Quant à moi , je courais Madrid , je voyais toutes les beautés qu'il renferme , et, certes, il est faux de dire que cette ville n'est pas une des plus ad- mirables de l'Europe. Cependant les Castillans ont une vanité un peu excessive lorsqu'ils disent: « Donde Madrid? se calle el moiido ^! » 3Iais il est de toute vérité que c'est une belle ville, renfermant plus de raretés en tous genres que beaucoup de villes du Nord dont on fait grand bruit , et qui devraient se taire devant la capitale de la Castille , ainsi que le dit le proverbe. Au moment de quitter ^Lidrid, il m'arriva, chez l'ambassadeur, une petite aventure, assez singulière pour trouver place dans des souvenirs. J'allais tous les jours dîner chez l'ambassadrice. ' Où est Madrid? que le monde se taise! On reconnaît ici la vanité castillane; mais, comme je l'ai dit, cette vanité na qu'i^ bon motif. ^4 MÉMOIRES Elle est bonne et parfaitement bienveillante; aussi était-ce avec plaisir que j'obéissais à Junot, qui m'avait recommandé d'être bien pour elle. J'al- lais donc chaque jour où nous n'étions pas in- vités à dîner dans quelque grand gala, à l'am- bassade, €t, au bout de plusieurs jours, grâce à la bonté aimable de madame de Beurnonville et de l'ambassadeur, ainsi que de mademoiselle Amélie de Durfort et de son frère, je me trouvai dans cette famille comme dans la mienne. M. de Vandeuil , premier secrétaire d'ambassade, dont j'ai déjà parlé dans le volume précédent, se joi- gnait à eux pour nous rendre le séjour de Madrid agréable; et mon souvenir le remercie également de l'intérêt qu'il nous a témoigné. J'arrivais ordinairement un peu tard, parce que mes courses de curieuse me conduisaient assez avant dans la matinée, et je n'étais pas de retour avant cinq heures; il me fallait le temps de m'habiller: aussi je n'arrivais presque jamais qu'après le troisième coup de cloche, mais on était indulgent pour moi, et l'on me pardonnait. Un jour, ma course de la matinée avait été plus longue qu'à l'ordinaire. J'arrivai, selon mon ha- bitude , au moment où l'on passait dans la salle à manger. Le général Beurnonville me donne la main; je prends à peine le temps de saluer ma- dame de Beurnonville, et l'on se met à tafele. DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. "jS Lorsque le premier moment>du silence fut passé» chacun se regarda. J'avais auprès de moi un grand homme, à la figure hideuse et sinistre, qui ne disait pas une parole. Cet homme était grand, brun, d'un aspect morose et atrabilaire, l'œil assez sombre dans son regard , et donnant même d'abord l'idée qu'il était borgne ; mais on voyait bientôt qu'il avait ce qu'on appelle un dragon dans l'œil; il était taciturne, parlait peu, et, pour dire la vérité, on ne lui adressait pas beaucoup la parole. Cela me surprit, en raison de l'extrême politesse de l'ambassadrice, qui était vraiment charmante dans son accueil. Lorsque nous fûmes à l'entremets, je ne pus résister à ma curiosité, et, quoique je susse fort bien qu'il n'est nullement poli de demander le nom des gens, je me pen- chai vers le général Beurnonville , et je lui de- mandai celui de mon silencieux voisin. — Comment, me dit-il avec un air étonné, vous ne le connaissez pas? — Jamais je ne l'ai vu de ma vie. — C'est impossible. — Je vous le jure. — Mais vous l'avez cependant entendu nom- mer bien souvent, dans votre enfance surtout. — Vous commencez à piquer ma curiosité bien autrement qu'elle ne l'était avec l'œil ex- 7^ MÉMOIRES traordinaire du personnage. Quel est-il donc? « Veux-tu que je t'envoie des épinards, Tal- LiEN? dit une voix bien connue. C'était celle de Junot, qui était en face de moi, et qui avait deviné ma curiosité et s'en était amusé. Je fis presque un bond sur ma chaise. . . Tallien. ... Je regardais le vilain en-dessous; il s'était aperçu de l'effet qu'il produisait sur moi, et était devenu de la nuance de ses épinards. — Junot l'avait connu non-seulement en France, mais surtout en Egypte, où il avait été, et il le tutoyait, sans être pourtant lié avec lui, car le général en chef avait presque frappé d'anathème tous ceux qui avaient des relations avec Tallien. Je ne «m'étais pas aperçu qu'ils s'étaient appro- chés l'un de l'autre à notre arrivée. J'éprouvais une singulière impression en en- tendant prononcer ce nom d'une manière si inattendue.. . . Cette enfance, dont le général Beurnonville me disait d'invoquer le souvenir, avait été entourée de dangers et de récits les plus affreux, auxquels précisément se rattachaient et le nom et la personne de Tallien, Je ne pus m'empécher, ainsi que je l'ai dit, de faire un mouvement, dont sans doute il s'aperçut; car, lorsque je jetai de nouveau les yeux sur lui, il 13E LA DUCHESSE D ABRANTÈS. ''j'J me parujt encore plus sombre et plus retiré sur lui-même.. . . Le malheureux!... quelle existence il traînait alors!... Je demandai au général Beur- nonville ce que Tallien pouvait faire à Madrid, et comment l'un de nos décemvirs se trouvait dans le royaume d'un Bourbon. — J'en suis autant étonné que vous, me ré- pondit l'ambassadeur, et d'autant plus que l'em- pereur n'aime pas Tallien, et qu'il le lui a tou- jours témoigné d'une manière peu gracieuse. C'est au point qu'en Egypte , Junot a pu voir que le général Bonaparte était fort sévère pour les officiers qui étaient liés avec Tallien. Les deux Lanusse, qui étaient ses amis intimes, furent toujours peu bien venus du général en chef, en raison de cette liaison. Les deux Lanusse étaient amis intimes de Tal- lien. L'aîné des deux frères fut tué en Egypte , à l'affaire du 3o, où périt Abercrombie. C'était un brave et digne homme; ce fut avec lui que Junot se battit à Boulacli. L'autre frère, égale- ment ami de Tallien , revint en Europe. C'est lui que nous avons vu, sous la restauration, être l'un des serviteurs les plus célèbres de Charles X. Il a épousé la fille du général Perignon. C'est une personne dont le caractère serait bien cu- rieux à tracer. Elle est, dit-on, très-dévote; c'est ^8 MÉMOIRES une chose que je n'ai jamais pu comprendre. Il y a probablement dans notre admirable chris- tianisme quelques parties que nous ne sommes pas dignes de connaître, et dans lesquelles se trouvent une explication de l'Évangile différente de celle devant laquelle je me prosterne et une autorisation qui donne pouvoir de châtier sans pouvoir jamais récompenser. — Ainsi, par exem- ple, M""" Lanusse possède dans son éternel sou- rire quarante nuances d'après lesquelles elle clas- sait les personnes que sa position lui faisait regarder comme n'étant pas dans sa ligne. Elle est intolérante comme le fanatisme du 12^ siè- cle; dans ce temps-là, la chose n'était que fâ- cheuse , parce que même une manière de grande dame pouvait nuire. Mais aujourd'hui elle est à la fois fâcheuse et ridicule, parce qu'on de- mandera à madame Lanusse pourquoi elle se mêle des affaires des autres. C'est une question que , pour ma part , j'ai été souvent au moment de lui faire , ainsi que dix autres femmes. De- puis, elle a été à Besançon , et comme elle vieil- lit, la chose n'est plus tenable. Heureusement qu'une passion, mais une passion plus effrénée que l'amour, plus terrible, et dont les émotions sont hideuses, car elles tiennent de l'Euménide, la passion du jeu est portée chez M""' Lanusse , DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 79 au point de laisser peu de place à la médisance. Maintenant je demande si une vraie chrétienne est joueuse, médisante et intolérante ? Après le dîner, Junot me présenta ïallien comme un de leurs compagnons de voyage d'Egypte. Il ne me parut nullement se souvenir du mouve- ment que je n'avais pu retenir en entendant prononcer son nom. Il nous apprit qu'il avait une place de consul à Malaga, je crois ; du moins suis-je sûre que c'était en Andalousie. Tallien a un nom très-fameux dans notre ré- volution ; sans aller chercher le motif qui le fit agir, il est hors de doute qu'il mérite vme place dans notre histoire pour le fait du 9 thermidor; car je ne suis pas de ces bonnes âmes qui , tou- jours déterminées à trouver du bien dans tout, en trouvent même dans Robespierre, et disent aujourd'hui qu'il avait de bonnes intentions, que le 9 thermidor est venu troubler, et que nous aurions eu l'âge d'or si on l'avait laissé faire : cela peut être; j'aime mieux le croire qu'avoir une discussion avec de ces braves gens qui disent encore aujourd'hui, bien que la mode en soit passée : Sois mon frère ou je te tue ^. Et pour- ' Nous avons vu, l'autre jour , dans un jugement, une ex- plication de ce mot : La liberté ou la mort! Il est de fait que, dans l'origine, où tout avait rapport à 8o MÉMOIRES tant je sus une bonne et loyale patriote ... Et la France. . . ma patrie. . . ma patrie bien-aimée, voilà mes dieux... voilà mes autels. Car j'ai élé nourrie à l'aurore de cette belle révolution; j'ai sucé ses principes, et mes jeunes années se sont écoulées à l'ombre du drapeau tricolore et de l'arbre de la liberté ! . . . Retournons à Madrid. Junot avait eu les conférences qui lui avaient élé ordonnées avec le prince de la Paix, et il en< était enchanté. J'en ai entendu dire beaucoup de mal et quelque peu de bien. Je puis mémo dire que pendant mon second séjour à Madrid , ce moment, qui fut celui de la mort de la prin- cesse des Asturies, fut affreux pour lui. Les bruits les plus injurieux et les plus sinistres se répandirent alors. J'ai donc eu tout le loisir de prendre alors de cet homme une impression dé- favorable. Mais, avec cette même conscience que je dois apporter à ce que je raconte comme historienne, je dois dire que mon mari en avait ccUe sainte, cette belle, cette adorable liberté, tout était pur, et avec abnégation do soi-même. Voilà la liberté dont j'ai souvenance, voilà la république que je demande... Mais," depuis cette époque , la robe blanche de la liberté s'est souillée de sang... et ce n'était pas celui qui portait l'éten- dard qui répandait le sien... Tout devint déviation. DE LA l)LCIli:SSf. DABIlAM'iiS. 8r reçilunc tout autre et que depuis il influença beai> coup la mienne. Mon frère, qui l'a vu long-temps à Marseille, lors de sou exil en 1808, m'a égale- ment raconté de lui des traits qui m'en ont donné une opinion meilleure; lui et Junot me querel- laient sur mon injustice envers le prince de la Paix. . . et le résultat de nos discussions était, de ma part, la manifestation d'un grand regret que le prince de la Paix n'eût pas mis à profit toutes les belles facultés dhomme d'état dont le ciel l'avait doué. Que pouvais-je faire de plus chrétien ? Nous partîmes de Madrid pour Lisbonne le 29 de mars i8o5, après avoir acquis la certitude que l'Espagne était alors pour nous une fidèle alliée. Soit intérêt , soit vraiment loyauté, l'Espa- gne, à cette époc|ue , nous donnait des gages de la plus parfaite et la plus entière alliance avec elle. Ses ports de l'ouest et du midi étaient rem- plis de vaisseaux prêts à appareiller sous notre pavillon. La Santa-Trinidad , vaisseau de cent trente csLUons, attendait nos ordres, c'est le mot, dans le port de Cadix. J'aurai bientôt à parler du triste résultat de ces immenses préparatifs. Nous partîmes, après avoir été comblés de soins affectueux par l'ambassadeur, et surtout par l'ambassadrice de France. Nous n'avions pas pu échanger de prévenances avec l'ambassade de riir. 6 8'2 MÉMOIRES Portugal à Madrid, parce qu'elle n'était pas en- core arrivée; c'était M. le comte Da Ega, l'un des plus pauvres fklalgos portugais, qui venait à Madrid pour y représenter le royaume volé pen- dant le ministère du fameux comte-duc. Le comte Da Ega menait avec lui sa jeune femme, mademoiselle d'Oyenliausen, la personne la plus charmante de Lisbonne. L'époque de notre départ de Madrid était la plus convenable pour voyager en Espagne ; c'est alors que la température est enchanteresse : il ne fait plus froid, il ne fait pas chaud; ce n'est plus la douleur^ et ce n'est pas la joie. Nous de- vions traverser, me dit-on, un pays désert et affreux. Je partis effrayée. Mais à peine eûmes- nous fait dix lieues, que je compris alors une grande partie de ce qui est dit si bénévolement sur l'Espagne. Comme je l'ai observée avec un soj^ particidier sous le rapport physique et moral ^ qu'il me soit permis d'en dire ici mon sentiment comme voyageuse et comme obser- vatrice. L'aspect de l'Espagne, lorsqu'on sort de Ma- drid pour aller h. Lisbonne, était surtout en 1806 aussi rebutant pour le voyageur qui entre- prend une longue route, qu'il est possible qu'un pays le soit. C'étaient la pauvreté, la malpropreté DE LA. DUCHESSE D'ABRANlts. 83 de la Casline-Nouvelle portées à leur plus haut degré. La plaine de Madrid s'étend sur une par- tie considérable de cette province en descendant vers le Tage. Mais en allant le rejoindre en Es- tramadure, ce n'est plus comme par la route d'Aranjuez : plus de ces belles prairies, de ces ombrages d'Arcadie, de ces vallées qui rappellent Terapé et des pays enchantés. Le site est nu , ouvert, parsemé de quelques champs de blé mal cultivés, et partout l'aspect de la plus pro- fonde misère. Au moment où nous traversions cette partie de l'Espagne , sa physionomie était cependant à cette époque de l'année où elle re- vêt son costume de coquetterie. Tout était en pleine floraison; et les buissons de genêts, qui plus tard ne présentent qu'une masse sèche et stérile, offraient alors, avec leurs fleurs papil- lonnacées d'un jaune d'or ^ et leurs fleurs blan- ches avec un calice rouge, des bouquets d'une espèce singulière : car ce genêt, presque sansfeuil- les et dépourvu d'épines , vient quelquefois à la hauteur de six pieds; ses branches sont lon- gues, flexibles et chargées de ces jolies touffes * Il y en a deux espèces très-distinctes , le genista spJiœ- rocarpa et le monospermu , qui est le blanc. Cette dernière espèce fleurit en février, mars et avril. 6. l\\ AlJiMOIRKS jaunes ou blanclios; puis le daphnê gnidiiim\ avec ses fleurs à odeur de fleur d'orauccr. A moins de connaître cet arbrisseau et le genêt dont je viens do parler, il est impossible d'avoir une juste idée des paysages de l'Espagne, mais surtout de la Nouvelle-Castille et de l'Estrama- dure. Les environs de Madrid en sont remplis, et le parc qui entoure le Pardo principalement en est couvert. La flore de la péninsule est bien riche non-seulement en plantes de cette nature, mais en plantes exotiques. Don Casimir Ortéga désirait que l'histoire naturelle de tout ce que pouvaient fournir l'Espagne et la partie de l'autre hémisphère qui est sous sa dépendance, fût en- tièrement connue dans le monde savant. Depuis lui, la botanique et tout ce qui tient aux autres branches de l'histoire naturelle, a été soigné et dirigé avec un égal intérêt. Mais la guerre a tout boulev;ersé; et je crains bien que depuis \a paix factice dont jouit l'Espagne, ses véritables élé- ments de grandeur n'aient été bien négligés par ceux qui tiennent le gouvernail de son vaisseau aventureux. • Le daphne gnidium que l'on U'ouve en Estramadure a les feuilles \)\us lancéolées que le nôtre. C'est, dit-on, la cns- sia des anciens. PE Li DUCHESSE d'aBRAKTÈS. 85 CHAPITRE V Mon mari est Iraitc avec tous les honneurs dus à un am- bassadeur de France. — Mauvaise humeur de Charles IV contre Louis XVIII. — Le soldat usurpateur. — Or- dre de la toison-d'or. — Lettre absurde de Louis XVIII au roi d'Espagne. — Acceptation de la couronne d'Italie par l'empereur. — Discours de Napoléon manquant de franchise. — Quel était le vrai but de l'empereur. — ÎM. le marquis de Buonapartc. — Couronne de Lombardic. — Mémoires de Gohier empreints de fiel et de haine. — Talavcyra da Reyna. — Des dragons nous donnent une aubade. — Soldats espagnols demandant l'aumône. —Pro- jet de faciliter l'écoulement du Tage. — Le clergé s'y op- pose au nom de Dieu et en qualifiant le projet d'attenta- toire aux dogmes sacrés. — Quel est en Espagne le sens de l'expression états. — Portrait de la duchesse d'Albe. La Mes ta. Le roi d'Espagne avait ordonné que nous fus- sions reçus partout avec les mêmes honneurs qu'un ambassadeur de France près la cour de IMadrid aurait pu recevoir. Ce n'est pas un mé- 8Q MÉMOIRES diocre sujet de reconnaissance à conserver , car l'Espagne, bien que fort dévouée à la France, avait néanmoins ime sorte de dignité sérieuse, un orgueil même qui lui faisait regarder comme inconvenante toute prévenance outre-passant ce qui devait être accordé à une puissance étran- gère dans la personne de l'un de ses représen- tants. On disait alors que le roi Charles lY avait éprouvé beaucoup tl'humeur de la singulière dé- marche de Louis XVIII, qui lui renvoya la toi- son-d'or qu'il avait, aussitôt qu'il apprit que le roi d'Espagne l'avait donnée à Fenipereur en retour de l'ordre de la légion-d'honneur que Napoléon avait envoyé à Charles IV. « Ne voulant rieîi avoir de commun , dit '( Louis XVIII , avec le soldat usurpaleur qui est «cassis sur le trône de mes pères.» Louis XVIII faisait comme tous les hommes d'esprit, il abusait des mots. I/empereur pou- vait bien être assis dans la même chambre où avait été le trône des pères de Louis XVIII ; mais, pour y être en usiu'pateur, c'est une autre affaire. C'est merveille, en vérité, de voir comme depuis quelques années on écrit sur des faits que la PYance, que l'Europe ont vus. Ve- nir aujourd'hui nous parler de l'usurpation de l'empereur!. . . DE LA DUCHESSE d'aBRA.NTÈS. 87 Quoi qu'il en soit, le roi d'Espagne eut beau- coup d'humeur de la lettre de Louis XVllI, ou, pour parler plus juste, du prétendant, comme on l'appelait dans ce temps-là. C'était, au fait, une sorte de forfanterie sans but réel et sans résultat. J'ai parlé ici de ce fait, parce que nos journaux n'en ont pas parlé à cette époque, et qu'il est peu connu. Je vais même transcrire la lettre de Louis XVIII telle qu'elle fut écrite. «Monsieur et cher cousin, «Il ne peut y avoir rien de commun entre «moi et le grand criminel que \ audace et la a fortune ont placé sur un trône qu'il a eu la « barbarie de souiller du sang d'un Bourbon, le « duc d'Enghien. La religion peut m'engager à « pardonner à un assassin; mais le tvran de mon « peuple doit toujours être mon ennemi... La «Providence, par des motifs inexplicables, peut «me condamnera finir mes jours dans l'exil; « mais jamais ni mes contemporains ni la posté- «rité ne pourront dire que dans le. temos de « l'adversité je me suis montre indigne d'occuper «jusqu'au dernier soupir le trône de mes an- « ce très. » En vérité, cette lettre, si elle n'était pas au- 88 MÉMoiriKS thentiqiiement reconnue pour avoir été écrite en effet par Louis XVIII, pourrait passer pour une pièce faite à plaisir pour servir de texte à des épigrammes. Qu'est-ce que c'est qu'un pa- thos semblable? Que veut dire cette phrase : Je puis pardonner a un assassin^ mais le tjran de mon peuple doit être mon ennemi. C'est absurde et faux. Que Napoléon, liéros et conquérant, ait été appelé tyran par des stu- pides ou des jaloux qui ne comprenaient pas ou feignaient de ne pas comprendre ses vastes et savantes combinaisons, il y a mauvaise foi ou sottise, toutefois il y a encore une apparence de raison. Mais, au nom de tous les saints, com- ment qualifier de tyran l'homme qui, après avoir donné la paix à la France % lui rendait ses lois, son commerce, sa tranquillité intérieure, et rouvrait surtout les portes à trente mille proscrits, qui ne lui en ont pas gardé plus de reconnaissance pour cela, mais qui néanmoins ne peuvent empêcher que la liste des émigrés n'ait été close par cet homme que leur pré- tendu roi alors appelait si bénévolement lui ' Il n'avait pas inètno fait sonpronncr la guerre avec le Nord à ecttc cjjoquc. On ne parlait (pie de la descente en Ant^leterre. On n'avait jamais été plus heureux en France Re- pais la révolution et même avant. DE LA PUCHESSK DABRANïÈS. 89 tyran , et qui leur rendait leurs biens. Et puis cet usurpateur était sur le trône de France, appelé à ce trône par 3,'yOO.,ooo votants En vérité, il faut lever les épaules tn lisant aujour- d'hui de pareilles sottises, et surtout en s'arré- tant à la dernière phrase : Je ne ferai jamais rien d'indigne de mon nom et de mon sang... Et ]")uis la guerre de la Vendée a fait couler le sang fran- çais pendant huit ainnées, sans que le préten- dant se soit seulement montré une fois au milieu des phalanges vendéennes , pour remercier au moins par sa présence ce peuple, c]\ù était h^sien, de son généreux dévouement. Il est vrai qu'avec ses épaulettes sur un habit bourgeois , ses bottes y et de velours encore ' , il aurait eu mauvaise grâce à la tète d'un régiment, d'autant mieux qu'il ne montait qu'à la fenêtre, et nas du tout à cheval; et, comme dit Pacot, le gros Poudré eût été ridicule avec ses grosses bottes de ve- lours , en calèche à l'arrière-garde ; mais il avait des représentants qui pouvaient marcher pour lui. Pauvre Vendée! elle est toujouis bonne pour être lancée en enfant perdu!... Mais, pour être une noble retraite pour un roi malheureux, il n'en est rien... Et de nos jours encore elle n'a ' Voyez la spirituelle caricaUiro n" i [le deux Sergent). 0^ MÉMOIRES été jugée bonne que pour former un escadron de femmes, servant d'armée à un général fémi- nin comme son état-lnajor. Oh! honte sur notre patrie!... honte! mille fois lionte!... Je suis bien amère, me dira-t-on ?.... Mais a-t-on eu quelques ménagements pour une mé- moire auguste que l'orgueil national devait au moins faire respecter?... Que de diatribes indé- centes, de pamphlets, de libelles, nous avons été obligés de dévorer en silence pendant quinze ans!... Que d'injures, que d'humiliations ont abreuvé dans leur empereur ceux qui tenaient de lui leur sort et leiu' bien-être!. . . Le jour des représailles est enfin arrivé, et nous sommes en- core bien bons et bien tolérants en ne faisant que rappeler pour toute vengeance les fautes d'autrni. Nous apprîmes par un courrier des affaires étrangères, qui nous rejoignit à Talaveyra da Rejnay capitale de l'Estram-adure espagnole, que l'empereur s'était rendu, en grande pompe, au sénat, le i 8 mars, et avait annoncé officiellement qu'il acceptait la couronne d'Italie d'après le vœu manifesté par là république cisalpine. Le dis- cours de Napoléon , en cette circonstance , a le défaut de manquer de franchise. Un grand homme comme lui ne devait prendre aucun prétexte pour DE LA DUCHESSE D AERANTES. QI donner plus de grandeur à sa patrie... Pourquoi dire: « IVous aurons toujours la modération de ne rien ajouter à la couronne que nous portons. » L'empereur était déjà à cette époque assez fort pour accuser tout haut ses projets de conquêtes, dont le vrai but était la chute de l'Angleterre. Ce but était le point de mire de tous les coups qu'il portait. C'était la qu'il visait, et visait juste. Tous ses généraux , maintenant ses élèves , étaient imbus des mêmes principes, et avec justice. L'An- gleterre est une rivale avec laquelle nous ne pouvions pas nous allier avec sûreté pour une seule année à cette époque, et le traité d'Amiens en est une preuve ; car c'est aujourd'hui une his- toire comme celle de Croquemitaine que de par- ler des torts de l'empereur dans cette affaire d'A- miens. L'Angleterre fit tout ce qu'il fallait faire alors pour mériter un blâme que la postérité, qui ne lira pas l'histoire de France dans celle ^ du P. Loriquet, qui l'apprenait au duc de Bordeaux , et dans laquelle il voyait que le plus grand rè- gne qu'eussent jamais vu les Français était celui de son oncle , parce que le marquis de Buona- ' Etrange effet de la haine et de l'envie!... pour ne pas parler de sa gloire , on passait sous silence les reproches qu'on prétendait avoir à lui faire! g<| 3IEM0IRF.S parle avait alors r!'mporté/?/«j'/^w/'i' grandes vic- toires; il faut, (lis-je, espérer que la postérité saura juger la conduite de chacun et rendre im- partialement In justice. Le même courrier qui nous apj)orlait la nou- velle de l'acceptation de la couronne d'Italie, annonçait également le prochain départ de l'em- pereur pour Milan. Il allait se faire couronner roi de Lomi)nrdie, et ceindre un nouveau dia- dème portant la devise qu'il aurait bien plutôt dû faire graver sur celle de France pour notre bonheur à tous ; « Dio me la diede. Guaja chi ta tocca!.... y» Elle était d'or et non de fer, cette couronne des Lombards que Ton conservait religieusement à Monza. Elle faisait partie des antiquités qui furent volées à la Bibliothèque impériale lors- que mon ami, ce pauvre Millin, éprouva le désa- grément que nous venons de voir se renouve- ler, de l'enlèvement de plusieurs objets d'art, dont une estimation numérique ne pouvait baser la valeur. Elle fut retrouvée en Hollande, ainsi que tous les autres objets, quand l'ancien directeur Gohier y exerçait les foiictions de consul-général à Amsterdam, C'est nue obligation qu'on lui au- rait, si elle n'était rappelée par lui au milieu d'un Di: LA DUCIIESSi' o'aBîI ANTÎS. qS torrent d'invectives contre l'empereur, comme cela était sa coutume. Et l'on doit perîscr qu'ayant à parler d'une, couronne^ et d'une couronne que la tête de Napoléon avait portée, ce qu'il avait à dire fut un beau texte pour sa malignité. Je. n'ai rien lu contre l'empereur qui m'ait plus révoltée que ces i\c\\x ennuyeux volumes des Mémoires de Collier. C'est un venin continuellement distillant son âcreté dans l'écritoire de l'auteur, et dans le- quel il trempe une plume qui, à chaque phrase, a bonne envie de devenir un poignard. C'est la haine la plus gauche, cette haine qui attaque tout et ne fait aucune concession. L'empereur, avec lui, est presqu'un sot. C'est à jeter le livre, d'abord parce qu'il est ennuyeux comme les mouches qui vous piquent à chaque instant et vous occupent sans résultat. Sa haine est si en- ragée, si diabolique, qu'elle prend dans le même réseau de vengeance la France entière. C'est sur- tout à 1 occasion de ce couronnement d'Italie et de l'institution de la couronne de fer qu'il se donne carrière pour nous traiter comme la der- nière des nations. Selon lui, nous n'avons jamais rien vainque sousle directoire. Pour se donner rai- son, il demande l'assentiment de quelques per- sonnages qui, par leur haute position, peuvent lui donner de la force, quelque bonne envie 94 MÉMOIRES qu'il ait d'en dire du mal. Mais il sent qu'il a affaire à plus forte partie que lui , et il fait alors patte de velours. C'est ainsi qu'il approche dou- cement du duc de B;issauo qui, en sa qualité de ministre sous l'empire et sous le consulat, et de fidèle serviteur de TSapoléon qui lui montrait une grande confiance et de l'amitié, pouvait le réfuter avec un succès qui aurait écrasé l'ex-président du directoire, désespéré de n'être pas consul ; car voilà tout le secret de sa haine , le pauvre hom- me!... Il a été le président d'un gouvernement pourri, et en voilà assez pour faire ouvrir les yeux et les oreilles à une grande foule ébahie devant ce titre pompeux de président du direc- toire. On ouvre , et que trouve-t-on ? Des relations que le Moniteur donne encore plus en détail que lui, et des pages haineuses et sottement, lour- dement méchantes, contre un homme qui n'eut d'autres torts envers lui que de ne pas le prendre à la place de Sieyès. Talavejra da Reyna^ que les couronnements m'ont fait laisser, mais que nous allons retrou- ver, est une jolie petite ville; son aspect est riant. Elle est bâtie au bord du Tage. Nous y eûmes une aubade , donnée par des dragons du régiment de la reine. Il y avait beaucoup de cavalerie eu garnison. Celle que nous vîmes était belle et DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. gS bien tenue, et Junot, qui ne laissait échapper aucune occasion de relever son prince, me dit que c'était lui qui, étant généralissime de tou- tes les armes et affectionnant particuiièremeilt la cavalerie, lui donnait des soins plus attentifs qu'aux autres parties de l'armée. Et , pour dire la vérité, il y avait des soldats d'infanterie qui demandaient souvent l'aumône, et même des of- ficiers qui l'auraient bien reçue, si on avait voulu la leur faire. Depuis Santa - Clara ^ jusqu'à Talaveyra da Reyna, le pays est charmant; nous traversions des prairies immenses couvertes de plantes bul- beuses, alors en fleurs, entre autres l'asphodèle^ qui, avec son beau panache blanc-verdâtre, rap- pelait cette riante fiction de l'antiquité, qui fai- sait errer les morts au milieu de ces fleurs. Il n'y a ni forêts, ni bois dans la Nouvelle- Castille; on aperçoit seulement çà et là quelques bouquets de chênes verts. Ensuite on trouve des vignes qui rappellent le voisinage delà Manche, et des oliviers : tout cela bien planta et soigné dans sa ' Tout ce qui a rapport à mon ^oyage en Espagne et en Portugal est pris maintenant dans mon journal et textuel- lement copié sur lui. Il n'y a point de \ ovage de Madrid à Lisbonne. Cette circonstance m'a déterminé à le donner ici. ^ A.sphodelus ramosus. gC MEMOIRES culture. A droiîe, on distingue el Puerto del Pico^ qui est une suite de la chaîne du Guadarraraa. Talaveyra da Reyna est, comme je l'ai dit, une jolie ville. IN ous y demeurâmes un jour. Elle avait alors plusieurs manufactr.res assez remarqua- bles. On y fabrique des étoffes d'or et d'argent bro- chées de soie, et dans le goût français. Il y avait des ouvriers de Lyon. L'un d'eux me parla français, et me dit qu'étant au moment d'être poursuivi sérieusement pour dettes dans son pays, il s'était décidé à venir en Espagne, où l'avaient appelé les plus riantes espérances et les plus flatteuses pro- messes; mais les unes et les autres avaient été déçues^ le pauvre malheureux avait le regret d'a- voir quitté la France et de ne pas trouver dans l'Espagne tout ce qu'il en attendait; il était évi- demment attaqué de la poitrine, et ne cessait de pleurer sur la patrie absente. Il s'appelait llaimond Pvlaryllaud , et était de Grenoble. Il me fît de la peine. Il est probable que son talent le mettait au-dessus des hommes qui le com- mandaient et qui 4'humiliaient sans cesse en sa qualité d'étranger. Il y avait une promenade charmante derrière la ville, à Talaveyra da Reyna; elle était sur le Tage. Sur la gauche était le fleuve roulant ses eaux écumeuses dans un vallon dont les collines DE LA DUCHESSE D AERANTES. Q-y étaient couvertes de pignons; ses rives encais- sées étaient bordées des plus belles fleurs du printemps. Partout, à l'horizon, la vue était ter- minée au loin par les sommets découpés de hau- tes montagnes , telles que la monlana de Grie- gos. On pouvait presque deviner sur le ciel si pur leurs escarpements brisés; tandis que tou- jours à gauche, on découvre la Sierra de 7b- lèdeet celle de Guada/upe^dàus les vallées des- quelles se cache le Tage qui roule ses eaux parmi les rochers, sans être nulle part navigable en Es- pagne. Sous le règne de Charles II, un homme, probablement plus habile que ses concitoyens alors, se mit à penser que ce serait une belle chose si, créateur à son tour, le roi d'Espagne ordonnait à ces eaux emprisonnées dans des en- caissements de rochers à pic , de couler plus libre- ment, ce que lamagie de quelques milliers de pou- dre, et un travail qui donnerait du pain à des mil- liers de sujets mourant de faim,produiraient à mer- veille. Le projet conçu, l'homme, qu'on appelait don Baithazar Sarmiento, le remit au grand con- seil du roi d'Espagne; le conseil le lut, le relut; on en parla beaucoup, on en parla trop même; ' C'est dans celte montagne .de Guadaloupe qu'est situé le monastère où est mort Charles-Quint. yiii. 7 98 MÉMOIRES cai* la Suprême s'en voulut mêler à son tour , elle qui ne s'occupait habituellement que de feu. Comme on le lui avait éteint, elle voulut s'en venger sur l'eau apparemment, et défendit au roi, au nom de Dieu ^ de délivrer les flots du Tage. Il fut pris un arrêté dans le conseil, qui parlait de ce projet comme attentatoire aux dogmes de notre sainte croyance. « Si Dieu avait voulu que le Tage coulât li- brement^ dit le rapport^ il aurait fait de lui ce qu'il a fait de toutes les rivières navigables ; il n'aurait mis aucun empêchement à son courant. » Ceci n'est pas un conte fait à plaisir; la chose est notoire. On rencontre au milieu de ce pays, dont l'as- pect est tout-à-fait étrange par sa couleur sau- vage à la fois, et pourtant cultivé, une venta bien isolée, dans une charmante position, sur un fond de pignons et de chênes toujours vorts ; c'est la venta de Pelavenagas. Tout auprès, est la monlana de Griegos, qui présente un aspect majestueux, mais bizarre, en s'élevant du milieu de la plaine. Dans ceîîe partie de l'Espagne, les montagnes sont désertes et sauvages, et les lynx et les ours s'y trouvent en grand nombre et fort dangereux à rencontrer. La duchesse d'Ossuna m'avait beaucoup parlé DE LA. DUCHESSE D ABRAiNTÈS. gg à Madrid des états des ducs d'Albe,que je devais traverser en allant: à Lisbonne. J'étais encore peu faite aux expressions du pays; je sus plus tard que ce mot états se disait pour toutes les pos- sessions des grands seigneurs espagnols. Elle aurait pn elle-même, à bon droit, dire mes états ^ car les siens étaient assez étendus pour cela. Elle était héritière de Benavente, et ses biens étaient immenses ; elle avait été très-liée avec la fameuse duchesse d'Albe , qui mourut en 1795. Tout ce qu'on raconte du caractère espagnol, réuni à celui d'une Italienne exaltée , pouvait hii convenir, en y joignant l'âme et le cœur d'un homme pour la force. La duchesse d'Ossuna, qui l'aimait avec une grande tendresse, m'en parla dans des termes qui me firent regretter de ne l'avoir pas connue. Elle en avait un portrait qui me domia l'idée de ce qu'elle devait être, et qui justifiait ce qu'on en disait relativement à son caractère décidé. Son air était sévère, dur même, ses yeux et ses cheveux très-noirs , et tout autour de sa bouche on voyait luie teinte bleuâtre comme si elle avait fait sa barbe. La duchesse d'Albe ne me rappelait même pas dona Ximena; c'était plutôt dona Maria de Padiila faisant peindre la tête de son mari sur son étendard , et proclamant la li- berté au son de ses cris de vengeance. 100 MÉMOIRES Quant aux étatsàe la duchesse cl'Albe,ils méri- taient vraiment ce nom. On arrivait à une suite de villes qui relevaient des ducs d'Albe;puis on trouvait Torre-Alba, d'Oropesa avec un château appartenant au duc d'Albe , ainsi qu'une foule de monastères précédant la Gartera et Calsada de Oropesa. Ces villages et ces monastères sont construits sur une suite de coUines bien cultivées, qui forment un contraste frappant avec les mon- tagnes agrestes qui sont en face d'elles. Sur les montagnes étaient une foule de troupeaux de mé- rinos. L'Estramadure et la Nouvelle-Castille en sont remplies àcette époque del'année, parce qu'ils retournent chercher de l'ombre et une nourri- ture plus abondante dans les montagnes de Soria et de Ségovie. Plus d'un million de moutons voyagent ainsi deux fois par an, et privent l'Es- pagne de toute agriculture possible. Comment en espérer avec ce fléau ? C'est ce qu'on appelle la mesla. La mesta est un des objets les plus ex- traordinaires et les moins connus de l'Espagne. Je vais ici en donner une idée ; c'est une chose qui tient à l'Espagne d'une manière trop inhérente pour qu'une personne qui a habité ce pays aussi long-temps que moi n'en fasse pas la description. On appelle mesta le corps des propriétaires des troupeaux à laine, qui ont le privilège ex- DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 10 f clusif de traverser les deux Castilles et deux ou trois autres provinces d'Espagne, telle que l'Es- tramadure, pour aller chercher une température qui leur convienne selon la saison , et une nour- riture plus abondante quand ils ont épuisé celle des prairies où ils ont stationné Cette corpora- tion a quatre chefs-lieux : Siguenza , Cuença , Ségovie et Soria. Elle a également un code par- ticulier. Ce code bizarre, qui est un supplé- ment arbitraire aux lois du pays , sert à fixer les droits de la mesta. Chose fort inutile, car elle les enfreint toujours , attendu qu'elle est com- posée des abbayes les plus riches, des hommes les plus puissants, soit en fortune, soit en dignités, dans la noblesse comme dans le commerce. Ja- dis les montagnes escarpées de Soria et de Sé- govie étaient pendant la chaude saison la re- traite des moutons du voisinage. Lorsque les jours froids arrivaient, les pauvres bétes allaient demander un plus doux climat à des régions moins élevées ; leurs possesseurs n'avaient pas d'abord pensé que cela pût être; mais comme ils étaient puissants , ceux que cet usage bles- sait n'osèrent pas se plaindre. Alors les maî- tres des troupeaux firent convertir Xusage en droit ^ et des millions de tras-humantes se mi- rent à parcourir l'Espagne et à la ravager, rui- I02 MEMOIRES liant ainsi la prospérité générale pour l'intérêt de quelques-uns : car il ne faut pas douter un moment que la mesta soit une des causes de la raisère du paysan espagnol dans les deux Cas- tilles, dans l'Estramadure et dans tout le pays tolédan soumis à la loi de cette affreuse insti- tution. Le gouvernement a été plusieurs fois alarmé des ravages épouvantables que com- mettent ces millions de ganados ; mais lorsque l'abus devint intolérable poin- les malheureux estremeîios ^ surtout, il avait jeté de trop pro- fondes racines pour le détruire sans soulever tout ce que le royaume possède de plus puis- sant et de plus riche. Il en est résulté une guerre continuelle entre les propriétaires de la mesta et les estremeFws ^ qui voient avec douleur que leurs gras pâturages deviennent la proie d'a- vides étrangers qui chassent le mouton de son lieu de pâture pour la dévorer et la prendre, sans laisser aucune rétribution ou aucun dé- dommagement au propriétaire. La première fois que je me fis expliquer cette coutume barbare ' On appelle ainsi les habitants de l'Estramadure. Ces malheureux sont désolés des dégâts que commettent les tras- humantes. Il y «i eu un temps où la mesta prenait le pâtu- rage et le louait, que le propriétaii'e le voulût ou non. Ce droit venait d'être aboli à l'époque de mon voyage. DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. J o3 par un estremenos , je crus rêver. On comptait, en 1670, jusqu'à sept millions de moutons vo;ya- geurs ou tras-humantes. Sous Philippe III, un tie ses confesseurs vit la chose sous le point de vue consciencieux, et fit si bien auprès de son pénitent, que ce nombre tomba tout-à-coup à trois millions. Ustariz, qui a écrit sur Técono- mie rurale et politique de l'Espagne, a porté le nombre à quatre millions. A l'époque où j'étais en Espagne, mais la première fois, avant la guerre, car on doit penser que les malheurs de plusieurs an- nées ont dû grandement moissonner les pauvres ganados-merinos , à l'époque de i8o5 et de 1806, on comptait cinq millions démontons voyageurs et huit miUions de moutons permanents. Voilà donc treize millions de bétes qui sont conjurées, sans y songer, mais par le moyen des hommes, pour la ruine de ces mêmes hommes ; tandis que si nous laissions les bêtes à elles-mêmes, elles ne nous feraient aucun préjudice, demeu- reraient dans leurs pâturages , et ne viendraient pas troubler les habitants d'un autre lieu. Qu'en résultait-il déjà à cette époque? C'est que l'Estra- madure, une des plus belles provinces de l'Espa- gne, ayant cloquante lieues de long sur quarante de large, et qui pourrait nourrir plus de deux mil- lions d'habitants, ne contenait pas cent mille I04 MÉMOIRES feux en i8o5. La preuve que la mesta est la cause spéciale de cette dépopulation , c'est que des provinces moins susceptibles d'être peuplées, le sont avec profusion , et cela tout près de l'Es- tramadure. La Galice , les montagnes de Burgos en sont un exemple. Je me suis étendue sur ce sujet, parce qu'il est non-seulement intéressant, mais d'une haute importance lorsqu'on veut con- naître l'Espagne. DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. Io5 CHAPITRE VI. Province de l'Estramadure. — Le coche de Colleras. Aven- ture qui m'arrive dans ce pays. — Ma manière de voyager. — Visite inattendue de Jcrùme Bonaparte. — Détails sur Jérôme. — Colère de l'empereur en apprenant son mariage. — M. Alexandre I.e Camus, depuis comte de Fursteinstein. — M* Paterson. — Sa ressemblance avec la princesse Borghèse. — Ma conversation avec Junot. — Mes présages se réalisèrent. — Pont d'Almaraz. — En- têtement de nos muletiers. — Le fameux Gonzalès de San-Sébastien. — Le Puerto. — Chêne vert de la pénin- sule. Le village de Joray Cego. — Bonne réception que nous font les autorités de Truxillo. Lorsque nous entrâmes dans la province d'Es- tramadure, la contrée changea tout-à-fait d'as- pect; elle devint agreste, sauvage, et tout-à-fait pittoresque. Je prenais souvent plaisir à partir le matin, tandis qu'on attelait les sept mules de I06 MÉMOIRES mon coche de Colleras 2i\ec de longues cordes qui ne tenaient à aucun palonnier, et qui toutes se rattachaient à la cheville ouvrière de la voiture. Le majorai et le zagal n'avaient hesoin que de les appeler par leur nom pour qu'elles vinssent se ranger par l'ordre qu'elles occupaient la veille. La seule voix du majorai disant : Eh ! Colo- nel la ! . . . Eh ! Carbonera ! Eh ! Peregrina ! . . . suffisait pour que la mule, avec sa peau rasée, excepté la queue, ce qui en fait un horrible ani- mal-, vînt se ranger à côté de la première , et que la première vînt toute seule au commande- ment du maître. Leur éducation se fait d'une manière cruelle : elles sont fouettées jusqu'au sang, et le mot est littéral, jusqu'à ce qu'elles répondent au nom que leur parrain a bien voulu leur choisir. Je ne m'étonnai plus autant de leur docilité, les pauvres bétes! Nous avions quitté Truxillo depuis deux jours, et nous approchions de JMérida, lorsqu'un ma- tin je me trouvai assez endormie pour ne pas quitter ma voiture lorsque le majorai y attela les mules : car, pour le dire en passant, je cou- chais dans ma voiture lorsque la venta ou la possada me paraissaient inlogeables; ce qui ar- rivait assez ordinairement une fois sur trois de- puis que nous étions en Estramadure. Je trou- DE LA DUCHESSE D AERANTES. IO7 vais alors une bien plus grande commodité à demeurer dans ma dormeuse, dans un lit bien bon , bien chaud , bien propre , au lieu d'al- ler me mettre dans ces affreuses chambres de possadas espagnoles , dont les greniers les plus dépouillés, les cabarets de grandes routes réser- vés aux rouliers les moins difficiles, ne peuvent donner une idée. Et puis je trouvais aussi fort commode de rester couchée jusqu'à l'heure du déjeuner, et de rouler parmi les bruyères par- fumées de l'Estramadure tout en sommeillant ou bien en lisant. Lorsqu'on fait un voyage de trente jours de marche, on a le temps de re- garder fuir le terrain sous les roues de la voi- ture. Nous devions déjeuner à Nabalmoral. Je finis- sais de m'habiller pour être en état de descendre quand la voiture s'arrêterait, lorsque Junot vint auprès de la portière et me dit : — Laure, es-tu prête? dépêche-toi de descendre. — Oui, mais tout à l'heure; pourquoi donc es-tu si pressé? Ta course matinale a bien ou- vert ton appétit ! — Ce n'est pas moi qui suis pressé, c'est un ami d'enfance qui est venu te demander à dé- jeuner de Baltimore; ainsi tu vois bien qu'il faut te dépécher. tp8 MÉMOIRES Je crus qu'il plaisantait et ne fis aucune atten- tion à ce qu'il me disait. Je n'allai pas un instant plus vite, et ce ne fut qu'après avoir attaché le dernier cordon et placé la dernière épingle que je levai le store et que je pus voir quelle était la personne qui m'attendait. Je jetai un cri de surprise et je puis dire aussi de contentement: c'était Jérôme Bonaparte. C'est une longue et intéressante histoire que celle de Jérôme. Tout le monde sait qu'il s'est marié en Amérique avec la fille d'un banquier de Baltimore, appelée mademoiselle Paterson, et qui était jolie et riche ; mais ce qu'on ne sait pas aussi bien, c'est que Jérôme eut beau- coup moins de torts qu'on ne l'a cru et qu'on ne l'a dit dans le monde. Jj'empereur, n'étant en- core que consul, n'avait aucun droit sur les siens comme chef de famille. Joseph Bonaparte, ma- dame Bonaparte la mère, étaient, au fait, les maîtres d'accorder ou de refuser un consente- ment. Il est certain que la mère de Jérôme lui avait permis d'épouser mademoiselle Paterson, et que Joseph aussi avait donné son consente- ment. La colère de l'empereur, en apprenant la nouvelle du mariage de son jeune frère, fut extrême, et au momet dont je parle elle ve- nait de se manifester d'une façon peu fraternelle DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. lOQ même dans la correction. Un ordre avait été en- voyé en Hollande, en Espagne, en Portugal^ portant défense de recevoir madame Jérôme Bonaparte, ou toute personne se disant telle. La malheureuse jeune femme étant grosse de sept à huit mois, avait d'abord tenté de dé- barquer en Hollande, en Belgique, en Ita- lie, en Espagne, puis, maintenant en Portugal, où M. Serrurier, frère du maréchal invalide, et qui alors était notre consul général à Lisbonne, lui avait aussi fait éprouver un refus. Jérôme , au désespoir de cette rigueur, fit aller sa femme en Angleterre ; et n'éprouvant pour lui-même au- cun empêchement à débarquer, il se décida à aller trouver son frère, espérant qu'en le voyant, en l'entendant , l'empereur se laisserait fléchir. La chose devenait instante, car, maintenant, quel était le lieu où l'on pouvait fuir sa colère? Je ne puis dire à quel point je fus contente de revoir Jérôme; il avait toujours été bon enfant, ainsi qu'on appelle dans le monde ceux qui ne font pas de mal , s'ils ne font pas de bien. Sa tête avait bien été un peu légère , mais cela ne me regardait pas, et j'avais reçu de ma mère une im- pression de bienveillante amitié pour Jérôme, que même, plus tard, sa conduite assez peu ami- cale envers moi n'a pas altérée. Aussi , je le répète, TIO MI?MOIRES je fus toiit-à-fait heureuse de le rencontrer au milieu des déserts jfleuris de l'Estramadure, sur- tout en songeant qu'il était malheureux , et malheureux par le cœur... J'étais bien jeune alors, et j'avais encore des idées bien romanesques, ii'est-il pas vrai? Junot fut également satisfait, quoiqu'il connût assez peu Jérôme: c'était celui de la famille qu'il avait le moins vu. Il était tout-à-fait enfant à l'époque où Junot faisait presque partie de la famille Bonaparte à Marseille et à Toulon; et plus tard, lors du consulat, Junot n'était revenu d'Egypte et n'avait quitté la prison anglaise que vers la fin de 1800. Jérôme partit alors pour ses caravanes maritimes aussitôt après le retour de Marengo. Junot le connaissait donc seulement comme un jeune homme qu'il avait vu enfant; ce qui motivait avec lui une grande familiarité , sans cependant lui donner une connaissance exacte de son caractère. Nous lui offrîmes de partager notre déjeuner; ce qu'il accepta. Je fus frappée d'un grand chan- gement dans ses manières; il était posé , presque sérieux; l'expression de sa physionomie, ordi- nairement gaie et mobile, avait pris un caractère de tristesse rêveuse, qui le changeait à un tel point, que je ne le reconnaissais presque plus. DE LA DUCHESSE D AERANTES. Ilï Il nous parla admirablement des États-Unis , de leurs coutumes , de leurs mœurs , de leurs habi- tants. Enfin , je pris de lui , dans l'heure que nous passâmes à table , une opinion tout à son avan- tage. Il est vrai de dire qu'il avait avec lui un homme qui l'accompagnait , et dont les façons et la tournure annonçaient un homme d'une distinction supérieure. C'était M. Alexandre le Camus, que depuis Jérôme , lorsqu'il fut roi de Westphalie , créa comte de Fursteinstein. Il était grave dans son abord, parlait avec une extrême justesse , et me prévint en sa faveur dès que je le vis et que je l'entendis. La jalousie de plu- sieurs courtisans a pu porter de lui à Cassel un autre jugement; mais, dans mon équité, je dois dire mes impressions telles que je les ai re- çues, et je dois ajouter que ce n'est pas sur ce seul instant passé dans une venta de l'Espagne que j'ai jugé M. le comte de Fursteinstein. Nous nous promenâmes avec Jérôme dans le jardin de la possada. Avant de nous séparer, Junot, qui avait avec lui une sorte de familiarité , pro- venant, comme je l'ai dit, de ce qu'il l'avait connu enfant, lui parla avec une autorité presque pa- ternelle, en l'engageant à ne pas résister à l'em- pereur. Mais Jérôme répondit avec une noble assurance que, se croyant engagé par l'honneur, 1 1 2 MÉMOIRES il ne pensait pas qu'ayant eu l'autorisation de sa mère et de son frère aîné, il y eût pour lui inie autre route que celle qu'il était décidé à suivre. Mon frère m'entendra, nous dit-il... Il est bon, il est juste... En admettant que j'aie commis une faute en me mariant avec mademoiselle Pater- son sans son consentement, est-ce donc à pré- sent qu'il faut que la punition frappe ?... Et sur quelle tète tombera-t-elle? Sur celle de ma pau- vre femme innocente*!... Non, non, mon frère ne peut vouloir stigmatiser ainsi d'un cachet outra- geant une des familles les plus respectables des Etats-Unis... donner en même temps un coup mortel à une créature aussi bonne qu'elle est belle. Et il tira de son sein une grande miniature renfermée dans un médaillon en or, qu'il nous montra : c'était le portrait de madame Jérôme Bonaparte. Je vis un ravissant visage...; et une particularité qui me frappa tout aussitôt , ainsi que Junot, c'était la ressemblance qu'il y avait entre mademoiselle Paterson et la princesse Borghèse. Je le dis à Jérôme, qui me répondit que je n'étais pas la seule personne qui eût fait cette remarque; que lui-même l'avait trouvé; et que plusieurs Français qui étaient à Baltimore, DE LA DUCHESSK D AERANTES. \ l?> l'avaient remarqué comme moi. Je trouvais même que l'expression de madame Jérôme Bo- naparte avait bien plus de feu et d'animation que n'en avait la princesse Borglièse. Je le dis tout bas à Junot ; mais il se récria. Il se rappe- lait encore ses anciennes impressions. «Jugez donc, dit Jérôme, en refermant son charmant portrait, s'il est possible d'abandon- ner une personne comme celle que vous venez de voir , lorsqu'à une figure aussi ravissante on joint toutes les qualités qui font aimer une femme... Je voudrais que mon frère consentît à la voir... à l'entendre un seul instant... Je suis sur que son triomphe serait assuré comme celui de celte bonne Christine que l'empereur avait aussi repoussée d'abord , et qu'il a fini par aimer comme ses autres belles-sœurs. Quant à moi, je suis bien déterminé à ne pas céder... Fort de mon bon droit, je ne ferai aucune action dont plus tard je pourrais me repentir. » En l'écoutant, Junot ne disait rien. Il l'avait d'abord invité à céder aux volontés de l'empe- reur; puis, en examinant la position du jeune couple, il la trouva tellement intéressante, qu'il se demanda, comme il me le dit ensuite, s'il ne serait pas répréhensible à lui d'exhorter Jérôme à commettre une action qui, au fait, pouvait VIII. 8 Il 4 MÉMOIRES être plus que blâmable. Il se promenait à côté de Jérôme dans le petit jardin de la venta , et ne répondait plus que des monosyllabes à tout ce que nous disions près de lui. Lorsque nous fû- mes remontés dans notre coche , il m'avoua qu'il avait vraiment souffert pendant cette dernière partie de la conversation. Après avoir causé avec intimité pendant deux heures, nous nous séparâmes de Jérôme, qui continua sa route vers la France , et nous reprî- mes la nôtre vers Lisbonne. Cette rencontre m'avait émue... Jérôme me rappelait ma mère, dont il était si tendrement aimé... Les souvenirs de cette nature sont tou- jours amers... Et lorsque nous fûmes seuls, Ju- not et moi , je lui laissai voir combien cette ren- contre m'avait attristée. Je pensais combien ma mère eût été affectée en voyant ce jeune homme qu'elle aimait comme une mère, revenir au mi- lieu de cette famille de rois, do princes... retrou- vant tous les siens couverts de la pourpre, et lui seul, comme ini proscrit, comme un paria. Et pourquoi?... parce qu'il voulait garder la foi jurée... Cependan'i, anrèsie premier moment de cette impression impossible à éviter, je me livrai à des pensées plus è^ l'unisson de ce que sont les hommes... Je réfléchis particuhèrement sur le DE L\ duchessp: d abrantfs. ii5 caractère de celui qui m'occupait... La trempe de son caractère était loin d'être celle de Lucien. Lu- cien est un homme à part, même dans la famille Bonaparte. Il a une tète et un cœur, une âme, un esprit, tout cela de fer et de feu, et pourtant aussibons, aussi susceptibles de tendres affections qu'homme puisse les avoir au monde... En compa- rant les deux frères , je me dis que jamais Lucien n'aurait cédé à la tentation. Mais, pour Jérôme, je n'en répondais pas... Et lorsque Junot me demanda de quoi je souriais , je lui dis : «Mon Dieu, ce jeune homme va joindre l'em- pereur à Milan... il va se trouver au milieu des solennités du couronnement... il va entendre ces mots magiques de majesté^ d'altesses impé- riales... et j'ai bien peur que la magie d'amour ne soit bien faible auprès de celle-là... Je ne sais, mais je crains pour cette pauvre jeune femme, si belle , si bonne et si noblement confiante... Je crains pour elle que sa vois ne soit bien lointaine pour se faire entendre; et jusqu'au vagissement d'un enfant nouveau-né , tout cela retentit bien peu, lorsqu'il faut franchir, non pas cinq cents lieues, mais des panaches impériaux, de beaux costumes de prince et des titres d'altesse. » Junot se mit à rire. — Eh bien, je suis sûr que tu te trompes, me dit-il. 8. Ii6 m:émoiri:s C'était lui qui se trompait. Notre voyage prenait à chaque journée un caractère plus opposé à nos usages. Je ne parle pas ici des auberges. Je ne parle pas non plus de la*rareté des villes et des villages. Tout cela, bien qu'jl me parut étrangement nouveau , n'était rien en comparaison de l'aspect du pays. J'avais vu les landes de Bordeaux, celles d'une partie du Poitou ; mais rien dans mes souvenirs ne se plaçait à côté de ces landes immenses se dérou- lant devant moi avec leurs tapis diaprés. Et puis, cette route seulement frayée par le caprice du mayoral , ou plutôt de ses mules qui s'en vont roulant doucement à travers les solitudes fleuries où le voyageur peut se croire dans la partie la plus déserte du nouveau Monde ... Il existait alors un lieu dans l'Estramadure qui n'est plus aujourd'hui que dans le souvenir. La guerre et ses fléaux ont eu l'art de pénétrer dans ces sauvages solitudes et d'y laisser des tra- ces terribles de leur passage ; je veux parler de la venta et du pont d'Almaraz. Almaraz est une petite bourgade assez bien bâtie. Derrière elle, la route tournait quelques collines dont les flancs se rapprochaient toujours davantage, se serrant au point de former un étroit défilé. On entendait un bruit sourd, et comme aurait pu faire uue DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. I I ^ artillerie éloignée; puis, tout à coup , on se trou- vait sur un pont magnifique construit par les Arabes, formé seulement de deux arches, et jeté sur le Tage , qui bouillonnait au - dessous de vous à une profondeur de plus de quatre-vingts pieds. Je ne puis jamais oublier l'impression que je reçus à l'aspect superbe de cette œuvre des hommes, au milieu d'un désert rempli des mer- veilles de la création divine. . . . Peut-être trop de sentiments d'orgueil ont-ils provoqué la colère de Dieu contre ce bel ouvrage. . .? Son souffle l'a frappé;. . . et dans la guerre de 1809 les Es- pagnols l'ont fait sauter. J'arrivai sur le pont d'Almaraz le soir, au coucher du soleil, au moment où les bergers voyageurs rappellent dans leurs parcs les gana- dos mérinos, les tras-humantes qui leur sont confiés. Ce moment est d'un extrême intérêt dans quelque contrée qu'on se trouve; mais, en Es- pagne , c'est une chose admirablement spéciale. Autour de moi tout était pittoresque , mais avec des couleurs si neuves, des tons si tranchants, si chaleureux, que je puis dire, encore aujour- d'hui , que je demeurai en extase devant le beau panorama qui s'offrait à moi. Le pont d'Almaraz avait deux arches en ogives unissant deux rivages escarpés, bordés de rochers i l 8 MÉMOIRES mousseux, et couverts, en même temps, d'une profusion de cet arbuste qui, depuis mon en- trée en Estramadure, n'avait cessé d'être mon compagnon de route : c'est le ciste odorant ( cis- tus ladaniferus). Le soir, cet arbuste exhaie la jiîùs suave odeur, composée du parfum de la fleur d'oranger et de celui de la myrrhe. Cette odeur balsamique est produite par une sorte de résine dont son feuillage est totalement enduit, j'ai déjà dit qu'on ne peut avoir une juste idée des paysages espagnols, si l'on ne connaît pas cette plante. Ses belles fleurs, aux pétales d'un blanc éblouissant, tachés d'une goutte de pour- pre, leur pistil d'or, le port de l'arbuste, et cette charmante odeur qu'elle exhale, lui donnent, ce me semble, droit d'entrée dans nos jatdins, où l'on cultive si souvent des plantes qui certes lui sont bien inférieures. Au bas du pont d'Almaraz est une venta bâ- tie tout au bord du Tage, qui, en cet endroit, roule ses eaux avec une telle violence , que les rochers contre lesquels elles se brisent en sont quelquefois ébranlés, et roulent avec elles vers la mer. Quelques ruisseaux , descendant des mon- taenes , coulent derrière la venta. Nous man- geâmes, à souper, d'excellentes truites pêchées dans ces ruisseaux , du cresson alénois , qui croît DE LA DUCHESSE D AERANTES. I ig en abondance sur leurs bords, au milieu d'une foule de fleurs charmantes. De l'autre côté du Tage on découvre el puerlo del iMiriavete , mon- tagne escarpée, que nous devions gravir le lende main. Cette contrée sauvage, mais si riche de beautés naturelles, ce beau pont, cette montagne, cette venta isolée, qui est là comme pour rap- peler que ce désert est pourtant connu de l'homme; tout frappe à grands coups sur l'imagination , et laisse un souvenir que les années ne peuvent trouver effacé. Le lendemain, nous nous mîmes en marche de très-bonne heure pour passer la montagne. Nous devions coucher à Truxillo, et la journée était forte. Junot, voyant mon désir d'aller plus len- tement (quoique, en vériré, la chose fût diffi- cile), dit aux muletiers qu'il fallait s'arranger pour coucher autre part , et qu'il voulait que nous partissions plus tard de la venta le lendemain , L'interprète leur traduisit la chose, afin qu'ils comprissent bien ; mais, lorsqu'ils surent de quoi il était question , ils s'y refusèrent positivement, disant qu'il n'y avait pas d'endroits convenables pour leurs mules (de nous la chose ne valait seu- lement pas la peine de s'en inquiéter) d'Almaraz à ïruxillo, ajoutant, que si j'avais véritable- ment le goût de cueillir de l'herbe, je pouvais I20 MÉMOIRES demeurer à la venta tout le jour suivant, et que nous repartirions le surlendemain. On eut beau les arraisonner, en leur disant d'ailleurs, en défi- nitive , que nous étions les maîtres d'aller cou- cher où cela nous plaisait, le muletier en chef, qui était le fameux Gonzalès de San-Sebastian, sourit, et dit tout tranquillement que nous nous trompions, que les journées étaient indi- quées; que nous avions fait prix avec lui pour être transportés en Portugal n'importe comment, puisque nous n'avions rien spécifié, et que, les choses ayant été d'abord réglées ainsi , nous n'a- vions rien à dire. Nous aurions discuté pendant tout un jour qu'il n'en eût pas été autrement; il fallut faire ce qu'il voulait. Nous partîmes donc de fort grand matin. Immédiatement eu sortant de la venta , nous commençâmes à gravir le puerto ^ sur lequel la route serpente en montant assez doucement; nous le passâmes presque entièrement à pied. Les plus charmantes bruyères nous arrêtaient à chaque pas; mais ce qui attira le plus mon at- tention fut le fraisier - arbre {^arbutus uaedo) que je n'avais jamais vu, et qu'on appelle aussi, je crois, /W^ow^/e/- M^a montagne en était cou- ' Nous trouvâmes aussi du safran , le doroniam plantagi- DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 12 1 verte. Nous trouvâmes sur la cime de la mon- tagne une misérable bicoque renfermant quel- ques soldats. Plus bas, sur la pente qui regarde Truxillo, dont on aperçoit le château dans l'éloi- gnement, %n s'arrête à un village qui offre, plus que tout ce que j'ai vu en Espagne, l'image de la misère la plus profonde. Cet aspect n'était plus celui de la veille. D'un côté des pitons cou- verts de neige, de l'autre des montagnes nnes et stériles; partout une contrée misérable et soli- taire. Voilà, lorsqu'on les rencontre, les sites qui font médire de l'Espagne; mais ils sont rares. De- puis mon entrée en Espagne, c'était le premier lieu tristement sauvage que je rencontrais. J'ai souvent parlé du chêne vert; je dois en faire une courte description , pour donner en même temps uue idée des campagnes de la pé- ninsule, auxquelles il prête une physionomie toute particulière. Jamais cet arbre ne devient grand; il n'est pas plus haut qu'un poirier; l'écorce en est fine, serrée et crevassée ; il porte ses branches en forme de couronne ; ses feuil- neum, labellis sjlvestris , et des cistes en abondance. En Es- pagne , cette famille est en nombre excédant les autres à tous les degrés de hauteur, particulièrement sur les mon- tagnes granitiques , excepté dans Sierra ncvada , lorsqu'on approche de la région glacée. 1 22 MÉMOIRES les sont persistantes , et leur grandeur est aussi celle de la feuille du poirier; leur couleur exté- rieure est d'un vert assez foncé pour être sou- vent presque noir, tandis que le dessus est d'un gris blanc. Il ne faut pas chercher, suf'ces arbres disgracieux, les branches longues et flexibles de nos hêtres et de nos chênes. Le chêne vert est un arbre dont la spécialité appartient à l'Espagne. Au milieu de nos forêts on ne voit pas même un buisson qui le rappelle. Cet arbre est la seule chose que je reproche à mes souvenirs d'Espa- gne; lorsqu'il s'y trouve mêlé, ils sont tristes et austères. Dans nos bois, un vent, même léger, cause toujours un peu de bruit, et ce bruit a une sorte de mélodie. Dans les forêts d'Espagne, si l'on peut donner ce nom aux plantations éparses de chênes verts , la solitude silencieuse qui y règne inspire une mélancolie presque si- nistre. La forêt que nous trouvâmes après el puerto del Miriavete nous conduisit jusqu'à Jaraycego", pauvre village où l'on voit les ruines d'un château du moyen âge. Puis nous rentrâmes dans une forêt ' Avant Jaraycego nous trouvâmes une immense lande ou plutôt une bruyère composée de romarin et d'crica austra- lis , et d'une grande abondance de thym. DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 123 dont nous ne sortîmes qu'à une lieue de Truxillo. Je n'étais pas fort rassurée, parce qu'à Madrid on avait raconté devant moi une foule d'histoires toutes plus effrayantes les unes que les autres, et bien faites pour donner de la terreur sous ces voûtes basses et sombres formées par les cou- ronnes épaisses des chênes verts , où l'on che- mine entre deux rangées de croix funèbres et de monceaux de pierres , annonçant qu'en ce lieu s'est commis un assassinat. En arrivant à Truxillo nous fûmes reçus par le commandant; le corrégidor et les autorités furent parfaitement polis , et avec d'autant plus de droits à notre reconnaissance , que nous n'é- tions en Espagne que des transeuntes , sans au- cune prérogative qui pût nous faire demander une hospitalité offerte avec une bienveillance dont je fus touchée. Junot , qui avait toujours en tête son prince de la Paix, me disait que c'était lui qui avait ordonné ces belles poli- tesses pour faire quelque chose qui plût à la France. Truxillo est une ville misérable quoique assez grande, mais presque déserte, comme une grande partie des villes de cette partie de l'Es- pagne. J'ai surtout conservé de son pavé en pe- tites pierres pointues un souvenir qui me fait encore mal aux pieds. 1 ^4 MÉMOIRES Nousquittames TruxiUo charmés delà politesse des habitants, mais très-peu édifiés de ses agré- ments.Cette ville a laissé dans ma pensée une teinte particulière de tristesse et d'ennui. Je crois qu'il faut l'attribuer à des nouvelles pénibles que je reçus de France , et qui me furent apportées par un des fréquents courriers qui avaient ordre de nous rejoindre sur la route. J'étais triste de cette tristesse amère que cause , loin de la patrie, le doute d'être au souvenir de ses amis. Dans ce moment, le départ de l'empereur pour l'Italie avait dispersé toute la haute société, dont une partie l'avait suivi, et l'autre avait profité de son absence pour aller dans ses terres jouir de ce moment de liberté. Tout cela était naturel, mais ce raisonnement n'arrivait pas jusqu'à moi. Je ne comprenais qu'une chose, c'est que je n'avais pas de nouvelles, et j'accusais mes amis... C'est une des douleurs les plus vives de l'âme que cette crainte de l'oubli. Cette pauvre ville de TruxiUo s'est ressentie de l'impression que j'en reçus, et pourtant elle n'y pouvait rien. Mais si; elle pouvait me distraire, et c'est ce qu'elle ne fit pas. t)E LA DUCHESSE d'aBRAWTÈS. laS CHAPITRE VII. La Guadiana. — Les montagnes de Santa-Crux. — Dangers courus sur la route de Madrid à Badajoz. — Ijaventa del Despoblado. — Ma crainte des brigands. — Mon adresse au pistolet. — 3Iadame Thomières. — Les assassins de la route du Confessionnal. — L'impunité. — Les pauvres matelots français. — La possada de San-Pedro. — Ter- reur et dégoût. — L'homme assassiné. — L'instrument de torture. — Frayeur de mes femmes. — Colère de Junot. — Départ de San-Pedro. — L'entêté muletier. — Voiture versée. — La ville aux trois noms. — Le prince de la Paix. — Badajoz. — Les coups de canon. Nous avancions vers la Guadiana. Ce pays touche à celui que parcourut don Quichotte; plus tard, j'ai vu le terrain témoin de ses courses aventureuses; et Gilblas et Cervantes m'ont fait passer de douces heiu'es en m'occupant à suivre dans leurs voyages les héros qu'ils ont mis en scène. Cervantes surtout!... Immortel auteur!... I a6 MKMOIRES Son génie méritait des autels!... Et pourtant cet homme mourait de sa misère au milieu de l'Es- pagne, alors qu'elle était la plus opulente des nations! Les montagnes de Santa-Cruz nous offrirent de nouveau des sites pittoresques et quelquefois riants. Deux villages bien bâtis, se touchant presque , s'étendent sur la montagne. Parmi les rochers brisés de granit, et souvent de basalte, nous trouvâmes des amandiers en fleurs. Il sem- blait que la culture et la végétation avaient fui l'invasion moiitoimière ^ et s'étaient réfugiées au milieu de ces rochers. La partie du sud était nue et brûlée. De Santa-Cruz à Meajadas nous quittâmes les montagnes pour entrer dans une plaine qui présentait assez de fertilité. Mais derrière la bourgade, la contrée change subitement, elle redevient plus sauvage et plus solitaire. De Meajadas nous fûmes coucher à la venta ciel Des- poblado^. Ce nom n'est pas usurpé, car on se croit, en y arrivant, dans un lieu que Dieu a frappé de sa colère. Cette maison isolée est si- tuée au milieu d'une forêt extrêmement éten- ' Maison de la Dépopulation. Jamais il no fut un nom plus juste. DE L\ DUCHKSSE D AERANTES. 127 due, et qui, clans plusieurs endroits, est telle- ment resserrée qu'on ne peut passer entre les troncs noueux des chênes verts. Cette foret est, maintenant que la Sierra-Morena est devenue, grâce aux soins de don Pablo d'Olavidé, une route sûre, le lieu le plus dangereux de l'Espagn e. On m'a- vait beaucoup parlé à Madrid, ainsi que je l'aidéjà dit, du péril qu'on courait sur cette route de Badajoz, et nous avions pardevers nous l'exemple assez peu rassurant de^Nî. d'Araujo... Je sais bien qu'avec une escorte comme celle qui m'entou- rait je ne devais rien craindre. Junot et M. de Laborde auraient suffi à eux seuls pour mettre en déroute une troupe ordinaire de brigands; mais ceux qui parcourent cette partie de l'Es- pagne sont des hommes à craindre. Ils sont ro- bustes, déterminés, toujours armés jusqu'aux dents, parce qu'ils font en même temps le mé- tier périlleux pour eux-mêmes d j contrebandiers, et qu'ils doivent être continuellement sur la dé- fensive. Notre passage était annoncé depuis long- temps. Il était connu que nous avions avec nous deux fourgons contenant notre bagage, dans le- quel était une argenterie d'une grande valeur, ainsi que mon écrin. Tout cela se savait , tout cela me revenait en tète à mesure que nous avan- cions sous les voûtes sombres de la foret de la ISi8 MÉMOIRES venta del Despoblado ; et j'avoue que lorsque nous arrivâmes à un endroit nommé le Conjes- sionnal, par les habitants eux-mêmes, parce qu'il est rare qu'iui homme seul y passe sans y être assassiné; quand je vis de chaque côté de la route de petits monceaux de pierres en- tourant des croix plantées sur le lieu même du crime, et lancées par des mains chrétien- nes pour appeler la vengeance de Dieu sur la léte du meurtrier; lorsque, à l'entrée de cette seconde partie de la foret, je vis une image de la Vierge clouée contre \u\ arbre , et placée là pour recevoir les dernières prières du pèlerin solitaire qui va peut-être trouver la mort sous ces voûtes sombres et silencieuses où il s'engage, j'avoue que mes joues, fort vermeilles alors, prirent une teinte plus pâle, et ([ue le cœur me battit invo- lontairement. Junot sifflait et ne tenait compte de ma terreur. Mais je remarquai néanmoins qu'après avoir dépassé la madone, il fit arrêter, omlon^ia aux muletiers de faire marcher les cinq voitures et les fourgons de manière à ce qu'ils ne se quittassent pas de vue, et qu'il inspecta hii-même les armes de notre escorte (car nous en avions pris une composée de quatre Astu- riens , d'un Catalan et d'un Aragonais , qui était leur chef). Dans notre voiture étaient des pisto- DE LA. DUCUFSSF. d'aK» AKTJ î^. I 2r) lets,et une petite espingoie que Junot affection- nait beaucoup depuis qu'elle lui avait sauvé la vie en Italie. Mais cette beauté d'arsenal ne me rassurait pas du tout, attendu que si nous en ar- rivions au point d'être contraints de nous en ser- vir, la chose devenait assez sérieuse pour n'avoir que de l'inquiétude et pas du tout de tranquil- lité. Je me promettais bien, cependant, de tirer mon coup si l'occasion amenait un engagement. Je ne savais pas alors, comme je le sais aujour- d'hui, tirer à vingt-cinq pas un coup de pistolet, et rarement manquer, en digne élève de Junot, de mettre dans le but; mais, enfin, une tète de voleur s'ajuste mieux qu'une autre, quand il y a dans cette tète deux yeux qui eux-mêmes vous mirent et vous ajustent... Je suis presque fâchée de ne pas m'ètre trouvée en mesure de savoir comment je m'en serais tirée. Je raconterai, dans les volumes suivants, quelques dangers auxquels j'ai eu le bonheur d'échapper , et où ma tète et mon sang-froid ne m'ont pas abandonnée. jMa- dame Thomières fut témoin de l'un d'eux, et l'a même partagé. Elle et moi fûmes heureuses d'a- voir de bons chevaux et d'être de bonnes cava- lières... Mais ce n'est pas maintenant qu'il faut parler de mes aventures 6?e g^w^r/e; en ce mo- VlII. 9 1 3o MÉMOIRES ment je suis au contraire ambassadrice et toute paisible personne. Je ne puis ici m'empécher de faire remarquer, à propos de la forêt de Meajadas, une particula- rité qui servira à donner une idée de la mollesse du gouvernement , pour ne pas lui donner un autre nom. A. Meajadas, on nous prévint de ne pas laisser éloigner notre escorte de nous , en ajoutant que les voleurs qui arrêtaient sur cette terrible route du Confessionnal, étaient eux- mêmes dans le pays. Et tout en parlant, le vi- caire qui nous racontait plusieurs histoires arri- vées récemment, et dans lesquelles celle de M.d'Araujo tenait le premier rang, nous montra deux hommes qui traversaient la place de Mea- jadas. lis étaient vêtus comme les Asturiens voyageurs ( mais ils n'en étaient pas, iiou5 di- rent nos Asturieii.s de l'escorte ) ; ils portaient la montera de velours noir, une longue veste de cuir, sans manches , et serrée autour de leur taille par une ceinturo de cuir fermée avec une grandeboucle de cuivre. Dans cette ceinture, on voyait tout un arsenal de poignards, de pistolets, et le long et tranchant couteau, arme terrible dont les Espagnols se servent avec tant d'avantage. Ces hommes , nous dit le vicaire , sont con- nus pour deux assassins.... Les meurtres qu'ils DE LA. DUCHESSE d'aBUANïÈS. i3i ont commis dans la foret voisine ont amoncelé bien des pierres accusatrices autour des croix de leurs victimes.... Eli bien! ils se promènent tranquillement parmi nous, lorsque le cri d'ap- pel de leur chef ne les réunit pas autour de lui. Nous sommes pauvres , nons ne pouvons les attirer par l'appât de la cupidité ; mais lorsqu'il passe des voyageurs de distinction , des person- nes qui, comme vous, ont un grand train, alors ils viennent rôder pour -prendre langue. Lorsque Junot rentra , il me trouva toute pâle de ce discours. Je lui parlai de ce que m'avait dit le vicaire; il n'en fit que rire. Mais cepen- dant, je le répète, lui-même n'était pas tran- quille, et prit des précautions que je ne lui avais vu prendre dans aucun de nos nombreux voyages. Nous traversâmes néamnoins cette dangereuse partie de notre roule sans qu'il nous soit rien arrivé de fâcheux. La forêt était toujours de plus en plus déserte et sauvage. Une foret pri- mitive de l'Amérique présente peut-être un aspect moins tristement solitaire. J'ai déjà parlé du feuillage silencieux des chênes verts ; cette circonstance est importante à remarquer, pour donner une couleur spéciale à la contrée dont je parle, ainsi que de l'absence totale d'oiseaux, quelle que soit leur espèce. 9- iSa MÉMOIRES Quelquefois, nous rencontrions de pauvres matelots français qui, après avoir été pris par des corsaires anglais, étaient renvoyés par eux , mais sans argent, dans la plus affreuse misère. La pre- mière fois que nous trouvâmes nn de ces misé- rables, je vis aussitôt le sang se porter à la figure deJunot, et ses yeux, naturellement si expressifs, lancèrent des éclairs de colère. Lui qui se serait dépouillé pour qu'un soldat n'eût pas froid , lui qui aurait partagé son pain avec lui, ou plutôt qui le lui aurait donné en entier, voir ainsi un Français n'ayant qu'un lambeau pour chemise... et contraint souvent de fouiller dans la terre avec un mauvais couteau cassé pour y chercher quelques racines. . . quelque chose qu'il pût man- ger pour calmer sa faim!.... Un jour nous en rencontrâmes sept. Junot leur parla à tous. Jamais je n'ai vu une expression de bonheur plus vive que celle qui se répandit sur ces vi- sages rudes et basanés, aux traits farouches, à la peau cicatrisée par vingt blessures, lorsqu'ils entendirent parler français. L'un d'eux pleura... Nous étions Français !.... nous venions de la France!... Je ne sais si l'argent que Junot leur donna pour qu'ils pussent gagner Bayonne sans mendier^ leur fît éprouver une joie plus douce que le premier son d'une parole y/Y^/^ça/i^e. Celui DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. i33 qui paraissait guider les autres, et qui, en effet, était un contre-maître , avait assisté à dix-sept engagements avec les Anglais, et pourtant il ne paraissait pas vieux. « J'espère bien encore leur envoyer de la poudre aux oreilles , disait-il en retournant sa chique dans sa bouche et en accompagnant son espoir de deux ou trois jurons bien énergiques. « Mon général , je ferai fondre une de ces belles pièces d'argent-là, et j'en ferai une balle que je leur enverrai en votre honneur, à la première occasion. » Cette idée de cet homme , qui déjà songeait à la vengeance , étant à peine délivré de l'horrible torture que lui faisait éprouver sa position de inaiiii mendiaiit^ me parut une belle chose. Je suis toujours attendrie lorsque je vois le coeur humain échapper aux ignobles entraves que V instruction donne à cette classe d'hommes qui, ne pouvant la recevoir entière , ne prennent d'elle que ses mauvaises lumières, et toujours celles qui l'égarent. Après la venta del Despoblado, nous fûmes coucher à San-Pedro, lieu encore plus horrible que ce que j'avais vu jusque-là depuis plusieurs jours. Nous y arrivâmes tard ; le temps était sombre; et il faisait presque nuit, lorsque la J 'M^ MÉMOIRES voiture s'arrêta devant la porte ^ de la maison où je devais passer la nuit. J'étais presque en- dormie par la suite de la-fatigue de la journée, et surtout par l'attention avec laquelle mes pauvres yeux regardaient dans l'épaisseur de la foret, poiu- signaler dans les haies et les buissons fourrés si je n'apercevais pas quelque tête sinis- tre nous guettant au passage. Junot qui, pour plus de sûreté, avait voulu marcher à côté de ma voiture, était arrivé bien long-temps avant moi. — Ne t'effraie pas de ta possada, me dit-il en fiant; ta chambre à coucher n'est pas bien élégante; mais pourvu que nous n'y trouvions pas de crapauds'^ , ce dont je doute , la chose ira toujours bien. Tandis qu'il parlait, je me réveillais, j'étais descendue de voiture, et j'entrais dans la mai- son... La maison !... — Qu'on se figure une cahutte en terre battue , divisée en trois ou quatre trous, un peu phis hauts de cinq pieds, qu'on appelait des chambres; et dans ces trous, une odeur!... ' Nous avions la permission ou plutôt l'autorisation de loger dans une maison particulière lorsque la passada était par trop mauvaise. C'était une galanterie de la cour d'Espa- gne. - Il se trouvait mal en en vovant un. DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. t35 En vérité,lorsque mes femmes dirent le lendemain qu'elles avaient trouvé un cadavre assassiné , je puis tout croire de cette affreuse demeure. — Ah ! m'écriai-je en reculant vivement, quel cloaque ! jamais je ne coucherai ici!... Quelle horrible maison!... — C'est pourtant moi qui l'ai bâtie, me dit d'une voix caverneuse un homme qui tenait une lampe près de moi. On me parlait ainsi en français; je me retourne, et je vois la plus atroce physionomie à qui Dieu ait permis d'habiter sur un visage chrétien. Je fus stupéfaite. — Mon Dieu, lui dis-je, comment se peut-il faire que vous ayez quitté notre patrie pour ve- nir habiter dans ce désert sauvage... dans cette maison ? Et dans ma pensée j'achevais ma phrase, et je me disais à moi-même : Cet homme est le plus infâme des scélérats; il a fui le bagne et peut-être la potence !... Et dans le fait tout cela se'trouvait dans cette figure au regard sinistre, à l'expression meur- trière. Je ne voulus pas coucher dans cette maison; mais craignant pour ma fille, pour mon trésor, l'air renfermé d'une voiture , je parcourus la 1 36 MÉMOIRES maison afin de trouver une seule chambre qui fut habitable. II y en avait une; je fis ouvrir la fenêtre, brûler du genièvre, placer un brasero dont la braise était bien éteinie; puis, ayant éta- bli mon enflmt et sa bonne dans ce lieu , le meil- leur de la masure , je me retirai dans ma voiture avec Junot, et nous y passâmes la nuit. J'avais alors avec moi parmi mes femmes une Italienne, femme du premier valet de chambre de mon mari, et qui était à la t^te de ma linge- rie en qualité de femme de charge; elle était fort jolie, fort dévouée à moi et à tout ce qui m'appartenait, et je l'aimais fort. C'était encore de cette graine de bons serviteurs qui aujour- d'hui est totalement perdue. Elle ne voulut pas demeurer dans la voiture de ma fille, dans la- quelle elle voyageait, et préféra dormir, si elle le pouvait, dans l'une des chambres de cette horrible casa. Elle se détermina donc à laisser son mari veiller aux bagages et maintenir l'ordre parmi l'escorte, qui paraissait être cette nuit plus que jamais d'une absolue nécessité, et vint se coucher dans la pièce voisine de celle de ma fille. L'enfant était endormie depuis long-temps lorsque madame Heldt entra dans sa chambre, et parut devant Fanchette, pale comme un DE L\ DUCHESSE d'aBRANTÈS. l3'J spectre. Fanchette, cpii n'était pas un Bayard de son naturel, trébucha sur ses petites jambes en voyant la figure de sa compagne. Ma femme de chambre avait préféré rester dans la voiture, et celles-ci étaient seules. — Madame Bergerot, dit à Fanchette ma femme de charge, devenue éloquente en français par l'excès de la terreur : Madame Bergerot..., il y a un homme assassiné sous mon lit. Fanchette poussa un grand cri. — Taisez-vous, mon Dieu ! taisez-vous... Ils vont venir nous égoroer aussi... Il v a là un grand instrument de torture... Fanchette aurait cru bien autre chose... Ce- pendant elle voulut s'assurer du fait... Elle prit la lampe d'une rnain assez peu sûre, et elle la porta dans la chambre de madame Heldt, car celle-ci avait renversé la sienne dans son pre- mier effroi... Elle regarde sous le lit; elle ne voit d'abord que de la paille fraîche et coupée, comme celle dont on sert en Espagne... Mais en baissant la lampe, elle aperçoit deux pieds d'homme, mais nus, et deux jambes qui de- vaient appartenir à un corps. Les deux femmes tremblèrent, et furent au moment de tomber à coté du cadavre. Fanchette, plus hardie que sa compagne , peut-être parce l38 MÉMOIRES qu'elle avait une responsabilité précieuse, décida qu'il fallait sortir de cette chambre et appeler du secours. Madame Heldt ^ lui fit alors remar- quer Xinstrwnent de torture, qu'on sut le lende- main être une machine pour battre le grain... Mais Fanchette et la femme de charge n'y voyaient que ce que leur terreur lui prêtait, et tout était horrible. — Mon Dieu , mon Dieu ! disait Fanchette... comment sortir d'ici ?... Ce n'est peut-être pas un cadavre, au reste, ajoutait-elle comme pour se donner du cœur. — Eh! que voulez-vous que ce soit alors? ré- pondait l'autre... — C'est bien pis encore, c'est un corps coupé par morceaux alors... car enfin ce sont bien deux pieds et deux jambes... Et les à^\\y>. femmes regardant de nouveau tressaillirent et devinrent encore plus blêmes, car c'était bien en effet deux pieds et deux jambes. Elles ouvrirent la fenêtre, tout était calme, tout dormait dans la maison; on n'en- tendait que le bruit monotone des mules dans leur appartement, beaucoup plus beau que celui I -[yjme jjj,i.j|. (>^; toujours à Paris , où elle est en ce mo- ment même. Elle me racontait l'autre jour de nouveau les détails de cette nuit qui fut pour elle si cruelle, et ce sou- venir la glace encore depuis. DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 189 qu'on donnait aux chrétiens qu'elles traînaient, et dans lequel au moins il n'y avait pas de corps mort. — Mon Dieu! disait Fancliette, madame avait bien raison, cet homme est un assassineuxl... — Un assassineuxl c'est bien plutôt le bour- reau du village! regardez donc!... Et madame Heldt montrait toujours le fatal instrument. Enfin des pas se firent entendre au bas de la fenêtre : c'était le colonel Laborde qui faisait la ronde autour de la maison. La nuit était belle, et, dans son inquiétude, car tout le monde en avait dans cet endroit sinistre, il avait préféré ne se pas coucher; il s'était jeté tout habillé sur deux bottes de paille fraîche, et de temps à autre il quittait son lit de bivouac pour voir si tout était en ordre. Lorsque Fancliette entendit les talons de ses bottes à la hussarde résonner sur les petites pierres qui pavaient la cour, elle se sentit sauvée; elle l'appela. Le brave et excel- lent jeune homme fut en deux sauts dans la chambre de madame Heldt, lorsqu'il entendit le premier mot de cadavre et ôihomme assassiné. H aperçut aussitôt les deux pieds accusateurs; et , ne craignant pas autant que les deux femmes la vue d'une face de mort, il tira celui-ci de l4o HVIÉMOIRES dessous le lit où il était enveloppé dans de la paille. C'était bien en effet un cadavre; mais rien ne paraissait sur son corps pour déceler un acte de violence... Cependant, sans se donner le temps de raisonner sur cet événement , il dit à l'une des femmes d'appeler le maître de la mai- son. Mais à peine avait-il saisi le talon du mort, que toutes deux s'étaient sauvées auprès du ber- ceau de ma fille, comme pour demander assi- stance à la chère créature qui, pendant ce temps, sa belle et ravissante tète blonde appuyée sur l'une de ses mains, dormait du sommeil des anges. M. de Laborde ne voulut pas donner l'a- larme, il appela seulement, par la fenêtre qui donnait sur la foret, un soldat de l'escorte ; et, pre- nant la lampe, il descendit dans la cuisine où était le maître de la maison, dormant tranquil- lement sur le pavé auprès des restes du feu au- tour duquel avaient soupe les muletiers. Cet homme n'est pourtant pas un meurtrier, au moins ce soir, pensa M. de Laborde... Mais, n'importe, il faut savoir ce que peut être cette histoire de corps mort. Et poussant l'homme de son pied assez rude- ment, il l'éveilla, en lui présentant un pistolet. L'autre crut qu'on allait le tuer, et poussa des cris inhumains, DE LA DUCHr:SSE OMBRANTES. t/jl — Tais-toi, lui dit M. de Laborde, ou je te casse la tète... Qu'est-ce que veut dire ce qu'on vient de découvrir dans l'une des chambres d'en-haut? infâme assassin ! — Mon Dieu! mon officier, je ne suis pas un assassin, dit le malheureux en se jetant à genoux et joignant les mains... Je vais tout vous dire. Ne le découvrez pas au seigneur ambassadeur... vous allez voir que je n'ai pas fait de mal... M. de Laborde le regardait toujours d'un air furieux. Et le pauvre homme , qui tout en ayant la tournure et la figure d'un déterminé scélérat, ne l'était pas au fait ce soir-là du moins, n'avait pas la force de parler pour raconter son histoire. Enfin on sut de lui que l'un des garçons de sa mau- vaise ferme était mort de je ne sais plus quelle maladie, le matin même. On devait l'enterrer le lendemain; mais notre arrivée avait dérangé le mort, parce que la chambre qu'il occupait était l'une des deux capables de loger. « Si l'am- bassadeur ou madame l'ambassadrice m'avaient fait l'honneur de loger dans ma pauvre maison , disait le transfuge , j'aurais fait enlever le corps dans un drap sans qu'on le vît; mais, comme ce n'était que l'une des personnes de leur suite, j'ai pensé que Garcia pouvait demeurer dans la paille sans la gêner; et, comme elle paraissait 1 4^ MEMOIRES très-fatiguée , j'ai présumé , à tort à ce qu'il pa- raît , qu'elle ne s'en apercevrait pas. Je lui en de- mande pardon. JMais, mon officier, si j'avais fait un crime, je n'aurais pas laissé quelqu'un cou- cher dans cette chambre, ou j'en aurais enlevé toutes les traces. •» Il avait raison. M. de Laborde lui demanda qui pouvait répondre pour lui. L'homme nomma le curé et le sangrado du village. «Enfermez-moi jusqu'au jour, monsieur l'offi- cier, si vous croyez que je ne dis pas la vérité, et demain vous jugerez de mon innocence. » M. de Laborde ne se le fit pas répéter deux fois : il mit Thomme au corps mort dans un de ses petits trous, qui pourtant avait une porte, et l'y enferma à clef. Puis il fit monter deux soldats pour remettre le cadavre du pauvre paysan dans sa couche mortuaire; ensuite il conseiUa aux deux femmes d'emporter ma fille et de lui faire passer le reste de la nuit dans la voiture. Le voisinage d'une chambre dans laquelle était un cadavre, peut-être portant avec lui ime vapeur pestilentielle % pouvait être dangereux, et je l'en remerciai le lendemain lorsque je sus l'aventure. Mais Junot ne remerciait pas l'homme de la pos- * La fièvre jaune était ù Cadix en ce moment-même. DE LA. DUCHESSE d'aBRA.NTÈS. t43 sada; il voulait ïéchiner, disait-il. Le pauvre malheureux s'était caché, et redoutait la colère du grand seigneur, comme il l'appelait, — Je ne suis pas un grand seigneur, misérable que tu es.... mais je suis père.... je suis un maî- tre- humain.... Comment, malheureux , tu as pu avoir la pensée de faire coucher deux femmes et un enfant, et mon enfant encore, dans une chambre, non-seulement empestée d'un air fétide et malsain d'une maladie dangereuse; mais tu y laisses la victime de cette même maladie!... Alors la colère le dominait , et il voulait étran- gler l'homme ; enfin , le curé et le frater du vil- lage arrivèrent. Ils certifièrent que le corps mort était de bon aloi, ayant succombé sous une pleurésie , et qu'il était mort, et bien mort. Le curé l'avait administré; et qisant au frater, s'il y avait un assassin dans l'affaire, cela le regar- dait probablement pkis que personne. Quant à madame Heldt et à madame Bergerot, la bonne de ma fille, elles ne voulurent ni l'une ni l'autre convenir que le corps mort était un corps mort comme tous les autres ; et cette impres- sion fut si forte, que madame Heldt, me par- lant de cette affaire il n'y a pas quinze jours, prétendait toujours quec'était celui d'un homme assassiné, et que, sans M. de Laborde, elles y ï44 MÉMOIRES auraient passé toutes deux, ainsi que mademoiselle Joséphine. Pauvre petite innocente ! ajoutait madame Heldt. A peine avions-nous quitte San -Pedro, que nous eûmes de nouveaux ennuis relativement à ma fille. Elle était dans une voiture avec sa bonne, madame Heldt et mes deux femmes; la route était mauvaise. Junot descend, et m'engage à en faire autant, pour gravir une petite colline. Ma fille étnit assoupie , et Junot dit au muletier qui conduisait sa voiture : — Ne passe pas de ce côté; et il lui désignait une partie de la route qui était en effet détes^ table. Je te défends de passer en cet endroit , parce que je suis sûr qu'il t'arrivera mal- heur. Le muletier secoua la tête : il était évident qu'il ne voulait pas obéir. Junot s'approcha de lui, et lui répéta son injonction d'une manière encore plus formelle. — J'y ai passé plus de vingt fois, dit le mu- letier, espèce, comme on le sait, bien autre- ment entêtée que les mules; j'y ai passé plus de vingt fois , et jamais il ne m'est rien arrivé. Les bétes connaissent le sentier; elles feront plutôt quelque malice, si je les dérange. — Et moi , je te casse un bon bâton sur les m. LA. DUCHrSSE d'aBRANTKS. î /|5 épaules, si tu raisonnes encore, dit Junot en co- lère- Fais ce que je t'ordonne. Nous prenons les devants , et nous gravissons la montagne. Nous étions à moitié, lorsqu'un bruit violent nous fit tourner la tête. C'était la voi- ture de ma fille, que le mayoral avait voulu faire passer dans le chemin tout -à -fait défoncé que Junot lui avait commandé d'éviter, et qui avait versé de la manière la plus complète. Je tombai sur la terre du premier mouvement de terreur que je ressentis; puis le second me fit relever aussi promptement pour aller au secours de mon en- fant; car j'entendais ses cris, et ils étaient dé- chirants. Quant à Junot, en deux sauts il avait fondu sur le muletier, et le tenant à la gorge , il le voulait tuer. M. de Laborde et M. de Rayneval eurent grand'peine à le lui ôter des mains. En ar- rivarit,jeprisma pauvre enfant dans mesbras; elle n'avait rien. Ses cris venaient de l'état dans lequel elle voyait sa bonne; et pourtant la chère petite créature avait évité la mort de bien peu de chose. Au moment où la voiture versa , elle venait de s'éveiller, et avait passé sur les genoux de ma- dame Heldt, qu'elle aimait beaucoup. Si elle était demeurée sur ceux de sa bonne , elle était per- due. Tout ce qui était dans la voiture était VIII. lo l46 MÉMOIRES tombé sur cette pauvre madame Bergerot, et l'avait tellement étouffée , qu'elle fut une grande demi -heure sans connaissance. Elle était éten- due sur l'herbe , lorsque j'arrivai , et ma José- phine pleurait en appelant sa bonne avec une voix si triste, un accent si plaintif, que je la dévorai de caresses. L'aimable enfant promettait alors tout ce qu'elle a tenu depuis. Sa bonne donna au même instant une preuve de l'attache- ment qu'elle avait également pour son élève. Au moment oùla connaissance lui revint, avant que ses yeux fussent ouverts, elle étendit ses deux mains autour d'elle.... elle cherchait.... et sa voix encore faible murmurait : — Mon enfant! mon enfant!. . . . Parmi les souvenirs de reconnaissance que j'ai conservés à cette excellente femme, celui de cet instant est un de ceux qui, bien ce; l;;;;!e- ment, est le plus cher. De San-Pc.lro nous suivîmes la grande route jusqu'à Mérida. On a tant parlé de ses belles an- tiquités romaines, que je ne prendrai pas le soin d'en ennuyer le lecteur. Crj)end;uit, je dois dire combien son pont sur la Guadiana, les restes de son aqueduc, de son arène, ou plutôt de sa longue muraille , m'ont causé d'admiration ; surtout le pont, qui est entièrement conservé et DE LA DUCHESSE d'aBRA2^TJ=:S. i47 qui ne serait pas meilleur , fait il y a cinquante ans. Jusqu'à Badajoz nous suivîmes toujours la fameuse Guadiana, après l'avoir passée, hors de Mérida , sur le beau pont dont j'ai parlé. Nous traversâmes des plaines fertiles, mais incultes. La mesta ravage tout. L'amant de la fée aux miettes eût été plus heureux que moi , malgré toute ma joie de botaniste, de trouver sur les rives de la Guadiana sa fleur chérie, la man- dragore '. Elle était en pleine fleur sur le bord du chemin. Dans les environs de Badajoz , nous trouvâ- mes une ville qui nous offrit un spectacle curieux. Toutes les maisons tombaient en ruine. Cela était il a vingt -sept ans, et je ne présume pas que depuis cette époque ces maisons se soient relevées. Le nom de cette ville était également singulier. Sur la carte, c'est Talaveyra la Real; dans le Guide du voj^ageur , on l'appelle Tala- veyra ciel Arroyo , et ses habitants et ceux de Ba- dajoz la nomment Talaveruella. Je l'ai nommée la ville aux trois noms. Enfin, nous arrivâmes à Badajoz, ville fron- tière de l'Espagne pour le Portugal. C'est une ' Atropa mandragora. lo. l48 MÉMOIRES belle ville, ayant des rues propres, tirées au cordeau, bien pavées, chose fort rare dans cette partie de l'Espagne. On sait que c'est la patrie du prince de la Paix. Cependant, quelque belle que soit cette garnison, les militaires espagnols ne l'aiment pas, et la regardent comme un lieu d'exil. Le commandant nous donna un excellent déjeuner, fit tirer le canon lorsque nous sortî- mes de la place, suivant l'ordre qu'il en avait reçu, et nous quittâmes Badajoz charmés de sa bonne réception. En descendant la pente douce qui est au pied des remparts, nous aperçûmes Elvas , place forte de la frontière portugaise, située seulement à une lieue de Badajoz. Elle est, comme cette dernière ville, assise sur une hauteur. Une rivière, ou plutôt un ruisseau nommé le CayOj est la limite des deux royaumes. Nous le franchîmes facilement, car il était à sec, et nous entrâmes dans Elvas au bruit du canon qu'on tirait pour notre arrivée. Badajoz répon- dit par courtoisie. Cela me frappa , et je le fis remarquer à Junot, car il n'aimait pas l'Espagne autant que moi; cependant il l'aimait. Quant au jugement que j'en ai porté et qui est, ainsi qu'on a pu le voir, tout favorable à cette belle et bonne nation , il n'a fait depuis que prendre plus de consistance, parce que mon long séjour DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. T 49 dans cette tenre aimée du ciel, rn'a fourni la preuve que j'avais été seulement équitable en- vers ses habitants ^ ' Je n'ai pas besoin de rappeler que ces idées et ces ju- gements sont portés en i.SoS. Depuis cette époque rien ne m'a fait au reste changer d'opinion : au contraire. MEMOIRES CHAPÎTRK VIÏI. Singulière différence entre le Portugal et l'Espagne.— Tri- nité portugaise. — Le Juif, le Nègre et le Portugais en une seule personne, — Réception à Estremoz. — Junot premier aitlc-de-cam]) de l'empcreui'. — Venda do Du- (|ue. — Montenior-o-Novo. — Coup d'œil sur l'Alemtejo. — JuC forai , les pmvedors et les juiz de fora. — Bé- ranger, ou le diable m'emporte. Une particularité qui me frappa, ce fut la dif- férence qui existe entre l'Espagne et le Portugal. Cette différence se laissa voir d'une manière sensible aussitôt que le Cayo fut franchi. Des yeux, des cheveux noirs, une peau basanée, sont les seuls traits semblables entre les Portugais et les Espagnols. Les premiers ont les lèvres gros- ses, le nez mi peu nègre .^ les cheveux noirs, DE LA DUCHESSE D AERANTES. 131 mais souvent crépus; et, en tout, dans leur tournure, leurs mains, surtout leurs oncles, on reconnaît le sang métis. Gela est surtout remarquable en quittant l'Espagne, dont les habitants ont bien aussi le teint brun et les yeux noirs, mais au moins l'aspect européen. Toutefois, en entrant en Portugal, on est d'aboid agréablement frappé par le spectacle d'une nature plus cultivée. En sortant de ces grandes landes, de ces pâturages dévastés par la niesla , on trouve un pays couvert d'habitations rusti- ques, mais bien bâties et toujours d'une blan- cheur éblouissante, par les soins que les paysans apportent à les recrépir tous les ans au prin- temps. Le peuple portugais est lui-même plus soigné sur sa personne. Une camisole de drap l)run remplace le manteau et la veste de cuir, un chapeau tient lieu de la montera. Les femmes ont les cheveux simplement attachés avec un ruban, ou bien recouverts d'un mouchoir noué sous le menton. Leur abord est gracieux, ce qui n'est pas commun en Espagne. Du reste, ce n'est pas par le peuple qu'il faut juger la nation portu- gaise, elle a deux caractères bien distincts : je le ferai voir tout à l'heure, en parlant de Lisbonne et d'Oporto. Nous trouvâmes, avant d'arriver à Elvas, le 1 Sa MÉMOIRES premier jardin d'orangers que nous eussions en- core vu depuis notre entrée en Espagne. Tout ce qui entoure en général celte frontière du Por- tugal est d'une opposition frappante avec ce qu'on laisse derrière soi, comme aspect du pays. Elvas tient de don Sanclie II son forai : c'est une espèce de charte, et d'après même la défi- nition d'un savant jurisconsulte portugais : u4s leis ou tilulos da creacao e das condiçoes corn que os povoadores acceitarao as terras. J'ai écrit cette ligne en portugais pour donner une idée de la totale différence des deux langues, Tune tout harmonieusement sonore, avec ses sons gutturaux, à côté de cette indigne pronon- ciation sourde et brisée. Elvas est la résidence d'un corregidor ^ d'un provedor^ et d'unyWz de /ora^ , cou]me chef-lieu d'un corregimiento. Nous y admirâmes un bel aqueduc, de la longueur d'une lieue; il est formé d'arcades fort élevées, et traverse lui vallon d'une fertilité admirable, tout couvert de jardins par- ' Juge indc'pendant du corrc(/idor , résidant dans le co- marcal ou district. * Juge du dehors. Il est différent du juiz da terra ou juge de l'endroit. DE LA DUCHESSE d' AERANTES. I 53 faitement cultivés et de petits bosquets d'orau- gers. Cet aqueduc s'appelle 6>^rt/co5 de amore'ua. C'est un mûrier (<2/«o/e//v2), près duquel il com- mence, qui lui a donné son nom. Mais cette culture, ce bel aspect, n'est qu'une parure de coquette que prend le Portugal pour pouvoir humilier sa rivale; tout disparut bientôt après avoir quitté Elvas; nous ne vîmes plus que des montagnes nues et stériles. Autour de la vendu Seuh-Jurado ^ nous retrouvâmes le la- danum avec ses belles fleurs blanches au pistil d'or; et son odeur balsamique vint de nouveau embaumer l'air du soir autour de notre voiture. Cet arbuste est encore plus remarquable en Por- tugal, ses boutons et ses branches sont encore plus chargés de résine que dans l'Estramadure espagnole. Estremoz , petite place de guerre dans laquelle est une garnison, fut le second lieu où nous fûmes salués par des coups de canon. Le com- mandant de la place était un vieux brave homme qui croyait voir im ange de lumière en regar- dant le premier aide -de-camp de l'empereur Napoléon; car il est bon de faire observer en passant que Junot mettait en tête de tout ce qui demandait une liste de ses titres, celui qu'il chérissait autant pour le moins qu'il le vénérait, ^. 1 54 MÉMOIRES c'était celui de premier aide-de-camp de l'em- PEiîEUR ; il paraît au reste que ce prestige (car enfin c'en était un) agissait de même sur le vieux vétéran ; et il témoignait son admiration pour la France et pour son héros avec un accent qui ne trompe jamais, parce qu'il venait de l'âme. Je le fis remarquer à Junot lorsque nous quittâmes Estremoz. Je suis sûre que ce brave homme n'aurait pas commandé /ë^w sur nous comme je suis sûre que l'aurait fait le commandant d'Elvas. Il nous fit promener dans sa villa et praça de armas , avec une confiance toute loyale. Junot y fut sensible. 11 avait inie âme faite pour sen- tir tout ce qui était noble et généreux. A trois lieues d'Estrenioz nous trouvâmes une horrible 7;e//<^^, appelée venda do Duque, et certes bien peu faite pour recevoir un duc. Mais il est vrai dédire que le maître ne s'est pas aventuré en la nommant ainsi, puisqu'il n'y a pas de duc ^ en Portugal. IjCS environs sont couverts de genêts ' Il n'y a point de ducs dans la noblesse porUjgaise depuis la mort du duc d'Aveyi'O. Les seuls ducs qui s'y trouvent maintenant sor.t de la famille royale, le duc de Cadaval et le ducd'Alafoëns. Depuis que ce journal est écrit, le due d'A- lafoèns est mort ne laissant (pie deux liiles. Si don Pedio a créé des «lues au Brésil , ce n'est pas selon l'ancienne cou- tume portugaise. Il en est des ducs en Portugal, comme des princes en Espagne. DE LA DUCHESSE d' ABR ANTÈS. l55 et de ladanum qui , malgré ses belles fleurs et son odeur suave, finit par fatiguer par son ex- trême abondance. A Arrayolos nous n'eûmes pas de coups de canon , parce qu'il n'y en avait pas, mais des escopettes, des salves, des compli- ments, une réception qui voulait être cordiale. On voyait que le gouvernement portugais, s'il n'aimait pas la France, du moins la redoutait. Il est à remarquer que d'Estremoz à Arrayolos il y a six lieues, et que nous ne trouvâmes pas un village. De là , nous gagnâmes Montemor-o- Novo^ \o\\Q petite ville, dont les environs sont bien cultivés, la position riante. Nous y fûmes* reçus à merveille, selon la coutume qui parais- sait avoir été adoptée pour nous; et nous quit- tâmes Montemor-o-Novo pour entrer dans l'Alem- tejo. La province d'Alemtejo, dans laquelle est si- tuée Lisbonne, si l'on veut parler juste comme position topographique et géographique, tire son nom àHalem {^aleng ^ en-deçà) et de tejo {techo ^ T^&g). On la confond souvent avec la province d'Estramadure, et même avec la portion des Algarves qui touche aux montagnes qui les séparent. Je ne saib si j'ai donné une idée de ce pays si particulièrement marqué d'un sceau spécial , l56 MÉMOIRES lorsque j'ai parlé de l'Espagne.... Je le désire, parce que la chose est tout-à-falt inhérente à la contrée nriéme, et cpie parler de sa physionomie, c'est la faire connaître. Maintenant, tout ce que je puis invoquer de mes souvenirs ne peut don- ner nne idée précise du charme que présentent les landes de l'Alemtejo au moment de la florai- son des admirables plantes qui les couvrent en entier. Il est vrai de dire qu'aimant la botanique avec passion, je trouvais im grand charme à rencontrer sous mes pas les plus rares, les plus belles plantes bulbeuses , les bruyères les plus remarquables que nous cullivons dans les oran- geries, des géraniums de toutes les espèces, ainsi que tous les cistes de l'Europe méridionale. C'est surtout la variété des arbustes et des plantes qui est infinie, et réjouit non-seulement la vue du botaniste, mais l'œil du voyageur qui tra- verse ce désert enchanté : Xejica australis , avec ses grandes fleurs pourprées; W'rica umbellata^ plus petite, mais plus vive dans sa couleur; et les cistes ^ aux pétales jaune- citron, avec les gouttes sanguines au fond de leur co- rolle; puis cet autre encore aux fleurs rouges, Helimifolius, Lasianthus, Libanotis, SambucifoliuSi DE L.V DUCHESSE D^AIîUANTIS. 1^7 de la forme et de la grandeur d'une rose^ Une plus rare encore et que nous fûmes étonnés de trouver avec les autres, est le ciste à grandes fleurs^, d'un blanc éblouissant, au port si gra- cieux; et puis le joli petit arbuste aux fleurs violettes ^, la lavande odorante"^... et des buissons entiers de myrte bordant les ruisseaux, et alors couverts de leurs jolies fleurs blanches, tandis qu'à leur pied sont des touffes de romarin ca- chées par le chêne rampant. Je ne puis conti- nuer ma description fleurie^ car je m'aperçois que je suis bien faible à me laisser entraîner au souvenir du charme de ces belles journées de jeunesse, où, sans inquiétude sur l'avenir, sans soins du présent, je foulais des fleurs sous mes pieds de jeune femme, oublieuse que j'étais alors de toute peine un peu vive.... Pourquoi donc le sort est-il un créancier si dur? pourquoi vient-il nous demander du malheur pour payer ce que vous lui avez volé dans votre destinée?... Il semble que ce peu de moments que la jeunesse insouciante passe à rire de la douleur, lui soit compté plus tard par elle avec une barbarie qui ' Cistns cils|)iis. - Cistus verticillatiiS. ^ Lithospermum fruticosuni. 4 Lavandula stœchas. l58 MÉMOIRES tient de la von"eance et surtout de Vusure... Qui mieux que moi peut en répondre? Peut-être me fera-t-on le reproche de m'arrê- ter un peu trop au milieu de ces landes si fleu- ries, mais j'ai pensé qu'il peut être permis à celle qui a bien souvent retourné de tristes pa- ges de sa vie, de demeurer quelque temps sur celles qui ne parlent que de paisibles et de douces heures. Et puis ces champs de l'Estrama- dure, où ces mêmes plantes fleurissent, sont un théâtre où le nom de l'empereur a bien long- temps retenti, où son génie, malheureusement conduit par l'erreur, a fait représenter des scènes dont la France donnait toujours le dénouement, et le dénouement souvent glorieux, ..L'Espagne est un nom magique, non-seulement pour réveiller des souvenirs dans une âme capable d'en avoir; mais aujourd'hui , ce nom est attaché à une partie de ce que nous avons conservé dans notre mé- moire de bonheur et de malheurs. C'est une se- conde patrie pour une foule de Français, je dirai plus, pour leurs parents. Dans ces mêmes landes couvertes de fleurs, sur ces mêmes montagnes arides... au bord du Xenil... au bord du Tage, au ])ord de l'Êbre, partout en Espagne, autour des cités, dans les déserts, il n'est pas une fa- mille en France qui ne sache qu'une tête aimée DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. I Sq est ensevelie parmi ses rochers et sous ses fleurs... Rien n'est invoqué vainement clans les souvenirs de l'Espagne et du Portugal; tout prend une voix et répond... Une cause d'humeur très-prononcée me vint bientôt contre le Portugal , c'est le malaise que j'éprouvais chaque jour en me cognant le front, l'épaule, le bras, aux panneaux de ma voiture. On sait tout le tourment que cause une longue route par ce seul motif d'être renfermé dans une boîte roulante pendant une longue suite de jours. Qu'on y ajoute celui d'être cahoté sur un chemin des plus affreux. J'ai quelquefois pensé que c'était un calcul de la faiblesse portugaise pour s'isoler ainsi de l'Espagne. Ce qui est po- sitif, et Junot en fit la remarque, c'est que dans une grande partie de rAlemtejo, les routes sont mauvaises, avec une sorte de régularité, et que Tarlillerie ne pourrait franchir les ravins , les fos- sés dans lesquels des voitures légères s'embour- bent. Du côté de Campo-de-Ourique, on ne sait ce que c'est qu'une grande route. Je me deman- dais comment , quatre ans avant, le prince du Brésil avait pu se laisser ainsi volontairement briser les os, lorsqu'il fut à Badajoz pour avoir une entrevue avec son auguste beau-père le roi d'Espagne. I^a chose était tout autre pour ce iGo Ml' MOIRES dernier. Tout ce qui est chausée, depuis Madrid jusqu'à Bndajoz, est d'une beauté à être louée avec justice. J'en parlai au commandant de Ba- dajoz , qui me dit que le prince de la Paix avait donné d'avance des ordres pour que la route fût réparée partout où elle devait l'être pour le voyage de LL. JNÏM. Tu vois bien! me disait Junot... Pour le prince du Brésil, comme il n'avait pas de prh>ado\ à moins que ce ne fût Lobato , lequel, en bonne conscience, ne pouvait se mêler des grandes routes que pour y jouer un autre rôle que celui de ministre dirigeant, il allait sur cet abominable chemin en se faisant des bosses au front comme le marquis de B... Mais il y était si bien habitué, et les autres aussi, que ni lui, ni personne n'y fit attention. Pauvre royaume!... c'est bien de lui qu'on pouvait dire avec notre Anacréon : Y' •**' j^ ^■'i- ' '^•'^ '^'"' t'onimcnt on s'y comporte,. Je veux, mes amis, (lue le diable m'emporte! ' Valet de chambre favori du ])rince du Brésil. Au mo- ment du départ du prince, à l'arrivée de l'armée française, on aflicha une caricature dont je donnerai la ^'ravure, où Lobato joue un grand rôle. Celte gravure est faite àla plume et donne une idée de ce que pensait la nciçdo*, • ^'ation, DK LA DUCHESSE d'aBRANTKS, l6l Oui, pour le dire eu passant, c'était un pays burlesquement gouverné ; et il prouvait malheu- reusement que quelquefois un état peut marcher sans tête, sans bras et sans jambes. Il s'en va alors comme une boule roulant de par le monde, recevant un coup de pied de l'un, un coup de poing de l'autre, et en définitive, assez mal venu de tous. Ce n'est pas la première fois qu'on voit des choses comme cela. VIII. IX 162 MÉMOIRKS CHAPITRE IX. Arrivée à Lisbonne. -l- Aspect de la ville et des environs Adage portngais. — Le frère du niarcclïal Serrurier Calenibourg de l'empereur. — Le banquier français. — Bizarrerie du cérémonial. — L'ambassadeur de Louis XVI et celui de Napoléon. — Ordres donnés par le ministre des affaires étrangères pour la réception de Junot. — Le vendredi saint. — La fièvre jaune en Andalousie. — Visite de la santé. — Gouvernement du Portugal. — Le yacht du prince du Brésil. — Notre débarquemer,?. —Le comte de Castro ûLirino Usage absurde relatif à l'in- stallation des ambassadeurs en Poi Uigal La voiture du comte de Castro Marino La collation diplomatique. — Procès-verbal de la réception de M. le comte de Chàlous, ambassadeur de Louis XVL — M. le d^; de Coigny et sa pctite-flllc madame Sébastiani. Ce fut !c jeudi saint de l'année i8o5, à quatre heures (\w soir, que j'arrivai enfin devant Lis- bonne. Je fus frappée d'admiration ; et sans me rappeler aucune des louanges qui m'avaient été DE LA DUCHKSSE DABRANTÈS. 1 63 répétées mille fois de Paris à Madrid, je me laissai charmer par cette magnifique et splendide dé- coration qui s'offrit à moi. Il if existe aucune ville qui présente, je crois, le coup d'œil de Lisbonne, vue en arrivant d'Espagne ; cette plaine d'eau, formée par le Tage, qui est dans quel- ques endroits d'une lieue et demie de largeur, bordée à l'autre rive par une ville immense bâtie en amphithéâtre sur les collines qui bor- dent le fleuve , tandis que sa rade , remplie dune foule innombrable de vaisseaux, présente une foret de mâts portant les couleurs de cent na- tions différentes : car le Portugal , à l'époque dont je parle , était en paix avec l'univers. On peut écrire, on peut dire que Lisbonne est une grande et belle ville, bâtie sur un fleuve magnifi- que, ayant de ravissants alentours , un beau ciel, des parfums; on peut parler de tout cela; mais peindre avec des paroles ou avec une plume , quel- que éloquent qu'on soit ou du moins qu'on veuille l'être , l'aspect de Lisbonne , lorsqu'on y arrive par Aldéa ' Galega^ par Casilhas ou par Moutaj\ ^ Aldéa signifie village, qiioiqu'en portugais le mot ordi- nairement employé est lugar; et dans le nord dii PorSugal, on dit aussi poi'o. L'expression générale pour designer une peuplade^ c'est-à-dire la population d'un village, est povoa- çào ( prononcez povoaçàoug }. II. lG4 MÉMOIRES c'est impossible. L'admiration que j'ai ressentie a laissé en moi des souvenirs tellement ineffaçables, que les années se sont écoulées, et que jamais l'impression n'en a été altérée. Je crois voir en- core cette magnifique cité, son fleuve, ses jar- dins, ses dômes, ses monastères, ses palais, ce tableau, unique peut-être, dont un soleil de Portugal, un soleil radieux et chaleureux, sans être importun à l'époque où j'arrivai à Lisbonne, éclairait et colorait les beautés. A quelque distance dWldea Galega , la vue de Lisbonne est tout-à-fait étrange, et néanmoins toujours pittoresque. Toutes les rives rentrantes du Tage ne forment, pour ainsi dire, qu'une seule ville. Le fond du tableau présente les beaux rochers à pic de Cintra , qui s'élèvent au- dessus des collines sur lesquelles la ville de Lis- bonne est bâtie. A droite, du milieu des landes, on voit encore la haute Serra de Arrabida ; et puis, à mesure qu'on approche, la ville semble sortir des flots. Vous distinguez l'arsenal , la place du commerce, la halle aux^ blés; sur la gauche, on aperçoit les collines de Belem et d'Ajuda, avec la belle église et le parc royal, ainsi que la ménagerie. Et lorsque , par une belle soirée de printemps , on navigue sur ce fleuve du Tage si poétiquement célébré, ce fleuve aux DE LS. DUCHESSE d'aBRANTÈS. i65 ondes d'or; lorsqu'à toutes les beautés de Lis- bonne et de ses environs, après avoir côtoyé les collines de Saccavin , vous repassez devant Be- lem, devant Ajuda, et que vous allez à Pedrosa en admirant les beautés toujours nouvelles ^Almada , avec sa pittoresque église , on com- prend l'adage des Portugais lorsqu'ils disent avec orgueil : Que nao tern visto Lisboa nào tem visto cousa boa. •y Nous avions pour banquier un négociant français qui nous fut présenté, à la descente de notre coclie de Colleras, par M. Serrurier, frère du maréchal Serrurier, ce maréchal qui fut la cause du seul calembourg qu'ait jamais fait l'em- pereur^M. Serrurier était alors consul de France à Lisbonne; il nous reçut en cette qualité, et nous fit les honneurs du territoire de Lisbonne. Comme nous devions séjourner quelques heures à Alclêa Galega pour obéir au ridicule cérémo- nial portugais , notre banquier nous avait fait préparer une charmante maison de campagne , * En i8i5. L'empereur avait le cœur déchiré en ce mo- ment, et M, Serrurier était bien petit devant lui. Je n'ou- blierai pas celte histoire en son lieu. l66 MÉMOIRES dans laquelle nous oubliâmes les désagréments des x»e/2toj- espagnoles et des vendas portugaises, La soirée était ravissante. Les orangers étaient couverts (le fleurs, et leurs pommes d'or étaient au degré de maturité convenable poin- présenter à la fois le plus excellent et le plus beau des fruits; les grenadiers, couverts de leurs bouquets pour- pres, étincelaient dans les haies, à côté des gé- raniums et desaloès; puis des palmiers, des ma- gnolias, des daturas... Tout est parfum, tout est lumière , tout est vie et vie heureuse dans mes souvenirs de cette soirée... M. Serrurier prévint Junot de tout ce qu'il avait à faire pour son premier cérémonial. En vérité, il m'aurait parlé de la cour du roi Jean, que je l'aurais trouvé plus raisonnable. Il n'a- vait pourtant pas l'air du tout plaisant : c'était un homme qu'on avait besoin de connaître, bon et honnête, pour qu'il ne vous déplut pas aussitôt qu'il vous faisaitlarévérence, non pas qu'il fût im- poli, il était au contraire fort cérémonieux ;etvoilà pourquoi il me donna tant d'impatience, lors- qu'il vint nous raconter que M. cW^raujo n'avait pas voulu remettre un macaron de la fameuse collation que Junot et le comte de Castro Marino devaient manger à eux deux tous seuls; et vous remarquerez, s'il vous plaît, qu'elle devait être DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 167 pour vingt-cinq personnes. Ce cérémonial , que je vais vous raconter, avait été observé pour M. le comte (le Châloiis, ambassadeur de Louis XVI, et conséquemment il fallait que le général Junot, ambassadeur de Napoléon , empereur des Fran- çais, remplit les mêmes formalités. Cela est consé- quent, n'est-ce pas? Du reste, ce cérémonial nous était connu , car M. de Talleyrand l'avait donné à Junot en partant de Paris. J'avais eu le temps de le lire et de m'en moquer en route; j'espérais qu'une fois arrivée à Lisbonne, l'esprit éclairé du vi- comte d'Araujo saurait supprimer des usages absurdes. Je comptais que mes paniers ne me serviraient pas. Je comptais... Que ne croyais-je pas?... £h bien! je me trompais, parce que le Portugal était le pays de l'Europe , à cette époque de i8o5, où les gens d'esprit comme M. d'A- raujo étaient le moins compris. ]\L Serrurier partit après diner pour aller don- ner communication au ministre des affaires étrangères de l'arrivée du général Junot, ambas- sadeur de S. M. Napoléon , et le prier de donner des ordres pour sa réception; ce que fit M. d'A- raujo à l'instant même. C'était, comme je l'ai dit, le jeudi saint. Lorsque M. Serrurier revint, il était déjà nuit. La réception, c'est-à-dire l'en- trée , ne devait avoir lieu que le lendemain dans lG8 MÉMOIRES la journée. Nous passâmes la soirée fort agréa- blement dans cette maison de campagne. Le lendemain matin , après avoir très-bien déjeuné et pris notre dessert dans le jardin, où nous fû- mes cueillir des oranges et des limes douces sur les branches également chargées de flenrs et de frnits, nous fîmes une sorte de toilette, pour ne pas monter dans les voitures royales avec la pous- sière de la route sur nos vêtements. Nous nous promenâmes sur les bords du Tage, en atten- dant les escaleres de la reine. M. d'Araujo avait envoyé une longue note pour expliquer comment il était impossible de faire tirer le canon de la tour de Belem pour la réception de l'ambassadeiir de France, attendu que ce jour était le vendredi saint. Les trois journées saintes ne pouvaient être profanées par ce signe. La reine, le prince et la princesse du Brésil eux-mêmes ne rece- vaient pas cette démonstration de respect et d'honneur lorsqu'ils passaient devant la tour de Belem l'un de ces trois jours. Après avoir bien pris tous les renseignements nécessaires pour acquérir la preuve qu'il n'y avait dans cette mesure aucune influence exercée par l'Angle- terre, Junot répondit que rempereur,'son maître, ne verrait dans le respect qui était gardé envers le roi des rois qu'une action qu'il s'empresserait lui-même d'ordonner. DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 169 J'ai déjà dit, je crois, que l'Espagne était en- core la proie d'un épouvantable fléau. La fièvre jaune avait décimé la belle Andalousie. Cadix était encore en deuil d'une immense partie de sa population. jNIalaga , Murcie, toute cette por- tion du littoral de la péninsule avait été frappée avec une rigueur épouvantable. Je crois que c'est à la terreur qu'inspirait son horrible influence, que nous dûmes la visite de la santé ^cérémonie qui ne s'observe jamais que lorsqu'on arrive par mer; mais le danger était égal par les deux côtés pour le Portugal. Aussitôt qu'elle fut terminée, nous descendîmes au rivage, et là, nous trouvâmes les escalères de la reine qui nous atten- daient. Je fus frappée de la bonne tenue des ra- meurs; ils étaient au nombre de vingt-cinq, tous habillés de blanc, avec un bonnet de velours noir siir la tête, ayant par-devant les armes de Portu- gal, en argent. En général, tout ce qui fait partie de l'armée de terre et de l'armée navale est tenu dans une sorte de régularité qui était inconnue en Espagne. L'influence exercée par l'Angleterre sur le Portugal a produit du moins ce bon effet sur l'armée de mer. Quant à celle de terre, elle doit cette amélioration également aux soins d'un étranger, au comte de la Lippe ^ cet homme qu'on n'appelle dans le pays que o gran 1 70 MÉMOIRES cojideî Ce fat lui qui réforma l'horrible usage de faire servir les officiers à table. Après lui, vinrent le prince de Waldeck et le comte de INovion. L'un venait de l'Allemagne, l'autre était lui émii^ré français. Tous deux furent utiles au Portugal , et tous i\euyi en furent peu appréciés. Le prince de Waldeck, dont la santé était mau- vaise par suite de blessures reçues devant Thion- ville, mourut à Cintra, au milieu d'une nature enchantée, dans un paradis, qu'il dut croire ha- bité par des démons. Je ferai connaître tout à l'heure comment se gouvernait le Portugal à l'époque dont je parle. Tous les yeux sont aujourd'hui fixés sur cette partie de l'Europe; et il ne peut être qu'agréa- ble de trouver des notions, que j'assure être, non- seulement véridiques, mais justes dans leurs aperçus. Je ferai remarquer les exceptions, caf il y en a. Il existe en Portugal des personnes dont je suis fîère de posséder l'amitié; mais en- suite la nation, en général, c'est-à-dire la nation noble, la haute et la moyenne classe, méritent bien peu d'intérêt; et quant au bas peuple, celui des grasn'es villes est hideux d'e corrup- tion. Il faut remarquer que tous ceux qui sont dans unQ ligne d'exception , sont élevés loin du Portugal, comme M. de Brancamp de Sobral, DE LA. DUCHESSE d'aBRANTES. I7I M. de Sampayo, M. crAraujo,et quelques fidal- gos qui, vivant beaucoup avec les étrangers, en prirent les manières. Tout à l'heure nous en parlerons. Je montai dans le yacht du prince-régent^ de Portugal, avec Junot, IM. de Rayneval, premier secrétaire d'ambassade, M. de Lageard de Cher- val et le colonel de Laborde, premier aide-de- camp de Junot. Ma fille et sa gouvernante, M. I^egov et quelques personnes de l'ambassade montèrent dans une escalère de suite. Il y en avait quatre, avec le yacht de la reine. Nous tra- versâmes ainsi la plaine immense formée par le Tasre entre Aldea Gales^a et Lisbonne. A mesure que nous avancions, la scène se développait; il surgissait, à chaque coup de rame de nos mate- lots , une nouvelle beauté. Notre traversée fut longue; je pense que nous mîmes deux heures à la faire, parce que l'ordre était donné de nous montrer la ville sous différents aspects. C'est un amour-propre national bien permis. Enfin nous abordâmes entre Belem et le quai de Sodré. Là, nous trouvâmes le comte de Castro Marina, grand de Portugal, le plus nouvellement admis àlagran- • La reine vivait toujours, mais elle était folle; et leprince du Brésil, son Gis, était régent. On ne voyait mérae pas la reine. 1']'! MÉMOIRES desse selon l'usage, qui reçut Jiinot à son dé- barquement. Ils montèrent tous deux seuls dans une voiture de la cour, attelée de six che- vaux , l'ambassadeur ayant la droite sur le comte de Castro Marina. M. de Rayneval et M. de La- borde montèrent dans une troisième voiture; et, par un de ces usages contre lesquels je m'é- levais tout à l'heure , le carrosse du milieu de- meura vide. Des voitures de suite conduisi- rent M. Legoy et les autres personnes de l'ambassade. Quant à moi , je descendis cinq mi- nutes après Junot, le cérémonial le voulant ainsi, et je montai dans une voiture de la cour, attelée de six chevaux, avec M. de Chervalqui, n'ayant pas un caractère reconnu dans l'ambassade, ne pou- vait être du grand cortège. Ma fille et sa gou- vernante occupaient seules la seconde voiture, et la troisième était remplie par mes femmes. Ces trois voitures étaient également attelées de six chevaux. Nous prîmes une autre route que le grand cortège , en suivant cependant toujours le bord du Tage ; mais nous arrivâmes bien avant l'ambassadeur et son introducteur, et c'était ce que je voulais. J'avais parié avec Junot qu'il ne se séparerait pas du comte Castro Marino sans rire. Je voulais donc l'observer à la descente de voi- ture, car j'avais parié cinquante napoléons, ou DE LA DUCHESSK d'aBRANTÈS. 1^3 bien une bourse et une dragonne en filet,et voici pourquoi. Il est d'usage lorsqu'un ambassadeur est reçu à la cour de Portugal (mais un ambassadeur, et non pas un ministre plénipotentiaire), il est d'usage, qu'en entrant dans son hôtel, il donne une collation , c'est-à-dire un immense dîner * ; puis il faut qu'il y ait vingt-cinq couverts autour de la table, mais l'ambassadeur et son intro- ducteur s'y doivent asseoir seuls , en face l'un de l'autre, et là, déplier ou ne pas déplier leur serviette , et demeurer comme deux magots chinois, pendant cinq ou six minutes. Cette absurde coutume, qui ne peut avoir une ori- gine ayant le simple sens commun, est d'au- tant plus ridicule que, pour ceux qui arrivent par mer, par exemple, il y a impossibilité qu'ils aient le temps de déballer et mettre en ordre ce qui est nécessaire à ce beau cérémonial. Il suit de là, comme on n'a pu encore détruire ce vieil et sot usage, que l'ambassadeur emprunte d'une puissance amie ce qu'il faut pour la collation. Ce fut l'Espagne qui voulut bien nous prêter de (\no\Jaire les beaux , à la descente de notre car- rosse de voyage. • On appelle toujours ce repas la collation. 1^4 Ml^MOIRES J'avais donc parié avec Junot qu'il ne pour- rait jamais tenir son sérieux pendant qu'il fe- rait le magot d'un coté, en pendant du comte de Castro Marino. Ce comte de Castro Marino m'inquiétait bien un peu. Je me figurais que ce devait être un de ces vieux fidalgos , ayant une canne à pomme d'or et toussant son âme à chaque parole. Le moyen de rire avec un pareil homme?. . . Mais je fus agréablement surprise , envoyant un tout jeune homme , laid comme une chenille, par exemple, mais jeune, et con- séquemment devant aimer à rire. Mon raisonne- ment était conséquent; mais, en Portugal, on n'a pas toujours raison avec de la raison. — J'ai gain de cause, dis -je au colonel La- borde,car je suis sûre que ces deux honnêtes gens-là ne seront pas face à face vingt secondes, qu'ils ne s'éclatent de rire au nez Tun de l'autre, le tout pour la plus grande joie des deux pays. Mais pas du tout; et c'est bien le cas de dire que j'avais compté sans mon hôte. Je fus me placer près d'une porte qui donnait dans la salle à manger, et delà, je regardai mes deux person- nages, qui montèrent gravement le grand esca- lier de l'hôtel de l'ambassade, puis se saluant à chaque porte, le comte de Castro Marino don- nant toujours la droite avec un soin scrupuleux DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 17$ à l'ambassadeur. Ils arrivèrent ainsi, d'escalier en escalier, et de révérences en révérences, jusqu'au salon de réception. Là ils se firent en- core une profonde révérence; en vérité, il y avait du mandarin dans toute cette affaire. Le maître - d'hôtel ayant averti que leurs excellen- ces étaient servies, les deux pauvres victimes , livrées au supplice des révérences , en firent en- core trois ou quatre , puis passèrent dans la salle à manger. C'était là où je les attendais; mais le bourreau de Portugais , bien loin d'être victime , comme je le croyais , parut se plaire à cette cérémonie maudite. Il garda vni sérieux X.e\\emeu\. sérieux, que Junot se crut obligé de lelui rendre au double, et ils se regardèrent comme pour se défier à qui ne rirait pas. Enfin , au bout de six minutes que je comptai à la pendule, le comte de Castro Marino se leva ainsi que Junot. Ils se firent encore une douzaine de ré- vérences, etlegrand de Portugal, quiétaituntout petit, tout petit homme, s'en alla, non pas comme il était venu , mais tout seul dans sa grande voiture, qui ressemblait, à propos, car j'ai oublié de vous le dire , aux voitures du temps de Louis XIV. Le modèle en avait été conservé dans les reiiiises du palais, où l'on gardait avec soin des carrosses tout dorés , bien J 76 MÉMOIRKS peints, bien lourds, bien massifs, mais donnés en présent par Philippe V, lorsqu'il se raccom- moda avec son frère de Portugal. Junot redescen- dit comme il était monté, en faisant une révé- rence à chaque marche, et gardant toujours le même sérieux; il remit son introducteur dans sa lourde machine roulante, et en deux sauts il remonta au salon, où il me trouva furieuse con- tre ce jeune homme qui ne savait pas même sourire; car je ne lui demandais qu'un sourire, au malheureux. Mais tu ne sais donc pas , me dit Junot, que ce n'est pas mon début diplomatique que tu viens de me voir faire; j'ai rempli en ma vie plu- sieurs missions. Mais il en est une surtout dont le souvenir est bien étonnant, même dans ma pensée. Je ne puis encore aujourd'hui me repré- senter et le lieu de la scène et les personnages sans qu'une vive émotion me saisisse le cœur.. . C'est moi qui ai dédogé le doge de Venise. Il ne fallait pas rire là, et certes je puis dire que je n'en avais pas envie. . . Mais allons manger la collation^ et je vous conterai cela à table. Quant à toi, fais ton filet, et, pour être un mari bien * Ce fut Junot qui fut envoyé à Venise lors des massaci'es des Français dans la terre-ferme vénitienne. DE LA DUCHESSE D AERANTES. ï 77 appris, je te donnerai cinquante napoléons ponr acheter la soie. — A oilà qui est parlé, lui dis-je, mais il au- rait encore mieux valu que tu eusses souri. . . Quant au comte de Castro-Marino , il avait une paire de sourcils noirs qui sont sûrement posti- ches, car Dieu n'en fait pas de pareils, et c'est peut-être eux qui t'auront fait peur? — Eh! eh! dit Junot, je n'y avais pas songé; en effet.. . • Et, se mettant en joie au souvenir de cette figure sérieuse qu'il avait eue en face de lui pendant qu'ils étaient à table, voilà Junot riant avec moi , de ces bons rires qui révélaient et révéle- ront toujours une Ame franche, un bon cœur,. . Alors il n'était plus qu'un enfant riant aux lar- mes, et de cette gaîté toujours de bon goût , dont jamais je ne l'ai vu sortir.. . Je dois le dire pour dire la vérité, quelque peine que cela puisse faire à ceux qui prétendent qu'il ne riait, pleu- rait et parlait qu'à coups de sabre. Nous mangeâmes donc la collation^ qui était excellente : c'était le cuisinier de l'ambassa- deur d'Espagne qui l'avait f[\ite. Nous pûmes d'avance présumer bien du comte de Campo d'Alange, parce qu'il avait un bon cuisinier. C'est un fait plus positif qu'on ne croit, que VIII. ,i 1^8 MjiivroinEs l'homme qui ne sait pas ordonner un repas n'est capable de rien de bon. C'est un aphorisme bien rigoureux , mais qui peut avoir son côté de vé- rité. Quoi qu'il en soit, je connais d'honnêtes gens qui dînent fort mal , et de grands coquins qui dinent comme des Lucullus, au plat des trente mille sesterces près cependant. Quant à nous , nous dînâmes bien, et comme des affamés dont l'appétit avait été aiguisé par une promenade marine et une longue^ abstinence; car toutes les révérences diplomatiques avaient conduit l'af- faire à sept heures du soir. Avant de quitter la table de la collation et de terminer notre pre^ mière journée de réception, je vais transcrire ici le procès -verbal de celle de M. le comte de Châloii^ ambassadeur de Louis XVI près la cour de Lisbonne, en 1789. Ce fut d'après ce cérémonial que nous fûmes reçus nous-mêmes: il n'y avait pas eu d'ambassadeur de France dans l'intervalle. T.'adauu; la comUsse de Châlon est, depuis cette époque, revenue à Paris , ayant sur- vécu au malheur et à l'exil. C'est elle que nous avons vue eu i8iZ( sous le nom de duchesse de Coigny. Elle a^ ait épousé M. le duc de Coiguy après la mort de M. le comte de Chàlon. Sa fille était femme de M. le comte d'Angosse, cham- bellan de l'empereur, à qui fut joué ce tour si DE LA DUCHESSE D'ABRA?rTl\s. I79 plaisant du page habillé en femme à un bal masqué, par M. le comte de Termes, qui était, à cette époque, un page bien page, dans toute l'acception du mot. Du reste , M. d'Angosse était un homme parfaitement spirituel. Mais quelle est la femme , la plus fine même , qui n'y eût pas été prise? On verra, lorsque nous en serons là, combien M. d'Angosse fut excusable. Quant au comte de Châlon, il mourut à Lisbonne; et plu- sieurs personnes de ses amis m'ont affirmé que le chagrin qu'il avait éprouvé des malheurs de la famille royale de France, mais surtout de la mort4,de Louis XVI, lui avait donné la mort à lui-même. M. le duc de Coionv était re'fusfié à Lisbonne , comme beaucoup d'émigrés, et ce fut là qu'il épousa madame la comtesse de Châlon. Il avait le cordon bleu, et le portait; s'il ne l'eût pas fait, il eût été un homme dont le géné- ral Lannes eût lui-même blâmé la conduite. PJais ce cordon bleu lui offusqua la vue; il fit deman- der qu'on lui défendit de ie porter. Le duc de Coigny en reçut. Dieu me pardonne, l'ordre de la cour de Portugal. Sa réponse fut celle d'un gentilhomme français du bon temps. Plus il était malheureux, plus l'exil, le malhein^ le frappaient de leurs fouets à pointes de fer, plus il releva sa tête proscrite. La suite de cette sorte de lutto 12. l8o MKMOIRI-S avec un pouvoir qui dès lors commençait à être universel, fut son départ forcé de Lisbonne. Je suis fâchée pour deux causes de cette affaire ; d'abord pour le général Launes, que j'aime et que je respecte comme on doit aimer et respec- ter celui qui fut l'honneur de nos drapeaux et de nos aigles , et puis ensuite parce que l'empe- reur, qui n'a jamais bien connu celle histoire, a été gratuitement chargé d'une injustice.... Le duc de Coigny est l'arrière-grand-père de ma- demoiselle Sébastiani (madame de Praslin). Détail du cérémonial observé a l'arrivée de M. LE COMTE DE ChALON EN PORTUGAL EN 1^89, ET DONNÉ AU GÉNÉRAL JUNOT PAR LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGiiRES EN l8o5^ A joindre à la dépêche n° 2. «Ayant mouillé, le 23 septembre 1789, à « l'embouchure du Tage, dans la baie de Cascaès, « j'envoyai prévenir M. d'Uitiibise, chargé des <■< affaires du roi, de mon arrivée. H se rendit aus- " sitôt chez M. Pinto, ministre des affaires étran- ' Je transcris ici le procès-verbal sur l'original éciit de la propre main de M. le comte de Chalon. Le style est le sien ainsi que les erreurs qui peuvent s'y trouver. C'est une co- pie littérale. DE LX DUCHESSE d' AERANTES. iBl «gères, pour lui en faire part, et le prier de « vouloir bien donner les ordres pour ma récep- « tion ; ce que le ministre effectua sur-le-champ, ce Ayant remonté la rivière, le bâtiment jeta « Vancre en-decà de la tour de Belem. Un moment « après, arriva la visite de la santé. Dès qu'elle se «fat acquittée de son devoir, MM. d'Urtubise, a de Saint-Didier, consul-général, et M. RoUin, « vice-consul, qui tous étaient venus sur la même « escalère, montèrent à mon bord. « Comme les ordres que le ministre des affaires « étrangères avait envoyés, tant pour les voitures « de Sa Majesté que pour les escalères de la reine, « n'avaient pu s'effectuer aussi promptement, vu « la distance des lieux , le j^atron Mor ne vint « me chercher avec le yacht de Sa Majesté que «sur les neuf heures du soir; il était suivi de « quatre autres escalères. Je m'embarquai avec « madame l'ambassadrice et les personnes de ma « suite. En passant devant la tour de Belem, elle « me salua de douze coups de canon ' , quoique « le soleil fut déjà couché et la retraite battue. « Arrivés au quai de Belem , madame l'ambassa- «drice monta dans un carrosse de Sa Majesté, ■ Comme nous arrivâmes à Lisbonne le vendredi saint , la tour de Belem ne put tirer le e;mon. t82 mémoires (c attelé de six chevaux , qui avait été envoyé pour « hi conduire à son hôtel; un autre, également à «six chevaux, servit à conduire les femmes de « sa suite. «Mon conducteur, M. le comte de Villaflor, «grand de Portugal, n'était pas encore arrivé; « je l'attendis dans mon yacht; il arriva un quart « d'heure ensuite. Après m'avoir reçu à mon « déharquement ; je montai avec lui dans la voi- « ture de la cour qui l'avait amené, où je pris «la droite; deux autres carrosses de Sa Majesté « me suivirent; dans le troisième étaient M. d'Ur- « înhiseet deux personnes qui m'accompagnaient. «Celui du milieu, selon l'étiquette, demeura vide. « Arrivés à mon hôtel, M. le comte de Villaflor « me conduisit jusque dans mon appartement, « où, après lui avoir donné la collation d'usage, «je l'accompagnai, à son départ, jusqu'au bas « de l'escaher. « Le lendemain matin j'écrivis à M. Pintopour « lui annoncer mon arrivée à Lisbonne; quelques « jours après je lui envoyai une autre lettre pour « lui demander le jour où je pourrais le voir. Je lui « remis alors la copie de mes lettres de créance, « et il m'annonça que Sa Majesté avait jugé à « propos de me recevoir à Quélus, sa maison de « campagne, quoique cela ne lût pas la cou- DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. i83 « tunie en Portugal, mais qu'elle était empressée « de me donner audience. E LA. DUdnESSK d'aBRAWTF.S. QOf) dona Isabelle , je crois que c'est ainsi qu'elle s'appelait, mais enfin celle qui depuis a épousé son oncle Ferdinand VII. Quant aux autres prin- cesses , dona Maria-Anna et la princesse veuve^ qu'on appelait ainsi parce qu'elle était veuve du ])rince aîné, homme d'un rare mérite, à ce que disaient tous les Portugais, toutes ces princesses étaient laides. Mais cependant c'était une vraie co- quetterie pour elles de se trouver à coté de la princesse du Brésil; l'ombre portée par elle deve- nait ini coloris de beauté pour les autres. ?Jais pour cela,' qu'on prenne la peine de se la représenter, ayant la figure que je viens de décrire, avec une veste de chasse, faite à peu près comme une veste d'homme, en drap vert et bordée de galons d'or, avec une jupe également en drap vert, etfendue devant et derrière, comme nous pouvons nous raj)peler d'en avoir vu, étant enfant, porter à nos grand'mères lorsqu'elles montaient à cheval dans leur province; et puis ces beaux cheveux^ dont j'ai parlé tout à l'heure , noués en ca- dogan et surmontés d'un chapeau d'homme mis le plus souvent à la crâne : voilà quel était le costume de campagne de la princesse du Brésil lorsqu'elle allait à la chasse; car il est bon de dire qu'elle chassait comme jadis Nemrod, au- quel elle était parfiùtement semblable, puisqu'elle VIII. ,4 aïO MÉMOIRES chassait aussi la même espèce de gibier. Mon Dieu, quelle personne! Je me trouvais un jour à Quélus, au moment de son départ pour la chasse, lorsque je vis cette figure, déjà si étrange, dans ce costume vraiment bizarre à son tour : je crus avoir une vision fantastique. Elle en- fourcha un cheval noir très-petit, comme tous les chevaux portugais, mais assez méchant pour faire presque peur à un bon écuyer; la prin- cesse le monta, msàs jambe de ci ^ jambe de /«, et lui donnant plusieurs coups de cravache bien appliqués sur le cou et sur l'épaule pour corriger en lui quelques mouvements qui lui déplaisaient, elle le fit manœuvrer autour de la cour, c'est- à-dire de l'esplanade qui est devant le château ; puis elle partit au grand galop, comme un vrai tapageur de quinze ans échappé du collège. D'abord elle m'avait paru si ridicule, que j'eus grand besoin de me rappeler que mon caractère diplomatique exigeait une sorte de tenue iL' ri- gueur; mais ensiiile ce ser.liment de gaîté fit place à un autre tout-à-fait opposé. Je ne pus long-temps regarder cet être frappé de disgrâce par la nature dans la moindre partie de sa pei- ftonne, sans é|)rouver un dégoût assez fort pour détruire même la plus légère impression de gaîté , et je détournai la tète. Cette femme nétait plus DE LA DUCHESSE D AERANTES. 111 une femme pour moi; et cependant je connais- sais alors des détails qui révélaient grandement sa vocation féminine. . . . Mon Dieu , avec une pareille figure!. . . i4. aia MEMOIRES CHAPITRE Xï. Réception et ct-rémonial. • — La camarcira-môr. — Les cla- mes du palais par terie. — Ma position à Lisbonne. — Parallèle de lord Fitz-Geiald et de sa femme LordStrank- ford. — M. d'Araujo et son mannequin. — Lord Strank- ford et les révérences. — Le comte dcl Campo Alange. — M. de Castro. Sa figure de conspirateur. — M. Camille de les Rios. — L'ambassade d'Autriche à liisbonne. — Les trois sœurs. — L'oreille tiiée. — Le comte de Villaverde. Le gros ventre. — Le gis^ot. — Tes douze verres d'eau. Le vicomte d'Anadia. — Le nonce du pape. — L'amou- reux de 75 ans. — Les lunettes vertes. — Les bonbons. — Conversation avec l'enipci-eiu-. Après mon audience de réception, je fus voir la camareira-niôr. J'avais bien en le temps d'y aller avant ; mais ce qui avait été observé au cé- rémonial de M. et de madame de Châlon , le fut strictement par nous et pour nous. La camareira mor était une petite femme maigre et noire, comme beaucoup de femmes âgées en Portugal, et son costume était , comme celui de toutes les DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 2i3 dames du palais de la cour de Lisbonne , la plus étrange mascarade qu'on puisse imaginer de faire revêtir à des femmes chrétiennes. C'était une jupe de taffetas bien fort, bien épais, d'une couleur bleu foncé, avec une large bro- derie en or au bas , et puis ensuite une queue , une robe, je ne sais quel morceau d'étoffe d'im rouge éclatant qui leur pendait en manière de traîne derrière elles. Les plus âgées, comme la camareira-môr, portaient un petit loquet^ une façon de bonnet assez serré à la tète (c'étaient, je crois , les veuves) , et sur ce bonnet était une fleur gros bleu , comme la jupe. Lorsque j'entrai pour la première fois dans le salon de la prin- cesse du Brésil, toutes les damas de honor étaient assises, devinez où?. . . par terre. — Comment, par terre ? — Oui, par terre , les jambes croisées sous elles comme nos tailleurs, ou plutôt comme les Arabes, dont au reste il est demeuré tant de coutumes et tant d'usages dans toute la pénin- sule. Aussitôt que j'entrai, elles se levèrent toutes, et je crus voir s'envoler une troupe d'oiseaux du Brésil, de ces cataquois rouges et bleus aux vives couleurs ; car il faut rendre justice à leurs étoffes, ou plutôt aux nôtres, puisque le Portugal serait bien fâché d'avoir des manufactures, il est trop grand seigneur pour cela. Elles étaient 2JZ4 MKMOIRKS de la plus vive et de la plus franche couleur, ce qui rendait la chose encore plus ridicule. La princesse, quelque aveuglée qu'elle fût sur son horrible figure, sentait probablement l'inconvé- nienl d'être habillée avec ces étincelanles étoffes, elle ne portait jamais l'habit de cour. Pour le coup, il aurait fallu fuir, et fuir bien loin, car l'effroi s'en serait mêlé. Lorsque je fus présentée, ma position devint fort belle à Lisbonne. J'étais la seule femme considérable du corps diplomatique. Il y avait bien la femme du ministre d'Angleterre , milady Robert Fitz Gerald , tante par son mari de la belle Paméla, l'élève de madame de Genlis; mais je ne sais comment elle avait pris son attitude; elle n'en avait pas même une supportable; et ce- pendant nous n'étions pas aimés, et l'Angleterre avait bien plus de sympathie avec la nation. Cela venait, je crois, de la froideur, et surtout du bon jugement de sir Robert Fitz Gerald, dont la bonne tenue, les excellentes manières étaient op- posées en tout à celles de sa femme, qui était vraiment une sorte de virago, aux grands bras, aux grandes jambes, aux grands traits, et sur- tout aux grandes dents, ce qui faisait toujours craindre qu'elle ne voulût vous mordre; et cela, sans être trop craintive, car elle avait toujours DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 21 5 un air si furibond en regardant même un chapeau ou un bonnet français, qu'on craignait qu'elle ne sautât comme une chatte en colère après le visage qui était dessous. Je disais donc que cette sorte de retraite sur lui-même que lord Fitz Gerald avait sagement opérée avant que nous fussions arrivés à Lisbonne, est une preuve d'ha- bileté; il voyait clairement l'influence de fait que la France, appuyée sur l'Espagne, allait exercer sur le Portugal. Cette influence n'était pas accueillie par la nation peut-être avec la même ardeur que l'Angleterre pouvait en at- tendre, mais elle n'en était pas moins positive; et lord Fitz Gerald, qui con/iaissait le gouverne- ment craintif du Portugal , ne voulut pas s'en- gager dans une lutte qui n'eût pas été à l'avan- tage de l'Angleterre dans ce moment. La prin- cesse du Brésil était Espagnole; il y avait des ménagements à garder; et tous les raisonnements amenaient à ce résultat évident, que, dans l'in- stant où l'on se trouvait, la France était la do- minatrice de l'Europe. Lord Fitz Gerald était convenablement, mais faisant peu de fracas, ne donnant pas de fêtes, ne recevant que pour donner quelques-uns de ces dîners diplomati- ques obligés, qui vous fournissent de l'ennui pour plusieurs semaines. Je crois aussi que sa 2l6 MÉMOlllKS fortune ne lui permettait pas une grande repré- sentation. Lord Robert Fitz Gera)d avait dû être extrêmement beau dans sa jeunesse; il avait des manières de grand seigneur, et de grand seigneur bien appris , car il y en a de toutes les sortes. Le premier secrétaire d'am- bassade était un homme déjà connu à cette éooque dans le monde littéraire et politique, mais qui, depuis, a eu une renommée dont son pays doit être fier: c'est lord Strankford. 11 tra- duisait alors le Camoéns en anglais. Lord Strank- ford était aimable et poli lorsqu'il arrivait sur- tout qu'on le rencontrât avant dîner. Il avait la vue fort basse, ejt était de plus fort distrait, ce qui lui occasionait des aventures étranges. Un jour, allant voir Pellegrini, peintre italien, qui était établi à Lisbonne et faisait d'assez bons tableaux, il aperçut M. d'Araujo assis dans un fauteuil et posant pour son portrait. Pellegrini fit signe à lord Strankford de ne pas avancer, et d'attendre, pour parler, qu'il eût terminé la séance. « C'est fini dans l'instant, « lui dit-il. Lord Strankford comprit qu'il ne devait pas déranger l'artiste, et encore moins troubler la physionomie du ministre des affaires étrangères. Il n'était pas secrétaire d'ambassade pour igno- rer cela. Il attendit donc à peu près un quart DE LA DUCHESSE D ABRA.NTES. 21-7 d'heure clans une attitude respectueuse, comme il appartenait à un jeune diplomate. Au bout de ce temps, Pellegrini lui fit signe d'approcher; il commença par une belle révérence à M. d'A- raujo, que celui-ci ne lui rendit pas, malgré son extrême politesse; il en fit une seconde, même immobilité; ime troisième, toujours la même roideur. Ah ça! dit en lui-même lord Strankford, est- ce que cette diable de France a fait des siennes? Est-ce que le bon exemple de la Russie ne leur donne pas goût à l'alliance?... Tout en se parlantainsi diplomatiquement à lui- même, lord Strankford était arrivé près du ministre des affaires étrangères; il salua pour la quatrième fois, mais son pied dtffneura en l'air, et il dit : Oh!... oh!... C'était le mannequin de M. d'Araujo avec son habit de cérémonie. L'ambassade d'Espagne nous aurait été d'un grand secours si l'ambassadeur eût été marié. Il était veuf, âgé, dévot au-delà des besoins de l'âme la plus chrétienne, et conséquemment en- foncé dans toutes les superstitions de l'Espagnol le moins éclairé. C'était, du reste, l'homme le plus excellent, le plus vertueux qu'on pût mettre dans les relations diplomatiques. C'était la bonté, 215 MEMOIRES la bienveillance même. Sa figure peignait son âme; elle invitait à Taimer et à l'aimer comme un père. C'était le comte de Campo Alan^e. Il avait été ministre à Vienne, il y avait perdu sa femme; et malgré son âge, et cette dévotion ex- cessive qui devait l'envahir tout entier, il tou- chait au cœur lorsqu'il parlait de celte mort qui le laissait isolé dans la vie. Le comte de Campo Alange n'était pas éloquent, mais ce qu'il disait venait du cœur, et je le comprenais. Il avait une grande fortcine, et en usait honorablement. Sa maison était richement ordonnée; mais tout y était austère. Il possédait les plus beaux mérinos de l'Espagne; son troupeau (sa cavana), qui portait le nom du marquis de Negretti , son fils, était le plus renommé d«ns le commerce, avec celui du duc de l'Infantado. Il est demeuré fidèle- ment attaché au roi Joseph, et le lui a prouvé par le sacrifice de presque toute sa fortune. Le secrétaire d'ambassade était un nommé Castro, homme fort remarquable d'esprit et par sa physionomie sombre et même farouche. Ses yeux noirs , surmontés de deux sourcils épais et presque toujours croisés l'un sur l'autre , lui donnaient une expression toute particulière. — Mon Dieu ! disais-je souvent en regardant M. de Castro , comme cet homme ressemble à DE LA DUCHESSE D AERANTES. 2I9 un chef de conjurés réfléchissant à sa conspira- tion. Je ne savais pas que je hii tirais les cartes en parlant ainsi. A peine les troubles d'Espap^ne éclatèrent-ils, que M. de Castro prit parti; il s'est fait un nom célèbre parmi les insurgés espa- gnols et parmi les Anglais. Il avait l'esprit de sa figure. . . sombre; entier dans ses décisions, et avant presque toujours l'œil inquiet ou bien le regard absorbé, comme l'homme dont l'âme est envahie par une pensée unique qui réclame une active surveillance sur ce qui l'entoure. Mais, quelque fût son esprit, il est certain qu'il en avait beaucoup. Une homme, spirituel comme le Français le plus aimable , parlant notre langue avec la même élégance qu'un de nos jeunes gens les plus agréables, dont les manières, le ton, la tournure, étaient à- la -fois parisiens et castillans, faisait partie de l'ambassade d'Espagne. C'est don Ca- mille de los Rios. C'est un homme aimable et de bon ton, autant que peut le désirer une mai- tresse de maison. Je l'ai apprécié et apprécié tout-à-fait à sa valeur. Il appartient à la noble maison de Fernand Nunez, et avait été élevé en France, au collège de Sorrèze. Il aimait la France comme un étranger doit l'aimer, sans fol enthou- '2'20 MEMOIRI-S siasme, et conservant pour sa belle patrie l'amour que doivent toujours lui porter ses fils. Le reste de l'ambassade était bien composé, et presque tous les attachés et les secrétaires étaient jeunes. Mais les deux hommes que je viens de citer sont les seuls dont le souvenir me soit demeuré au point de pouvoir les rappeler dans tous leurs détails. Le ministre de Russie était le plus ennuyeux des hommes; nous le vîmes peti. L'Angleterre, qui déjà commençait à craindre rcnvahissenient européen par la main puissante do Napoléon, voulut tenter de bâtir urie digtio pour s'opposer à ce torrent qui menaçait d'emporter dans son cours tout ce qui était sur ses rivages et qui re- fusait de jeter l'ancre dans ses eaux. On parlait d'un traité qui avait été signé à Pétersbourg entre la Grande-Bretagne et la Russie; ce bruit n'était pas encore officiel, et le ministre de Russie % étant invité à une grande fête chez moi, où il y avait plus de deux cents personnes, s'y montra avec un visage de circonstance tellement ridicule , " 8 avril i8o5. L'empereur Alexandre s'en ira geait à four- nir une armée de 180,000 hommes, et ilc former une coali- tion continentale à l'effet do soustraire à l'influence de la France, la Hollande, la Suisse et le Hanovre. Ce fut la cause de la campagne d'Austerlitz. Î)E LA DUCHESSE DABKANTKS. 22 1 que même les plus dévoués à l'Angleterre coii- viurent qu'il auniit mieux fait de mettre uu bon- net de coton et de rester dans son lit. Un di- plomate dans le cœur se démet véritablement un bras dans une semblable occasion. Mais le Russe que nous avions là-bas ne faisait que bou- der; ce qui le rendait un peu plus laid, et voilà tout. • La Hollande n'avait qu'un consul-général, fai- sant les fonctions de ministre. C'était un nommé M. Dormann, bon et excellent homme. Safemme était, comme lui, une personne dont l'amitié et l'estime honorent toujours ceux qui les obtien- nent. J'ai gardé l'ambassade d'Autriche pour la der- nière description diplomatique, parce que j'ai beaucoup à dire sur cette si intéressante famille. Je l'aimais bien, je l'aime toujours; et je serai heureuse si ce livre tombe dans les mains de quelques-unes des charmantes sœurs, qu'il leur dise que leur souvenir m'est toujours pré- sent. Il y avait, je crois, en j8o5, à peu près cin- qualité ans que M. de Lebzeltern le père était établi en Portugal; il s'y était marié avec une Espagnole, et le Portugal était devenu sa se- conde patrie. îl avait trois filles et un fils. Ce 222 MÉMOIRES fils, l'un des hommes aujourd'hui les plus distin- gués de la diplomatie du cabinet de Vienne, est en ce moment ambassadeur d'Autriche à ISaples. Il est ce que doit être le tils de pareils parents, le frère de pareilles sœurs; et tous ceux qui connaissent la Jamille de l'ajuda, comme nousl'appellions à Lisbonne, ne me contrediront pas , j'en ^lis certaine. La comtesse deLebzeltern était fort âgée. Mais son esprit gai, ses manières d'un temps éloigné, et qui me rappelait des traditions d'enfance, tout m'attira vers elle et vers ses filles, dont l'aî- née surtout, donaTheresa-Maria, était une char- mante personne Ah! que de douces heures j'ai passées à Lisbonne et à Cintra, au milieu de cette respectable famille!... Junot . comprit à l'heure même combien il y avait et de vertus et de bons sentimeijts dans toutes ces âmes qui reflétaient l'une à l'autre de pures pensées et des sensations toujours généreuses. Il s'attacha à cette famille, et me dit combien il serait heureux de me voir fréquenter mesdemoiselles de Leb- zeltern. Il n'eut pas besoin de me le répéter, car mon désir était semblable au sien. C'était plaisir de voir arriver dans un bal ces sœurs entourant leurs vieux parents, les soutenant, et s'arrangeant tou- jours pour que l'une demeurât près de M. et ma- DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 2^3 dame de Lebzeltern : et cependant elles aimaient toutes la danse. Une particularité qui ne fait pas honneur au discernement portugais, c'est que les demoiselles de Lebzeltern n'étaient pas mariées... — En vérité, disais-je un jouràM. d'Araujo, vos compatriotes ont la vue bien basse, et l'oreille bien dure, pour ne pas voir, pour ne pas en- tendre ces femmes vraiment faites pour le bon- heur intérieur de la vie. M. d'Araujo me regarda un moment avec son petit-ceil ^m-/zo/r, malin et spirituel: — Permettez-moi de vous dire, madame l'am- bassadrice, que vous êtes un peu rabâcheuse. J'ai déjà eu l'honneur de vous faire observer que, dans cet honorable pays, nous ne voyons et nous n'entendons que ce qui est précisément à côté de notre intérêt. Un noble portugais, comme par exemple le comte de Pe l, bien qu'il parle très-bien français, anglais, italien, dirait comme Wa][)ole : cf Que foit-on de cela à la maison?... Et le comte de Villaverde dirait, lui : « Que fait-on de cela en ce monde?... » Puisque j'ai prononcé ce nom de comte de Villaverde, il me faut parler du ministère de Portugal à l'époque où j'étais à Lisbonne. J'ai déjà fait connaître , je pense , M. d'Araujo; 'Xil^ Mi:ivtoiRr:S plus tard je placerai dans cet ouvrage une oïl deux lettres de lui, (jui donneront une idée pré- cise de son charmant esprit dans le genre de celui de M. le comte Louis de Narbonne. Quant à ses talents comme iiomme d'état, je ne puis donner mon opinion, cela aurait l'air d'une mauvaise plaisanterie. Les femmes sont, toute- fois, aussi habiles que tout homme pour classer des qualités, et même asseoir un jugement sur ceux qui les gouverr.(int. Leur regard est plus subtil. Elles plongent dans les profondeurs du cœur, sondent ses replis, et définissent quelque- fois un lionime lorscjue la multitude n'en est encore qu'à la première écorce. Cependant nous pouvoiis nous tromper quelquefois, car je me rappelle fort bien d'un jugement porté dernière- ment sur une tète élevée qui, à cette distance, pouvait être vue comme elle voulait l'être par ceux qui ont la vue basse. La mienne l'est pro- digieusement; et j'avais en outre de la préven- tion poiu' cette tète. Mais j'ai pris d'autres lunet- tes, parce que la tète a cassé les miennes, et, ma foi, avec mes nouveaux verres, j'ai vu ce que je ne voulais pas voir... J'ai été prophète, et comme Jérémie, prophète de malheur. Enfin, toujours est-il que M. d'Araujo était un aimable homme. Je regrette infiniment de DE LA DUCHESSK D ABRA.IVTKS. îi2D lie plus avoir un jdoi trait de lui que j'avais écrit dans un album. Parlant un jour du Portugal, avec l'empereur, peu de temps après mon re- tour , il me demanda plusieurs renseignements sur M. d'Araujo , M. de Villaverde et M. d'A- nadia, ministre de la marine. Je lui dis que j'a- vais le portrait de M. d'Araujo , écrit dans un album , et que si sa majesté ne craignait pas de s'ennuyer en lisant vingt lignes de moi, elles pourraient peut-être lui, donner une juste idée de l'homme du monde; car pour l'homme d'état, je ne puis me flatter de l'avoir bien rappelé. « Oh! oh ! madame l'ambassadrice, meditl'em- pereur en me tirant l'oreille tellement fort que , cette fois, la boucle d'oreille lui lesta dans la main, oh! oh! vous faites l'auteur!... Je n'aime pas cela... mais, c'est égal... Envoyez-moi votre grimoire... Nous verrons comment vous vous en tirez. » Je le lui fis parvenir le matin, je ne l'ai jamais revu, je l'ai regretté, non pas pour le portrait de iM. d'Araujo et celui du comte Vil- laverde , mais pour plusieurs autres petites choses que je n'avais pas en double comme ces deux portraits. J^e comte de Villaverde était ce qu'on appelle aujourd'hui en France président du conseil. Il YIII. i5 ^l6 MÉMOIRES avait, à ce qu'on disait , une sorte d'habileté, c'est-à-dire de la ruse, de la finesse, ou plutôt de la fausseté; un état perpétuellement craintif, et tous les résultats delà crainte; ce qui, dans un gouvernement, comme dans un homme, le styg- matise de honte et d'humiliations, et bien sou- vent de déshonneur. M. le comte de Villaverde avait bien assez de talent pour connaître , à la lueur des éclairs qui précédaient l'orage, qu'il s'avançait sur son pays; mais là s'arrêtait toute sa science. Il n'avait pas de force pour com- battre le danger ; et après l'avoir signalé, il ne pouvait que trembler et craindre. Il était d'une obésité peu commune , son ventre surtout faisait oublier celui du roi de Wurtemberg. Celui de M. de Villaverde pouvait prétendre à plus d'un pied d'envergure, en surplus, sur le ventre royal , bien que les choses royales passent avant toutes lesautres. Il sortaitde ceventre, ou plutôt de ce! le caverne de chair humaine, un souffle qui gron- dait comme un tonnerre , surtout après avoir monté quelques marches. . . Jugez de la repré- sentation qu'il me donnait à moi, dont l'appar- tement était au second!... Liais le plus curieux, c'était la presque fabuleuse quantité d'aliments qui allaient s'engloutir dans cette caverne.... J'avais bien entendu parler de gens ayant un DE LA DUCHESSE D AERANTES. l'i'J appétit glouton, vorace... mais à ce point, la chose était au-delà du vraisemblable. C'était bien le comte Villaverde qui pouvait dire : « Je mangerai ce gigot -là, lorsque je n'aurai plus faim.» Après avoir dîné comme devait dîner un pareil homme, il s'établissait dans un fauteuil, et au- tant que cela lui était possible, dans une pièce voisine de celle où tout le monde se tenait. Là, il se faisait apporter de l'eau à la glace, et en avalait ordinairement dix et douze verres, sans sucre, sans rien , l'eau frappée de glace toute pure. C'est alors que la forge commençait son tintamare!... Quel être!... On me disait sou- vent : «Mais il est fort aimable... très spirituel.» Sovezdoncaimable... ayez donc de l'esprit entre deux hoquets et deux soupirs d'allégement, par- ce que le glouton expire sous le poids d'un foie gras, ou d'un macaroni... Allons, allons, il n'y a pas moyen de croire à des choses comme cela. Le vicomte d'Anadia, ministre de la marine, était un de ces hommes qu'on est heureux de rencontrer; mais pour cela il faut qu'on puisse les trouver en son chemin, et M. d'Anadia était un ermite reconnu. Il n'aimait pas les hommes, 10. 228 MEMOIRES voyait sa |)atrie ce qu'elle était vraiment : un paradis habité par des démons et des bétes, la minorité seulement était bonne ; il voyait et ju- geait ce malheur avec un cœur ulcéré, et des yeux qui peut-être allaient trop avant dans la plaie. M.d'Araujo, lui aussi , voyait le mal, mais il disait : — «Remédions-y,» parce qu'il ne le jugeait pas incurable. Mais M. d'Anadia pleurait comme Jérémie sur sa pauvre patrie, et n'admettait aucune consolation comme espérance. Il était excellent musicien, et embellissait sa retraite par tout ce que les arts peuvent accorder de res- sources délicieuses ; et lui-même était ime de ces ressources parfaitement agréables. J'avais, au reste, trouvé un peu grâce devant lui, et il ve- nait chez moi beaucoup plus souvent qu'il n'al- lait ailleurs. Me voici arrivée au portrait prin- cipal, c'est celui du nonce apostolique. Monseigneur Galeppi, archevêque de Nisibi, est un homme fameux dans la diplomatie du Vatican. Son esprit souple et fin, et son instruc- tion vaste et profondément nourrie, non-seule- ment des souvenirs de souffrance de l'église , mais bien aussi de ceux des jours de son pou- voir, en faisaient un être d'un haut intérêt à exa- miner. H avait senti que son attitude devait DE L\ DUCHESSE D AERANTES. 2aQ être tout humble envers cette France que son souverain venait de déclarer n'être plus orphe- line , et la grandeur de cette nation relevée par les hommages, les accents de louange dominant tous les autres, semblait être une excuse vis-à- vis ceux qui pouvaient accuser le saint-père de trop de faiblesse. Je ne sais si le nonce avait des ordres, ou s'il les prévint, mais aussitôt notre arrivée à Lisbonne, il se constitua Vami plutôt que le collègue diplomatique de l'ambas- sadeur de l'empereur des Français. Quanta moi, il se déclara mon cavalière serpente; et comme ses soixante-quinze ou soixante- dix ans nous mettaient tous deux hors de la critique , il se nomma lui-même mon adorateur^ et me contait tous les jours les plus douces et les plus spiri- tuelles paroles ; tout cela entremêlé de caresses à moJi trésor^ de bombons exquis faits par un officier italien qu'il avait amené de Rome avec lui , et qui avait le plus admirable talent pour employer le sucre que j'aie jamais rencontré , même en Italie. Tout cela était fait avec bon goût, sans aucune servilité, et d'une façon même à gagner le cœur si l'on pouvait marcher avec lui sans savoir où l'on va. Mais, ce qui venait pré- cisément d'avoir lieu , devait nous tenir sur nos l3o MÉMOIRES gardes, et le moment n'était pas heureusement choisi. L'empereur, avant de se faire couronner roi d'Italie , dont il avait déjà accepté la cou- ronne -, avait vu partir de Paris le saint-père et la cour ecclésiastique. Le pape et son conseil avaient bien été déterminés par leur conviction, parce qvi'elle devait les convaincre , surtout Gonsalvi et quelques autres qui avaient, ainsi que lui, la portée longue et juste; mais les in- térêts humains entraient pour beaucoup dans cette grande et singulière détermination, qui non-seulement étonna l'Europe, mais la frappa de mort dans ses accents de révolte. I-ie conseil du saint-père avait, ainsi que lui, compté sur le rétablissement de ses anciens domaines. Le traité de Tolentino lui avait enlevé les trois Légations, et le cardinal Gonsalvi, comme les autres, espé- rait que l'empereur reconnaîtrait la déférence qu'avait eue le pape en se déplaçant pour venir de Monte Cavallo au pavillon de Flore, et qu'il rendrait au moins quelques débris de ces trois ' Il fut au sénat le iSmars pourannoncer qu'il acceptait la couronne d'Italie. Ce fut dans ce discours qu'il parla de sa volonté de ne pas agrandir la France. DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 23 1 Légations. Je ne sais si Napoléon fit bien , je ne sais s'il fit mal, mais il ne rendit rien. Le pape demeura quatre mois entiers à Paris, et repassa les Alpes sans avoir eu satisfaction. Peut-être de la part de l'empereur la chose fut-elle maladroite. Je le crains. Au surplus, je n'aurais aucun bon sens moi-même si je me refusais avoir ses fautes. Sans doute il en a commis. . . et malheureuse- ment pour lui , ces fautes eurent une influence directe et terrible sur lui. On ne peut se figurer à quel point cette bulle d'excommunication lui fut préjudiciable en Espagne et en Italie, et dans l'Allemagne catholique. Il devait donc y avoir déjà à cette époque un levain de haine et de vengeance dans les âmes ecclésiastiques et italiennes. Monseigneur Ga- leppi n'en témoignait rien, mais il devait, comme les autres , regretter vivement ce fleuron de la triple couronne. Je le voyais tous les jours ainsi que son auditeur, qui est aujourd'hui cardi- nal , et qui était également un homme fort agréable à avoir dans un salon. Lors du cou- ronnement d'Italie, le nonce, qui avait proba- blement écrit pour qu'on lui répondit dans ce sens, m'apporta une grande quantité de lettres de Milan, dans lesquelles on lui rendait compte tje la cérémonie dans de? termes qui révélaient 2^2 MÉMOIRES un attachement profond, et qui semblaient dic- tés par l'enthousiasme. Je veux, précisément à propos de cela, rapporter un mot de l'empe- reur, qui sert à donner l'idée du degré de rapi- dité que met, non pas la vanité, car un homme comme lui ne pouvait la connaître, mais cette con- fiance en lui-même, et surtout cette confiance en l'amour des peuples. C'était également comme pour M. d'Araujo, à mon retour de Portugal. L'empereur se plaisait à. me faire causer sur ces deux cours de Lisbonne et de Madrid. Il me parla , comme cela devait être , de monseigneur Galeppi ,et me fit beaucoup de questions surlui. Il l'avait connu, je ne me rappelle plus dans quel lieu, je crois que c'est en Italie; et il disait que toute la finesse du cheik turc le plus délié n'était que de la niaiserie auprès de monseignenr Galeppi. C'était pour lui un point de comparaison très- souvent employé ; et il me souvient que lorsqu'il en parlait à la Malraaison, il désignait du doigt particulièrement un petit vieillard enveloppé dans une énorme pelisse verte bordée de martre blonde, coiffé d'un turban fait avec un schall de cachemire rouge à fleurs, et tenant à la main un long tuyau de jasmin, au bout duquel était sa pipe d'ambre '. Ce petit vieillard me rappelait ' Les cheiks du Caire ctisient tous dans la salle de billard DE LA DUCHESSE d'aBR\NTÈS. a33 le Mail graby, dans les ravissants contes arabes, lorsqu'il fait le rôle du médecin africain. «C'est un madré compère, disait l'empereur, que ce Galeppi. » Et il ajoutait que , faisant un traité une fois avec Murât, autant que je puis me le rappeler, il mit des lunettes vertes pour n'être pas deviné dans le regard. Voilà une chose qui peint l'homme. à la Malmaison. Il y avait parmi eux des figures bien remar- quables, comme beauté et comme expression. Aucune n'clait muette. 234 MÉMOIRES CHAPITRE XII. Influence des femmes en Portugal. — Noblesse de Lisbonne. Le duc de Cadaval. — Le grand seigneur et le cuisinier. — Le mémoire de 5o,o()o fr. — La partie de pharaon. — Le peuple et les grands. — Les compliments. — Le marquis de Loulé et Henri IV. — Les trois Grâces. — So- ciété de Lisbonne. — Le comte de Lima. — La comtesse da Ega, — Ratification de traifé. — Le maréchal et le prince-régent. — Le piince du Brésil en mascarade. — L'ordre du Christ. — Le valet de chambre chevalier. — Cérémonie de la Ste-Chapelle. — Les mantelets de crêpe blanc. J'\i pî'.rlé cl.s hommes d'état purement poli- tiques, je vais maintenant essayer de retracer quelques souvenirs concernant des personnages très- remarquables qui, bien qu'ils fussent dans le monde, ont été également attelés au char de 1h pauvre nation portugaise, et l'ont tiré comii:)^ DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 2 35 ils ont pu tant à droite qu'à gauche, mais par exemple jamais en ligne directe. Ces hommes-là, et même ces femmes , car les femmes s'en sont mêlées, existent encore aujourd'hui. Ce sont les mêmes personnes, encore disposées à agir comme par le passé, et, comme par le passé, toutes dis- posées à mal faire , et toujours avec les meil- leures intentions du monde, cela va sans dire. Tous ceux qui gouvernent, et surtout ceux qui gouvernent mal , disent tous les mêmes paroles. Ceux qui gouvernent bien ne disent rien, ils se contentent de faire. Je n'aime pas les hâbleurs. 11 en est de ces gens-là comme de beaucoup de voleurs in partibus., qui ne parlent que de leur honneur et de leur vertu. Oh! que je me méfie de ces gens-là!. . Dans la haute société noble de Lisbonne, il y avait, lorsque j'y étais, en i8o5, un mélange très-remarquable; il n'y avait pas de degré; c'é- tait détestable ou bien parfait. Dans cette der- nière nomenclature, qui malheureusement n'é- tait pas la plus nombreuse, j'ai déjà placé la fa- mille du ministre d'Autriche. Je suis glorieuse d'avoir à dire que les deux personnes de Lis- bonne que j'estime le plus, sont deux Françaises mariées à deux Portugais, L'une est madame la duchesse de Cadaval, cousine du roi, sœur de 236 MÉMOIRES M. le duc de Luxembotirg ; et l'autre est madame de Braamcamp de Sobral, fille de M. le comte Louis de Narboune. La duchesse de Cadaval s'est mariée à Lis- bonne lors de l'émigration. C'est une personne parfaite de bouté, de grâces, de politesse, de cœur; elle est ce qu'on voudrait que fût une sœur qu'on aimerait. Les premières familles de Portugal furent irritées en voyant conclure ce mariage , qui détruisait beaucoup d'espérances formées par l'ambition : car M. le duc de Cada- val est en Portugal ce que M. le duc d'Orléans était en France avant les journées des 27, 28 et 29. Il touche le trône, La naissance de M. le duc de Luxembourg n'était pas inférieure à celle du duc de Cadaval; aussi n'était-ce pas de ce coté que se tournait l'envie pour lancer son dard et même son venin. J'ai entendu des choses purement méchantes et fausses sur un être qui est un ange ; mais l'opinion générale est pour elle, et madame la duchesse de Cadaval est uni- versellement aimée et estimée en Portu£;al. Lorsqu'elle épousa M. le duc de Cadaval, il était jeune et beau même, ce qui est rare en Portugal. Mais, comme je ne suis ni la parente, ni l'amie de M. le duc de Cadaval, je puis dire ici à quel point cette union était discordante DE LA DUCHESSE d'aBRANTFS. àS? entre les deux parties. Mademoiselle de Luxem- bourg était alors âgée de dix-huit à dix-neuf ans; elle était grande, très-bien faite; elle avait des yeux doux et spirituels, une démarche souple et lente qui lui donnait un grand charme. Son sourire était encore gai, mais on y voyait du malheur, et de ce malheur qne le cœur est con- traint de renfermer en lui. Comme je n'ai ja- mais été honorée de sa confiance, je puis parler sans crainte des observations que j'ai pu faire sur elle et sur son mari. Madame la duchesse de Cadaval, dont enfin le fils peut un jour s'asseoir sur le trône de Portugal, est une femme res- pectable sous tous les rapports exigés dans le monde : elle est bonne mère, bonne amie, épouse exemplaire,... et Dieu sait quel mérite elle avait à l'être. Lorsqu'elle se maria, M. le duc de Cadaval avait une fortune entièrement délabrée par des dettes de tous les genres, et surtout des dettes presque honteuses. Madame la duchesse de Cadaval eut le courage d'ordon- ner, de supporter elle-même une réforme géné- rale dans sa maison. Il y avait, je crois, un cui- suinier auquel il était dû 5o,ooo francs. Elle le paya. Leduc, furieux de cet acquittement envers un homme qu'il prétendait être un voleur, fit une scène très-violente à sa femme, et ne s'a- a38 MÉMOIRES paisa que le lendemain, parce que l'argent lui rentra. . . savez-vous comment? en jouant la somme entière au pharaon avec le cuisinier. C'est un fait. De pareilles choses faisaient ver- ser de cruelles larmes à la duchesse de Cadaval. Mais jamais le inonde ne connut ses douleurs. Ces détails me sont parvenus par des amis in- times de la duchesse, qui souffraient autant qu'elle de ses maux intérieurs. J'ai déjà parlé de la noblesse portugaise, mais trop légèrement pour que l'attention ait été for- tement aUirée sur elle. Le Portugal, ainsi que je l'ai dit plus haut, est trop important aujourd'hui pour ne pas revenir sur ce sujet avec le soin qu'il comporte. La noblesse portugaise ne ressemble à au- cune autre. Il n'est en elle aucun élément dont on puisse tirer parti dans des temps orageux et lorsque la patrie (si ce mot peut être em- ployé, ce dont je doute fort) est en péril. Le temps des Juan de Castro , des Albuquerque et des Pombal,est bien loin d'eux, et le souvenir en est même éteint. Il ne faut pas même partir de l'époque récente dans la vie d'une nation où les semaines doivent être comme celles de Da- niel, d'années et non pas de jours. Il ne faut pas parler de la conspiration de Pinto. Il y avait en- DE LA DUCHF.SSÉ D* AERANTES. li3q core de l'élan dans la nation; et pourtant, dans cette importante affaire, ce tut un homme ob- scur , ce Pinto , qui fit toute la besogne. Le duc deBragance avait peur ^ pour dire le mot. Il avait de la prudence^ disent les Portugais Cela s'appelle autrement dans un chef de parti, sur- tout en laissant mettre les autres en avant. Nous connaissons des exemples de pareille conduite. Dans tous les pays, la haute classe diffère du bas peuple; mais je ne crois pas que cette diffé- rence soit nulle part aussi frappante qu'en Por- tugal. Le seul point de jonction qui se trouve entre les deux est un besoin de faire des com- pliments, porté à un degré ridicule d'exagéra- tion, bien éloigné en cela de la politesse peut- être un peu cérémonieuse des Espagnols, mais à laquelle au moins vous pouvez croire et être sensible lorsqu'ils vous la témoignent. Un paysan portugais qui en rencontre un autre, ne man- que pas d'ôter son chapeau et de le tenir à la main quelque temps qu'il fasse, tandis qu'il s'in- forme de la santé des petits, des grands enfants et du chien de la maison; puis il termine son compliment par la phrase obligée : « Estoy a sens ordens , seu criado ; » et ce sont surtout les âniers qui manquent le 24o MÉMOIRES moins à cette régulière manière d'être. Depuis la guerre, je sais qu'ils sont un peu moins polis, parce que les Français et les Anglais ont dé- rangé cette symétrique habitude de révérence, signe caractéristique de fausseté , chez les fidal- gos surtout. Du reste , chez eux comme dans le peuple, jamais on n'entend une expression indé- cente ni un jurement. Celte particularité est si remarquable, qu'il n'existe aucune parole , dans la langue portugaise , qui soit l'équivalent même.. du caramha espagnol, sans parler de quelques autres expressions très-ordurières, ni le goddain anglais, ni le jurement ordinaire en Allemagne, ni les nôtres, qui pourtant offrent une grande variété dans ce genre. Et bien! au- cun ne trouve, comme je l'ai dit, son équiva- lent. Un étranger, bien en colère , doit se priver de la douceur de jurer en portugais. Les gens du peuple, seulement, jurent quelquefois par le diable^ Je fais remarquer cette singularité comme devant donner une idée de la stagnation de ' Quant an bas peuple portugais, il jure seulement, comme je le dis , par le diable, et encore très-rarement , et puis par un mot fort énergique , ainsi que dans tous les pays méridionaux. Dr: LA DTICHFSSE d'aBRANTKS. 2/j f pensée de ce peuple qui chemine ainsi dans la vie tout mécaniquement. Les Portugais sont fort bavards; ils sont ca- quêteurs même; s'occuperont de choses futiles dans ce qui concernera l'intérieur de la famille de l'un de leurs amis; et l'habitude et le goût qu'ils ont de vivre beaucoup plus avec leurs domestiques qu'entre eux, a,je crois bien, amené cet inconvénient tout-à-fait antisocial. Ils ne sont pas francs, et cherchent à cacher ce qu'ils veulent vous dérober sous des dehors préve- nants et polis. Nous en eûmes des preuves, et des preuves terribles ^ lorsque plus tard Junot, toujours loyal et chevaleresque dans ses senti- ments et sa conduite, voulut réclamer les ser- vices d'une foide d'hommes qui étaient venus offrir leurs bras, leurs fortunes et leurs vies, et qui, quelques mois plus lard, ne donnèrent au premier appel qu'une lâche trahison. .Toujours en parlant en général, car il y a, je le répète, d'honorables exceptions. Je crois expliquer la décadence de la société portugaise par plusieurs raisons, dont son gouvernement est le premier auteur. Jamais il n'a su tirer parti d'un mouvement, d'un sentiment généreux. Tout était étouffé sous des lois bizarres, plus bizar- rement encore appliquées , et la ruine de la lit- YIII, iQ l[^'l MÉMOIRKS térature était si complète, que le Camoens était presque inconnu parmi eux. Venait ensuite la domination de la nation anglaise ; véritable motif de la maladie qui rongeait le Portugal lorsque je le vis pour la première fois, en i8o5. Les Anglais étaient alors tout-puissants à Lisbonne, et faisaient sentir leur domination avec cette dureté de despotisme qui abrutit et rend esclave ' . Comment cela eùt-il été autrement, lorsque le prince du Brésil donnait lui-même l'exemple? Après ma présentation, j'ouvris ma maison. Tous les jours je recevais, et trois fois par se- maine j'avais un grand dîner. Je donnais sou- vent des bals, mais je ne les donnais pas pour les Portugais qui, en général, n'aiment pas la danse, et dansent fort mal lorsqu'ils s'en mêlent. Il n'y avait à cette époque qu'un homme qui dansait à merveille, et qui aurait été remarqué à Paris, non-seulement pour sa danse, mais p^ir ' Sans doute don Miv;;;cl mérite du vifs reproches de la part des gens qui veulent aujourd'hui, et avec raison, la liberté des peuples ; mais la question se trouve ici étr.'uige- mcnt compliquée. Le Portugal est-il non -seulement digne, mais en état de recevoir ce brij)tènK! politique? je ne le crois pas. Mais don Mig-.iel \eut ie soustraire au despotisme do l'Angleterre : c'est une grande et belle idée; tandis que don Pedro parle constitution et revient chez lui par la force étran- gère, comme les Bourbons. DE LA DUCHESSE d'aBRA.NTÈS. 243 ses bonnes manières, sa politesse de bon ton. C'était l'infortuné marquis de Louïé , le père du beau marquis de Loulé , que nous voyons à Paris. Son fils ne lui ressemble pas du tout , quoique le père fût très-bien. Il avait une grande ressemblance avec notre bon Henri IV, et la même finesse dans le sourire. Il avait épousé l'une des trois Grâces. C'était ainsi que nous nommions les trois sœurs du marquis de Ma- rialva , qui a été ambassadeur de Portugal en France, et l'un des hommes, en petit nombre, dont le Poftugal doit s'honorer. Ses sœurs étaient toutes trois charmantes. La marquise de Loulé , la marquise de Lourical et la duchesse d'Ala- foës étaient, à peu d'années près, toutes trois du même âge, c'est-à-dire qu'elles se suivaient: la duchesse d'Alafoës, qu'on avait eu la barbarie de marier à l'âge de vingt -deux ans avec un vieillard de soixante-quinze, était de très-peu d'années, je crois, plus âgée que ses sœurs. Elle avait une beauté étrange dont la vue nous frappe rarement. La duchesse d'Alafoës ' est d'une taille au- dessus de la moyenne , et fort agréable dans ' Après la mort du duc d'Alafoës, elle entra dans un cou- vent, et depuis elle est morte. i6. 2 44 IMÉMOIRES toutes ses proportions. Sa tournure est simple; mais on voit qu'elle est grande dame, et pour cela il n'est nullement besoin qu'elle porte le cordon blanc et rose de Sainte-Elisabetli, ni celui de Maria-Louisa. Ses cheveux sont d'un noir de jais, abondants et soyeux, ce qui s'apercevait à la souplesse de leurs anneaux et à leur reflet lustré. Sa peau est brune, et tellement brune, qu'on ne sait d'abord si elle est Européenne ; mais cette peau recouvre des traits si parfaitement réguliers, qu'on ne peut que les admirer sans soîiger au plus ou moins de blancheur de leur enveloppe. Ses dents sont charmantes, ainsi que cela se voit au reste assez communément en Por- tugal, où les naturels du pays ne fumant presque pas, et l'usage du chocolat étant moins journalier, les dents se conservent davantage, chez les hommes comme chez les femmes. Mais les yeux de la duchesse d'Alafoës sont tellement extraordinaires qu'ils méritent une attention particulière. Ils sont parfaitement beaux et noirs-, et d'un noir de feu , qui fait étinceler sa prunelle placée dans un globe d'un blanc pur et d'une forme admi- rable. Cet oeil est bordé d'une longue fourrure épaisse , soyeuse , formant une des plus belles paupières que j'aie vues. Et puis, tout autour de cet œil, en haut, de côté, au-dessous, se voit DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 245 une trace charbonnée faite par la nature , qui encadre cet œil, comme on encadre un tableau précieux en lui mettant une bordure qui forme comme une perspective au fond de laquelle re- pose cet œil étrange dont le regard est la chose la plus ravissante que la nature puisse donner à un visage de femme. La figure de la duchesse d'Alafoës était tellement pudique et pieuse, que ce regard , dont les étincelles étaient échauffées sous la paupière épaisse qui le voilait en partie, n'avait que la moitié de son charme. La physio- nomie de la duchesse était calme et digne. Mais ce regard-!à, animé par un sentiment violent, doit donner du feu et brûler une autre âme. C'est bien la duchesse d'Alafoës qui peut dire : Je suis brune ^ mais je suis belle, 6 filles de Sion ! La duchesse d'Alafoës , qui avait alors , je pense , vingt-huit à vingt-neuf ans, était tante de la prin- cesse et du prince régent; je crois ménie, Dieu me pardonne, qu'elle l'était de la vieille reine folle. Le duc d'Alafoës avait quatre-vingt et quelques années. Il était spirituel, avait beaucoup voyagé, beaucoup vu et beaucoup retenu. Il avait long- temps habité la France, et le souvenir qui lui en était resté suffisait pour qu'il reçut avec politesse 246 MÉMOIRES les Français qui allaient le voir. Il y eut une grande discussion pour savoir qui ferait la première visite. On a pu voir, par la copie du cérémonial de M. le comte de Châlon,que déjà, à celte époque, le duc d'Alafoës faisait des difficidtés, ainsi que le patriarche. Junot était en position d'être plus sévère que M. de Châlon, et cette fois la France eut le dessus. M. le duc d'Alafoës n'était pas Irès- bien en cour à cette époque. Il vivait très retiré dans sa maison du Grillo^ à l'exlrémité de Lis- bonne, dans la partie de t'Est; demeurant, selon l'usage des fidalgos d'un rang élevé, au milieu d'une troupe d'inférieurs qui leur forment une petite cour. La marquise de Louriçal et la marquise de Loulé étaient plus élégantes que leur sœur. Elles ai- maient assez le plaisir, et venaient au bal chez moi, regardaient ma toilette avec des yeux d'en- vie, et, tout en s'amusaut, disaient du mc^l delà France et de son ambassadeur , et même de son ambassadrice. Quant au marquis de Louriçal, il y en a bien sûrement un dans ce monde, mais je n'en ai pas même une idée. Il est sûrement de ces hommes dont on connaît lafemme depuis dix ans, et chez laquelle , rencontrant son mari pour la première fois, on demande : Quel est celui-là? Une famille influente à l'époque de i8o5 était DE L\ DUCHESSE d'aBR\NTÈS. i[\'J la famille de Bellas, Ils étaient tous dévoués à l'Angleterre corps et âme. Il y avait dans cette famille un petit père , une grosse mère, des filles qui n'étaient ni grosses ni petites, ce qui veut dire rien du tout, et qui mouraient pourtant d'envie d'être quelque chose. Pour y parvenir, elles faisaient les Anglaises et les singulières, ne dansaient que des colonnes, ce qui était, par exemple, une preuve de bon sens, car les pauvres personnes, en fait de grâces, n'entendaient pas grand'chose, et s'acquittaient de leur place dans un quadrille à peu près comme ces crabes^ qui pirouettent si gracieusement en faisant un ba- lancé, dans la danse fantastique. Elles n'étaient pas jolies ces demoiselles, elles n'étaient pas agréa- bles; mais cela était égal , elles n'en faisaient pas moins les impertinentes, ignorant que rien n'est moins élégant que l'insolence, et que c'est le fait des femmes de chaftibre parvenues, ou bien des demoiselles nobles parfaitement mal élevées. Il V avait toute la famille de M. le comte de Lima, qui était pour Junot et moi une sorte d'exception pouv les soins que nous leur ren- ' Journal de la Caricature; dessin misa l'index — ^" 4 — i83o. Ce charmant et original dessin est d'Henri l\Ionnier. L'esprit , la malice et le bon go:U d'une caricature s'y trou- vent gracieusement réunis. 248 MÉMOIRES dions. Il y avail; parmi ses nombreux parents deux sœurs et un neveu que nous vîmes aussitôt après notre arrivée. L'une des sœurs était com- tesse d'Obidos, mère du comte de Sabugal, qui est en ce moment à Paris; l'autre était la mar- quise d'Abrantès. La comtesse d'Obidos était une femme tout en Dieu, disant son chapelet du matin au soir, et du soir au matin, ayant ses cheveux blancs relevés sur le bout de sa tète avec un ruban, comme on le voit encore dans quel- ques tableaux ' ; du reste, polie, calme, ne se mêlant ni du Portugal, ni de l'Espagne, ni du Brésil, et laissant tout cela à la grâce de Dieu. La sœur, la marquise d'Abrantès, était plus sociable, mais roide, compassée, et toujours arrangée de ma- nière à faire croire qu'elle venait d'avaler une broche. Son mari était plus aimable. Quant au neveu de M. de Lima, le r?i^rqiiis de Ponte de Lima^ chef de la maison de Lima, il était fort bien dans ses manières, parlait français, ce qui ne laissait pas d'avoir son prix; et s'il ne dansait pas aussi bien que le marquis de Loulé, il allait tou- ' Il V a encore beaucoup de Portugaises de haut rang qui restent ainsi coifft'es chez elles. Dès qu'elles sortent , elles se mettent à la française; mais, par exemple, dans l'intérieur des provinces, j'en ai vu qui ne portent janiais d'autre coif- fure. DE LA. DUCHESSK d'aBRANTÈS. 2^g jours. Il avait épousé sa cousine, la fille delà comtesse d'Obidos. Elle avait une jolie tête, mais à vingt ans elle pesait, comme la baronne de Tondertintrunck, près de trois cents. Allez donc chercher une jolie femme au milieu d'un déluge de graisse comme celui-là. C'était le ré- sultat des poules au riz (caklo de galina) et d'un appétit satisfait outre mesure. Car les Portugais sont loin d'être aussi sobres que les Espa- gnols. Les hommes ne sont pas beaux en Portugal : il existe un sang mêlé qui donne une couleur cValb/nos, excepté les cheveux et le teint blanc, à tous les Portugais, particulièrement de Lis- bonne et d'Oporto. Je crois en trouver la raison dans la fréquentation habituelle que les INègres et les hommes de toutes les nations font dans les deux villes. Les Portugais sont petits, trapus, gros et carrés. Leur visage n'offre aucune régu- larité, il présente au contraire ce type négrier^ avec les lèvres épaisses , le nez épaté ou tout au moins retroussé , et les cheveux crépus. Mais ce sont les mains surtout et les ongles qui portent ce caractère distinctif d'un sans: mêlé. Le comte Sabugal, fils aîné du comte d'Obi- dos, allié de la famille royale, dont sa naissance lui donnait le droit de /?o;te/- la livrée vertes 25o MÉMOIRES était un des liommes de la société de Lisbonne le plus de mise dans un salon français; et lorsqu'il est venu à Paris, on a su l'apprécier. Il faisait de jolis vers italiens, il parlait bien français, avait une jolie tournure, une figure spirituelle et agréable , et tout le désir d'être un homme distingué dans sa patrie. Il aimait la littérature avec passion; goût non-seule- ment.très-rare en Portugal , mais dont les nbbles portugais se moquent. Le comte Sabugal eût fait un homme remarquable dans son pays s'il eût été employé comme il devait l'être; mais ja- mais je n'ai vu en Portugal une chose faite en son lieu. Une famille dont il faut parler, parce que plus tard il sera nécessaire de s'en occuper comme ressort politique, mais dont en attendant il faut parler comme agrément et comme ornement de Lisbonne, c'est la comtesse Da Ega. Madame la comtesse Da Ega, Portugaise, mais fille d'un Allemand, le comte à' Oejnhausen ^ et d'une Porlugaise , mademoiselle à^Alojma, est* une aimable femme; elle est jolie, spiri- tuelle, remarquablement instruite sans pédan- terie, parlant et écrivant fort bien cinq langues étrangères. Elle a des talents, sinon de premier ordre, tout-à-fait sufhsants pour faire plaisir, DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. aSi être utile et s'amuser elle-même. Au moment où j'arrivais à Lisbonne, elle quittait elle-même le Portugal pour aller à Madrid, où son mari était ambassadeur. Comme elle avait déjà pris congé, je ne la vis pas, toujours à cause de ce monstre qu'on appelle étiquette ^ et qui est si désagréablement dans la route de ce monde; mais je la revis ensuite à Madrid lors de mon retour en France, et je la vis avec un vrai plaisir. Elle est botine, inoffensive; et quoique supérieure à beaucoup d'autres femmes, on l'ai- mait. Sa maison était toujours agréable : elle comprend la vie intérieure aussi bien que la Française la mieux nourrie des bonnes tradi- tions. Son salon renferme des brochures, des dessins , des instruments, des livres nouveaux, des journaux, tout ce fouillis qui constitue un salon de femme qui sait vivre. Sa physio- nomie, tout -à -fait anglaise, ne rappelait en rien l'expression portugaise; elle est blonde, blanche et rose, d'une taille élégante et d'une tournure charmante. Elle avait épousé le comte Da Ega, homme désagréable de figure, mais ayant, di; on, du talent comme bomme d'état. Il aurait pu être son père. Depuis son veuvage, elle a épousé le frère de ma meilleure amie , de ma chère Elisabeth, le frère de madame Demi- aSa MÉMOIRKS doff, le baron de StrogoiiofF. lÀ où elle est, je désire que ces pages lui portent luie marque de mon souvenir. Le comte Da Ega avait deux filles de son premier mariage. La comtesse, qui aurait été leur sœur, était pour elles comme la plus tendre mère, n'allant jamais dans une fèîe sans en être entourée, et les regardant comme ses enfimts. L'une de ces dames est mariée en France, c'est madame de Clioiseuil. Elles étaient aimables, douces, et parfaitement élevées. Quelle diffé- rence d'elles aux demoiselies de lîellas!.... Elles avaient les mêmes droits pour faire de l'insolence si la besogne leur plaisait, et jamais on ne trouvait en elles que de la bonne manière et des façons de femmes comme il faut. Il y avait aussi, parmi les femmes portu- gaises grossières et mal apprises, une marquise d'Anjeja, dont beureusement je possède plu- sieurs faits historiques de trop bon aloi pour n'en pas parler en leur lieu. C'est aux suivants volumes, lors de l'entrée des Français àLisbonne, lorsque la peur a placé tous les caractères dans leur vrai jour, qu'on les verra briller d'inie lueur vraiment glorieuse. Nous en parlerons. Assez , et trop long-temps, j'ai gardé le silence à des attaques faites par de vils et bonteux personna- Dr LA DIICIIESSF, d'aBRANTKS. 2^3 ges; je parlerai, mais les preuves à la main. Les écrits originaux seront ici enfacsimile; chacun reconnaîtra sa sis^nature, et, peut-être alors, si la rougeur de la honte ne suit pas la lecture, obtieiidrai-je du moins le silence. Au reste, le caractère portugais est si hâbleur, si bavard, que je pourrais encore me tromper. Quel pays! .... Je crois que don Miguel, au travers de ses torts, n'a pas celui de le méconnaître. Le traité conclu par le général Lannes avait été signé %mais les l'atifications n'étaient pas ar- rivées en leur temps, et l'empereur avait chargé Junot de le remettre au prince régent. Junot le lui porta à Quélus, où le prince se tenait habi- tuellement. Lorsque le régent reçut le rouleau de papier, il se mit à rire, en disant, comme im autre prince de notre temps, qui rit toujours, même quand le canon gronde sur Paris : «Ah! . . oui. . . oui.. . Ah! . . ah! . . c'est un beau traité.. . c'est un beau traité!. . Ah!. . c'est que le Portugal est une nation. . . c'est un beau pays. . . un très-beau pays!..» Vous remarquerez qu'ils étaient tous deux, en ce moment, sur une petite terrasse au-dessus * Traité de neutralité entre la France, le Portugal et l'Es pagne, passé en i8o3 — 3o novembre, 254 MÉMOIRES d'un belvédère qui dominait la campagne, et qu'en disant : « C'est une nation , c'est un beau pays ! » il par- lait des champs d'oliviers et de maïs qu'il aper- cevait autour de lui. Puis il reprit : . « Oui. . . oui. .. c'est ici, à cette même place.. . quej'ai donné ma parole royaleau général Lannes... C'est un homme qui est un peu. . . » Junot fit ses gros yeux; le pauvre prince ren- tra dans sa coquille, et dit aussitôt, c'est-à-dire aussitôt qu'il put parler : «C'est un brave homme. . . oh!., un bien brave homme. , . Il avait un grand sabre. . . qui faisait un bruit dans l'escalier quand il venait! . .» J'ai su depuis que ce malheureux sabre avait donné plus d'une fois la colique au prince du Brésil. J'ai toujours pensé qu'une' fois que le plé- nipotentiaire s'était aperçu que ce moyen avan- çait les conclusions, il l'employait comme argu- ment très-innocent d'ailleurs. Mais, ce grand sa- bre!. . il était demeuré en souvenir frappant à ce pauvre souverain... mais d'une telle force qu'il l'entendait encore. Qui n'a pas eu le bonheur de voir son altesse royale revêtue, pour la première fois, de l'uni- forme de hussard , qu'elle avait fait faire sur le modèle de Junot, n'a rien vu de burlesque. J'ai DE LA DUCHESSE D* AERANTES. 2 55 eu ce bonheur-là, moi , et c'est un de ces sou- venirs qui demeurent dans la mémoire pour ces jours où il fait sombre, et où il est besoin de sourire à la vie. Mais il serait nécessaire , pour bien comprendre cette étrange figure, de con- naître le prince du Brésil, sa tournure surtout, sa tournure avec sa pelisse sur F épaule droite y comme les marchands de vieux habits la porte- raient ici, en criant : Vieux habits à vendre! .. et puis, ce gros ventre, contenu tant bien qift mal dans le pantalon collant ; les jambes allant comme elles pouvaient dans les bottes rouges. . . Mais le schako. . . oh le schako ! . . planté tout: droit.. ..en arrière. . . avec la visière reposant sur une tète poudrée, dont les cheveux étaient taillés en vergette , et dont la grosse queue , bien en cadogafij retenait à elle seule le pauvre schako, qui, sans elle, aurait roulé à l'aventure. Cette toilette était comique, surtout si l'on veut se procurer le [:ortrait du prince du Brésil. Son fils ne lui ressemble nullement. Dès lors même, quoiqu'il ne fût qu'un enfant, il ne lui ressem- blait pas plus que s'ils n eussent pas élé parents. Don Pedro étr.it un charmant enfant, et il est devenu bel homme ; sa tournure surtout est très- bien, et présente une totale disparate avec celle de son père. Le prince du Brésil lui avait fait aSG MÉMOIRES faire un iinirorme de hussard que le jeune prince portait fort bien, quoique si jeuneV Cette relation de toilette me rappelle une aventure qui m'arriva lorsque j'étais à Lisbonne, lors de l'ambassade de Junot. En reconnaissance de la bonne grâce que Junot apportait dans ses relations avec lui, le prince du Brésil lui offrit le grand cordon de l'ordre du Christ. Junot n'osa pas refuser, bien 4ju'il en eut bonne envie; mais il répondit qu'il ne pouvait rien faire à cet égard sans prendre les ordres de l'empereur, et qu'il allait écrire ^our en obtenir la permission. Or, il faut savoir que cet ordre du Christ est, de tous ces brinjborions de rubans et de déco- rations, le plus rebuté qui existe aujourd'hui. Le grand cordon est toujours une belle distinc- tion à accorder par la cour très-fidèle^ en raison de son nom; mais les chevaliers simples sont tellement peu estimés, que j'ai vu, de mes pro- pres yeux, le valet de chambre de M. le duc de Cadaval le servir a table, chez moi, ayant à la boutonnière de son habit le ruban rouge de » Il n'avait que sept ans. Quant ù don Miguel, iln 'était, je crois, pas nù en i8o5, ou il était trop jeune pour cjue je Iç visse, DF L\ DUCHESSI- d'aTîR ANTÈS. 9.57 l'ordre du Christ. On pense bien qu'avec les idées encore très-peii impériales et royales que l'empereur avait pu inculquer à ses anciens frè- res d'armes, il lui était encore plus difficile de leur faire adopter une décorationdontils voyaient Te côté assez repoussant. Je le vis au moment où Junot reçut lalettrede M. d'Araujo; son humeur était extrême : il aurait préféré toute autre mar- que d'intérêt, dit-il avec franchise au ministre, la première fois qu'il le vit; ensuite... il ne lui cacha pas la cause de sa répugnance. M. d'Araujo avait trop d'esprit et trop de cœur, car l'un ne va pas sans l'autre, pour ne pas sym- pathiser avec Junot dans ce qu'il disait; mais il était Portugais avant tout, et ce n'était pas de- vant ï ambassadeur de France qu'il pouvait offi- ciellement convenir de tout ce que son gouver- nement avait de défectueux. Avec moi il était plus ouvert:, et, lors de mon retour en France, il m'écrivit, pendant plus de trois ans, les plus aimables lettres, et conune confiance et comme esprit. Je transcrirai, dans le volume suivant, celle où il m'annonça la mort si tragique ou plutôt /'aj^- 5«^5//2rtfdu jeune d'Alorna; elle le fera juger. Quoi qu'il en soit, il ne pouvait alors parler dans ce sens à Juiiot. I! lui dit seulement, que dans notre belle France, il se rappelait très-bien que le cor- Vil I. 17 2^8 MÉMOIRES don rouge était un grand honneur, et que, cepen- dant, en 1789,61 déjà en 1786, les simples croix de Saint-Louis éla'ie.nt plus que repoussées, et que plusieurs gentilshommes fort honorahles avaient, devant lui-même, ôté de leur hahit leur croix de Saint-Louis pour n'être pas confondus, surtout en 1787, avec des hommes qui l'avaient, à cette époque, comme moyen de pénétrer par- tout. Junot ne répondit rien , mais il écrivit à l'em- pereur , et témoignait son antipathie , en expli- quant surtout l'histoire du valet de chambre du duc de Cadaval : la serviette sous le bras lui tenait au cœur. Néanmoins il n'y avait de place pour un Jion, bien qu'on y mît un oui, qui, comme lui, n'a que trois lettres. Il fallut se ré- soudre. Junot reçoit précisément la permission d'accepter l'ordre du Christ la veille d^jne grande cérémonie qui se faisait à un couvent nouvellemenlfondépar la reine folle. Ce couvent, auquel tient une petite église admirable, est situé sur la colline de Lisbonne, où l'on respire l'air le plus pur, et que, pour cet te raison, les étrangers choisissent pour leur demeure (buenos ayres). L'église et le couvent, dédiés au Cœur de Jésus, s'appellent o Coniçaon, ou plus vulgairement, o Convento Novo. L'église est charmante , mais DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 2 5g petite, et peut-être , par cette raison , trop sur- chargée d'oruements. C'était dans cette grande chapelle que devait avoir lieu la cérémonie. Junot s'informe du costume des chevaliers à cette occa- sion ; il apprend qu'ils portent un grand manteau de crêpe blanc sans doublure et tramant jus- qua terre. «Pour le coup, dit-il en faisant entendre une énergique expression, il ne me manque plus que de me mettre e/z//z«/Y//gr<7jpour compléter la fête !...» Le ministre des affaires étrangères avait en- voyé une lettre de convocation à Junot pour le prévenir que le prince du Brésil tenait chapelle à Convento o Novo, et l'engageait à s'y rendre comme grand'croix du saint ordre du Christ, s'il avait obtenu de son souverain la permission de l'accepter. Junot répondit qu'à son grand re- gret le courrier qui devait , comme il n'en doutait pas, lui rapporter la permission gracieuse de porter la grande décoration de l'ordre, n'était pas encore de retour; mais il ajoutait que madame l'ambassadrice, désirant vivement voir cette im- portante cérémonie, faisait demander s'il n'y aurait pas moyen de voir sans que la chose fût contre l'étiquette d'une pareilleyb/26f/o« ^ M. le ' On appelle ainsi toutes les cérémonies de coi-.r. Je ne sais si dans le Nord on leur donne le même nom. l6o MÉMOIRES comte d'Araujo répondit à l'heure même, que madame Tambassadrice aurait une place réservée pour elle et pour les personnes qui l'accompa- gneraient, et qu'elle n'avait qu'à se présenter à la porte du monastère, le lendemain matin à onze heures et demie. En faisant cette demande, j'avais pensé que l'église du couvent du Cœur-de-Jésus était comme toutes les nôtres , et qu'il y aurait sans doute des travées, d'autant plus que c'était une église appar- tenant à un couvent de femmes. Je croyais qu'on pouvait me placer îrès-inapeiruc dans l'une de ces tracées y et que, de là, je verrais la cérémonie tout entière, ou bien au quart, si cela m'en- nuyait, et qu'enfin je laisserais là les choses si elles ne me convenaient pas... Mais Dieu et le prince régent en ordonnèrent autrement. DE LA DUCHESSE u'aBRANTKS. 261 CHAPITRE XIII. Cérémoiiie des chevaliers du Christ au cœur de Jésus. — On m'accueille avec les honneurs militaii-es. — Un ser- ^tion portugais. — L'omelette royale. — Le Coracaon fie Jesa. — Sommes exorbitantes qu'il a coûté. — Le Portugal placé entre deux craintes, celle de l'Angleterre et celle de la France. — Mes reproches à M. d'Araujo. — Succès de la flotte du vice-amiral Missiessi. — Le maître de chant Ts^aldi. — Montre volée. — Singulière manière de punir un voleur. — Mademoiselle JNaldi en- fant.— Madame la comtesse de Spaare. — Bienfaisance de Naldi. — Opéra de Lisbonne. — Crescentius. — Les so- pranos. Jtii\OT ne pouvait pas décemment m'acconipa- gner à cette cérémonie. Ce fut M. de Rayneval qui me donna le bras. M. de Cherval et M. Ma- gnien voidiH'cnt aussi jnger de la beauté d'une céiémonie reliirieuse comme celle qu'on annon- çait, et nous partîmes du chafarize clé Loretta à dix heures et demie, pour nous rendre sur Buenos- '2G-2 MÉMOIRES Ayres, à Com>ento o Novo. J'étais mise comme une femme élégante se serait mise à Paris pour une semblable occasion. J'avais une robe de mousseline de l'Inde brodée au plumetis tout autour et dont le lé de devant formait une ma- thilde. Ma robe était montante, à demi-queue comme alors toutes les robes demi-toilette, et mes manches étaient amadis. .l'avais un chapeau de paille d'Italie avec im bouquet de fleurs des champs, un très-long voile d'Angleterre, des gants de couleur et des souliers noirs. Quant à ces messieurs, ils étaient tous en bottes avec cle^ chapeaux ronds, et tout-à-fait en négligé. En arrivant au Coraçaon^ nous fûmes reçus avec des honneurs militaires qui commencèrent à me donner de l'émoi. La garde prit les armes, on battit aux champs, et un officier, parlant très-bien français, et si bien français que je le reconnus pour un émigré, vint m'offrir la main à la descente de mon carrosse pour me con- duire à la place qui m'était réservée. C'était, me dit-il, d'après les ordres du prince. Nous le sui- vîmes par une foule de petits passages, déportes; enfin, nous arrivâmes dans un corridor assez obscur, et là j'entendis un chant mélodieux, ra- vissant, comme celui des anges. Je croyais être dans l'église, tant les sons arrivaient à nioi pins DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 263 ec sans obstacle. En effet, nous touchions une tapisserie qui seule masquait une arcade. «Faites attention, Votre Excellence', me dit l'officier, il y a trois marches à monter.» Je les monte; il lève la tapisserie. Je n'ai pas le temps ou plutôt la possibilité de reculer, et je me trouve à rextrémité d'une immense estrade sur laquelle est le prince régent, le prince de Beira^, l'infant don Pedro, que sais-je, moi, enfin toute la famille royale de Portngal, et, le plus tragique de l'aventure, toute la famille //za/e, et pas une seule âme de la partie féminine. Heu- reusement qu'on avait préparé des chaises , car je fus au moment de trépasser, d'émoi d'abord, et puis ensuite de colère. Qu'on se figure ce que je dus souffrir en me voyant l'objet de l'attention de sept ou huit cents perso; mes qui regardaient une ambassadrice de France comme une béte rare. Nous tenions encore à l'époque où les hommes de la révolution passaient, chez les étran- * Cette lociuion est fort ordinaire en Espagne et en Por- tugal. On mêle la troisième et la seconde personne en par- lant, mais jamais en écrivant. =* Il s'appelait ainsi pour ne le pas confondre avec l'infant don Pedro, fils d'im Espagnol et d'une Portugaise, qui était demeuré à la cour de Portugal. Le prince de Beira est au- jourd'hui l'empereur du Brésil. 264 MKMOIUKS gers, pour des hommes valeureux, à la bonne heure, mais pour devrais ant/iropop/iages, on tout au moins pour des sans-cnloltes et des mal ap- pris. Que devaient donc être leurs femmes? Voilà ce que disait une grande portion de la ville de Lisboruie;et lorsque M. le comte de Novion,que j'y retrouvai avec un vrai plaisir, et qui, ainsi que sa femme, était ami de ma famille depuis trente ans, eut assuré les Portugais que mes parents étaient tous vieux chrétiens ^ j'^^'"* ^^ bonheur de trou- ver grâce devant luie portion de ce peuple qui , lui-même, est aux trois quarts israélite, et qui faisait le difficile pour admettre près de lui des personnes qui ne ï^\?,^\er\X pas leurs preuves. Au surplus, j'étais là comme sur la sellette, et fai- sant probablement la plus sotte figure qu'une femme puisse faire dans inie circonstance sem- blable. M. de Rayneval et M. de Chcrval avaient été aussi surpris que moi, et leur premier mou- vement fut d'abord de reculer comme je l'avais fait; mais la chose devenait impossible, et plus le moment d'étonnement avait été violent, plus il importait de le dérober à des yeux moqueurs, sans aucune charité. Pour mieux juger de l'effet de la cérémonie et du coup d'oeil, j'avais levé mon voile en entrant. J'aurais vraiment bien voulu le baisser DE LA. DUCHESSE d'aLRANTÈS. 9.65 pour cacher mes pauvres joues qui étaient comme deux grenades. Le prince régent, qui n'avait probablement jamais vu une ambassadrice dans la position où je me trouvais, me regardait avec deux gros yeux étonnés, qui d'abord me firent peur, et puis ensuite me firent rire, mais en de- dans, comme on doit le croire. Heureusement que, pour me distraire, j'avais à observer les chevaliers du Christ rangés sur deux files, et tous revêtus du chaitnant manteau de crêpe blanc. Il faut avoir coî]nu M. le comte de Vil- laverde, alors président du coiîsed, M. le prince du Brésil, tout prince régent qu'il élait, et plu- sieurs autres chevaliers de la même tournure, pour se faire une idée de la joie moqueuse qui me servit de compensation pour mon mér compte. Mais on se lasse de tout, même de voir des chevaliers du Christ , en mantelet 'de crêpe blanc, se promener dans un espace de vingt-cinq pieds carrés, s'arrêter, se rasseoir, se baiser fra- ternellement leur vilain visage; et je commen- çais à bâiller d'une manière étouffée qui me fai- sait enfler les narines comme un cheval de course, quand M. deCherval, qui s'ennuyait à la mort ainsi que moi, me dit : « Rien n'est encore désespéré, s'ils nous sau- vent du sermon. » 266 MÉMOIRES Dans le même instant nons entendons une voix nazillardc qui cric: « In nomine Patris ^ et Filii, etc., etc., etc. » INous nous regardâmes avec un tel désespoir que l'envie de rire devait naturellement s'en suivre. Mais ce qui la réprima bientôt, ce fut un sermon en portugais, langue horrible et sauvage pour ceux qui ne la comprennent pas, avec ses terminaisons en don, ces sons venant du nez, et cette harmonie infernale pendant une grande heure et demie, car le bourreau ne nous fit pas grâce i\ un point dans ses trois points, et nous fûmes contraints do tout entendre si nous n'avons pas tout écouté. J'examinai pendant nja longue question toute cette famille royale, pour la partie qui devait un jour régM' comme rois cette belle Lusitanie : du moins alors cette pensée était-elle celle que nous devions avoir. Quant au prince du Brésil, j'ai déjà esquissé son portrait , mais je n'ai pas assez parlé de sa figure spécialement. On a fait une caricature qu'on afiicha dans Lisbonne le lende- main de sa fuite , et dans laquelle il avait une tête de taureau avec une légère tendance au sangliérisine y si je puis m'exprimer ainsi en par- lant d'une tête royale. Le fait réel, c'est qu'il DE LA. DUCHESSE d'abRANTÈS. 267 était non-seulement laid , mais d'une de ces lai- deurs sans ressource pour la bienveillance , de ces laideurs bien entières , dans lesquelles on voit que la nature était de mauvaise humeur le jour où elle tailla l'étoffe de cet homme-là. Il im- patientait enfin avec sa grosse tète hébétée, ses gros mollets, ses épaules comme celles d'un Ga- lego. Le prince de Beira était un charmant jeune prince, un joli et gracieux enfant. Quant à l'in- fant don Pedro, qui était, comme je l'ai dit, fils d'un infant d'Espagne dont j'ai oublié le nom, il avait une drôle de tournure, et, dans ma mémoire, elle est d'autant plus comique, que je ne puis me le rappeler que comme je le vis un jour où je revenais de Cintra, avec une ser- viette en bandoulière, son cordon bleu très- apparent sur les côtés, et traversant le perron qui conduisait des cuisines chez madame Mos- coso, son ancienne gouvernante, tenant à la main une omelette qu'il venait de faire. Heureu- sement pour ma dignité, que, le jour de la cérémo- nie, j'ignorais ce goût de faire des omelettes qu'a- vait le sérénissime infant, car j'ai bien peur que la sainteté du lieu ne m'eût pas garantie d'un de ces bons rires que jamais je n'aurais pu retenir. Enfin, au bout de trois heures et demie, près de quatre heures de véritable question , il nous 268 MÉMÛIRliS fut permis de nous retirer, parce que le prince et sa cour crêpée s'en allèrent aussi après s'être baisés et rebaisés en toute paix et charité, quoi- qu'ils se détestassent le plus cordialement du monde ; mais il n'y paraissait pas. Je ne sortis de ma place que lorsque je pus juger que le princeétaitbieu parti; alors acceptant de nouveau la main de l'officier c[ui m'avait amenée, je regagnai ma voiture avec ces messieurs, qui étaient tous dans un état violent, surtout M. de Rayneval , qui, tout habitué qu'il était à l'ennui delà vie de cour, n'avait jamais avalé pareille potion sopo- rifique. 11 luttait depuis une heure contre l'envie de dormir, et baillait à se démettre les mandi- bules. J'avais beau lui rappeler le gracienx salut qu'avait voulu nous faire son altesse royale, il n'en soutenait j)as moins qu'il y avait de l'inhu- manilé à faire subir une sorte de martyre à de pauvres gens, sans savoir si la chose leur con- venait. La troiq)e nous fil ses adieux comme elle nous avait reçus, en battant aux champs et pre- nant les armes; je saluai de la glace, et nous partîmes bien résolus, du moins pour ma part, à prendre de rigoureuses informations lorsque une autrç fois j'aurais le désir d'aller voir quel- que cérémonie de cour à Lisbonne. Ce Convento o Novo, autrement le Coraçaon Î)E LA DUCHESSE B* AERANTES. 269 de Jésu, a coûté des sommes fabuleusement ex- orbitantes, et je ne puis trouver cet édifice ni bien exécuté, ni de bon goût. Les ornements dont il est surchargé, et c|ui sont pour beau- coup dans le prix élevé de sa construction , nui- sent à la fois à ce qu'il soit une belle église et un monastère convenable ; j'y suis retournée , j'ai pénétré dans l'intérieur, et partout le mau- vais goût d'un luxe déplacé nuit à l'effet. Il y eut à cette époque, à Lisbonne, une de ces choses qui se voient rarement en Portugal, ce fut une grande hésitation dans le gouverne- ment portugais pour obéir aux volontés impé- rieuses de l'Angleterre. Jusque-là la cour de Lis- bonne , immédiatement sous le joug de la Grande-Bretagne, ne pouvait qu'obéir et trem- bler. Maintenant une voix tonnante donnait aussi ses ordres, et cette voix voulait être en- tendue, voulait être obéie. Le Portugal, jus- que-là tranquille, parce que la France ne pou- vant l'attaquer que par mer, et avec une flotte qu'elle n'avait pas, le Portugal était sans crain- tes vives du côté de la république. Mais l'Espa- gne paraissait maintenant soumise à cet homme qui montrait que les montagnes couvertes de neige, les torrents débordés, les chemins non frayés, les mers couvertes de flottes ennemies, 270 MÉMOIRES rien ne lui était obstacle, rien ne lui était en- trave , et une sorte de terreur instinctive disaitt au Portugal : « Cet homme fera ta ruine si tu ne lui obéis pas. » Etcet homme fiten effet sa ruine, carilne luia pas o^e/.J'ai, je pense, assez fait connaître le ca- ractère portugais pour que le jeu double du cabinet de Lisbonne soit compris. M. d'Araujo, dont ce n'était pas le sentiment,, et qui aurait voulu qu'on agît avec droiture et qu'on fût ami ou ennemi déclaré, fut contraint de faire comme les autres, et c'est un vif reproche que lui fait mon amitié'. L'Angleterre elle-même commen- çait à craindre ; l'escadre de Rochefort , sous les ordres du vice-amiral jUissiessi , partie du mouil- lage de l'île d'Aix le 1 1 janvier i8o5, venait de rentrer dans la Charente après une course de six mois ^, ayant complètement réussi dans ses ■ M. d'Araujo devait se retirer du ministère, ou bien faire déclarer bien plutôt la guerre. On verra dans le volume suivant une lettre de lui, où ses sentiments ne sont pas douteux. ^ Partie de l'île d'Aix le 11 janvier 1804. J'ai déjà parlé du brave homme qui commandait les troupes de terre, le général Joseph Lagrange. DE LA. DUCHESSE D AERANTES. l'J l desseins, et sans avoir été rencontrée par l'en- nemi. Elle avait été ravager les îles anfi-laises de Mont-Serrat , de Saint-Christophe; elle avait fait de riches et nombreuses prises , débloqué la place de Santo-Domingo, cernée par les noirs de la partie française ; et cette expédition était comme une nouvelle preuve de ce pacte que Napoléon semblait avoir fait avec le ciel pour la gloire et le bonheur de la France. Cette nouvelle, que nous reçûmes un soir au milieu d'une fête donnée à l'ambassade, ne parut pas faire le même plaisir à tous ceux qui étaient chez moi. Je le fis remarquer à un homme que j'estimais beaucoup ainsi que Junot, et dont l'esprit, parfaitement juste , connaissait le Portu- gal et l'Angleterre dans toutes les nuances qu'of- fraient les deux nations, et qui m'était fort utile pour mes propres observations. Cet homme était un artiste distingué du théâtre de Lisbonne; il vint à Paris terminer une vie qui était employée à faire du bien et à prouver que dans sa profes- sion on trouve des êtres bien estimables. C'é- tait Naldi. Je l'avais pris pour maître de chant aussitôt a[:rès que je l'eus entendu dans la Ca- milla de Fioraventi^ et bientôt après nous pûmes l'apprécier tout ce qu'il valait. Avant d'aller plus loin , je vais rapporter un trait de lui qui ser- O.'^l MKMOIRES vira mieux que toutes mes paroles à le faire connaître. Naldi était sur toutes clioses parfaitement bon et surtout charitable. Une assez forte portion de son revenu et de son gain était employée à se- courir ses malheureux compatriotes à qui leur médiocrité ne faisait pas trouver à Lisbonne cet eldorado que le talent de Naldi, de la Cata- lani, de Crescentini, de Mombelli, leur assu- rait positivement même avant de paraître sur la scène. Les talents à moitié savants ne trou- vaieFit que huées et malheur dans cette ville vraiment connaisseuse en bonne musique. Naldi alors devenait une providence pour les infortu- nés qui avaient quitté quelques bonnes petites villes d'Italie, où du moins ils avaient un abri. Il payait leurs dettes, les renvoyait, et jamais sans quelque tentative qui assurât leur sort à venir. Mais il y en avait qui étaient tout-à-fait malheureux et que Naldi ne pouvait toujours alimenter. De ce nombre était un maître coquin, mouchant les chandelles , ayant cinq enfants aussi filous que lui , et une femme qui ne valait pas mieux; toute cette race de vauriens connais- sait le cœur de Naldi; et, quoique M. d'Araujo lui eût dit souvent que c^ gens le trompaient, il leur donnait. Malgré sa bonté, cependant, il DE LA. DUCHESSE d'aBRANTKS, 'in^ fut obligé de voir clair dans leur affaire, et les aumônes cessèrent d'être aussi aboiidautes. Un jour, pendant la répétition, Naldi se trouve un peu souffrant, et quitte le théâtre avant l'heure. Il rentre chez lui; sa femme était à la prome- nade avec sa jolie petite Caroline, que j'ai fait si souvent sauter sur mes genoux, et qui fait aujourd'hui le bonheur d'un honnête homme qui a su l'apprécier. ISaldi ne remarque pas que ses portes sont ouvertes, il entre dans son ca- binet, et trouve le moucheur de chandelles qui emportait une montre anglaise de la valeur de cent guinées, et à laquelle Naldi tenait particu- lièrement. Le voleur, pris en flagrant délit, tombe à genoux et ne peut que demander par- don. Naldi, dans le premier mouvement de co- lère , voulut le jeter par la fenêtre. — Gomment, coquin, tu viens me voler ma montre î — Pardon, pardon! M. Naldi... mais je meurs de faim. . . Si vous saviez dans quel état nous sommes depuis deux jours!. . . Naldi avait pris un bâton pour en donner une volée au moucheur de chandelles; en l'entendant parler de sa faim , le bâton fut jeté de côté. — Comment, misérable, tu meurs de faim !... VIII. i8 ^^4 MlÎMOIRfiS ce n'est pas une raison pour venir me voler. — Sans doute, sans cloute. Je suis un mal- heureux !. . . Mais si vous saviez, M. Nalcli!. . . ma pauvre femme!. . . elle nourrit notre pauvre petit dernier. . . et quand j'ai vu que nous n'a- vions plus de pain. . . Tu n'avais plus de pain! comment, tu n'a- vais plus de pain!. . . Est-ce qu'un Italien doit mourir de faim dans une ville étrangère lorsqu'il y a de ses compatriotes qui sont plus riches que lui?... Tu n'as donc pas été chez Catalani (elle était aussi fort aumonière , mais bien moins que Naldi)?chez Matucci?.-. chez Mombelli?.-.. Mourir de faim!. . . Et le digne homme étouffait, les larmes le suffoquaient. L'autre , qui d'abord était resté tout pantois, voyant la route que prenait l'affaire, se mit à pérorer en conséquence , et peu s'en fallut que les enfants, la femme et lui n'eussent pas mangé depuis huit jours. — Enfin, dit Naldi , que voulais-tu faire ? — Ehmon Dieu, M. Naldi, je voulaisme jeter à l'eau... et puis, en passant devant votre mai- son, je me suis rappelé toutes vos bontés... je suis monté... il n'y avait personne, je suis tou- jours entré... j'ai vu la montre... et le diable m'a tenté. DE lA DUCHESSE d'aBRANTÈS. •>.'j(Î — Coquin... se jeter à l'eau!... joindre l'im- piété à tous ses malheurs... Mais tu aurais été damné comme un chien... Te jeter à l'eau !... Remarquez que pendant tout ce colloque, le voleur était à genoux devant Naldi comme de- vant son juge, tenant toujours la montre à sa main... Naldi s'approcha de lui , prit la pièce de conviction, et la regardant avec complaisance... — Et me prendre celle-là encore!... Ladrone!... Qu'en aurais-tu fait, voyons!... l'aurais-tu ven- due p£^r hasard ?... Le madré compère sentit au ton que mettait Naldi à cette question qu'il ne devait pas dire la vérité. — Non, non, M. Naldi!... non... je n'aurais ja- mais vendu une si belle chose... j'aurais emprunté quelques cruzades^ dessus... Car voyez-vous, nous devons aussi notre loyer, et le propriétaire nous mettra sur le pavé, où nous n'aurons que de la paille comme les chiens qui courent la nuit dans les rues, et je voulais... ' La cruzade vaut trois francs. On parle beaucoup du système monctaire du Portugal; je ne connais rien de plus ennuyeux. Cette monnaie fictive, telle que le rèes, embrouil- le les comptes au lieu de les simplifier. Il y a deux sortes de cruzades, la cruzade neuve, et la cruzade vieille. 18. ÇtnQ MLiMOIRKS — Mais, pourquoi ne pas venir parler de cela à tes compatriotes? dit Naldi , tout ému à la seule image de cette mère nourrissant son enfant, et couchant avec quatre autres sur la paille à l'in- jure de l'air... Combien aurais-tu demandé sur la montre?... — Cent cruzades, M. Naldi, répondit l'autre, en levant sur l'excellent homme un œil de faucon pour juger s'il avait porté juste. — Pardieu! on te les aurait bien données... la montre en vaut six cents... Cent cruzydes!... Combien dois-tu à ton propriétaire? — Soixante cruzades, M. Naldi... I.e reste aurait servi à habiller mes deux aînés qui sont tout nus... Ma fille n'ose pas sortir... et moi... tenez... voyez !... Et le coquin montrait une vieille redingote toute percée, mais dont les trous avaient l'Ié faits en escaladant quelque muraille. Pendant qu'il retournait ses bras pour mon- trer ses haillons, Naldi se promenait en ré- fléchissant : le résidtat de son colloque avec lui-même fut cette conclusion: — Ecoute-nioi... tu voulais aller mettre ma montre en g^gf^--- et l'y mettre pour cent cruza- des... Je vais te les donner... Comme la somme est forte, je ferai une quête parmi mes camarades, DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 277 et je n'y serai que pour la première mise. Mais c'est à une condition positivetnent de rigueur... tu vas me jurer au nom dé Dieu que tu ne vo- leras jamais. — Ah! M. Naldi, il faudrait que je fusse un grand misérable !... Ce n'était pas cela qui l'aurait arrêté dans sa course de Bicétre. — Non , non, jamais je ne volerai. — Eh bien, voilà les cent cruzades... Kends- moima montre, à présent... C'est bien... et puis va -t'en, parce que si ma femme savait que j ai fait une pareille affaire, elle me gronderait. Ce n'est pas que madame Naldi ne fût aussi bonne que son mari : elle était la meilleure des femmes; ce qu'elle est au reste toujours : elle vit à Paris, où elle est près de sa fille ^ A'oilà quel était Naldi. Maintenant, je dois ajouter que- cet homme, si remarquablement bon, était un savant distingué dans tout ce qui avait non - seulement rapport aux arts, mais I C'est la (iile de ce IS'aldi dont je viens de tracer le por- trait, qui a épousé M. le comte de Spaar. Elle doit être glo- rieuse d'uii tel ])ère, et Nakli eût été bien heureux en voyant la charmante enfant qu'il adorait faire le bonheur d'un galant homme , comme il doit faire le sien. S^B MÉMOIRES aux sciences abstraites et mécaniques. C'est son amour pour ces dernières choses qui lui a coûté la vie. On sait que c'est en essayant un auto- clave., que la machine encore nouvelle, et ne lui étant pas bien connue , éclata et lui brisa le crâne. Il avait un talent distingué. Quelles char- mantes heures il m'a fait passer en écoutant la Camilla de Fioraventi, chantée par lui et par la Guaforinil II jouait dans la perfection le rôle du duc, et le beau duo de Barbara Gelosia était admirablement chanté par ces deux voix bizar- rement assemblées, puisque la Guaforini avait elle-même une basse-taille plutôt qu'un contral- to ; et puis ensuite, Il Fanatico per la musica^ dans lequel il excellait. Cette pièce, qui fut faite pendant mon séjour à Lisbonne pour la Guafo- rini et Naldi, a été tout-à-fait gâtée à Paris, lors- que madame Catalani a voulu l'arranger pour sa voix. Le joli duo de la leçon de chant n'est plus le même. L'opéra de Lisbonne étak à cette époque le plus fameux de l'Europe. La Catalani, alors dans son beau temps, était prima dona. Le soprano était Matiicchi, venant après Crescentini, qiw ne recommença paslaïuiée théâtrale, et partit pour Madrid après notre arrivée à Lisbonne. Le père DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS, S'y g noble était Monbelli , excellent acteur et bon ténore; puis, Olivieri, bonne basse-taille. Voilà pour l'opéra séria. La Guaforini, Naldi, un bon téiiore dont j'ai oublié le nom, voilà pour l'o- péra buffa. Mettez ensuite dans cette liste les noms de Fioraventi, compositeur de l'opéra buffa, et Marco Portogallo, compositeur pour l'opéra séria, en y ajoutant Caravita pour le li- bretto , et vous aurez l'idée de ce qu'était le théâtre de Lisbonne en i8o5 et 1806. Quant au théâtre portugais qu'on appelle Teatro do Salilre , il était affreux. La salle est sombre et sale. Les acteurs détestables. Je fus voir un jour Gabrielle de Vorgy, traduite en portugais ; je commençais à comprendre un peu la langue, mais j'aurais autant compris du chinois que les aon des acteurs : ils avaient l'air de braire. Quant aux costumes , ils étaient à la grâce de Dieu, qui ordinairement ne s'en mêle pas. Lorsque Fayel arrive blessé dans la prison de Gabrielle, l'acteur voulant avoir un air en- sanglanté, à défaut d'un autre, s'était fait une immense tache rouge sur un linge blanc...: c'é- tait hideux à voir. Tout à coup je m'aperçois que la blessure s'enlève... Eh mon Dieu, dis-je à Junot , regarde donc, il me semble que la blessure de Fayel est à son menton... a8o MÉMOIRES C'était vrai. Il était venu dans l'idée du Ros- dus lusitanien de coudre une grande loque de oaze rouge après une autre loque blanche qui singeait l'appareil. Tout cela avait été mal atta- ché, et le crêpe rouge voltigeait au gré du vent de la coulisse, ce qui était fort pathétique. On peut juger du reste par ce que je dis là. Les Por- tugais eux-mêmes n'allaient pas à leur théâtre national. Ils n'ont pas d'auteurs dramatiques. Les acteurs ne se forment pas, parce qu'il n'y a pas de public, et il n'y a pas de public , parce qu'il n'y a pas de bons acteurs. Ce cercle vicieux existe pour beaucoup de choses , surtout en Portugal. DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 28 I CHAPITRE XV. Situation géographique et statistique de Lisbonne. — Com- bats de taureaux. — Le fameux Pépé. — La salle de spec- tacle du marquis de Pombal. — Résidence de Belem. — Les jardins de Qidnta cla Raynha. — Le bouquet du jar- dinier d'Abi-antès. — Je suis asphyxiée. — Départ de Ju- not pour la campagne d'Austerlitz. — La flottille anglaise. — Le feu éclate dans l'appartement de M. de Rayneval. — Cause bizarre deftncendie. Lisbonne est située sous le SS*" degré l\i mi- nutes 58 secondes et 5 dixièmes de latitude du nord, et sous le 1 1*^ degré 29 minutes i5 secondes de longitude, à l'ouest de Paris. — Je dorme ce détail, parce que la chose avait été souvent dis- cutée. Cette observation venait d'être faite par l'académie des sciences de Lisbonne ^ Sa lati- ^ Mernorii : da Academia de Lisboa. (Lisboa — 1797-) Tome I — page 3o5. Cet ouvrage, inconnu pour tous ceux qui n'ont pas habité le 'Portugal, est remarquable par la 'JlSa MÉMOIRES tude est celle de Messine, et non pas celle de Naples, comme on Ta souvent répété. Je ferai remarquer aussi, ce qui est essentiel, que le point de détermination esf pris, pour la longitude et la latitude, de la place du Commerce, au centre de la ville même. La population de I>isbonne est difficile à dé- terminer, parce que le nombie des maisons est le seul indice d'après lequel on peut calculer la quantité criiabilants. Le nombre des commu- niants (pessoas de communhao) est lui-même fort incertain , parce qu'il y a j)lus de fraude dans les listes de confession que dans aucun des pays catboliques de l'Europe. J'ai entre les mains le dénombrement qui fut fait en 1790, et celui qui eut lieu lors de la possession IR'anraise. Le pre- mier donne, pour les quarante j)aroisses de Lis- bonne, non compris Belem et Campo-Grande, 38,122 feux (fogos); le dernier porte la popu- lation de Lisbonne à 36o,ooo âmes, et je le crois plus juste qucle premier, et je suis sûre qu'en y comprenant Campo-Grande, Belemet Junquiera, quiau faitsontde la juridiction de Lisbonne % on peut avancer que Lisbonne a 45o,ooo âmes de foule de notions justfjs qu'il donne à ceux qui veulent connaî- tre. Combien de naturels du pays ignorent jusqu'à son nom! ' Tcrrno. DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 283 population. Je ne comprends pas ici la garnison ni la rivière. La ville est ouverte de tous cotés et totalement, impossible à défendre. Sa longueur, en i8o5, était de plus de deux lieues portugaises', tandis que sa largeur, ainsi que je l'ai fait observer, n'a pas quelquefois cinquante toises. La seule fortification qui existait alors, était un méchant petit château de cartes, au milieu de la ville; mais en revanche, les bords du fleuve, l'entrée de la barre, étaient hérissés de recloutes et de batteries; et c'est avec raison, puisque jusqu'à cette époque tout le péril ne menaçait que du côté de la mer. Les frontières qui regardent l'Espagne, comme Elvas, Alcantara, Ciudad-Ro- drigo, présentaient assez de défense pour l'atta- que, il fallait être nous, pour aller à Lisbonne par Abrantès. De ce côlé le pays est découvert; aussi lorsque l'armée française entra en Portugal pour la première fois , elle avança sans trouver aucune résistance matérielle jusque sous les murs de Lisbonne. Lisbonne renferme , dit-on , sept collines. Cette • La lieue portugaise est plus longue que la lieue espa- gnole, qui est déjà de 3,ooo toises. Je crois que la lieue portugaise est presque le double de notre lieue de poste. 284 MIÉMOIRES prétention de ressembler à Tancienne Rome est illusoire. Il n'existe vraiment que trois collines. La première, qui est même à bien dire la seule, commence au pont d'Alcantara , au couchant, et continue jusqu'à la rua San Bento. C'est ce qui forme la partie de Lisbonne appelée Buenos- yijres^. Cette colline est couverte de maisons du côté de l'est. On peut en avoir ici une idée assez juste, en regardant, de la rivière, la partie d'Auteuil la plus élevée. Il y a dans Buenos- Ayres de tels escarpements que, dans le temps de ces grandes pluies que je n'ai vues qu'à Lis- bonne, les petites chaises à deux mules ne peu- vent affronter le torrent qui s'écoule par ces rues étroites et presque perpendiculaires; il y a des exemples d'hommes et de chevaux entraînés par la violence des eaux de la pluie, jusque dans le Tage, qui coule immédiatement au pied de la colline. Ces torrents ont au moins l'avan- tage d'entraîner les immondices, qui , sans eux et sans la salubrité de l'air , donneraient inévi- tablement la peste, car jamais rien n'est enlevé; et lorsque l'àm^, la vache, la chèvre du paysan viennent à mourir au milieu des rues de Lis- bonne, le paysan laisse sa béte sur le pavé et ' En Portugais bons-arcs. Je ne sais pourquoi le nom est espagnol. DE LA. DUCHESSE d'aBRANTKS. ^85 s'en va; la béte reste là, étendue, et trente-six heures après, la vivacité de l'air l'a desséchée et neutralisé les miasmes malfaisants. C'estàEstrella et à Buenos-Ayres qu'on voit le plus de ces pe- tites maisons dans le genre anglais et hollandais surtout. Les commerçants des deux nations pré- fèrent ce séjour, non-seulement à cause de la bonté de l'air, mais parce que, à l'époque du tremblement de terre, cette partie de la ville souffrit moins que le reste. Lorsque, pour la première fois, je vis cette colline, elle me fit l'effet d'une ville d'Orient. Ces maisons, irrégulière- ment placées, ces rues mal ou point pavées, ces champs de blé, ces jardins, ces siliquastres^ surtout, ces cyprès, que les Turcs placent dans leurs jardins comme dans leurs cimetières, et qu'on voit s'élancer en flèches verdâtres autour des maisons, !e pin parasol, toiile celte réunion remarquable, jusqu'aux palmiers, aux aloès en fleurs, me faisaient une illusion qui avait assez de ' Cercis siliquastrum. Ce fut dans le cimetière des protes- tants , parmi plusiLurs touffes de belles fleurs cultivées au- tour de la tombe d'une miss Anna Wilson*, que je trouvai la plus naagnifique mangolie que j'aie rencontrée dans aucune serre. * Jeune Améiicainc, poêle, pelr.lre et musicienne. Elle mourut à 19 ans de la poi- trine et pleurant la Virginie où elle était née. Sa mère était une sauvage. a86 MÉMOIRKS charme. J'allais souvent me promener dans cette partie presque sauvage d'une ville si peuplée, j'allais y chercher un heu que j'affectionnais, c'était le cimetière des protestants. Ce cimetière contient plusieurs monuments assez remarqua- bles , entre autres celui de Fielding^ qui mou- rut à Lisbonne. Ce champ mortuaire est tenu avec un soin extrême. La seconde colline n'est, à bien dire, que la suite de la première. C'est au pied de cette se- conde colline que le tremhlement de terre a causé les plus grands ravages, et on y voit encore leurs déhris autour de jolies maisons nouvelle- ment bâties. C'est sur cette pente, du coté de l'est, qu'est construite la salle de fOpéra, le théâ- tre San Carlos ^ c'était là que je demeurais. Sur la place de Rocio^ , on voit le bâtiment de l'in- quisition , sombre et lugubre demeure qui n'a pas besoin de son nom pour donne'r de l'effroi. La place de Rocio servait jadis pour les auto- da-fé; car les traditions de Torquemada avaient pénétré en Portugal, malgré les intentions pater- nelles et la volonté du roi Jean. — Derrière la place de Rocio est le jardin public, lieu triste ' Et non pas du Rosclo ou Recco, comme je l'ai vu dans les mauvais indicateurs de Lisbonne. DR L\ DUCHESSE d'a.RRANTÈS. iS'J et solitaire, car jamais les Portugais ne se pro- mènent. Les Espagnols ont au moins une ala- meida dans la plus petite de leurs villes, comme point de réunion, comme besoin social. Les Por- tugais l'évitent, au contraire, ce point de réu- nion, et jamais ils ne sortent. Les femmes pas- sent leur journée à leur fenêtre. Derrière le jar- din public on traverse une petite rue étroite et fangeuse, et l'on trouve le théâtre du combat des taureaux. On sait qu'à Lisbonne les taureaux étaient bouletés lorsqu'ils combattaient; on vou- lait éviter des malheurs, et cela ne faisait rien. En 1779, le fils du comte dos Arcos fut tué par ini taureau , tandis qu'il parlait au roi qui était dans sa loge, et en i8o5, j'ai vu également tuer un homme par le taureau, à un combat qui se donnait à Almada; l'animal lui donna un coup de son museau, si je puis dire ce mot; l'homme eut la poitrine brisée, et rendit l'âme avec des flots de sang. Il est à remarquer que le taureau ne se servit de ses cornes qu'une seule fois. Aussitôt qu'il s'aperçut que sou arme natu- relle lui était ôtée, parce que la boule d'ivoire qui termine les deux cornes l'empêchait d'enle- ver un corps un peu lourd , il réunit sa force sur un autre point, et se défendit comme je viens de le dire. L'homme expira sur-le-champ. S). 8 8 MÉMOIRES Je ferai plus loin la description d'un com- bat de taureaux que Junot me donna pour le jour de ma léte, à Ledesma, en j8io. Ce fut la seconda Espada d'Espagne du vivant de Pépè HUlo^ et la première depuis sa mort qui fut le matador. On vint de tous les points de la pro- vince pour jouir de ce spectacle vraiment cu- rieux , et dont j'avais été privée lors de mon premier voyage en Espagne, parce que le prince de la Paix avait supprimé les combats de taureaux. C'est peut-être une des causes de la haine du peuple contre lui. Toujours en avançant sur la penle de cette colline on trouve les restes amoncelés du trem- blement de terre de 1755. Les effets de ce fléau furent très-étonnants. Dans la plaine tout s'é- croula; sur la montagne, tout demeura intact. On sait que le marquis de Pombal (o gran marques ) était en guerre ouverte avec le clergé et la noblesse, et cela devait être. Il avait fait construire une très-belle salle de spectacle qui s'écroula. Les prêtres crièrent que la main de Dieu avait frappé juste; Pombal leur demanda pourquoi le quartier dans lequel demeuraient toutes les femmes publiques avait été respecté. — Cela était vrai. La place du Gom nierce est l'ouvrage de Pombal. DE LA DUCHESSE d'aBUANTÈS. 289 Les quais qui la bordent, les bâtiments qui l'en- tourent, toutgst magnifique et au-dessus de tout ce que Londres et Paris peuvent offrir en ce genre. Tout est fait par Pombal. Le ministre qui produisit de telles merveilles méritait la re- connaissance nationale. Savez-vous comment il fut récompensé d'avoir voulu apprendre à lire à la noblesse , d'avoir voulu détruire ce chancre, dévorant les plus belles parties de cette floris- sante Lusitanie, qui est devenue le stérile Por- tugal, en la personne de cent mille moines men- diants , quoique les plus riches du royaume? Il ne fut pas brûlé, parce qu'il était mort, et que de son vivant tout cela se contentait de lancer son venin contre lui sans oser l'approcher; mais lorsqu'il fut couché dans sa bière, ils s'en furent à la statue équestre, coulée en bronze, du roi don José , et sur le piédestal de laquelle le mar- quis avait souffert que son maître reconnais- sant fît mettre son buste , puis ils l'otèrent en lui disant des injures, lui crachant au visage.... Oh ! je vous montrerai les suites de ce commen- cement !.... Jamais rien en face de celui qu'ils n'aiment pas, mais qu'ils craignent; en revanche, des saturnales d'injures et de cruautés, si leur ennemi est abattu et surtout sans défense. C'est YIII. J^ 9.()0 TWÉAIOIRES là une véritable grandeur de caractère, n'est-il pas vrai? Celte place du Commerce * est la plus belle chose de Lisbonne avec les rues qui l'avoisinent. Ce sont les trois rues bâties depuis le tremblement de terre. Ces rues ont le défaut d'être trop étroites. Celle du milieu s'appelle la rue Auguste. C'est là que demeurent les joailliers, les ouvriers en or et en argent. Les deux autres s'appellent, l'une des Orfèvres en or, l'autre des Orfèvres en argent; mais il y a des ouvriers pour tous les métaux; et comme leur atelier est au rez-de- chaussée, c'est un sabbat digne de l'enfer. Les étages sont trop bas et les fenêtres trop étroites; mais, en résumé, malgré ces défauts , ce sont trois belles rues. Elles ont des trottoirs, chose qui, en i8o5, me parut une merveille dans Lis- bonne. Le roi n'a pas de palais à Lisbonne. Autre- fois il faisait sa résidence à Belem ; mais de- puis que le château a été brûlé, la famille royale ' L'artiste qui fit la statue Je ., œuvre de i^énie autant que d'esprit. C'est bien plus effrayant que la satire Sîénippée. C'est un chef-d'œuvre accompli. DE L\ DUCHESSE d'ahrantî-s. SaS du jeune capitaine de frégate, il le nomma tout aussitôt capitaine de vaisseau. Dans le rapport que Junot lui avait fait parvenir directement à lui-même, sans qu'il passât dans les mains de M. Decrès, l'empereur avait remarqué une par- ticularité qui l'avait frappé, c'est que le jeune marin avait sur mer la même méthode que lui Napoléon avait sur terre pour livrer bataille : il prenait des positions où il pouvait employer plus de canons que rennemi, et l'on sait que ce fut une des manœuvres de prédilection de l'empe- reur. M. Baudin, dont l'âge était alors celui d'un très-jeune homme, fut heureux de sa nomina- tion, comme s'il ne l'eût pas gagnée avec son sang. 11 demeura plusieurs mois encore dans le port de Lisbonne, parce qu'une croisière anglaise était à l'entrée, et qu'il voulait l'éviter. Il le fit; et par l'habileté de ses manœuvres, que les An- glais admirèrent, il sortit du port de Lisboiuie, après le combat si malheureux de Trafalgar,dont je vais parler, car nous touchons à cette terrible époque. Mon mari le prit en grande affection, et j'éprouve un vrai bonheur à pouvoir affirmer quil est du nombre de ceux qui me sont de- meurés fidèlement attachés. ]Mais mon amitié me fait éprouver un sentiment d'indignation en voyant à son égard une révoltante injustice. Cet 21. 324 MÉMOIRF.S homme, dont le beau talent avait été apprécié par celui qui ne posait son index que sur le front qui recelait une vraie capacité, cet homme, nommé contre-amiral par Napoléon à un âge où ceux de sa profession sont à peine capitaines de frégate, eh bien ! il est demeuré ce que l'a fait Napoléon il est contre-amiral depuis vingt- trois ans! Et dans cet intervalle, que de vieil- les perruques ont passé devant lui et ont été porter la mort sur le tillac où elles allaient com- mander. . . Hélas! la Méduse en est à elle seule une triste preuve. J'ai déjà dit que nous nous attendions à une nouvelle coalition continentale. Junot avait reçu un jour, tandis que nous étions à Cintra, une lettre de la main même de l'empereur qui lui di- sait des choses fort importantes. L'horizon de l'Europe devenait bien noir vers le Nord, et cette époque mérite un court examen. L'Autriche était, de toutes les puissances fai- sant partie de la coalition, celle dont les intérêts étaient le plus en péril. Ses états, réduits à la moitié de ce qu'ils étaient, demeuraient ouverts de toutes parts; sa puissance fédérative anéantie en Allemagne, et sans espoir de retour; cette même puissance fortement menacée en Italie, et même en partie détruite : cette position lui fit enfin DE LA DUCHESSE d' AERANTES. SaS prendre l'alarme sur son avenir; car la question pour elle était ici de vie ou de mort, si elle avait eu affaire à un autre homme que Napoléon, à Frédéric par exemple. Le couronnement d'Italie donna à l'Autriche la dernière conviction que son pouvoir, comme force, était détruit pour toujours eu Italie, et que jamais elle n'y avait étéaimée; chose, au reste, assez inexplicable pour une puissance qui est adorée dans ses états hé- réditaires. Quoiqu'il en soit, l'Autriche eut vrai- ment peur : elle était encore toute palpitante du canon de Marengo et de celui A'Hohenlinden. Elle se voyait comme pressée entre les sources du Meia et les bouches du Pô; elle sentit qu'il fal- lait prendre une attitude imposante, ou bien qu'elle était perdue. II est probable que M. de Meiternich dont le génie, quoique jeune encore, se développait déjà à cette époque fatale pour son pays, eut assez d'influence pour décider la troisième coalition continentale. M. de Metter- nich était Autrichien, et sauver son pays était son premier devoir ^ On prit pour prétexte la violation du traité de Lunéville: on prétendit que par ce traité, la Hollande, la Suisse, la Lombardie, Gènes et Lucques, ainsi que Parme, avaient le droit de ■ Cependant à ceUe époque je ne crois pas qu'il fût aux af- faires, c'était M. de Stadion. SaÔ MÉMOIRES se choisir une constitution, et que c'était un envahissement que de leur imjDoser des lois. En parhmt ainsi, l'Autriche accédait enfin au traité de Pétérsbom'g, (hi 8 avril précédent, avec l'An- gleterre. Elle entre aussitôt en campagne, le géiiéral Rlénaii passe l'Iufi et envahit la Bavière. L'armée autrichienne, forte de 80,000 hommes, est commandée par l'archiduc Ferdinand, sous la tutelle du général Mack\ tandis que 35,ooo lujmmes prennent position dans le Tyrol sous les ordres de l'archiduc Jean , appuyant ainsi la gauche de l'armée du général Rlénau, ainsi que la droite de celle d'Italie, qui se forme sous le commandement immédiat du prince Charles. Cette dernière armée est peut-être la plus im- portante de toutes, et compte cent dix mille hommes de boiuies troupes. Elle s'avance en bon ordre sur l'Adige. ^ La France se voyait de nouveau menacée de toutes parts. Le midi de l'Europe lui restait seul lidèle, il était donc de la plus haute importance de conserver les relations d'amitié entre les cours de France et de Lisbonne surtout. L'An- gleterre faisait des efforts surhumains pour en- ' Je ne mets ici que des reuseignenicnts positifs. Les jour- naux furent peu vt;ritli(iues alors , pour le nombre des trou- pes tant à nous qu'à l'ennemi. Je puis répondre de moncomptc; est exact. DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 3^7 gager une querelle, et un bien léger niotif fail- lit l'amener. Junot fut visiter le capitaine Baudin à son bord; aussitôt qu'il mit le pied sur le pont, il fut tiré vingt-et-un coups de canon pour le sa- luer. Conune il est défendu de tirer le canon dans un port neutre, les Anglais se fâchèrent plus que le régent du Portugal, et voyant qu'ils n'obtenaient pas ce qu'ils voulaient et ce qu'ils appelaient yV/^/ice, ils s'appuyèrent de nos vingt- ot-un coups de canon pour en tirer deux mille en signe de deuil d'une part, et de réjouis- sance de l'autre , à l'occasion du combat de Trafalgar. Cette mitraillade à la poudre était encore plus insultante pour la princesse du Brésil que pour nous, puisqu'elle était Espagnole. Mais on voulait faire fâcher Li France, ce qui serait certainement arrivé si Junot eût été à Lisbonne: heureusement qu'il galopait vers la TJoravie. Son premier mouvement, qui était toujours terri- ble lorsqu'il était question de la France, aurait été sans doute injurieux pour le faible Portugal. M. de Rayneval, tout aussi susceptible, mais plus calme, parce qu'il fallait l'être , se maintint sans rupture, au grand mécontentement des x\nglais. J'étais mourante depuis six semaines, lorsque les médecins de Lisbonne , ne voulant pas me ^28 MÉMOIRES voir expirer dans leurs mains, m'envoyèrent , malgré la saison, qui était presque passée, clans un misérable village appelé Caldas da Raynha, où étaient des eaux thermales qui avaient, di- saient-ils, une vertu merveilleuse. Il ne res- tait que bien peu d'espoir; je partis cependant; on me coucha dans une sorte de litière , et j'arri- vai à Caldas da Rayiiha^ n'ayant que le souffle, et tellement faible, que je ne pus prendre d'a- bord les eaux que par cuillerées. Elles sont chaudes, sulfureuses et en même temps toniques. Ma maladie étaitune affection nerveuse au pilore, mais tellement violente que je ne pouvais pas supporter un verre d'eau sucrée. L'effet des eaux fut miraculeux; au bout de huit jours, je me promenais dans la quinta royale , appuyée sur le bras de M. de Cherval, et quinze jours n'étaient pas écoulés , que je mangeais une perdrix à mon dîner. Cependant, ma convalescence fut encore assez longue. Un jour, je vois arriver Junot qui venait me dire adieu. L'empereur avait tenu sa parole, il l'avait mandé près de lui au bruit du premier coup de canon. «Mais hâte-toi, écrivait Duroc, car j'ai le pressentiment que cette campagne ne sera pas longue, w DE LA DUCHESSE d'a.BRANTÈS. S^Q Et Junot, dont certes la bonne volonté n'avait pas besoin d'être excitée, allait partir kfraiic- étrier pour joindre l'empereur , n'importe où il serait. M. de Talleyrand , qui lui avait écrit en même temps pour donner à M. de Rayneval les pouvoirs de charge d'affaires de France , di- sait dans sa lettre que je pourrais revenir à petites journées, car on savait en France à quel point j'étais malade. Junot ne demeura que quelques heures à Caklas, puis repartit pour Lisbonne, où il enfourcha un bidet de poste qu'il ne quitta qu'à Bayonne, où il prit alors une calèche qui le conduisit à Paris. Là, il demeura vingt-quatre heures pour assister aux désastres de l'honnête et bon M. Récamier; ensuite il repartit ponr l'Allemagne dans une chaise de poste, donnant six francs de guide aux postillons et faisant voler les chevaux. jMais l'empereur allait encore plus vite. L'armée semblait courir avec la vélocité d'une jeune fille; enfin, il rejoi- gnit l'empereur à Brunn en Moravie, le i^*^ dé- cembre. L'empereur était avec Berthier dans une maison dont les fenêtres doiniaient sur la route. Il était à peine neuf heures du matin, le temps était brumeux , et le jour n'était pas écla- tant. « Que vois-je arriver là-bas? demanda l'empe- 33o MlÎMOIRES reiir C'est une chaise de poste.... cependant, nous n'attendons pas de nouvelles ce matin, il me semble... Est-ce que le mouvement du trésor aurait eu des suites ?...)> Et à mesure qu'il distingnait mieux- avec sa longue vue, il paraissait non pas inquiet, mais plus occupé de deviner qui ce pouvait être. «C'est un officier général, dit-il enfin... Eh mais en vérité, si la chose était possible... je croirais que c'est Junot... Quel jour avez-vous écrit, Berthier ?...» Berthier le lui dit. «Alors ce-ne peutétre lui, dit l'empereur... Il a douze cents lieues à faire pour nous joindre, et, avec la meilleure volonté du monde... L'aide-de-camp de service annonça le général Junot... — Pardieu, dit Napoléon en allant à lui, il n'y a que toi pour des choses comme cela!... arriver la veille d'une grande bataille, et faire pour cela douze cents lieues, et surtout quitter une am- bassade pour le canon... 11 ne te manque plus que d'être blessé dans la bataille de demain. — J'v con-nte bien , Sire, mais par la dernière balle, répondit Junot en riant. Il fant que les Russes me laissent faire mon service auprès de Votre Majesté. — Ma foi , mon ami , il ne te reste plus que DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 33 1 cette place-là. Tu es arrivé trop tard, et tons les corps d'armée sont donnés, même, comme tu le sais, tes beaux grenadiers d'Arras... Ce sont de vigoureux garçons... mais ils ont un bon chef. — Oui, oui, dit Junot, je ne regrette pas de les lui laisser; il les mènera vaillamment... Mais, Sire, je suis comblé de me retrouver auprès de votre personne, comme à l'armée d'Italie. C'est d'un heureux augure. L'empereur remua la tète; mais son air de doute n'avait rien d'inquiétant. Il souriait au contraire , et son sourire donnait de la confiance. Il se promenait dans la chambre qui lui servait de cabinet, avec un calme qui rassurait les plus timides. Il demanda à Junot comment il m'avait laissée... si ma maladie venait de la jalousie que m'avait inspirée la princesse du Brésil... Junot se prit à rire. — Est-elle vraiment aussi laide qu'on le dit, demanda l'empereur; plus laide que sa sœur d'Etrurie?... Cela serait difficile pourtant... — Elle est plus laide que tout ce qui est laid, répondit Junot... — Et cepeisdant, dit Napoléon... — Ah mon Dieu oui, répliqua l'ambassadeur, oubliant que la réserve diplomatique empêche toujours de convenii; qu'on sait ces choses-là. 332 MÉMOIRES — En vérité, disait l'empereur.... Voyez-vous cela!... Et plus laide que la reine d'Étrurie!... — Bien plus laide... — Et le prince régent?... — Stupide d'abord ; et quant à la laideur, Votre Majesté pourra peut-être en juger par le portrait que ma femme en a fait en deux mots, et qui sont du reste fort justes. Elle dit que le prince du Brésil ressemble à un taureau dont la mère aurait eu un regard d'iui orang-outang. — A-t-elle dit cela, dit l'empereur, en se met- tant à rire... Petite pcsle' !... Et cela est vrai? — Parfaitement vrai, Sire. L'empereur lit une foule de questions sur le Portugal et sur l'Espagne , et cela dans un mo- ment où sa tête cependant devait avoir un foyer d'idées ardemment alimenté. Tout est prodige dans cet homme. ' C'était le nom que l'empereur ir.e donnait dans ses mo- ments de ^aîté. Je l'ai rapporté connue vcr/fc historique, mais je ne l'ai jamais fait pour en lirvr vanité , comme on l'a voulu croire dernièrement dans un article de journal. DE LA. DUCttKSSK d'aBRANTKS. 333 CHAPITRE XVI. Transformation. — Affi euse tempête. — Dangers. — Com- bat de Trafalgar. — Mort de Nelson. — Mot de l'empe- reur. — Le capitaine Baiidin. — L'amiral Villeneuve. — Conseils de Decrès. — L'amiral Gravina. — Sa querelle avec Villeneuve. — La flotte anglaise et la flotte combi- née. — Mort glorieuse du contre-amiral Magon. — Ville- neuve fait prisonnier. — Mort de l'amiral Gravina. — • Victoire d'Ulm. — Oudinot vainqueur à Wertingcn. — • Occupation d'Augsbourg. — Combat d'Elchingen. — Occupation de Vcissembourg. — Entrevue de l'empereur de Russie et du roi de Prusse. — L'empereur entre dans Vienne. Tandis que Junot quitte la toge diplomatique pour reprendre les éperons et le sabre du hus- sard, afin de servir cette patrie bien aimée aux jours d'un nouveau triomphe , il se passait au- près de nous d'étranges et de sinistres événe- 334 MÉMOIRES ments. Le combat de Trafalgai', ce malheureux combat qui vit le dernier espoir de notre gloire maritime s'engloutir dans les flots du détroit, ce malheur venait de se consommer. J'étais alors à Lisbonne, et j'ai vu de bien près ses conséquences, sans l'illusion dont la flatterie a cherché à enve- lopper l'infortune de nos armes si tristement en opposition avec les lauriers d'Austerlitz. Je revenais à Lisbonne , après avoir retrouvé à Caldas-da-Raynha ma santé et même ma vie, que je croyais bien sérieusement attaquée. Après être sortie des sables ù'Obidos^ je gagnai le Tagc, de loin , et je m'y embarquai dans une escalère de la cour qu'on avait fait préparer pour moi. C'était le 21 octobre. Le temps , d'abord d'une assez belle apparence, devint tout-à-coup som- bre, et tourna au calme plat. Comme nous avions vingt rameurs , la chose importait assez peu , d'autant que nous descendions le fleuve; mais la plus affreuse tempête fondit bientôt sur nous, et nous enveloppa avec ime telle furie, que nous fumes enfin en danger. M. de Cherval était fort malade du mouvement de l'escalère , car nous étions déjà dans les eaux du ïage qui subissent la loi de la mer; et les vagues étant plus courtes en raison du resserrement des rives, il y a tout DR LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 335 à la fois plus de danger et plus de souffrance pour ceux qui ne peuvent supporter la mer. Le roulis ne me faisait rien; mais notre barque tan- guait horriblement, et le tangage me tuait. Il y avait deux heures que le vent s'était élevé avec une furie qui enlevait notre embarcation au sommet des vagues, et puis la repoussait contre la terre, où souvent elle menaçait de se briser. Ma fille n'était heureusement pas avec moi; je ne craignais donc que pour ma personne, et jamais cette crainte n'a troublé mon sang- froid. Cependant j'avais été si près de la mort, que la vie me paraissait bien belle à ressaisir. Je n'avais que vingt ans. . . il est dur de voir une mort violente à cet âge. Cependant je me rap- pelle que j'étais assez résignée; et lorsque j'en- tendis une querelle sérieuse s'élever entre M. de Cherval et M. Magnien , je songeai plutôt à les apaiser qu'à me joindre à M. de Cherval. C'est que M. Magnien, malgré l'avis du pa- tron de la barque, qui prévoyait une tempête, avait voulu revenir par eau; et, pour ne pas nous effrayer, ne m'avait pas parlé de l'avis donné par le chef des rameurs. jNous venions de le dé- couvrir. J'ai toujours eu pour maxime de ne pas augmenter le mal, quand il est ftiit, par des re- proches qui ne servent qu'à redoubler le trouble. 336 Mi':Moiiu:s Je parlai au patron, il me parut inquiet, d'au- tant plus que clans l'endroit où nous étions il était impossible d'aborder. — Si la tempête augmenle, me dit cet homme, je crains que les efforts de mes hommes ne puissent nous empêcher d'entrer dans la rade. — Eh bien! tant mieux, lui dis-je, nous se- rions arrivés; et une fois à Maravilhas ^ ou bien au Grillo yiious débarquerons. — Nous serions perdus si nous entrions dans la rade, répondit le marin avec la rude franchise des hommes de son état, les gros câbles sont tous tendus... un chavirement est bientôt fait;... et puis le vent est si fort, que nous ne pouvons lutter contre lui; il peut nous envoyer contre un des gros bâtiments à l'ancre, et nous serions brisés comme des coquilles de noix. Tandis qu'il me parlait, les nuages s'abaissaient sur nous avec une telle rapidité, que le rivage disparut en un instant. Le patron me laissa, et courut à ses hommes : — Dépliez la voile! leur cria-t-il, dépliez la voile!... ne voyez-vous pas les eaux de la rade?... On déplia la voile; mais à peine fut-elle ten- due, qu'un coup de vent terrible la déchira en deux. La secousse que reçut le yacht fut si vio- lente, que celte fois nous failhmes chavirer. DE LA DUCHKSSE b'aBRANTKS. 33^ M. (le Cherval était fort calme; il n'avait peur que pour moi , et sa sollicitude pour le soin de ma .vie, dans cette circonstance, est une preuve de son amitié que je n'ai jamais oubliée. Quant à IMagnien , il était là ce qu'il était partout ail- leurs; seulement il avait de plus perdu la tète; il parcourait le petit salon du yacht, dans lequel les vagues venaient nous chercher au travers des petites fenêtres et des rideaux, et disait en se tordant les mains : — Mon Dieu! j'ai eu tort, c'est vrai... Nous al- lons tous mourir!... et si madame Junot se noie, c'est à moi que le général s'en prendra. . . Que lui dirai-je, mon Dieu? — Si madame Junot périt, nous périrons tous, lui disait M. de Cherval,ainsi Junot ne vous dira rien. . . Yous n'êtes pas malade, vous, allez voir sur le pont s'il y a quelque chose à faire. Dans ce moment, le patron vint nous trou- ver; il paraissait troublé, et était fort pâle. — J^es rames se cassent , la voile est déchirée , nous dit-il, je ne puis répondre de rien; nous voilà devant Saccavin, voulez-vous que je tente d'y aborder? — Sans aucun doute! m'écriai-je, car si nous demeurons plus long-temps , ce tangage va me tuer. VIII. 22 338 MÉMOIRES — Oh! le tangage, dit-il en s'en allant,. . . ce n'est pas là où est la mort. Tous les efforts des vingt rameurs furent d'a- bord impuissants; le vent soufflait avec une telle violence , que nous étions repoussés au milieu des vagues, et que de nouveau des tourbillons d'eau nous couvraient en entier. Enfin , les pro- messes d'une riche récompense , le soin de leur propre vie, encouragèrent les matelots, et leur fit faire des efforts inouïs qui obtinrent enfin le succès. Nous fîimes jetés sur la côte , mais à deux cents pas du rivage. Quatre matelots me prirent sur leurs bras pour que je pusse traver- ser les basses eaux. Ce n'était pas pour éviter de me mouiller, car mes vêtements étaient im- bibés d'eau comme si je sortais du Tage. On me conduisit dans une maison de Sacccwin, où l'on me donna du feu, du linge un peu grossier, m.iis parfaitement blanc; j'envoyai un exprès à Lis- bonne pour avoir ma voitiu^e; et le soir même j'étais dans mon petit salon jaune , à l'ambas- sade de France, ayant ma fille sur mes genoux, entourée de quelques amis, tranquille, presque heureuse , en entendant les vents déchaînés souffler avec furie, tandis que j'étais à fabri. . . Oh ! que depuis je me suis reproché cette soi- rée! C'était le jour du combat de Trafal- gar!... DE LA DUCHESSE d'aBRANTKS. 339 J'étais de retour depuis cinq jours. La tem- pête, après avoir épuisé sa violence, s'était cal- mée, et le ciel d'azur de Lisbonne resplendissait de nouveau. Un soleil d'automne, mais plus beau que celui de nos plus beaux jours d'été, luisait pur et sans nuages; nous faisions des projets de campagne avec la famille Lebzeltern, lorsqu'un matin je fus réveillée par des coups de canon qui faisaient trembler notre frêle ' demeure. Us se répétaient avec une telle rapidité que je ne savais que penser. J'envoyai chez M. de Rayne- val, il était sorti. Tout le monde était allé aux informations ; lui seul savait la chose , et s'était aussitôt rendu chez M, d'Aratijo. C'était la nouvelle du combat de Trafaigar ^ qui était arrivée dans la nuit à Lisbonne. Le port était renjpli de vaisseaux anglais; et, sans égard pour la neutralité , sans égard pour la princesse du Brésil, qui, étant infante d'Espagne, perdait à ce malheur plus encore que la France, les vaisseaux anglais tirèrent aussitôt le canon pour ' Dcjjuis le tremblement de terre, les Portugais, redoutant toujours un semblable malheur, construisent avec une ex- trême légèreté. Les murs sont à peine recrépis , ce qui fait que l'humidité et la chaleur ont un égal accès dans leurs maisons. * Dix lieues sud-^est de Cadix. aa. 34o MÉMOIRES célébrer leur victoire. Mais aux accents joyeux se mêlaient aussi des bruits funèbres. . . Ln victoire avait fait payer cher son laurier : Nel- son était mort!. . . M. (le Rayneval rentra et me communiqua toutes ces nouvelles. C'est à cette époque que mon estime pour lui prit le caractère d'une pro- fonde amitié. Il était bouleversé de ce malheur, arrivé dans le moment où nos armes promet- taient tant de succès, et un malheur suivi de ce massacre, de cette destruction exercée tout à la fois par l'ennemi et les éléments! . . . Le cœur du brave jeune homme est aussi bon que son es- prit est éclairé. Il a dans l'âme une phiiatitro- pie qui le porte au désir du bonheur de tous les hommes Il me donna la relation de cet affreux combat; il ne pouvait la lire. . C'était horrible ! Cet amiral devait être un grand misérable!. . . c'est lui qui fut cause de cette catastrophe , de cette sanglante affaire, se- cond acte et conclusion de la tragédie de Qui- beron, dont le sujet était la ruine et la destruc- tion de notre marine. L'empereur, ayant appris l'affaire de Ville- neuve et de Calder, s'écriait aussi dans son som- meil : « Varus , rends-moi mes légions .'...» DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 34 1 Ce fut vainement que le brillant combat du capitaine Baudin lui rendit cette nouvelle moins amère, il ordonna que l'amiral Villeneuve serait remplacé par l'amiral Rosilly. Villeneuve était déjà coupable d'im ancien grief : c'était lui qui , à la bataille d'Aboukir, était demeuré tranquil- lement sur ses ancres. Il était protégé par Décrès, qui protégeait toujours les mauvais et jamais les bons. Dès qu'il apprit la résolution de l'empe- reur, il l'écrivit à Villeneuve en lui disant ^ : « Je retarde la Jiouvelle officielle de ton rem- « placement. Fais en sorte de sortir avant qu'elle «te parvienne. Cherche l'ennemi, et si tu as « une belle affaire , le maître te pardonnera. // V. faut jouer le tout pour le tout. » En recevant cette nouvelle, qui lui annonçait une punition méritée, Villeneuve n'y vit qu'un déshonneur qu'il devait évifer à tout prix. Il manda à son bord, comme commandant en chef la flotte combinée , tous les chefs espagnols. A leur tête était le brave Gravina, Thonneur de la marine espagnole. Villeneuve annonça qu'il allait sortir. Gravina lui objecta que la chose ' Je connais rofficier qui fut porteur de cette dépèche. Il n'en connut le contenu que plusieurs mois après, et par un hasard singulier. Il voulait quitter Décrès, et je le con- çois. 34^ MÉMOIRES était impossible , Villeneuve lui répondit inju- rieusement. — Je vous demanderai raison de cet outrage après le combat, lui dit Gravina; maintenant nous allons appareiller. Mais que Dieu nons pro- tège, car nous allons à notre perte. Villeneuve était poussé par son mauvais gé- nie ; il n'écouta pas davantage les remontrances des officiers de la flotte française. Le contre- amiral Magon, ce vieil ami de tous les miens, lui parla vainement dans le sens de Gravina, et pourtant sa bravoure et son talent étaient bien reconnus. La flotte anglaise % commandée par l'amiral Nelson, cet ennemi des Français, qu'il détestait comme Annibal détestait les Romains, était forte d|î vingt-huit vaisseaux, dont neuf à trois ponts. La flotte combinée se composait de dix-huit vais- seaux français et de quinze vaisseaux espagnols. Cette dernière partie était admirable, il y avait: Un vaisseau de cent trente canons (/a Santa- lyiniclad), deux de cent, deux de quatre-vingt- ' Les journaux de l'époque n'ont pas donné la vérité sur cette bataille de Trafalgar. Les journaux anglais mentirent aussi. Les détails que je donne ici sont ceux que j'ai re- cueillis à Lisbonne et à Madrid, sur les lieux mêmes, et ils sont impartiaux. DE LA. DUCHFSSK d'aBRANTÈS. 343 quatre, trois de quatre-vingts, un de soixante- quatre, les vingt-deux autres étaient tous de soixante-quatorze canons ! . . . Quelle flotte!. . . Il y avait dans ces forces réunies de quoi écra- ser la flotte anglaise. ..Mais loin d'être victorieuse, la nôtre est abîmée, les plus mauvaises manœu- vres nous livrent à l'eimemi; le courage et l'ha- bileté de quelques-uns de nos marins présentent partiellement des exemples de bravoure et de dévouement, comme ceux qu'on admire dans Plutarque lorsqu'il vous parle de ces fabuleuses actions des héros de l'antiquité. Une tempête, aussi affreuse que la mémoire des plus vieux marins peut se la rappeler, vient ajouter son horreur à celle du carnage de la bataille. Le ton- nerre brise aussi souvent les mâts que le canon de l'ennemi, et la lueur des éclairs donne au moins cette consolation à l'équipage qui coule bas, en lui permettant de voir que le ciel frappe indifféremment tous les pavillons. Mais c'est notre drapeau tricolore surtout qui est abîmé dans ces deux fatales journées, car cet horrible combat dura deux jours et une nuit ! . . . Cinq vaisseaux pris!... trois coulés bas pendant l'ac- tion, trois brûlés!... l'un, et c'était celui que montait le contre-amiral Magon % pressé par ' L'Achille, Le contre-amiral Magon ne se serait jamais 344 MÉMOIRES l'ennemi, ayant son pont couvert do cadavres, sauta en l'air pour ne pas se rendre ! . . . C'est ainsi que j'ai perdu cet ami qui m'avait si sou- vent bercée dans ses bras... Dix autres vaisseaux furent échouer le long de la cote. Il en vint un qui naufragea à trente-deux lieues de Trafalgar, assez près de Lagos ^ au cap Saint-Vincent; ce n'était plus qu'une carcasse de vaisseau remplie de cadavres et de gens expirants. . . Neuf ren- trèrent à Cadix. . . Quant à l'amiral, vous croyez peut-être qu'il se fit tuer, ou qu'un coup de ce tonnerre qui frappait toutes les tètes était au moins tombé sur la sienne? — Non, il fut pris!... il fut fait prisonnier... il rendit son épée au bruit des cris des mourants, des noyés, qui le mau- dissaient en périssant par la faute de sa double sottise... Ah! je ne suis qu'une femme !... mais comme je conçois bien que dans un pareil instant un coup de pistolet solde le compte qu'on peut vous demander!.. L'amiral Gravina a la jambe emportée et meurt de sa blessure; le contre-amiral ^//«(^fz est dange- reusement blessé; le contre-amiral Magon tombe mort. . .; le contre-amiral Cisneros est fait pri- rendu. « Il m'ont pris une fois, me cUsail-il un jour , main- tenant c'est iini. « DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 345» sonnier. . . Quatorze vaisseaux anglais sont abî- més par suite du combat et de la tempête. Au milieu de ce désastre l'amiral Nelson est tué, et tué par hasard. On sait qu'un jour d'affaire il était toujours chamarré d'une foule de cordons et de plaques, d'ordres étrangers et nationaux. Un de nos soldats, qui était dans le haut des huniers d'un de nos vaisseaux qui voulait abor- der le vaisseau amiral , vit de son poste cet homme tout couvert d'or et de diamants, qui n'avait que la moitié de ses membres, et qui paraissait commander tout le mal qu'on nous faisait. 11 lui tira un coup de fusil qui l'atteignit dans la poitrine. Le coup était mortel, on l'em- porta dans sa chambre ; et la il mourut en dic- tant son rapport à l'amirauté; il laissait le com- mandement à l'amiral Colingwood. «Du moins, dit-il à lui officier qui était près de lui, je puis, comme un de leurs poètes, dire en mourant : Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains ! » En effet, il venait de voir couler bas, de la fe- nêtre de sa chambre, le fameux vaisseau espa- gnol la Santa-Triiiidad, fort de cent trente ca- nons : on a dit qu'il était de cent quarante-deux, et même de cent quarante-quatre ; mais la vérité 346 MÉMOIRES est qu'il portait cent trente canons : c'est bien assez; c'est même trop. Le désastre de ces malheureuses journées est affreux dans ses résultats. Je voyais chaque jour alors des hommes qui étaient bien en état de juger ce malheur, et qui ne le regardaient pas comme balancé par les victoires de l'empereur. Aussitôt que les vaisseaux anglais qui étaient dans le port de Lisbonne apprirent cette nou- velle, ils firent, ainsi que je l'ai dit, tout ce qu'ils auraient tait dans la rade de Portsmouth pour la mort de Nelson et pour leur victoire maudite. Et c'est ici le lieu d'observer que, de- puis le commencement de la coalition continen- tale , l'Angleterre est l'unique puissance dont les combinaisons politiques et militaires , tant en Europe qu'au-delà des mers, offrirent toujours une combinaison compensative pour établir une sorte de nivellement qui empêchait qu'elle no sentît la secousse d'un échec. Napoléon fut , non pas irrité, non pas furieux , mais profondé- ment malheureux de cette bataille de Trafalgar; et certes , lorsqu'en ouvrant le corps législatif, le i'" mais i8ou, il dit, avec une sorte d'indif- férence : (i La tempête nous a fait perdre quel- ques vaisseaux, après un combat qui fut impru- demment engagé, etc., etc.,» il ne dévoile pas DE LA. DUCHESSE d'A-BRANTÈS. 347 le fond de son cœur, car, alors, il était vivement blessé, et la plaie saignait encore. Pendant que les ondes du détroit de Gibraltar se rougissaient de notre sang, Napoléon faisait triompher les aigles et notre beau drapeau dans les champs d'ULM. La grande armée française, composée de sept corps différents ^ et d'une immense réserve d'artillerie et de cavalerie, s'a- vançait à pas de géant sur l'Autriche. Tout avait été préparé avec une telle habileté que rien ne faillit au jour du besoin. Partout on signait des traités contre la France; mais elle, toujours belle, toujours grande, forte, parce qu'alors elle était libre de montrer ses sentiments de vaillance, ' i^"" corps, Bernadette. 2® corps, Marmont. 3^ corps , Davout. 4^ corps, Soiilt. 5^ corps, Lannes. 6* corps , Ney. 7^ corps , Augereau. Cavalerie, Murât, ayant sous ses ordres, Nansouty. Beau- mont ( le beau -frère de Davout, et non pas un autre Beau- mont) , W alther , Klein ( beau-frère de Lobau ), le général D'Hautpoul (celui de Poule d'eau). L'armée d'Italie, com- mandée par Masséna; — puis, trois grands corps d'armée, formés à Stx\'isbourg , Boulogne et Mayence; — puis, trois camps vo! uits de grenadiers en Italie et dans la Vendée : voilà une France militaire. 348 MÉMOlllliS résistait, en souriant, à tous ces projets comme un géant aux efforts de p) gmées. Cependant le roi de Napies nous était seul fidèle , ainsi que l'Espagne et quelques parties de l'Allemagne. Mais tout à coup, comme par une secousse imprimée par la main divine, l'armée française s'ébranle; elle fait ini pas , et son pied écrase des royaumes. Sa course est marquée par le ravage de tout ce qui s'élève devant elle. Dans l'es- pace d'un mois % depuis l'occupation de ÏFeis- sembourg^ c'est-à-dire même du '^ octobre au 20 du même mois, voilà ce que nous avons fait, et ce que nos ennemis n'osent pas nous disputer. Tandis que Napoléon avait stupéfié l'Autriche par la rapidité de sa marche et l'habileté de ses manœuvres, qui lui assuraient la tranquillité des débouchés du ïyrol , nous remportions chaque jour une victoire. Je ne parlerai donc que des combats, sans ajouter le mot victoire : cela était toujours. Cependant, pour le premier, celui de Wertingen , mon amour maternel me porte à la justice, pour donner la gloire à qui elle ap- partient. On a mis cette victoire sur le compte du général Murât : c'est une erreur, la gloire en ' Le 3 octobie i8o5. Ce fut Bcinadotte et les Bavarois qui occupèrent Weisseniboing. DE LA DUCHESSE d'aBRANTKS. 349 appartient au général Oudinot ainsi qu'à nos beaux grenadiers d'Arras. Après Wertinghen vint le combat de Gun(burg\yar le maréchal Ney, qui culbute l'archiduc Ferdinand , — puis l'occupa- tion d'Augsbourg par le maréchal Soult, — l'oc- cupation de Munich par Bernadotte , — la prise de Memingen par Soult, avec quatre mille pri- sonniers ; le fameux combat d'Elchingen où le ma- réchal Ney fait trois mille prisonniers , et assure, par la prise du pont d'Elchingen , une grande part (tu succès de la campagne et surtout la prise de la garnison d'ULM. Ensuite venait le combat de Langenau par Murât, dans lequel il fait trois mille prisonniers. Enfin, le 20 d'octobre (et l'oc- cupation de Weissembourg n'est que du 3 du même mois), en dix-sept jours on avait fait tout ce que je viens de rapporter, et le 20 Llm capitulait, ayant dans ses murs Macky quartier-maître géné- ral. L'archiduc Ferdinand s'est échappé avec un parti de cavalerie. On trouve dans Ulm des ma- gasins immenses, trente mille hommes de garni- son , soixante-dix pièces de canon attelées , trois mille chevaux, vingt généraux, qui sont renvoyés sur parole. En dix-sept jours, l'Autriche a perdu cinquante-cinq mille- prisonniers, presque tout son matériel, et ce qui reste de l'armée est con- traint de se retirer derrière l'Inn , où l'empereur 35o MÉMOIRES Napoléon la rejoint aussitôt. L'empereur de Rus- sie a une entrevue, à Berlin, avec le roi de Prusse. On a été bien peu au niveau de la position glo- rieuse de nos armes, en parlant, à propos de cette entrevue, de la reine de Prusse et de l'empereur Alexandre : c'est de mauvais goût; et, quoique Française , ou plutôt parce que je suis Française, je voudrais que cela n'eût pas été mis dans le Moniteur. L'article de l'année suivante est en- core plus mauvais. Pour que leur union fût plus solennelle, les deux jeunes souverains sejuil?rent une alliance de frères, pour exterminer la France, sur le tombeau du grand Frédéric : voilà ce qu'il eût été mieux de rapporter. Après cette immense affaire de la prise d'Ulm , l'armée française passe Tlnn ; le maréchal Lannes prend Branau; ce même lieu où, cinq ans plus tard , l'archiduchesse Marie-Louise devait venir se remettre aux mains blanches de la reine de Naples pour prendre en France le nom d'impé- ratrice et celui de femme de Napoléon!... Et puis Salsbourg était pris par Lannes. En Italie, Mas- séna était, ce qu'il fut toujours, l'honneur de nos armes. Vicence , Vérone tombent devant nous. I^'archiduc Charles, un moment vainqueur à Caldiero^ paie ce léger triomphe par une retraite immédiate sur Palma-Nova. Marraont arrive à DE LA DUCHESSi; d'aERANTÈS. 35 1 Léoben , en Styrie. On passe le Tagliamento, et, pendant ce temps, l'empereur Napoléon en- tre à Vienne. Les Russes, étonnés de cette rapi- dité de victoires, proposent un armistice; Mu- rat l'accepte, mais, soumis à la sanction de Napo- léon, il est rejeté, et l'empereur ordonne que l'armée française poursuive sa marche. Presbourg est occupé par le corps de Davout. Ici a lieu une de ces choses qu'il faut remarquer , c'est que des parlementaires hongrois réclament la neutralité au royaume de Hongrie, et s'engagent à fournir les approvisionnements de Vienne^. En même temps, l'armée d'Italie passe rizonzo;on prend Gradisca , Udine , Palma-Nova et d'im- menses magasins. Le maréchal Augereau traverse la Forét-Noire, prend Lindau ^ Bregentz, fait capituler le général Jellachich avec six mille hommes, et les Français sont maîtres de |out le Voralberg. Il semble qu'au son d'une trompette exterminatrice les villes ouvrent leurs portes, les remparts s'écroulent, les troupes mettent bas les armes. > On voit que cet attachement des états héréditaires (j'entends par l;i la Bohème , la Hongrie et l'Autriche ) n'est pas à l'abri d'un intérêt personnel froissé. Il faut remarquer que les Hongrois s'engagèrent, par la même convention , à retirer leurs troupes , et à ne plus faire de levées. 352 MÉMOIRES Tandis que ses lieutenants le secondent avec cette ardeur, qui alors était dans toutes les âmes, Napoléon s'avançait en Moravie. L'armée de Buxhowden avait fait sa jonction avec celle de Kutusow, et celui-ci avait pris le comman- dement en chef de toute l'armée alliée ; mais l'empereur Napoléon ne lui donne pas le temps de faire de nouvelles dispositions. Brunn est pris : c'est la capitale de la Moravie , et le lieu de réunion de tous les maçjasins de l'armée com- binée !... Trieste est pris. Un corps de huit mille hommes, sous les ordres du prince de Rohan, chassé du ïyrol par Ney, essaie de gagner Venise ; il est battu parle général Régnier, battu par Ney, battu parGouvion-Saint-Cyr, et toujours roulant de défaite en défaite, en se battant contre ses compatriotes, il finit par une capitulation. Enfin, le 2 décembre, les trois empereurs sont à la télé de leurs troupes. Les Russes ont soixante-quinze mille hommes effectifs, les Autrichiens trente- cinq mille; leur cavalerie est bien supérieure à la nôtre, et nous n'avons en tout que cpjatre- vingt-cinq mille hommes. Cette bataille d'Auster- litz est un des beaux monuments de gloire de Napoléon. Là, comme en Italie, il a battu l'en- nemi avec l'infériorité du nombre et la supério- rité du génie. Mais aussi là, comme toujours, a DE LA. DUCHliSSE d'aBRANTÈS. 353 pris naissance cette envie, cette haine jalouse, qui ont forgé la chaîne de Sainte-Hélène. Lannes commandait la gauche de l'armée , ayant sous ses ordres le général Suchet;Soult commandait la droite ; Bernadotte était au centre ; Davoiit était en ohservation. La cavalerie obéis- sait à Murât, tandis que vingt-quatre pièces d'ar- tillerie légère appuyaient la droite de Lannes. Oudinot iormait la réserve avec les grenadiers d'Arras, et Junot devait soutenir cette réserve avec dix bataillons de la garde, réunissant aussi la réserve sous ses ordres. Lorsque Napoléon regarda, le matin même de la bataille , quelle direction prenaient les troupes ennemies , il était alors sur une hau- teur. Il y avait près de lui un jeune page, qui est aujourd'hui colonel d'un de nos régiments, M. de Galtz de Malvirade; Napoléon appuya sur son épaule la longue vue dont il se servait , et regarda ainsi pendant sept à huit minutes com- ment Rutusow disposait ses troupes. Probable- ment que ce qu'il vit lui donna une entière satisfaction, car il sourit, et son front était par- faitement calme. Il referma sa longue vue, et dit à Junot, qui était alors auprès de lui : «C'est bon, ils font ce que je voulais. » L'action, commencée au lever du soleil et ter- VIIT, 23 354 3rÉMOIIlF.S minée à l'entrée de la nuit, est une mémorable preuve de l'habileté de Napoléon et du courage de nos troupes. Si l'on veut y joindre la sottise des ennemis, je ne m'y oppose pas. Si, à la ba- taille de Cannes, Annibal avait eu en tête un homme comme hii , il n'aurait pas mesuré les anneaux d'or au boisseau ; quant à la bataille d'Aûsterlitz, elle fut toute humiliation pour les Russes et les Autrichiens. Junot, qui ne quitta pas l'empereur pendant toute cette journée, m'a souvent parlé de l'admirable conduite de cet homme extraordinaire pendant ces heures où sa destinée dépendait d'un revers ou d'un suc- cès ^ Il est vrai de dire, pour rendre justice à chacun, que dans cette mémorable journée le maréchal Soult fit preuve cïun rare et beau talent. Pendant sept heures il soutint un mouvement rapidement conçu et aussi vigoureusement cri', re- pris qui, selon Junot, a dû décider le succès de la bataille. Je ne sais si le Moniteur en a parlé spé- cialement dans le temps, mais il se trouve con- signé dans mes notes, parce que Junot m'en a parlé très-souvent, conane ayaiiî influé sur le succès de la journée. La perte^des alliés fut im- ' L'armée française était engagée bien avant dans la Mo- ravie, et la ligne de nos troupes était bien allongée et peu forte eu raison de sa longueur. DE LA. BUCriESSE d'aBRANTKS. 355 mense : cent cinquante-cinq canons , des dra- peaux, des parcs entiers d'artillerie, quarante mille hommes pris^ blessés ou tués. Ce fut à Austerlitz que l'on vit, pour la première fois, des cuirassiers charger sur des batteries.... La veille de la bataille, l'empereur dit à Junot, à Duroc et à Berthier, de mettre une redingote sur leur uniforme et de le suivre pour inspecter avec l'œil du maître si tout était en ordre. Il était onze heures du soir.... Les feux de bivouac étaient entourés de ces braves soldats de la garde, qu'on appela quelque temps après les Grognards ^ et par tous ceux de cette armée, la première du monde. C'était le i*^^ décembre; il faisait bien froid, mais nul n'y songeait; ils chantaient, cau- saient; plusieurs racontaient les belles victoires d'Italie, les victoires de l'Egypte.... On parlait de IMarengo.... puis du couronnement.... L'empereur, enveloppé dans sa redingote grise, passait ina- perçu derrière ces groupes où il voyait tant de cœurs dévoués , non-seidement à lui , à sa gloire, mais à celle de nos armes. Il écoutait, et souriait d'un air attendri.... Tout à coup, en passant près d'un bivo\iac , dont la flamme plus ardente éclaira son visage, il fut recotmu. «L'empereur! s'écrie tout le groupe!... Vive l'empereur!... Vive l'em- 23. 356 MÉMOIRES pereiir ! répond un autre bivouac... vive l'em- pereur!... Et sur toute la ligne, dans les bivouacs, sous les tentes , partout ce cri de Fi^^e V empereur s'é- lance et frappe le ciel!.... Les feux sont désertés; mais les soldats veulent voir leur chef bien-aimé. lis prennent la paille de leur lit ^ tout ce qu'ils rencontrent, en font des torches dont ils éclairent la nuit sombre, criant toujours Vive l'empereur!... mais avec cet accent qui vient du cœur, et que le commandement, la séduction, la corruption même ne font jamais pousser. Napoléon fut ému.... «Assez, mes amis, assez,)deur dit-il.... Mais on voyait que ces preuves d'amour lui étaient douces , et que son âme les comprenait. Quant à Junot, il pleurait encore en me racontant cette histoire, lorsque je le revis l'année suivante, et me fit pleurer moi-même. C'est qu'il faut avoir non- seulement entendu et vu ce qu'on décrit, mais l'avoir senti pour le bien rendre. « Ah! tu veux de la gloire! disait une vieille moustache qui n'avait peut-être pas été cou- pée depuis le premier passage des Alpes.... ah! tu veux de la gloire !... eh bien, denlain, tes bons enfants de la garde t'en donneront pour ton anniversaire.... Oui.... ils t'en donne- ront , va.» ])E LA DUCHESSE d'aBRANïÈS. '65'] ■ — Qu'est-ce que tu as à grogner clans ta vieille moustache? lui dit l'empereur en s'approchant du vieux grenadier, et lui souriant avec ce sou- rire d'ineffable bonté qui était si charmant en lui.... Le grenadier tenait, comme ses camarades, une torche de paille dont les reflets éclairaient une grosse figure, bien brune, bien cicatrisée, mais dont la bonne physionomie était encore plus remarquable en ce moment. Ses yeux étaient pleins de larmes, et cet attendrissement, mêlé à l'expression habituelle de cette figure, en faisait alors une spécialité, d'autant qu'à la question de l'empereur il se mit à rire aussi ^ — Napoléon la lui répéta. — Ma foi , mon général... c'est-à-dire... Sire... je disais comme ça que nous frotterions d'im- portance ces s . . . c. . . . de Russes ; si ça vous fait plaisir, cependant, car la discipline avant tout. . . jMais c'est égal. Vive l'empereur!. . . Et voilà de nouveaux cris s'élevant dans l'air, et portant aux Russes un arrêt de mort, car des troupes ainsi animées ne peuvent élre battues. ' J'ai toujours pensé que ce pouvait èlre le sujet d'un charmant tableau de genre. Horace Vernet , \e pocle de noire école de peinture, lui, également l'historien de cette époque de notre gloire, devrait bien retracer ce moment-lù avec son ravissant pinceau. 358 MÉMOIRES On fut obligé de faire éteindre aux soldais les torches de paille qu'ils continuaient à alimenter, car les gibernes étaient remplies de cartouches, et il pouvait arriver un malheur. L'empereur d'Autriche fut trouver, ainsi qu'on le sait , Napoléon à son hixowdc , pour lui deman- der la paix. Il est le grand-père de celui qui vient de mourir à vingt-un ans, dans l'exil et la souf- france; mais il l'aimait. Je m'arrête devant son affliction; car s'il souffre, il doit beaucoup souf- frir, M. d'Haugwitz, ministre du roi de Prusse, fut envoyé à notre empereur. Il avait, dit-on, deux lettres dans sa poche. Junot , qui le vit peut- être avec des yeux prévenus, prétendait que la chose n'élait pas douteuse, parce qu'il chercha long-temps le paquet que la bataille avait rendu bon , ou plutôt mauvais. Il faisait la grimace, et en tout disait Junot, je n'aimais pas sa figure. Il est de fait qu'en recevant la lettre de son frère de Prusse , Napoléon sourit , et dit ce mot fort spirituel : « Voilà un compliment dont la fortune a changé l'adresse. )> T.a bataille d'Austerlitz termina non-seulement la campagne ' de i8o5, mais la troisième coali- ' On ne lit d'abord (ju'iin anuisticc. La première chose DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. oSq tion continentale. Maintenant il faut voir l'empe- reur ISapoléon au milieu de sa cour si fabuleu- sement somptueuse , dirigeant lui-même les fêtes, les spectacles de la cour, les quadrilles, les bals masqués, enfin cette foule de plaisirs, mais de plaisirs de bon goût, qui rendirent pendant sept ans la cour de France la cour la plus merveil- leusement belle du monde entier. Voilà ce que je vais raconter; mais comme la vie de Napoléon se compose d'époques très-distinctes, il faut s'arrêter lorsque le jalon se rencontre. Nous sommes arrivés à celui de l'empire. Jetons un regard rapide sur l'antécédent, voyons-le douze ans plus tôt devant Toulon comme commandant d'artillerie. En 1796, le général Bonaparte partit pour prendre le commandemei.t de l'armée d'Italie. Des Alpes Juliennes il s'élance aux montagnes de la LigtH'ie. Montenotte, Millesimo ' sont ses exigée, fut l'évacuation des états de l'Autriclie par les trou- pes russes. Elles durent se retirer par les monts Krapack, à journtcs d'étapes , en trois colonnes, et d'après un ordre dé- terminé par l'empereur Napoléon. Apropos de ce mvt\ armistice ,\e ferai remarquer que l'em- pereur, en parlant, ne pouvait jamais faire la différence des mots armistice avec celui iXamnistie. Cela est bizarre. ' Avril 1796. ûbO MÉMOIRI.S premières victoires, et ces deux affaires révèlent en même temps le grand capitaine et le grand politique , parce que leur résultat était de désu- nir l'armée sarde et l'armée autrichienne. Bona- parte n'avait alors que vingt-six ans. Wurmser était sur les bords du Rhin. Il quitte l'Alsace, et accourt au secours du Tyrol. Il est battu à la fameuse affaire de Castiglione ^ Il se retire dans les montagnes, et revient pour es- suyer une défaite complète à Bassano '. Il se renferme dans Mantoue. Arrive ensuite la glo- rieuse journée d'Arcole^, Alvinzy est rejeté par- delà la Brenta avec les débris informes de la troisième armée impériale , et Bonaparte n'a re- gardé en face l'aigle à double tète qu'au mois d'avril de la même année! Les affaires de Rivoli et de la Favorite 4 amènent la destruction de la cinquième armée autrichienne et la reddition de Mantoue. Vient ensuite le traité de Tolentino-^. Entre cette époque et celle de Gampo-Formio ' 7 août 1796. ' 8 septembre 1796. ^ i5 novembre 1796. ''• 1*' janvier 1797. '11 février 1797. J'ai placé toutes ces dates pour faire remarquer le peu de temps qui existait d'une bataille à l'autre; et tout cela sans nrgent, sans pain, sans habits, et en nombre inférieur. DE L\ DUCHESSE u'aBRANTÈS. 36 1 se relève une nouvelle armée autrichienne com- mandée par le prince Charles, dernier et seul espoir de sa maison. Mais cette armée est culbu- tée, renversée , comme une jeune fille à la course; Bonaparte lui fait franchir, comme par un songe fantastique, le TagHamento, les Alpes Juliennes, la Save, la Drave, la Muehr, Tlzonzo; et l'Au- triche, stupéfaite de voir la France planter son drapeau tricolore à vingt-cinq lieues de Vienne, est contrainted'acceplerlapaix comme une grâce. La guerre d'Egypte suit immédiatement. I.à se développe un nouveau génie militaire dans cet homme qui les possédait tous. On lui reproche d'avoir perdu du monde devantSaint-Jean-d'Acre, comme si César n'en avait pas perdu plus long- temps devant Alisel comme s'il n'avait pas été battu à Dyrrachium, et Turenne à Marienthal. Napoléon repasse les mers. Une nouvelle coa- lition se forme. Malgré l'hiver et les obstacles, Bonaparte fait franchir de nouveau les Alpes à l'armée française. C'est sa huitième campagne à Bonaparte , et toutes sont une suite de victoires. Celle-ci est une fable de merveilles, et pourtant tout est réalité. Son génie a rendu tout possible. Les torrents qui se précipitent du haut des Alpes ont été moins rapides que lui dans leur course. Mêlas est battu à Marengo, et l'Italie est recon- 362 MÉMOIRES quise, sans que la Belgique, ni aucun des dépar- tements réunis aient été menacés. On nous res- pectait alors , si Ton ne nous aimait pas. La neuvième campagne de Bonaparte com- mence à la rupture du traité de Lunéville. En soixante jours, i5o,ooo liommes vont de la Seine aux sources de la Vistule, de la Forét-Noire aux monts Krapack, et se promènent en conqué- rants, animés par le génie de leur chef, dans le Tyj'ol, dans la Styrie, la Carniole, et jusqu'aux confins de TAntriche- Antérieure. On croit rêver. Et comment tout cela s'est-i! opéré?. . . par le génie d'ini seul homme. Cet homme a tout maî- trisé, tout envahi, me dira-t-on. Eh bien! pour- quoi ne l'aurait-il pas fait? Combien elles étaient belles les routes dans lesquelles il menait les Français!... nous n'y marchions qu'à l'ombre des lauriers. . . au bruit d'accents de triomphe. . . Oh! que de larmes de sang il faut verser main- tenant sur le souvenir de cette époque!. . . Enfin il se reposait dans sa gloire; le tambour ne battait plus , l'aigie avait replié ses ailes , et tout étair au repos; nous jouissions pleinement de notre triomphe en contemplant Napoléon assis sur ce trône qui, alors, n'était qu'un pa- vois sur lequel l'avait exhaussé la nation. Après avoir signé le traité de paix qui rendait à l'em- DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 363 {3ereur d'Autriche ses états et ses peuples, qu'il avait perclus parce qu'il avait mal joué, Napo- léon fut à Munich, et maria le prince Eugène avec la fille d\i roi de Bavière. Le prince Eugène était le meilleur comme le plus charmant jeune homme de notre temps, ime tournure élégante comme celle de sa sœur, et une parfaite bonté de cœur. Junot , qui l'aimait avec tendresse, m'écri- vit à Lisbonne tous les détails du mariage. Il y avait, je ne sais pourquoi, une assez grande op- position dans la reine de Bavière, qui n'était que belle-mère ^ du prince royal et de la princesse Amélie. Cependant le mariage se fit, et fut l'oc- casion de fêtes fort belles , mais que je ne vis pas, parce que j'étais alors en route pour revenir en France, Le résultat de ma longue et terrible maladie avait été une grossesse. Lorsqu'elle fut déclarée, je me décidai à partir de Lisborme. Je devais voyager lentement et m'arrêter à Madrid. Je de- mandai une audience à la princesse du Brésil, qui me l'accorda aussitôt. Je sollicitai également ' Junot, qui n'aimait pas du tout les femmes gnu?~mtcs, surtout lorsqu'elles s'appuyaient sur un droit, trouvait j our- tant que l;i rtine de Bavière était fort belle; personne. Je ne prétends pas faire entendre par là néanmoins que, semblable à Wimimnte de Castille , il avait le vol des relues. 364 MÉMOIRES de ne pas mettre mes odieux paniers , et je pense que les nouvelles de nos premiers succès en Al- lemagne furent plus efficaces pour me faire ob- tenir cette faveur, que mon état de femme grosse^ raison qui avait été donnée. La princesse me reçut dans ini cabinet où n'étaient admises que les personnes favorisées. Elle était entourée de sa jeune famille, et ce cercle lui donnait presque un air de beauté. L'une des infantes était vraiment jolie ; c'était dona Isabelle, celle qui depuis a épousé son oncle Ferdinand VIL Elle était enfant alors, mais charmante. La princesse me traita avec une grande bonté; elle me parla de ma grossesse, et, ainsi que j'en étais prévenue, elle ma pro- posa d'être marraine de mon enfant. Elle l'avait déjà dit à Junot , lorsqu'il avait été prendre congé d'elle et du prince, à Maffra. Je répondis comme je le devais à cette marque de faveur royale. Mais je fus plus embarrassée pour la se- conde; il était' question de la croix de Sainte- Elisabeth; je répondis comme Junot l'avait éga- lement fait, que l'impératrice n'ayant aucun or- dre, les femmes de sa cour n'en pouvaient porter. J'ajoutai que c'était un antique usage, car, avant la révolution, les femmes n'avaient en France aucun signe distinctif, excepté les DE TA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 365 chailoincsses et quelques femmes de la maison d'un grand-maître de Malte , connue les Noailles et plusieurs autres. La princesse du Brésil était fort spirituelle , mais je crois très-ignorante. Elle me regardait d'une drôle de manière tandis que je lui parlais, et semblait courir après mes mots comme pour en saisir le sens. « Cependant, me dit-elle avec un ton de voix qui sentait î'aigre-doux, je né pense pas que l'impératrice refuse l'offre que je lui fais de l'ordre de Sainte-Elisabeth. Le général Junot a du lui remettre une lettre du prince et une lettre de moi, dans lesquelles nous la prions de l'accepter. Si elle l'accepte, vous n'aurez pas de raison pour ne le pas porter. » Je répondis, ce qui était vrai, que j'avais un désir ardent de porter cet ordre. Et en effet, je crois n'avoir jamais eu une plus vive volonté que celle de posséder une dècoralion. L'ordre de Sainte-Élisabetli est charmant ; il est blanc et rose, et terminé par une figure émaillée de la sainte tante de notre Seigneur. Celui de Maria- Luisa, blanc et violet, est moins gracieux, sur- tout pour une femme. Une chose singulière, en effet, étîîit cette sorte de difficulté que Junot et moi semblions apporter à l'acceptation de ces 'i66 MÉMOIRES faveurs , qui, en général , sont Tobjet de tant de soins et de tant de démarches. Quant à moi , je désirais de tout mon cœur pouvoir le porter; mais poiu" Junot, la chose était différente, et l'ordre du Christ^ ne lui plaisait guère. Ma conversation avec la princesse fut longue, et très-bienveillante de sa part. Elle me parla avec une sorte de grâce qui rappelait la reine sa mère; l'impératrice Joséphine surtout paraissait être l'objet de la curiosité de toutes ces princesses. Elles auraient bien voulu me mettre dans la nécessité d'achever une phrase commencée , mais l'entretien ne me plaisait pas assez pour me conduire à de l'entraînement, et je me tenais dans une sorte de réserve, attitude qui, du reste, était celle qui me convenait. Je parlai de la Mal- ' II y en a deux autres en Poi'tugal , l'ordre (ï^évis et l'or- dre de SantiaL;o. Le premier est vert, l'autre est violet. Le prince régent les portait tous trois dans lui seul, c'est-à-dire qu'une même plaque renfermait les 3 ordres, et que le ruban était rayé des trois couleurs, rouge, verte et violette. Quant à l'ordre du Christ, le Portugal a d'autant plus de tort de le laisser dans cette position, que c'est l'ordre du temple. Lors de l'abolition des templiers, ils se maintinrent en Por- tugal, et changèrent seulement de nom. Ceci est un fait certain. Lorsqu'un chevalier du Christ se présente aujour- d'hui au grand-maître du temple, à Paris, il est d'abord admis comme novice. L'ordre existe toujours. DE LA. DUCHESSE d'âBRANÏKS. 867 maison , de Saiiît-CIoud, de la vie toute sociable que menaient l'empereur et l'impératrice, et puis la princesse Louis; son frère, le prince Eugène. Tandis que je parlais , la princesse du Brésil avait une physionomie encore plus repoussante: il y avait de la méchanceté dans son visage si ex- traordinairement laid. Elle avait alors cette sorte de sentiment qui est bien terrible dans ses résultats chez quelqu'un dont les idées sont étroites et l'âme sèche : c'est du malheur dont on ne sait qui accuser; il en est alors de ce qu'on souffre comme d'une douleur aiguë dont au fait vous ne pouvez rendre personne responsable; alors cette douleur se change en humeur et rend morose et insociable. Voilà quel était l'état de la princesse du Brésil depuis le combat de ïra- falgar. Elle était humiliée dans sa propre cour, blessée dans ses affections , et pourtant elle ne pouvait rien dire, elle n'osait accuser personne, bien qu'elle en eût bonne envie. Je m'anercevais de son humeur à chacune de ses phrases, bien qu'elle crût au contraire me dire des choses ai- mables... Comme elle détestait l'empereur !... L'entretien tomba sur les modes de France. Je lui dis que, si elle voulait me le permettre, j'aurais l'honneur de lui envoyer un échantillon de chaque chose agréable que je trouverais en 360 AiÉMomts circulation parmi les femmes élégantes de Paris à mon ari'ivée. «Et à moi, ne m'enverrez-vous rien?» dit la jenne princesse lorsque je m'approchai d'elle pour lui faire mon compliment d'adieu. J'entendais assez le portugais pour comprendre cette petite phrase, et je répondis que j'aurais l'honneiu' d'envoyer à S. A. R. une poupée comme jamais le prince Lu lin n'en avait évoqué avec sa belle rose magique. Mon audience fut longue. Il faisait mauvais temps, la princesse n'allait pas à la chasse, et alors il fallait bien tuer le temps: \ ennemi, comme l'appelle spirituellement madame de Souza dans l'un de ses charmants romans ^ Je demeurai lUie grande demi-heure. J'eus une se- conde audience quinze jours plus tard, au mo- ment de partir: celle-là fut très- brève, mais toujours très-bienveillante. Je recevais des nouvelles fréquentes de Paris et de l'Allemagne, elles m'annonçaient les évé- nements que j'ai relatés tout à l'heure. On doit penser si j'étais heureuse de lire ces nouvelles dans mon salon , surtout au moment où il s'y trouvait le plus d'ennemis de la France. 11 était ' Eutiènc de Rothelin. DE LA DUCflESSE d'aERANTÈS. 369 assez plaisant dans ce moment de voir comment ces bonnes âmes s'efforçaient de me faire leur compliment sur nos succès. Un jour, le duc de Cadaval dînant chez moi, me dit avec un air de demi confiance : — Ah rà voyons, dites-moi ce que vous en pensez... là, franchement... voyons... Bona- parte a acheté Mack, n'est-ce pas? Je le regardai et pris mon air bète. — De qui voulez-vous parler , iTionsieur le duc? II fut embarrassé. — Je vous disais que je croyais que l'empereur Napoléon avait acheté le général Mack. La supposition était si stupide, en même temps que méchante , que je ne pus retenir un éclat (le rire qui déconcerta le politique. II n'était rien moins que fort en fait de suppositions ayant le sens commun, et ce n'était que les jours où il calculait assez bien pour faire rentrer les comptes de-rées (i\^\ç^ la délicatesse de la duchesse payait à son cuisinier , qu'il avait son entrée parmi les gens d'esprit. Et voilà comment les choses grandes, les œu- vres de génie étaient jugées en Portugal, en l'an de grâce 1806!... VIII, a4 370 MKMOillES CHAPITRE XVII. Fête à bord de In Topaze T.c nonce en habit de taffetas lilas. — L'ambassade d'Espagne. — Le comte Sabugal. — Don Camille de los Rios. — La frégate élégante. — Les santés ù coups de canon. — Un nonce ivrogne. — Un combat sur mer. — Les hoiiras. — Le soldat et la sor- cière. — L'inquisition. — Le porteur de reliquaire. — Le soldat converti. — Départ de Lisbonne. — La grossesse orageuse. — Arrivée à Madrid. — La princesse des As- turies. — Agonie. — Mort — Mou retour à Paris. J'allais partir; j'allais quitter LL-^bonne pour revenir à Paris. Le capitaine Baïuiiii, qui était toujours clans le Tage, et qui avait fait réparer sa frégate, voulut me donner une fête à sou bord, avant mou dcpar;. Toi;t ce qui faisait partie du corps diplomatique étant en bon rap- port avec nous , fut invité par le capitaine Baudin : le nonce apostolique, son auditeur qui est maintenant cardinal, l'ambassadeur d'Espa- DE LA. DUCHESSE d'aBRA.XTÈS. 3'J l gne , le comte ciel Campo Alange, M. de Castro, don Camille de los Rios, et tous les attachés à l'ambassade catholique, le ministre de Hollande, M. Dormann , le comte de Sabugal, aujourd'hui premier gentilhomme d'honneur de la reine dona Maria , madame Négrier^ et sa fille , sa jo- lie et bonne petite Virginie , et plusieurs Por- tugais. Voilà quels étaient les convives du capi- taine. 11 avait voulu avoir M, d'Araujo, mais , en sa qualité de ministre des affaires étran- gères, il ne pouvait venir à une fête donnée au milieu du port de Lisbonne , et dans laquelle on devait porter bruyamment la santé de l'em- pereur Napoléon. Du moins cette raison fut-elle la véritable. Celle qu'il donna fut l'arrivée de plusieurs courriers. Rien n'était comparable ce jour-là au nonce, à monseigneur Galeppi. Il avait ce qu'on appelle en Italie un costume de campagne, c'est-à-dire une redingote de taffetas violet , bordée d'un galon d'or; et, comme nous n'étions pas en terre ferme, il se croyait tout permis , et disait des choses de l'autre njonde. Mais ce fut vraiment ' Madame Négrier était portugaise. Elle avait épousé M. Négrier pendant l'émigratiou. lille était veuve alors, et n'avait qu'une fille, qui était charmaute. La mère et la fille venaient beaucoup chez moi. 2/,. 372 MÉMOIRES bien une autre affaire au dîner, ainsi qu'on va le voir. J'arrivai au quai de la place du Commerce à onze heures. Je trouvai là le canot du capitaine avec douze rameurs habillés de blanc et de bleu, et défiant pour la bonne tenue les meilleurs ma- telots de la vieille Angleterre. Je m'y embarquai avec M. deRayneval, ma fille, sa gouvernante, et M. Magnien; M. de Cherval était souffrant et ne put venir. En arrivant à la frégate la Topaze, qui était moLiillée au-delà du quai de Soudrès, je fus reçue par le capitaine à la tête de son état- major. L'ambassadeur d'Espagne et le nonce étaient déjà arrivés, et nous parcourûmes, avec le brave commandant, toutes les parties de sou bâtiment. C'était pour moi une chose curieuse et nouvelle. Ma fille, ma Josépiiine % qui aimait tendrement le capitaine Baudin, parce qu'il s'oc- cupait toujours d'elle, était fort amusée de se trouver dans une maison allant sur l'eau. Nous nous reposâmes ensuite dans la chambre de M. Baudin, qu'une élégante de Paris voudrait bien, je crois, transporter dans son appartement. Tout était lambrissé en bois du Brésil et en bois les plus remarquables par leur rareté et leur ' Elle avait alors à peine quatre ans, et était bien la plus jolie enfant que l'on pût voir. DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. SyH bonne odeur; tout dans cette chambre était d'un goût parfait. Il y avait des tapis, des tables, des porcelaines, tout ce qui peut meubler élé- gamment un appartement. Nous passâmes en- suite dans la chambre du conseil, où était servi un magnifique déjeuner-dinatoire. Le capitaine Baudin avait fait les choses avec cette bonne grâce qui double le prix de la réception qu'on vous fait. J'ai remarqué que les marins, ainsi que les officiers de l'armée de terre, étaient toujours plus soigneux que les autres hommes quand ils recevaient des femmes chez eux. Il semble qu'ils redoutent que leur profession ne les fasse soup- çonner de peu de courtoisie, et ils mettent tous leurs soins à un excès de recherche. Ce fut ce qui arriva cette journée à bord de la Topaze : rien ne fut oublié pour que la fête fût en- tière. Nous eûmes une musique parfaite pendant le déjeuner; mais bientôt nous en* entendîmes une à laquelle j'avoue que je n'étais pas habi- tuée. On porta plusieurs santés : d'abord celle du pape, celle de l'empereur, celle du roi d'Es- pagne, de la reine de Portugal, du prince et de la princesse du Brésil , et enfin celle de la Hol- lande. Mais ce ne furent pas les houras des santés qui m'étourdirent, ce furent les vingt-cinq coups de canon par santé dont on salua le nom 374 MÉMOIRES qu'on fêtait. Je crus d'abord être en enfer. Et puis ce bruit ine devint plus familier. . . enfin j'en arrivai à le trouver presque électrisant. Mais mon trésor ne pensait pas comme moi; elle se mit à pousser des cris aigus; le capitaine la prit dans ses bras, et lui parla pour lui expliquer ce qui causait ce tonnerre^ comme elle l'appelait. «Encore, disait la chère créature au capitaine, si c'était toi qui mis le feu , je n'aurais pas si peur. » Mais ce vacarme n'était rien à côté de celui qui suivit. J'avais souvent témoigné le désir d'a- voir une idée d'un combat sur mer. M. Baudin eut l'extrême bonté de m'en donner un simula- cre, niais si parfaitement exécuté, que l'illusion fut un moment terrible. Cependant il n'y avait que demi-charge, car le capitaine nous dit après que nos oreilles n'auraient pu supporter la charge entière sans qu'elles rendissent beaucoup de sang. On tira dix coups par pièce, sans comp- ter la mousqueterie. Mais une chose fort remar- quable fut cette particularité que pouvait du reste seule offrir la Topaze en ce moment. La Topaze avait été obligée de changer sa mâ- ture, excepté trois bas mâts, par suite de ses combats. Les mâts de hune et vergues avaient été rerais en place, mais ne tenaient que légère- DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 87 5 ment. A des intervalles marqués ils tombaient comme brisés par les boulets ennemis, et res- taient suspendus à des cordages. Ce fut certaine- ment un beau spectacle que l'ordre remarquable qui eut lieu dans ce simulacre de bataille. Lors- que tout fut fini, nous vîmes avec un étonne- ment bien justifié, qu'il n'y avait pas eu le pkis léger accident, pas une contusion, pas une brû- lure. Nous comprîmes alors comment on obtient des succès sur mer. Presque toute la population de Lisbonne était accourue sur le rivage pour voir ce beau spec- tacle. Je suis sûre que même encore aujourd'hui le souvenir en est toujours présent à ses habitants. Nous prîmes notre revanche ce jour-là; et les cris de f^ii^e l'empereur! (\ue poussait notre équi- page répondaient aux houras qu'avait excités la bataille de Trafalgar. Nos matelots étaient vrai- ment heureux. Mais une des pièces intéressantes de la jour- née, c'était Je nonce. Il avait d'abord été un peu étonné du tapage que le canon avait fait en por- tant les santés. Toutefois, comme celle du Saint- Père avait ouvert les loas/s, il avait bien pris la chose; ensuite, pour se donner du cœur, il but un , deux y trois verres de vin de Madère; puis du vin de Porto pour la santé de l'empereur. 3^6 MEMOIRES du vin de Carcavello pour celle du roi d'Espa- gne, du vin (\'Ojeras pour celle du prince du Brésil. Enfin, de santé en santé, on en vint à la mienne: ce fut le coup de grâce. Le terrain de- venait fuyant sous les pas du nonce, ce qui n'é- tait pas apostolique. Mais le vaisseau, quoique sokdement assis sur les ancres', avait pourtant cette vacillation qu'un bâtiment a toujours dans les eaux d'un fleuve comme le Tage ^ C'était à en garder un éternel souvenir que de voir mon- seigneur Galeppi, cette fleur de finesse et de ruse, ce chef de la science machiavélique mise en œuvre par le Vatican, être là au milieu de nous comme un homme ordinaire. 11 me faisait l'effet de Dominique, le fameux arlequin, ayant ôté son masque et paraissant avec nn autre vi- sage que celui qu'il portait habituellement, mais conservant sur le nouveau des traces des senti- ments toujours exercés par l'acteur habile. Mon' seigneur Galeppi était complètement ^m, enfin, si je puis écrire ce mot ignoble; il riait, nous regardait avec ses petits yeux émérillonnés, et bavardait que c'était une bénédiction , ce qui ' On sait que dans «ne rade, comme celle de Lisbonne par exemple, les rives étant plus resserrées, les vagues ont un mouvement plus saccadé qu'en pleine mer. DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 877 alarmait beaucoup l'auditeur, qui était, lui, fort convenablement dans son bon sens. Mais, pour le nonce, il avait la parlotte', et de plus il s'at- tendrissait. «Bliumm. . . bhumm!. . . Allons, tuez ces co- quins d'Anglais. , . ce sont des mécréants Vive sa majesté impériale et royale Napoléon, empereur de France, roi d'Italie'.. . .» Et il avançait son verre de vin de Madère pour que je lui fisse raison; mais comme je ne buvais que de l'eau alors comme aujourd'hui, la chose n'était pas facile. Je le lui disais; mais il n'en avançait pas moins son bras de taffetas violet en répétant : Vive sa majesté l'empereur Napoléon 1 . . . Et puis il disait en chantonnant d'une voix chevrotante : Jîevianio, o Dori, bcviam ; ch'il giorno Presto è al ritorno, etc., etc. C'était un drôle de prêtre , pour dire la chose; du reste, parfaitement spirituel et comprenant très-bien la raison lorsque son entendement fai- ' Ce mot estde M. le comte de Forbin, en parlant de quel- qu'un qui parlait beaucoup sans rien dire. Je le trouve char- mant. Au reste, M. le comte de Forbin nous a habitués à entendre, et cette habitude rend difficile à écouter ceux qui be disent aujourd'hui par le temps qui court. S^S MÉMOIRES sait seul son devoir. Voici un fait qui s'est passé à Lisbonne lorsque j'y étais, et qui, grâce à moi et à lui, n'eut aucune suite. Il y avait alors à Lisbonne un régiment com- mandé par M. le comte de Novion, émigré. A part le tort qu'il eut de quitter la France , on ne peut rien reprocher à cet excellent homme , qui plus tard rendit de vrais services à la France , et qui, en attendant, avait formé le plus beau régiment que l'on pût voir. Junot disait qu'il était plus beau que la garde. C'était grâce à lui que l'on pouvait aller à minuit dans les rues de Lisbonne sans être arrêté dans sa voiture. Comme il avait été très-lié avec mon père , je le voyais souvent, et Junot l'avait accueilli comme il mé- ritait de l'être. Un jour il vint me raconter un fait qui était tout simple, mais que X inquisition voulait rendre important. — L'inquisition! Comment... en i8o5! — Mon Dieu oui... C'est une de ces per- sonnes à la vie dure, qui ne meurent qu'après avoir été assommées. Voici le fait. Il y avait, au quai de Soudrès, une vieille femme qui vendait des oranges pendant une par- tie de l'année, et des sardines pendant l'autre. Les soldats étaient surtout ses chalands; mais elle leur vendait aussi une singulière marchan- UE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 879 dise, c'était la bonne aventure. Cette vieille si- bylle, soit qu'elle s'abusât elle -même, soit qu'elle abusât les autres, était regardée parmi cette foule qui barbolte au quai de Soudrès, et par tout ce qui était soldat étranger dans la légion de police et la légion d'Alorna, comme une sorcière. Ses compagnes même la craignaient. Un soir, il faisait un temps lourd et orageux, et les soldats étaient déjà rentrés dans leur ca- serne, lorscju'un allemand, nommé Fritz Klump^ se présenta devant la vieille, qui se disposait aussi à rentrer dans son taudis. Fritz était com- plètement ivre. — Je veux que tu me dises ce qui va m'arriver, 3uana, dit-il à la vieille; ma maîtresse m'a fait une infidélité... là, devant moi... ellea pris tout à l'heure un soldat de Ray '... un morveux... un porteur de reliquaire... ça ne lui a pas servi à grand'chose... je l'ai tué... tout de suite... mais, c'est que le colonel n'aime pas ces affaires- là. . . Allons. . . voyons... qu'en résultera-t-il pour moi?... ■ Il n'y avait pas de gardes du corps à Lisbonne, c'étaient le régiment de Kay et celui de la Lippe (pii faisaient le ser- vice près de la famille royale. Je ne sais pas si en i8o5 ce n'était pas la légion d'Alorna qui remplissait cette fonctiou , je n'en suis pas sûre. 380 MÉMOIRES Je n'ai pas le temps ce soir, répondit la vieille, qui probablement n'avait pas envie de se mêler d'une pareille affaire... Reviens demain. — Je veux que tu parles tout de suite... Il faut que je sache, avant de rentrer à la caserne, ce qui peut ni'arriver... Si le colonel est méchant... j'ai de bonnes jambes. . . Allons, Juana. . . Pendant ce colloque, il s'était attroupé plu- sieurs matelots et des soldats de Kay; quelques- uns de ces derniers dirent qu'il faudrait jeter dans le Tage l'Allemand et la sorcière; l'orage approchait; il tombait déjà de larges gouttes de pluie; Fritz subissait la loi imposée par l'orage, et son ivresse devint à la fois complète et ter- rible. En entendant menacer la vieille , il regarda de travers ceux qui l'eritouraient. « Si quelqu'un de vous la touche, dit-il en mon- trant la vieille, il aura affaire à moi... et, pour ce qui me regarde... sacramentsherV. ... prenez garde à vous. . . Allons, dépéche-toi , Juana.. . » Et il s'avançait en chancelant vers elle. — Je l'ai déjà dit que je ne voulais te rien dire ce soir. . . Laisse-moi tranquille, ou tu t'en repentiras. — Et moi, je te dis que tu parleras, s'écria Fritz toiit-à-fait hors de lui; et quand le diable serait avec toi , j'aurai raison de vous deux. DE LA DUCHESSE D^ARRANTKS. 38 1 En entendant le nom du diable , tout ce qui était Portugais dans la foule, qui s'était fort aug- mentée depuis le commencement de cette scène, se signa trois fois au moins. La peur fut plus forte que la curiosité , et le cercle s'étendit au- tour des deux interlocuteurs. Fritz s'avança vers Juana pour la saisir et la faire rentrer dans un méchant taudis où elle faisait cuire les sardines qu'elle leur vendait , et où elle rendait ses ora- cles. «Ne me touche pas, s'écria-t-elle... ne me tou- che pas... ou, je te le répète, tu t'en repentiras. ^^ Fritz ne lui répond que par une imprécation et s'avance en chancelant. Mais , à peine a-t-il fait un pas que Juana le touche seulement avec sa main, et tout aussitôt le soldat tombe à ses pieds comme frappé de la foudre. Ce fut d'abord un effroi qui ne permit au- cune parole. Juana fut elle-même stupéfaite de sa besogne. On releva Fritz , il ne donnait au- cun signe d'existence , et ce ne fut que deux heures après, lorsque l'on put le saigner, qu'il rouvrit les yeux. Mais il aurait mieux valu pour Juana qu'il les tînt fermés plus long-temps; il déclara qu'au moment où il allait la saisir , il avait vu auprès d'elle un grand homme noir ayant deS yeux de feu , que c'était cet homme 38a MÉMOIRES noir qui l'avait frappé avec une massue qu'il te- nait à la main. Le singulier de la chose, c'est que Fritz n'était plus ivre , et qu'il ne se coupa ja- mais dans les différents interrogatoires qu'on lui fit subir, et cela, malgré tout l'ennui qu'il en éprouvait. Le résultat de cette belle enquête fut que la pauvre Juana fut enfermée dans le plus noir, le plus profond des cachots de l'in- quisition, et l'on se disposait à faire le second acte de la ridicule affaire du mendiant de Madrid avec sa poudre sympathique, lorsque la pauvre vieille fut sauvée par l'inspiration qu'eut une nièce à elle de venir trouver Junot, qu'elle atten- dit un jour à sa porte au- moment où il allait monter à cheval. Mais il était temps : le soldat , dont les moines s'étaient emparés et dont la télé était tout-à-fait tournée à la folie, continuait à vouloir soutenir son premier dire ; le soldat de- venait de bonne foi , par une aberration d'es- prit, le bourreau de cette malheureuse qui de- mandait pardon, mais trop tard, à tous les saints du paradis d'avoir voulu jouer avec les démons d'enfer. Le fait réel de la chose, c'est que Fritz, qui n'était pas d'aplomb sur ses jambes, et mar- chant sur un terrain fangeux et glissant, avait perdu l'équilibre en étant touché par Juana. Sa tète avait porté sur une pierre, et, de ce^incident DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. !^83 tout naturel, était résulté ce qui était arrivé. M. Magiiien, qui vit Fritz et examina sa tète, trouva l'endroit encore meurtri où la contusion avait été donnée , et me dit que la mort s'en se- rait suivie à une ligne de différence. Mais jamais cet homme ne voulut comprendre que Juana n'était qu'une imbécile qui vendait des oranges et des sardines. a C'est une grande magicienne , disait-il... J'ai eu tort de l'offenser; mais elle m'en a bien puni. Le résultat de cette affaire, qu'on ne peut croire appartenir au dix -neuvième siècle, fut, grâce à nous, réduite à peu de chose en compa^ raison du san-benito et de la chemise soufrée. Le nonce s'intéressa à la vieille Juana, et la pau- vre femme fut envoyée dans un couvent de Viseu ou de Ciudad Rodrigo; il fut très -bien dans cette affaire, si ce n'est pouilant qu'il craignait que l'on sût à Rome qu'il s'en était mêlé. — Mais vous avez trop d'esprit pour croire que cette femme a le diable à son commander» ment, ou bien qu'elle est au sien, lui dis-je ? — Madame l'ambassadrice, les voies dans les- quelles Dieu permet à Satan d'errer en ce monde sont infinies, et je pourrais croire que. . . • — Allons, allons, accordez-moi la faveur de ne pas achever. 384 MÉMOIRES Quant au soldat, M. de Novion le perdit; on en fit une merveille de conversion. Comme il était catholique, il y eut moins à faire que pour un infidèle; mais il prit Thabit dans l'un des couvents les plus austères de Lisbonne, toujours convaincu qu'il avait vu le diable lui toucher le front avec sa massue. Cet effet d'imagination est- il réel? oubienles moines, qui voulaient un exem- ple marquant, et que le hasard servait à souhait, ont-ils maintenu ensuite la première assertion de Fritz faite dans le moment d'une première frayeur. M. de Novion, qui était l'homme le plus naturel et le plus probe dans toutes les choses de cette nature, avait la conviction que son soldat avait été séduit pour continuer à déclarer qu'il avait reçu un soufflet du diable. Voilà ce qui se passait en i8o5 dans la belle Lusi- tanie. J'attendais toujours que mon enfant m'averlît par un mouvement que je pouvais enfin me mettre en route. J'étais enceinte de plus de cinq mois et je ne sentais pas encore remuer. Enfin , je me décidai à partir. Je me portais bien, le temps était beau et j'avais un grand désir de re- voir ma patrie. Nous quittâmes Lisbonne le a5 novembre i8o5. Je repassai le Tage et re-» montai à Aldéa Galega dans mon coche de coi- ])F. L\ DUCHESSF. 1) ABRA^'TKS. 385 leras pour traverser de nouveau les landes de l'Est ram ad ure. Je voyageais lentement, mais avec un grand agrément. jM. de Cherval était pour moi une ressource que l'esprit et le cœur ne pouvaient trop apprécier. J'avais ma fille, ma Joséphine; j'avançais vers la France.... je me promenais.... j'herborisais , et le temps s'écoulait d'une ma- nière douce et charmante; mais un épisode sin- gulier se préparait. Le sixième jour de ma route, ma femme de chambre me dit : ce Madame a-t-elle remarqué que sa taille est plus mince? » Je me regardai, je ne vis aucune diminution; j'étais même fort grosse pour une femme en- ceinte de cinq mois. Le lendemain, ma femme de chambre, dont il faut que je vous dise le nom, dussiez-vous en rire (elle s'appelait Chapatte), me redit en- core : « Madame ne s'aperçoit pas que sa taille est plus mince ? « A la répétition de celte phrase je me fâchai.... Ma îailie était alors de celles qu'on trouve bien faites. J'étais svelte. mince, surtout de cette partie VTTT. afj 386 MÉMOIRES où se logent ordinairement les enfants, et je me voyais immense. « Chaj3atte, dis -je fort sérieusement, l'amour vous tourne la tête et vous radotez. » Le huitième jour, comme je m'habillais, voilà qu'un corset à la paresseuse que je mettais de- puis ma grossesse, croise tellement que je ne puis l'agrafer. Je regardai Chapalte : — Chapatte, mon enfant, qu'est-ce que cela veut dire? — Mais, voilà quatre jours que j'ai l'honneur de dire à madame que sa taille devenait.... — Oh! mon Dieu! vas-tu encore me répéter tes sottises?... Le fait est que je ne savais comment expliquer ce singulier incident : je mangeais comme on mange à vingt ans lorsqu'on se porte bien; je dormais de même, je riais, j'étais heure:::. •..., je l'étais surtout de la pensée d'avoir enfin un fifarçon ^... et puis toute la sollicitude attachée à ce bienheureux garçon! « Madame l'ambassadrice, m'avait dit la prin- cesse du Brésil, soignez bi;:ii mon petit filleul; ' J'avais déjà deux filles, et j'avais fait deux fausses cou- ches de deux filles. Cette giossesse devait faire espérer un garçon. DE LA DUCHKSSE D\BRA^'Ti:S. 38n c'est un petit don Juan on une dorïa Carlotta , je vous le recommande. » « Madame Junot pourra revenir à petites jour- nées, écrivait M. Talleyrand % si le soin de sa santé l'exige. » « As-tu des nouvelles de ta femme? demandait l'empereur à Junot.... Ecris-lui qu'elle vienne len- tement ; il faut que les femmes grosses soient raisonnables. « «Écoutez, me dit l'ambassadeur d'Espagne, le bon et excellent comte del Campo d'Alange , prenez ce reliquaire , il contient une précieuse relique de la mère du Sauveur; ma femme la portait toujours; je vous la donne pour qu'elle vous soit favorable. » — Eli bien, disaient à Junot tous ses camarades, comment va ta femme? As-tu de ses nouvelles? — Eh! mon Dieu non! disait mon mari.... Je suis inquiet. Pauvre femme! entreprendre une si longue route étant grosse de cinq mois.... Et les doléances allaient leur train , que c'était une bénédiction. Moi-mémo, je me regardais comme une arche sainte, et n'osais mettre un pied devant l'autre. On peut penser, d'après tout ce que je viens de dire, combien la remarque ' En date du 24 septembre i8o5. 25 388 MIÎAIOIRES tlo Chapatte m'avait d'abord scandalisée ; mais ce que je voyais éVAxt positif : cependant je ne dis encore rien. Le lendemain, neuvième jour de ma route , Chapatte et moi nous nous regardons,... Nous nous regardons long-temps mérne, croyant rêver : enfin , nous éclatons de rire.... Je n'avais plus de ventre. — Ah rà,dis-je enfin, qu'est-il donc devenu? Va chercher M. Magnien , ( il n'était pas fort en ma- tière cVesculaperie , mais il en savait assez pour comprendre mon histoire). Je la lui racontai; il ouvrit ses deux gros yeux ronds, se moucha trois fois, prit deux prises de tabac, et me dit: — Vous avez une tjmpanite.... — Qu'est-ce qu'une tympanite? Est-ce que je n'étais pas enceinte d'un enfant? — Non vraiment. — Et de quoi donc ? — D'un vent. — Comment d'un vent? Je crus qu'il se mo- quait de moi. — Oui , d'un vent. — Alors, voilà le baptême fait.... Alors , nous pourrons aller grand train , et je pourrai danser à Madrid, où l'on me promet tant de bals!... Et me voilà à sauter comme une biche en li- berté, puisque je n'avais plus besoin de soigner mon faon. DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 38g Arrivée à Madrid , je fus loger dans ma char- mante petite maison d'Alphonse Pignatelli. Ce fut alors que je connus la comtesse Da Ega ; elle était ambassadrice de Portugal à la cour de Madrid. Sa position d ambassadrice de famille lui donnait de grandes prérogatives; mais son esprit les lui faisait plutôt éviter que rechercher. Elle aimait bien mieux être souveraine comme elle l'était dans son salon de Madrid que d'aller se morfondre dans une maison mal meublée , incommode, du village de Guadarrama, à l'Escu- rial , où était alors la cour. Les événements quise passaient en ce moment dans l'enceinte du palais des rois de Castille étaient affreux et sinistres. On a beaucoup parlé de la haine du prince des Asturies contre Manuel Go- doï.... Cette haine, si elle a pour base les mauvais traitements que le prince de la Paix a eu l'audace, je ne crains pas d'écrire le mot, de faire subir au fils de son roi , à une princesse aussi respec- table qu'elle était admirée et chérie, ce motif seul rendrait suffisant pour tout légitimer; car enfin, je répète ce que j'ai déjà dit plusieurs fois, les rois et les princes sont des hommes comme nous, mais, par cette même raison, ils en ont aussi les passions. Ils sentent les injures; pour- quoi exiger d'eux ce que nous ne sommes pas 3()0 MÉMOIRES assez forts pour leur accorder ? La parabole de la paille et de la poutre se retrouve partout. La princesse des Asturies était mourante; elle expirait au milieu de tortures épouvantables. Je ne pus soutenir ses cris, un jour que je fus au sitio. Je lui portais un grand attachement, et j'aurais voulu approcher de son lit mortuaire ; mais tous mes efforts pour y parvenir furent ijnpuissants : je le tentai plusieurs fois, et tou- jours en vain , pendant le long séjour «que je fis à Madrid, Cependant je tenais fortement à la voir, non-seulement pour elle, mais parce que je voulais voir également le prince des Asturies, et j'étais certaine de le rencontrer auprès du lit de souffrances de sa malheureuse femme, qu'il ne quittait ni le jour ni la nuit. J'avais reçu de PVance des ordres en manière de conseils ^ afin de faire une chose qui m'était indiquée et que je ne pouvais accomplir. De là çst venu mon long séjour à Madrid, que tant de gens ont expliqué en disant ç\\\tf aimais la danse. Si je n'avais aimé que la danse, et que ce ne fût que de ma pro- pre volonté que je fusse restée à Madrid, j'au- rais d'abord dansé davantage, et puis j'aurais en bien d'autres bals à Paris. Non, des raisons que je ne puis dire, mais d'une haute importance, dans la position où se trouvait la famille royale DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 'dgi d'Espagne, m'imjDosaieiit l'obligation de demen- rer à Madrid. Il courait d'étranges bruits sur la maladie de la princesse des Asturies : on n'en parlait qu'en tremblant ; mais , dans les conversations intimes , le terrible mot de poison était dit par les per- sonnes les plus attachées à la reine. On rapportait qu'un jour un courrier, partant pour Naples, fut arrêté et ses dépèches visitées: elles conte- naient des lettres de la princesse des Asturies à sa mère. La malheureuse princesse se plaignait des traitements plus qu'humiliants qu'elle et le prince des Asturies recevaient de la reine et du prince de la Paix; et la lettre était terminée par des plaintes touchantes sur son sort , des re- grets sur son éloignemeut de sa patrie, et enfin par des craintes très-vives manifestées sur son sort à venir. La reine sourit, d'un sourire d'en- fer, en lisant ces plaintes touchantes d'un cœur blessé. — Que faut -il faire? demanda-t-elle à un homme qui était son conseil; car Charles IV n'était là que pour trôner. — Il faut envoyer cette lettre, lui répondit cet homme ., et puis nous verrons la réponse; elle tracera notre conduite ultérieure. f La réponse n'arriva que trop tôt. Les bruits 392 MÉMOIRES qui circulaient alors, et d'après lesquels j'ai re- cueilli tout ce que je rapporte, disaient qu'elle était arrivée le 20 août de l'année i8o5,et que le jour de la Saint-Louis, c'est-à-dire cinq jours après , le parti qui avait été adopté avait reçu son exécution. Ces bruits, du reste, étaient ceux de la plus haute classe et des familles les plus élevées. On disait enfin, et en frémissant, que la princesse des Asturies avait été empoisonnée, et que cette résolution avait été prise d'après une ligne de la réponse de la reine de IVaples. «Ma fdle, lui disait-elle, je ne conçois pas que « vous supportiez ce que vous me racontez. . . « Il n'est pas de trône qui vaille la peine d'être «acheté aussi cher. . . Laissez plutôt celui d'Es- « pagne, et venez auprès de moi. Mais si vous ne « pouvez vous résoudre à quitter Ferdinand, qui « vous donne le peu de bonheur que vous trou- « vez dans ce malheureux pays, alors, ma fille, «sachez être non pas une faible femme, mais « une grande et courageuse princesse; songez à « ce que disait la grande Catherine 11 : // vaut « mieux tuer le diable que le diable vous tue. » Ce fut , dit-on , d'après cette phrase que le meurtre eut lieu. Du moins, je le répète, était- ce le bruit général. Depuis l'avènement de Fer- dinand VII, j'ai appris que l'apothicaire qui avait DE LA DUCHESSK d'aBRA.KTÈS. SgS (]onné le poison était veiui s'accuser lui-même; mais je n'étais pas eu Espagne alors , et ne puis l'aftirmer. Ce que je puis certifier, c'est le con- cours entier qui alors formait cette opinion. Voilà ce que j'écrivis en France^ voilà ce que j'ai dit lorsque je fus interrogée sur cette mysté- rieuse et tragique histoire. Le prince desAsturies était dans \\w si violent désespoir, qu'il voulait attenter à sa vie. Il passait toutes les nuits au- près du lit de la princesse, dont les souffrances auraient attendri un ennemi. J'ai conservé de la princesse des Asturies un souvenir d'attachement et de respect que je lui porte non-seulement pour ses bontés, mais pour tant de remarquables qualités, tant de vertus qui auraient brillé d'un si vif éclat sur le trône dEspagne. C'est un grand malheur pour nous qu'elle soit morte. C'est \\n grand malheur sur- tout pour l'Espagne. Je suis certaine, et je suis autorisée à le dire , que les affaires de la pénin- sule auraient été traitées bien différemment à Bayonne si la princesse y eût été. Je demeurai à Madrid jusqu'aux premiers jours de février. Je voyais, comme je l'ai dit très- souvent, l'aimable comtesse Da Ega. Nous nous réunissions chez elle; nous faisions de la musi- que, car toutes ses sœurs, ainsi quelle, étaient 394 MÉMOIRES musiciennes. La duchesse d'Ossiina, qui était ce qu'elle est toujours, une excellente et bonne per- sonne, et qui faisait noblement les honneurs de rEsp.'igne, me donna une charmante fête à sa campagne près de Madrid, à Wélaineda. Nous y passâmes une délicieuse journée; nous y dé- jeunâmes, et ne revînmes à Madrid que le soir. La maison était charmante. Lorsque le roi Jo- seph était en Espagne, je ne sais pourquoi il ne prit pas l'Alameda pour lui au lieu de la don- ner au général Belliard. J'aurais mieux aimé l'Alameda que TEscurial. Madrid me reverra. Je parlerai plus loin de ses beautés et de ses inconvénients. Je parlerai de Burgos, de Valladolid , de Salamanque et de cette foule de villes en Espagne que j'ai si long- temps habitées. Maintenant je reviens en France. J'avais reçu de Vienne une lettre de Junot, dans laquelle il m'annonçait que l'empereur lui donnerait une mission pour l'Italie, mais que je devais me rendre à Paris pour y faire mon ser- vice auprès de madame mère; que je devais néanmoiîis m;;rcheravec prudence, pour ne pas hasarder mon précieux fardeau : on sait ce que c'était. Mon voyage fut heureux, et plus prompt que ne l'avaitété l'autre. Je rentrai dans Paris le mardi- DE LA DUCHESSE d'aBRA.NT£S. 3g5 £[ras fie 1806. Une particularité à remarquer, c'est que j'eu étais partie également un mardi- gras. Mais quelle différence de sensations!... Comme le bonheur en espérances est doux, lumineux à vinçjt et un ans!... Comme on est heureux!... Je ne regrette ma jeunesse ni pour ma figure, ni pour mes agréments, mais pour ce beau temps d'illusion. J'ai parlé du général Lallemand, en disant com- bien il nous était cher à mon mari et à moi. Il partit pour l'Amérique en 1802, et s'y conduisit vaillamment; mais il déplut au général en chef, qui n'aimait pas les hommes tels que Lallemand, et il revint en Europe, presque en disgrâce. Un jour, je le vois entrer dans ma chambre avec une jeune persorme ravissante de grâce; elle était grande, sa taille avait cette souplesse du palmier, cette mollesse gracieuse qui n'ap- partient qu'aux créoles. Sa figure était celle d'une charmante jeune fille, d'une enfant; et en effet, elle n'était encore qu'une enfant. Ses che- veux étaient blonds, cendrés; ses yeux bleus et doux don liaient un charmant regard. Et puis son pied était si petit , sa main si mignonne, son nez retroussé donnait tant de finesse à sa physiono- mie, qu'ii était impossible de ne pas éprouver un attrait positif en voyant madame Lallemand 396 MÉMOIRKS pour la première fois. Elle avait ensuite, en ma- nière de dents, trente-deux perles bien orientées qui brillaient dans une bouche de rose. Ce serait une mode à faire venir que cette façon de mettre comme cela son collier dans sa bouche. Mais, par sainte Marie! comme le dit M. Barbier % n'a pas un tel collier qui veut. Son esprit est d'une originalité non copiée, que je n'ai vue qu'à elle. Madame Lallemand a été pour moi, à l'époque dont je parle, l'objet d'un attrait très-vif, parceque je l'ai jugée spiri- tuelle avec une enveloppe naïve; plus tard, cet esprit s'est développé et a montré qu'il pouvait être d'une trempe plus élevé. J'étais heureuse en pensant à mon retour et aux femmes que j'allais retrouver, de classer ma jeune créole dans un rang tout particulier pour mon propre agrément, et bien aussi, je le croyais, pour le sien propre. Elle était revenue en France avec sa mère, la belle madame de Larligues; cette jolie femme que tout Paris a vue rivaliser de luxe avec les plus immenses fortunes. Elle avait cinq cent mille livres de rentes à Saint-Domingue. Un seul jour avait tout anéanti!... Elle avait tenté vainement ' Délicieuse chanson clc M. Bail)icr, dans le Talisman de i8'i2(vovez chanson villouittine^ DE LV DIJCFTF.SSF. l>VvERANTKS. 397 fie reti'oiiver quelques débris lorsque l'armée française avait été au,.cap; mais rien ne lui fut rendu. Elle se conduisit en héroïne, et donna dès lors à sa jeune fille des leçons de ce courage admirable dont tout récemment encore elle nous a donné des preuves qui ont ajouté le res- pect à l'amitié de ses amis. Madame Lallemand a fait si long-temps partie de ma famille, surtout par cette amitié de sœur que j'ai toujours eue pour elle, qu'elle est une portion intégrante de tout ce qui me touche pendant bien des années. J'ai donc été obligée de donner ces détails qui, d'ailleurs, ne peuvent qu'être agréables à ceux qui l'aiment. Aussitôt après mon retour, j'écrivis à madame la baronne de Fontanges, dame d'honneur de MADAME MÈRE, pour lui anuonccr mon arrivée et lui demander quel était le jour que désignait S. A. I. pour que je lui fusse présentée. Madame de Fontanges me répondit immédiatement que le dimanche suivant je serais présentée à madame avant l'heure de la messe. C'était une grande affaire pour ma jeune tête que de me voir pré- sentée à une personne que j'étais habituée à aimer et à respecter depuis mon enfance, et cela avec cette vieille manière qui portait à vénérer les personnes âgées et à leur montrer une dé- 398 MÉMOIRES férence qui ne venait pas de la flatterie, ni d'une pensée obséquieuse; c'était un bonheur pour moi devoir madame Bonaparte, la mère de l'em- pereur, traitée enfin comme elle devait l'être, et cela, par son fils. Aussi attendais- je cette journée avec une impatience presque joyeuse. Si je ne m'étais pas trouvée au moment de faire paraître la quatrième livraison de mes mé- moires, j'aurais répondu plus tôt aux journaux qui parlaient de madame mère d'une manière si peu vraie. Madame mère, à qui l'on donne si gé- néreusement tant de millions , ne possède pas 80,000 livres de rentes. L'empereur ne donnait qu'à ceux qui dépensaient; il n'aimait pas les économies. Madame mère n'eut un mil!i(jn par an que lorsque le roi de Westphalie fut à Cassel ^ Ce qu'elle possède ne peut être que le fruit de ses économies sur ce million, et cela pendant cinq ans. Depuis les mailieurs de la famille Bo- naparte, si elle se refuse tontes ces jouissances de la vie qui sont si douces à son âge, si elle a un extrême amour de l'ordre, c'est pour avoir la possibilité de venir à l'aide de ses enfants. Elle a fait pour eux de très-grands sacrifices, c'est une honorable et respectable personne que ' En 1807. DE LA DUCHESSE d'aERANTÈS. 3c)C) MADAME mère; son nom aurait dû être respecté par des journaux qui, ne la connaissant pas, ont été à la fois injustes et mensongers , peut-être sans le vouloir. Mais que des journaux légitimistes donnent des biens illusoires à la famille Bona- parte pour excuser les Bourbons d'avoir manqué à leur parole , et de n'avoir tenu aucun des trai- tés qu'ils ont faits avec elle; d'avoir retenu tous leurs biens, les diamants de la couronne, ra- chetés presque en entier des deniers de l'empe- reur; d'avoir pris leurs rentes, de les avoir repoussés, exilés : tout cela se conçoit, parce qu'en cela les journaux légitimistes suivent leur route. Mais, que d'autres journaux qui font état de rentrer dans une voie de justice , qui ne ma- nifestent plus de haine, racontent des faits in- ventés à plaisir, voilà ce qui ne peut se tolérer. On est tellement léger sur les Jiistoîres que l'on rapporte et que l'on recueille en courant sur la famille de Napoléon , que nous avons vu l'autre jour annoncer, comme arrivée la semaine précé- dente, la mort tragique de l'un des fils de Lucien Bonaparte; il s'était brûlé, disait-on, la cervelle à bord d'un bâtiment, en allant en Afrique. Et Dieu sait les commentaires sans fin que faisaient les habiles politiques, vrais polichinelles de notre époque. Eh bien! il y a cinq ans, qu'en allant |00 MKMOIRF.S aux États-Unis, l'un des fils de Lucien fut tué en nettoyant un de ses pistolets; mais cela tout naturellement, et puis, il y a cinq ans. Mais ce qui est plus sérieux que des erreurs, ce sont les déviations de l'honorable chemin qu'aurait dû suivre la nation. Comme Française, et comme Française aimant ma patrie, je rougis pour elle qu'ellen'ait eudepuis i83od'autre sou- venir à envoyer à la famille de Napoléon qu'ini nouvel exil; je rougis aussi pour elle qu'un frèi'e de l'empereur, que Jérôme, blessé à la bataille de Waterloo, n'ait de moyen d'existence que la pension que fait à sa femme l'empereur de Rus- sie!... Et cette famille infortunée, veut-on savoir comment elle pense?... comment s'expriment ceux qui la composent?... voilà ce que m'écri- vait dernièrement l'nn de ses membres : « Ma consolation est de penser qu'élevés dans la médiocrité, tous les enfants de cette famille vaudront mieux que s'ils l'eussent été au milieu des grandeurs de la fortune et de la flatterie.» FIN DU TOMT, HUITn-:ME. TABLE DU HUITIÈME VOLUME. Chap. I^"". Physionomie de l'Espagne et du PortU!j;al avant la guen-e. • — L'empereur attache une grande importance. à être l'allié de ces deux pays. — Fana- tisme national des Espagnols. — Détails sur la famille royale et le prince de la Paix. — Parallèle de ce der- nier avec Orloff, favori de Catherine. — Impôt sur les voitures. — Beauté des routes. — Inscriptions. — Recherches historiques et statistiques sur Madrid. — Madame de Beurnonville. — Son aimable récep- tion. — Pourquoi les lumières de la civHisation pé- nètrent difficilement en Espagne. — Dévotion des femmes espagnoles. — Passion des Espagnols pour les spectacles, les joutes, les tournois. — Mot du comte d'Aguilard. — Orgueil castillan. — La du- chesse d'Ossuna. — Les marquises de Santa-Crux et de Camarasa. — La marquise d'Ariza. — IMadame Carrujo. Sa fdle madame la comtesse Mcrlui. — Mes douze premières années. — La marquise ilc Santiago. — Ses ridicules. — Le sourcil postiche. . VIII. J-G 4o2 TABLE. Chap. II. Mon mari conçoit du prince de la Paix une opinion favorable. — Portrait de la princesse des As- turies. — Curieuse origine de la faveur du prince de la Paix. — Titre de prince conféré en Espagne aux étrangers seulement et aux membres de la fa- mille royale. — Appréciation impartiale du prince de la Paix. — Il tient tète à l'inquisition. — Junot se rend près du roi à Aranjuez, — Ma présentation. — Vieux restes des coutumes féodales. — Pont du Mançarauez. — Pont de Tolède. — Le château de M. Aguado à Petit-Bourg. — Ma toilette de présen- tation. — Cérémonial. — Proscription des gants blancs. — La camareira mayor. — La reine me fait le plus gracieux accueil. — Son portrait. — Char- les IV Ses habitudes. — Détails intéressants sur sa vie privée. — La reine d'Etrurie. — Mon embarras. — Questions nombreuses que m'adressent le roi et la reine d'Espagne 24 CuAP. III. Particularité importante de ma visite à leurs majestés. — Mon étonneraent à la vue du prince de la Paix , et sa singulière tenue. — Réflexions que me suggéra cette circonstance. — L'nion du prince de la Paix avec une princesse de la maison de Bourbon. — Étranges commentaires sur ce mariage. — Haine de la princesse de la Paix pour son mari. — Madame Tudo. — Anecdote bizarre. — Faveur d'un jeune garde du corps. — Passion malheureuse du roi pour la musique. — Ma présentation à la princesse des Asturies Mauvaise humeur du prince des Asturies. Hésitation de Junot. — Le comte de Campo d'Al- lange. — Notre promenade dans les jardins 4^ TABLE. 4o3 Chap. IV. Souvenirs d'Aranjiiez. — Cérémonial. — Re- tour à Madrid. — Singulière aventure. — Mes rap- ports d'intimité avec madame de Beurnonville. — Heureux instants passés dans la maison de l'ambas- sadeur.— Dîner et surprise. — Tallien. — Conduite de Tallien au 9 thermidor. — Conférences de Junot avec le prince de la Paix. — Ports d'Espagne. — Son alliance avec la France. — Notre départ de Madrid. — M. le comte da Ega, ambassadeur de Portugal. — Portrait de la comtesse da Ega 69 Chap. V. Mon mari est traité avec tous les honneurs dus à un ambassadeur de France. — Mauvaise humeur de Charles IV contre Louis XVIII Le soldat usur- pateur Ordre de la toison-d'or. — Lettre absurde de Louis XVIII au roi d'Espagne. — Acceptation de la couronne d'Italie par l'empereur. — Discours de Napoléon manquant de franchise. — Quel était le vrai but de l'empereur. — M. le marquis de Buona- parte. — Couronne de Lombardie. — Mémoires de Gohier empreints de fiel et de haine. — Talaveyrada Reyna. — Des dragons nous donnent une aubade. — Soldats espagnols demandant l'aumône. — Projet de faciliter l'écoulement du Tage. — Le clergé s'y op- pose au nom de Dieu et en qualifiant le projet d'at- tentatoire aux dogmes sacrés Quel est en Espagne le sens de l'expression états. — Portrait de la du- chesse d'Albe. La Mesta 85 Chap. VI. Province de l'Estramadure. — Le coche de Colleras. Aventure qui m'arrive dans ce pavs. — Ma manière de voyager. — Visite inattendue de Jérôme Bonaparte. — Détails sur Jérô|/ne. — Colère de l'em- 4o4 TABLE. pereur en appieiiant son mariage. — M. Alexandre Le Camus, depuis comte CiiAP. IX. Arrivée à Lisbonne. — Aspect de la ville et des environs. — Adage portugais. — Le frère du TABLE. 4^*5 maréchal Serrurier. — Calembourg de l'empereur. — Le banquier français. — Bizarrerie du cérémonial. — L'ambassadeur de Louis XV et celui de Napoléon. — Ordres donnés par le ministre des affaires étran- gères pour la réception de Jimot. — Le vendredi saint. — La fièvre jaune en Andalousie. — Visite de la santé. — Gouvernement du Portugal Le yacht du prince du Brésil. — Notre débarquement. — Le comte de Castro Marino. — Usage absurde relatif à l'installation des ambassadeurs en Portugal. — La voiture du comte de Castro Marino. — . La collation diplomatique. — Procès-verbal de la réception de M. le comte de Châlons, ambassadeur de Louis XVI. — M. le duc de Coigny et sa petite-fille madame Sébastiani iG% Chap. X. Physionomie politique du Portugal. — Don Miguel et don Pedro. — Maison du général Lannes. — L'ei-mitage d'Araujo. — Projets du grand Pom- bal. — Costumes. — Invasion des modes françaises. — Présentation à la cour. Le palais de Quélus. — Le prince régent. — Cortège magnifique de Junot. — Question de l'empereur. — La princesse du Brésil. — Les yeux doux. — Manie de Napoléon. — Junot marquis. ■ — Le prince et la princesse du Brésil. — Stupéfaction du prince du Brésil. — Le schako de hussard. — Le prince et l'uniforme. — Mes paniers et ma peur. — Junot se fâche. — Mon enharnache- ment Mon entrée en voiture Ma présentation. — Entretien avec la princesse du Brésil. — Sa cu- riosité. — L'impératrice Joséphine. — Portraits de la piincesse Isabelle et de la princesse veuve i '>7 4o6 TABLE. Chap. XI. Ri'coiMion et ct-n'-monial. — La camareira^ mûr. — I.cs dames du palais par terre. — Ma posi- tion à Lisbonne. — Parallèle de lord Fitz-Gerald et de sa femme Lord Strankford. — M. d'Araujo et son mannequin — Lord Strankford et les révérences^ — Le comte del Campo Alange. . — M. de Castro. Sa figure de conspirateur. — M. Camille de los Rios. — L'ambassade d'Autriche à Lisbonne. — Les trois sœurs. — L'oreille tirée. — Le comte de Villaverde. Le gros ventre. — Le gigot. — Les douze verres d'eau. Le vicomte d'Anadia. — Le nonce du pape. — L'amoureux de 75 ans. — Les lunettes vertes. — Les bonbons. — Conversation avec l'empereur. ... 212 Chap, XII. Influence des femmes en Portugal. — No- blesse de Lisbonne. Le duc de Cadaval. — Le grand seigneur et le cuisinier. — Le mémoire de 5o,ooo fr, — La partie de pharaon. — Le peuple et- les grands. — Les compliments. — Le marquis de Loulé et Henri IV. — Les trois Grâces. — Société de Lisbonne. — Le comte de Lima. — La comtesse daEga.-^- Ratifi- cation de traité. — Le maréchal et le prince-régent. — Le prince du Brésil en mascarade. — L'ordre du Christ. — Le valet de chambre chevalier. — Céré- monie de la Ste-Chapelle. — Les mantelets de crêpe blanc 234 Chap. XIII. Cérémonie des chevaliers du Christ au cœur de Jésus. — On m'accueille avec les honneurs militaires. — Un sermon portugais. — L'omelette royale. — Le Coracaon de Jesu. — Sommes exor- bitantes qu'il a coûté. — Le Portugal placé entre deux craintes, celle de l'Angleterre et celle de la TABLE. 407 France. — Mes reproches à M. d'Araujo. — Saecès de la flotte du vice-amiral Missiessi. — Le maître de chant Naldi. — Montre volée. — Singulière manière (le punir un voleur. — Mademoiselle Naldi enfant. — Madame la comtesse de Spaare. — Bienfaisance de Naldi Opéra de Lisbonne. — Crescentius. — -Les sopranos a(j i Chap.XIV. Situation géographique et statistique de Lis- bonne. — Combats de taureaux. — Le fameux Pépé. — La salle de spectacle du marquis de Pombal. — Résidence de Belem. — Les jardins de Quinta da Raynha. — Le bouquet du jardinier d'Abrantès. — Je suis asphyxiée. — Départ de Junot pour la cam- pagne d'Austerlitz. — La flottille anglaise. — Le feu éclate dans l'appartement de M. deRayneval. — Cause bizarre de l'incendie ^ îS i Chap. XV. Montagnes de Cintra. — Erreur de Lord By- ron. — Child-Harold Torre di Bugio Fort San- Jaô. — Lisbonne, ville de guerre Ressemblance avec Auteuil. — Les garnisons d'émigrés. — Le régiment de Mortemart. — Celui de Castries. — Mes prome- nades. — La reine folle. — Le soufflet. — Les têtes couronnées. — La roche d'émeraudes. — Le cœur d'un preux. — La moustache en gage. — Le couvent de liège. — Une bonne nouvelle. — Madame mère. — Le brevet. — L'amiral Villeneuve. — Combat du Finistère. — Défaite honteuse. — Compensation. — Le capitaine Baudin. — La Topaze et la Blanche. — Victoire et honneur '3o2 Chap. XVL Transformation. — Affreuse tempête. — Dangers. — Combat de Trafalgar. — Mort de Nelson. /|08 TABLE. Mot de l'empereur. — Le capitaine Baudiii. — L'ami- ral Villeneuve. — Conseils de Decrès. — L'amiral Gravina. — vSa querelle avec Villeneuve. — La flotte anglaise et la flotte combinée. — Mort glorieuse du contre-amiral Magon. — Villeneuve fait prisonnier. — Mort du général Gravina. — Victoire d'Ulm. — Oudinot vainqueur à Wertingen. — Occupation d'Augsbourg. — • Combat d'Elchingen. • — Occupation de W^eissembourg. — Entrevue de l'empereur de Russie et du roi de Prusse. — L'empereur entre dans Vienne 33!^ Chap. XVII. Fête à bord de la Topaze. — Le nonce en habit de taffetas lilas. — L'ambassade d'Espagne. — Le comte Sabugal. — Don Camille de los Rios. — La frégate élégante. — Les santés à coups de canon. — Un nonce ivrogne. — Un combat sur mer. — Les houras. — Le soldat et la sorcière. — L'inquisition. — Le porteur de reliquaire. — Le soldat converti. — Départ de Lisbonne. — La grossesse orageuse. — Arrivée à Madrid. — La princesse des Asturies. — Agonie. — Mort 37» TIN IJE I.A TABLK DU HUITIEME VOLUME. Unlverslty of CalHomla SOUTHERN REGIONAL L>BRARJ FACILITY Ane Hiinard Avenue, Los Angeles, CA wu^«» i»«~ *°' ""^Retum this materlal to the llbrary irom which « was borrowed. hnr^ ^ ^^ Forn 20m -1,' -11(1122) UNIVEKSIÏY of GAUFORK A 000 162 017 DC 198 A34A2 v,8 !f lË \^ % t .'kii^''