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LA FIN

D'UN MONDE

DU NEVEU DE RAMEAU

JULES JANIN

Je l'AcacIémie "rançaise

NOUVELLE EDITION

PARIS

t. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR

PALAIS-ROYAL, 17 ET I9, GALERIE d'OKLÉANS

1873

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LA FIN

D'UN MONDE

NEVEU DE RAMEAU-

AVANT-PROPOS.

peine entrés dans Babylone, ils se por- tèrent sur le palais du roi Séleucus. Là, ils trouvèrent un grand coffre, recouvert d'une triple armure, et pendant tout un jour, ils se mirent à l'enfoncer à coups

de haches et de marteaux.

(( Le coffre ouvert, il en sortit une exhalaison fétide,

et des vapeurs de pestilence qui se répandirent chez

les Parches, chez les Grecs, chez les Romains, dans le

monde entier. »

AVANT-PROPOS.

« Le 5 janvier 1772, M. Diderot se trouvait chez M. le baron de Thiers, dont il examinait la galerie, au nom de S. M. l'impératrice de toutes les Russies. ïl était à son ordinaire, en bas de laine, et l'habit de bou- racan. Sur quoi le comte de Broglie (un frère cadet de M^"" le maréchal duc de Broglie, et parent, par M™^ la maréchale, de M. le baron de Thiers) : Monsieur Diderot, lui dit- il, le toisant de la tête aux pieds, porteriez-vous, par hasard, le deuil de la Russie et de ses habitants.^ Monsieur le comte, répondit M. Diderot, si j'avais à porter le deuil d'une nation, je n'irais pas la chercher si loin. »

Nous ne saurions trouver de meilleure préface à la présente déclamation, dans laquelle, selon l'expression de Salluste l'historien, les lecteurs trouveront suffi- samment de babil, et peu de bon sens'.

I. Loquentis satis, sapientiae parum.

CHAPITRE I".

LA PROMENADE DU SCEPTIQUE.

'avais conduit ma femme à Saint-Sulpice, 4^ à l'heure des vêpres (Dieu sait qu'elle n'y

manque guère ! ) , et par un très-long dé- ^^ tour, car avec les dames honni soit qui vient avant l'heure! j'avais été chercher ma maîtresse, pour la conduire aux Tuileries. Elle aime à se pro- mener, le dimanche, avec les petites gens qui la regardent, et la prennent pour une duchesse. Elle est fîére et sotte ; elle vieillit, et son humeur s'en ressent. Je l'ai connue assez belle et souriante ; elle ne rit plus aujourd'hui que sous bénéfice d'inventaire. Enfin, pour tout dire, elle s'ennuie, elle m'ennuie, languissante à mon bras, et je ressemble à quelque forçat traînant sa chaîne et son boulet.

Que c'est bête, aussitôt que ce n'est plus charmant, l'amour, et comme un philosophe est honteux... quand il n'en est pas très-fier, d'étaler sa passion pour que chacun la regarde à son bel aise. Oh! ma foi, me

LA FIN D'UN MONDE.

disais-je; autant vaut promener ma femme ; au moins le public m'en sait gré, et les voisins, nous voyant pas- ser, disent entre eux : « Compère, admirez M. Dide- rot qui se corrige... » et de rire, et ça ne me déplaît pas.

Pensez donc si je fus bien aise et content lorsque jyfUe Yolant, de sa voix aigre-douce (elle n'avait pas fait ses frais de grande toilette ! ) se mit à dire enfîn^ comme une Célimène du Marais : a Ramenez-moi chez nous! » Je la ramenai vite et vite, et m'en revins, triomphant, du côté de mon logis, léger comme un échappé du cours de M. Larcher. Je marchais d'un bon pas, le vrai pas d'un homme, d'un citoyen libre et sans reproches, allant à son bon plai- sir, regardant toute chose, admirant naïvement, suivant d'un œil ébloui la fillette égarée, interrogeant le quai chargé de livres, jaugeant, d'un coup d'oeil, les boutiques entr'ouvertes, marchandant l'estampe nouvelle...

Ah ! que c'est beau, la rue ! et que c'est grouillant le carrefour, quand on va seul! Que c'est joli, l'eau qui coule au loin de Paris, dans les plaines et dans les jardins de là-bas! Enfin, comme on redevient véri- tablement un philosophe hardi, et la tête haute, aussitôt que la tête obéit, sans façon, à toutes les émotions de votre cœur, à tous les étonnements de votre cerveau!

(( Pardieu! me disais-je, il faut convenir que j'ai bien fait de planter ces grands paniers, ces grands veux de faïence et les précencions de cette machine

LA PROMENADE DU SCEPTIQUE. 5

osseuse et dégingandée, qui se dandine accrochée à mon bras, pour que les écoliers, les soldats et les séminaristes se retournent en disant : Par Vénus! Saprebleu! ou Mon Dieu! la belle femme! » En ce moment il s'en fallait de bien peu que je ne fisse un entrechat à la Camargo, tant j'étais léger, tant mes pensées étaient légères. J'étais semblable au centaure enfin délivré du petit dieu qui le monte et le tourmente et qui le mène, à son gré, par un cheveu !

Cependant je n'étais pas seul, par la raison que je porte incessamment, dans ma tête fumante, un drame, un conte, un roman, quelque chose à faire, à rêver, à contempler. C'est ainsi que j'ai porté dix ans la Religieuse en ses longs voiles mystiques! J'ai eu longtemps à ma droite, à ma gauche, alerte et char- mant comme un autre Asmodée, un vrai démon nommé Jacques le fataliste, et des contes, des romans, des Pensées philosophiques, des drames, des comédies, des Bijoux indiscrets, des fantaisies... un Olympe en bloc! Hélas! maintenant, c'est l'Encyclopédie à por- ter, plus lourde que l'Etna, et je la sentais peser sur mes épaules, à mesure que, du quai des Théatins, je gravissais la voie escarpée et silencieuse qui me rame- nait à ma tâche obscure de chaque jour, augmentée et surchargée des gronderies perpétuelles de mon foyer domestique.

« O malheureux Diderot! as-tu mal arrangé ta vie ! As-tu volontairement gâté une foule de petits bonheurs que la nature, indulgente mère, avait enfouis dans ton âme, ouverte à toutes les impres-

LA FIN D'UN MONDE.

sions ! Regarde, infortuné, ce qui t' arrive ! A peine es-tu délivré du taffetas mordoré, des mules à hauts talons, des fanfreluches, de l'ambre et des rubans de M"« Volant, tu vas retomber dans le ridicule, le parapluie et la tabatière de M'"" Diderot, qui te fera subir la question ordinaire et le grognement de chaque }our :

D'où venez- vous? Qu'avez-vous fait? Avez- vous déjeuné? Chez qui? Pourquoi si tard? d'où vient si tût? Qu'allez-vous faire, à cette heure? dînez- vous? souperez-vous, ce soir? Avez-vous corrigé ces épreuves? M'avez-vous rapporté de l'ar- gent? Et ceci, et cela; des parenthèses, des silences; un dialogue, un ramage saugrenu ; un monologue et des soupirs étouffés... J'en étais presque à regretter M"« Volant. »

Ces tristes pensées avaient singulièrement appesanti ma démarche; on n'est pas très-allant quand on cargue sa voile aux tempêtes conjugales; et puis l'âge arrive, on finit par trouver très- longs les mêmes sentiers parcourus si longtemps du pas léger de la jeunesse : (( vas-tu, jeune homme?... vas-tu, vieil- lard? » Le premier a des ailes, l'autre un bâton : j'en étais au bâton.

Du quai àes Théatins, vous savez qu'après une montée assez rude, on arrive à la fontaine, ornement de la rue Taranne? O fontaine, moins poétique et moins claire que cette source aimable le poëte Horace a puisé tant de douces chansons : Blandusie, aimée des poètes, dont le flot murmure encore, après

LA PROMENADE DU SCEPTIQUE. 7

deux mille années, dans les élégies de Gentil-Bernard et du chevalier Bertin! Que de fois, jeune homme^ à l'heure les meilleurs bourgeois de la bonne ville ^ assis à leur table opulente, hument et dégustent leur bon vin, ai-je puisé dans ma fontaine la liqueur abondante et peu généreuse, qui m'aidait à dévorer mon pain sec! Voyez, la coupe hospitalière est encore attachée à la chaîne de fer!

Hier encore, je l'ai vidée, haut la main, et sans honte... avec la joie et l'orgueil d'un brave écrivain qui ne sait flatter, ni mentir, ni solliciter les pensions; de l'archevêque, ni mendier chez le prince de Conti, ni tendre une main déshonorée à la maîtresse royale^ ou présenter un placet clandestin au nouveau fermier général! Non, non, ma fontaine innocente, on ne te sera pas infidèle, et je ne te changerais pas contre le vin de Bordeaux qui se distribue aux tables de M. le maréchal duc de Richelieu, pour tout le vin d'Aï qui se boit par des cuistres sans honneur et sans bonne humeur, chez les trois Louison!...

Donc, j'allais décidément rentrer chez moi, coûte que coûte, au hasard de dîner avec ma femme et ma chatte, en tête à tête, lorsqu'à ma porte, au milieu de la rue Taranne, au coin de la rue du Sépulcre, un rassemblement pacifique attira mon attention. Il n'y a pas de peuple au monde qui sache écouter, regarder, bayer aux corneilles et se tenir debout, sur ses deux jambes, aussi longtemps que le peuple de Paris. Cha- cun, dans cette foule, arrêté par le plaisir d'entendre ou de voir, prend une attitude appropriée à la circon-

LA FIN D'UN MONDE.

stance, et volontiers ]& vous dirais, de loin, ce qui se passe au milieu du groupe, avant de savoir le premier mot du spectacle auquel il esc attiré.

S'agit-il du chien savant, du cheval diseur d'aven- tures^ de l'ours qui danse, ou de l'aboyeur qui chante une chanson du Pont-Neuf, le groupe a sa pose arrê- tée à l'avance, et ces braves gens vus de dos, comme on dit chez les Vernet, expriment d'une infaillible façon la joie ou l'épouvante, l'ironie ou l'admiration.

Je sais à l'avance, et par intuition, si la chanson qui se chante est une menace, une satire, un blasphème, une prière; un drame Geneviève de Brabant s'im- pose aux imaginations attendries, une comédie le Juif errant raconte à ses amis attristés ses fatigues, ses ennuis, ses longs désespoirs. Un groupe est un homme; il se passionne, il s'agite, il reste en repos comme un seul homme : un seul geste, une seule émotion, une seule attitude; la pensée est la même, et l'artiste, à son gré, apaise ou soulève, en maître absolu, toutes ces consciences éparses.

Ainsi je compris tout de suite, à voir ces têtes pen- chées et ces pieds qui battaient la mesure, les hommes oubliant de regarder les femmes, les femmes oublieuses de se montrer, qu'une émotion très-grande avait envahi cette foule attentive, et tenue à distance par une volonté qui dominait toutes les volontés d'alentour... J'ai rencontré rarement tant d'attention, tant de silence unis à la même curiosité, et je me demandais quel était l'escamoteur, disons mieux, le magicien qui entas- sait autour de son génie une telle couronne, lorsque

LA PROMENADE DU SCEPTIQUE. i)

avançanc de quelques pas, j'entendis, à mon tour, des accents pathétiques, des sons ineffables : passions, gaietés, douleurs, enchantements ! Or l'enchanteur était un musicien, certes, un grand musicien, qui tenait suspendues à ses accords magiques ces âmes et ces oreilles également charmées.

Ce virtuose en plein vent, qu'il m'était impossible' encore d'entrevoir, s'abandonnait, superbe, à la verve, à l'invention d'un grand artiste. Il avait commencé par jouer, pour la canaille des halles et des faubourgs, les plus vulgaires symphonies de la foire ou de la Courtille : oui, mais bientôt, dédaigneux de la foule, il jouait pour lui-même ; il jouait de la vieille musique, à laquelle il ajoutait toutes sortes de fantaisies de sa composition, entremêlant, dans un thème ivre et fou, les œuvres les plus différentes ; il fallait vraiment être un virtuose, un habitué de TOpéra, voire des Bouf- fons d'Italie et de l'Opéra-Comique, pour reconnaître en cette inépuisable improvisation les emprunts que faisait ce merveilleux saltimbanque aux musiciens des temps passés, des temps présents. Il avait d'abord tâté son auditoire en lui jouant des préludes qui cou- raient la ville, et maintenant il finissait par les opéras qui avaient charmé Louis XIV, et dont les échos de Versailles avaient seuls gardé le souvenir.

C'était tour à tour V Amadis, le Roland, lePhaéton, VArmide et l'Isis de Lulli ; puis la Galatée et le Polyxene, avec un brin de Te Deum ! et des branles et des mascarades, et des fêtes de Bacchus, entremêlées de l'Europe galante et de la Servante maîtresse, et

LA FIN D'UN MONDE

cantôc le S rabat de Pergolèse, une autre fois le reni Creator^ onle Jitbildte ! puis le Cantique pour M"^ de Maintcnon. Que vous dirais-je? un pot-pourri féroce et charmant du bon papa Duni et du fameux Baptiste, un polisson de génie. Il donnait, sur son violon frappé d'un archet plein de fièvre, une vie inconnue, un accent tout nouveau à ces fragments qui avaient été la danse et l'amour des Montespan, des Fontanges et des La Vallière. Et si vive était son action, si complètement il appartenait à ces motifs dont il disposait en véritable inventeur, que je me sentis attiré à ce grand artiste... à ce violoniste de carrefour... Thersite-ApoUon !

« Certes (ce fut mon second mouvement), il faut que je le voie; il y a en tout ceci enthousiasme, inspi- ration, misère et mystère... » Alors, curieux de cet être énergique et turbulent, je me poussai dans cette foule et plus j'approchais de cette étrange virtuose, plus il me semblait que ces vieilles sarabandes, qu'il remplis- sait (dites-moi comment?) d'énergie et de colère, s'adressaient comme un défi à quelque ennemi qui se tenait caché derrière les rideaux épais d'une fenêtre à balcon. Cet archet rageur, qui pesait sur ces cordes, violentes tour à tour et délicates, ressemblait à une menace, à une vengeance. A deux pas du joueur de violon, il me fut permis, grâce à son délire, à son oubli de la terre, à ses yeux levés au ciel, de l'étudier tout à mon aise. Il tenait au pavé comme s'il eût été cloué là, de ses deux pieds, chaussés de souliers à talons rouges, à boucles... et qui faisaient eau de toutes parts. Des bas de soie (hélas! la maille en était

LA PROMENADE DU SCEPTIQUE.

rompue) s'enroulaient autour de cette jambe athlétique et rattachée énergiquement à une rotule dont le cheval de bronze eût été fier.

Tout ce grand corps, sans ventre, efflanqué, mais robuste et vigoureux, reposait sur cette base éner- gique. Le violon, tenu d'une main aux tendons de fer, s'appuyait sur une mâchoire armée d'une double ran- gée de dents qui aurait fait envie au requin lui-même. La main droite, ornée à son petit doigt d'un rubis de qualité médiocre, allait et venait rapide, intelligente, et le terrible instrument, tout rempli de rires, de san- glots, de blasphèmes, de prières..., tant d'amour, tant de douleur!,., était de grande taille; l'archet n'en finis- sait pas! La têce agitait insolemment une perruque ébourififée, la poudre était jetée à pleines mains; un chapeau galonné... vrai chapeau de capitaine à la tapageuse, abritait de son ombre ironique un front vaste et relevé d'épais sourcils noirs. L'œil, petit, grisâtre et bridé, brillait comme un feu sur la grève dans cette cavité profonde.

0 Ah! grand Dieu! m'écriai-je enfin, est-ce pos- sible, est-ce vrai.^... C'est lui! c'est bien lui!... » Cependant je doutais encore.

« Eh quoi ! tomber si bas, dans la rue, au coin de la borne, en habit de marquis! » Mon homme, en. effet, portait un habit de velours pourpre, à boutons nacrés, doublé de soie et brodé d'or... vêtement superbe et fangeux , qui retombait royalement et misé- rablement sur une culotte de nankin, attachée aux. genoux par des ficelles. Les manchettes étaient ea

LA FIN DUN MONDE.

dentelles de plusieurs paroisses, trouées, tachées de graisse et pantelantes. Quel luxe et quelle misère! Hélas! quelle honte et quelle pitié!... Le plus vif sourire et toute intelligence illuminaient ce visage abominable et beau pourtant, sur lequel les passions et les vices, toutes les grandeurs et toutes les misères, les inspirations les plus nobles, les instincts les plus abjects avaient laissé la trace ignoble de leurs dévas- tations.

Il était évident qu'à cette heure, en ce moment de relâche, il avait oublié qu'il était un comédien de parade et de tréteau. Sa musique était devenue une espèce d'âme à son usage et parfaitement dédaigneuse de ces grandes oreilles ouvertes au rigodon vulgaire. Il se racontait, pour lui-même, à lui seul, dans l'accent vrai, dans la véritable expression qui se trouvent sans qu'on les cherche, une suite de très-beaux airs qui traversaient son cerveau plein d'oubli et de souvenir : l'oubli de la misère présente, le souvenir des belles choses d'autrefois ! Il disait, comme un ancien en par- lant de ses amours : « Me voilà devenu dieu ! »

A la fin, cette extase était arrivée à son degré suprême, et, visiblement, ce misérable dieu d'un instant retombait dans ses fanges. Sa divinité passagère s'était arrêtée à cette fenêtre je ne sais quelle irritation le retenait. Mais ses défis ni ses colères, son appel au chef-d'œuvre, et tout ce grand talent d'ironie et d'in- sulte qu'il déployait sur ces cordes irritées, ne vinrent à bout de cette fenêtre, obstinément fermée... Elle était sourde, elle était muette, elle rendait à cet homme

LA PROMENADE DU SCEPTIQUE. ij

outrage, horreur, mépris... Il finie par le com- prendre, et soudain, je pus voir (car moi seul je le regardais) le feu de ses yeux s'éteindre, et ses doigts crispés se décendre, et bientôt son regard malheureux revenir à cette foule idiote, à cette foule ingrate, et pauvre aussi, qui l'acceptait comme un jouet, non pas. comme un misérable implorant quelque aumône... A' peine si quelques gros sous étaient tombés çà et là, autour de son escarcelle inutile !

Du bout de son archet baissé vers la terre, il calcu- lait la somme, et jamais addition ne fut plus lamen- table ! O misère! Et quel triste problème il accom- plissait en ce moment sur le pavé du Roi ! Hélas ! quelle pitié profonde il m'inspirait, ce pauvre homme et ce magnifique artiste! Il avait renoncé (tant son calcul était sérieux!) à toute sa gouaille! Une attitude humiliée avait remplacé sa tenue hautaine. . . Il avait faim!

Son estomac criait plus haut que son orgueil. Absolument, il avait le projet d'échapper, tout ce soir, au vent de bise, à la solitude, à la misère, au ruisseau, à la foule ! Ah ! que n'eùt-il pas fait, en ce moment, pour un louis d'or ! Quels serments n'eùt- il pas prêtés aux plus injustes puissances ! quel fermier général n'eût-il pas adoré à deux genoux! devant quelle drôlesse heureuse et triomphante eût-il refusé d'humilier ce crâne fermentaient les inspirations les plus charmantes ! Triste condition que la nôtre ! à quelles bassesses est condamné l'homme à jeun et sans honneur ! Donc le voilà poussé par cette ambition

14 LA FIN D'UN MONDE.

famélique, et chantant de nouvelles prières à ce peuple oisif qui le regarde ! Il était comme un immense instrument, tout rempli des accents les plus divers : tantôt pathétique et tendre, et tantôt plein de majesté, de grandeur ; il était semblable à ce musicien de l'antiquité qui faisait subir à son auditoire obéissant sa joie et sa fureur, sa crainte et son espoir, sa haine et ses amours...

Rien n'y faisait! Tout d'un coup, sans crier : gare! il redevint un chanteur de gaudrioles! Il touchait au sublime... il tombe en plein dans la charge! Il était un grand artiste, il n'est plus qu'un bouffon bouffon- nant les courantes de la foire Saint-Germain, et les ponts-neufs de Moulinet. C'étaient des risées sur toute la gamme anacréontique des lonlanlaire et lonlanderirette, et Ma raison s'en va grand train! Et si gaies et si décolletées étaient ces effronteries de la musique en plein vent, que plusieurs patards tombèrent aux pieds du bouffon ! Il les guignait de l'œil ! Il les comptait en redoublant ses trilles assassines ! La quête un peu marchait, mais si peu...! Il lui fallait encore une trentaine de sous pour qu'il eût un petit écu! Un petit écu, c'était son compte ; il ne pouvait pas vivre à moins, ce jour-là : tant pour le pain, tant pour la fricassée et tant pour la bouteille !

Un petit écu ! Il sera plus riche que Bourette, et plus heureux que le roi de France, en ce moment caché dans les tièdes entre-sols du palais de Versailles, sous le giron soyeux de sa nouvelle maîtresse. Donc il se mit à redoubler de fantaisies et d'invention ! Il était

LA PROMENADE DU SCEPTIQUE. 15

comédien autant |que musicien, pour le moins. Il en eût remontré à Préville, à Dugazon, à Mole, à Dazin- court, à toute la clique de la comédie! Il avait le masque, il avait le geste, il avait la marche... il avait tout, avec un redoublement d'insolence et de vanité ! Comédien-musicien! quoi encore Ml savait chanter! Il chantait à désespérer M. Gros et M"« Fel : la grâce... et la voix de Stentor.

Je connaissais cette voix formidable ; il suffisait de l'avoir entendue une seule fois pour retenir, dans son oreille déchirée, cette note à l'accent vibrant comme Emmanuel j le bourdon de Notre-Dame, un jour de tocsin. Il parlait à son peuple, à la façon de Démos- théne enfant aux flots irrités de la mer. Son geste était superbe et tendre à la fois, son geste était sem- blable à celui du mendiant qui demandait l'aumône à la statue ! en cherchant les poses les plus pitoyables, afin d'attendrir ce cœur de bronze.

Et pensez donc quelle était cette voix de la plaine et du mont, quand elle se mettait à chanter !

C'était alors une violence, une force, une pitié, un éclat, mille échos, et les tempêtes les plus furieuses dans ce gosier, puissant comme un orgue souffle- raient les quatre vents du ciel ! Et cantique ou chanson, chant de guerre ou chant d'amour, menace ou plainte, il était vraiment irrésistible. Il allait, il venait, com- mençant tout sans rien achever, choisissant son monde et son auditoire. Il les connaissait par leur nom, par leur métier, par leurs petites intrigues. Il avait un couplet pour le galant tailleur :

1(5 LA FIN D'UN MONDE.

Maniant les ciseaux Du dieu de Paphos.

Et le tailleur ne lui refusait pas son obole ! Il avait sa chanson toute prête à dire au bourgeois de Paris. En vain le bourgeois sage et prudent passe à distance, en se tirant hors de sa portée : il le découvre et le salue : « O bourgeois !

Le bourgeois volage Va faire l'amour Dans son voisinage...

Drôle insolent! disait le bourgeois... Du même pas, le bonhomme allait dîner, sans se douter qu'il avait sous les yeux un personnage aussi curieux que Voltaire et mille fois plus intéressant que d'Alembert !

Monsieur! Monsieur! criait le Stentor, rentrez vite, on vous attend ! Madame votre épouse et messieurs ses petits ont déjà l'écuelle aux dents : la soupe est sur la table et fume ! Or çà, le vin est tiré, il faut le boire !

Monsieur ! Monsieur ! je vois pointer dans votre poche, à gauche, un numéro du Alercure. . . Ah ! mon- sieur, soyez heureux ; un mois avant les autres mortels, je vous dirai pour rien les mots des énigmes et des logogriphes du dernier Mercure , à savoir : cheminée, apostrophe, tapisserie, gâteau, camion et pantoufle, l'on trouve, en cherchant bien : pâtis- serie. Iris, Issé, Atis, (le) Tasse, tasse, astre, âtre, Astrée, Apis, Satyre, Perse, Istrie, Pise, Paris, Paris, Pie, pie, air, ariette, rapt, rat, Pirate, Serpe, étape.

LA PROMENADE DU SCEPTIQUE. 17

père, pater, Pair, Sire, pice, ris, riz, tapis, presse, paresse, parti, piste, trappe, ut, guet, eau, Tage, âge, auge, Aga, Mai, Ino, lo, amo, nom, an, Caen, ami, main, coin... ; » et de son logogriphe, et de son énigme. il poursuivait le Sganarelle jusqu'au seuil de sa maison.

Tant il obéissait, ce prime-sautier, à son caprice ! Il venait de mettre en fuite un gros bonnet de la rue> Saint-Denis, qui peut-être eût fini par lui donner quelque aumône. Il n'amusait que les pauvres diables : il ne plaisait qu'aux meurt-de-faim, il n'apitoyait que les indigents !

Entre autres pitiés passagères, mais charmantes, il rencontra (je l'ai vue) une enfant de quinze ans, bou- quetière de son état, qui portait sur son éventaire une douzaine de bouquets. L'enfant s'était arrêtée à ces chansons ; elle se tenait gentiment , sur sa base élégante, la hanche en avant, le sourire à la lèvre, et ses beaux yeux pleins d'un feu mouillé. A l'aspect de cet abandonné, la petite bouquetière eut l'idée heu- reuse d'offrir à son chanteur un bouquet de violettes : un gros bouquet !

Elle l'avait fait, le matin même, en se disant qu'elle le vendrait un bon prix aux divers promeneurs des Tuileries, sur la terrasse des Capucines ; au Palais- Royal, dans la grande allée des Marronniers; que diable ! elle espérait trouver en son chemin tout au moins un beau couple d'amoureux. Mais les temps étaient mauvais ; les amoureux étaient rares, et Glycère avait en vain cherché un acheteur des plus belles fleurs de sa corbeille. Ainsi, elle offrit ses rares violettes

LA FIN D'UN MONDE.

au chanteur ; celui-ci, avec le plus beau geste, plaça le bouquet à sa boutonnière, et prenant par la main la grisetce (elle en avait un pied de beau rouge à la joue!), il lui chanta d'une voix si douce (tel le beau Léandre à Rose Véronèse !) un joli couplet du poëte Autereau :

Par ce beau premier jour de mai,

Sur la verdure, allons gai ! Laissez-moi cueillir un bouquet, Ma tourelourette, Par amourette; Laissez-moi cueillir un bouquet Dans votre jardinet.

Elle sourit! elle rougit! elle était bien aise, et cependant elle cherchait à se cacher. La jeunesse ! elle a l'instinct des vrais talents. Elle Jes devine ! et même dans le fumier elle trouverait des perles. Le chanteur la salua jusqu'à terre, avec ce bon conseil :

La bergère un peu coquette Rend le berger plus constant.

Passe, en même temps, un jeune homme; il allait vite, et notre saltimbanque lui récita ce joli vers de Britannicus :

Il allait voir Junie et revenait content. A deux amoureux qui se tenaient l'un près de l'autre,

LA PROMENADE DU SCEPTIQUE. 19

il chanta, de sa double voix , le duo d'Annette et du Bailli :

Le Bailli. Il vous dit qu'il vous aime?

Annette. Oui, monsieur le Bailli! Le Bailli, Vous lui dites de même?

Annette. Oui, monsieur le Bailli!

Une pièce de six liards toute neuve et le plus char- mant sourire de la demoiselle récompensèrent cette cantilène amoureuse. A côté de ces deux bien venus, la Marinette, œil éveillé, nez retroussé, lèvres riantes, habillée d'une grisette, en belles coifies, en mantelet, assez semblable à la jeune Argentine quand elle se rend chez son ami Scapin, levait l'épaule, et paraissait jalouse de ces élégances qui ne s'adressaient pas à sa beauté. Bientôt la coquette eut son tour, et ce bri- gand, qui se connaissait en soubrettes comme en chan- sons, improvisa une déclaration qui n'avait qu'un tort, c'était d'être faite en public :

Vous avez, ma reine, Un air enchanté ; De la Grecque Hélène, Toute la beauté. A vos jeux d'ebéne Déjà mon cœur s'est rendu... Lantui-elu, lanturelu, lanturelu.

On eût dit que la belle avait prévu la demande, ec qu'elle avait préparé la réponse ! Elle était de ces

LA FIN D'UN MONDE.

éveillées que l'on ne prend pas sans verd ! Donc, très- sérieuse, et sans rien dire, elle plongea sa belle main dans sa poche, en se baissant un peu, et elle jeta, pré- cieusement enveloppée de papier à papillotes, une pièce de monnaie... On eût dit, à vol d'oiseau, d'un écu de six livres! La fille, avait, à ce moment, le geste et la générosité d'une reine..,; un gros écu de six livres !

A cette fortune inespérée, l'artiste en plein vent resta frappé de stupeur. Il vit, d'un coup d'oeil, ce qu'il pouvait avoir, ce soir même, en échange de^tant d'argent! En ce moment son rêve était dépassé de moi- tié ! Aux bombances du petit écu, il ajoutait des miracles! « Si j'invitais, se disait-il, pour dîner avec moi, la princesse de Robecq, M"® Arnould et la Des- champ, que diraient M. de Choiseul, M. Lauraguais et notre seigneur le public? Si j'envoyais chercher La Harpe et Saurin, pour me divertir de leurs bons mots? Si j'allais au café Procope, offrir à Piron, mon ami, sa part d'un pâté de lièvre? » Il se demandait en même temps , roulant dans son doigt cette aumône opulente, pourquoi donc cette grisette généreuse ne serait pas quelque princesse déguisée? Il vous possé- dait un de ces vastes cerveaux dans lesquels gravitent les idées les plus contradictoires. Il était lui-même... il était tout le monde ! A voir sa stupeur, on eût dit qu'il revenait d'une tragédie et que son âme était encore obéissante aux impressions qu'il en avait reçues... Eh ! l'imprudent, nanti de cette fortune, il man- qua de patience ! Il voulut savoir, tout de suite, à

LA PROMENADE DU SCEPTIQUE. 21

quel point il pouvait satisfaire, en vrai sybarite, une faim de quinze jours?... Il ouvrit lamentable- ment, aux yeux effarés des curieux, le papier qui rece- lait son trésor... Juste ciel! comme il fut puni de sa curiosité !

Il y avait dans ce papier de la Marinette, une boucle en acier, un fragment sans valeur, un vrai men- songe, un vrai mépris! Jugez de sa honte et de sa douleur!... jugez des rires d'alentour! C'en était fait; voilà, au milieu des risées, toute sa journée en fumée, et son dîner qui s'envole! Ah! ce fut un vrai drame entremêlé d'un grand rire : mais l'assistance, aussitôt qu'elle eut ri, voyant la douleur de ce malheureux, resta suspendue entre l'ironie et la pitié!

Lui, cependant, ne voulait de la pitié de personne ; c'était bien assez qu'il se fît pitié à lui-même, et il se mit à chanter sa défaite en serrant dans sa poche son fameux écu de six livres :

Pour nous conduire sûrement Prenons tous deux un air normand,

Lonlanladerirette On en sera la dupe ici, Lonlanderiri.

Ce fut alors que, vaincu par cet assemblage inouï de bassesse et d'orgueil, de génie et de misère, de cou- rage et d'abjection, de toutes les qualités les plus con- traires dans l'àme et dans le cœur d'un animal de cette

LA FIN D'UN MONDE.

espèce, je sortis de la foule, e: marchant droit à ce grand saltimbanque, et le regardant comme on regarde un taureau dans l'arène, un fou dans sa cage, ou M"« Clairon dans sa coulisse, j'attendis l'effet de cette rencontre, en un lieu pareil.

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CHAPITRE II.

LE BERCEAU DE L ENCYCLOPEDIE.

'effet, certes, fut plus grand que je ne saurais le dire, et ma présence obtint un de ces rares succès, tels que l'on n'en voit guère au théâtre ! A mon seul aspect le pauvre homme était écrasé sous le doute et l'ad- miration. Il me regarde, et n'en croit pas ses yeux! Il recule, il se rapproche, il hésite, il ne doute plus ! Et lorsqu'enfin le comédien!) il a ramené sur lui..., sur moi, l'attention publique, et quand il comprend que ce grand mystère a droit d'éclater, il se décide, et le voilà qui se jette à mon cou... Il n'eût pas mieux fait s'il eût été don Juan et que j'eusse été M. Dimanche.

En même temps il crie, il ameute, il déclame : « O mon ami! est-ce vous?'... est-ce toiî* Te voilà donc rendu à mes embrassements, 6 régénérateur de tout un peuple! ô géant qui portes dans ton crâne (un volcan!) les libertés de l'avenir! (Ici il élevait la voix.) Dide-

2+ LA FIN D'UN MONDE.

rot! mon camarade et mon Mentor! C'est donc toi! Oui, mes amis, je vous présente ici, Messieurs, Denis Diderot, de Langres, fils d'un coutelier! » En même temps il m'embrassait à m'étouffer.

Bref, j'étais devenu son compère; et notez que ceci se passait dans ma rue, à ma porte, sur le chemin de Mme Diderot!

J'eus grande peine à me délivrer de cette étreinte. Ami, me disaic-il, permets-moi de te saluer de ce vers sublime de l'Épicharis, du marquis de Ximenés :

Les cœurs des malheureux n'en sont que plus sensibles!

En même temps, il faisait, du bout de son archet, un petit tas des gros sous qu'il avait récoltés, et les poussant du côté d'un pauvre estropié, qui mendiait son pain :

« Tiens, lui dit-il, mon camarade; tout cet argent, je te le donne ; il est à toi ! Je n'ai plus besoin de rien ; je suis content, je suis heureux. »

Cependant il prit dans la main du pauvre, ébloui de sa fortune, deux gros sols qu'il enveloppa délica- tement dans le papier même de la grisette à la boucle d'acier; puis, d'une main formidable, il lança ce pro- jectile à travers les carreaux de l'auditeur mystérieux auquel il avait adressé la plupart de ses chansons. On entendit le bruit du verre en débris, mais rien ne bougea derrière la fenêtre à demi brisée, et le chan- teur prit congé de l'auditoire avec ce joli couplet :

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPEDIE. 25

Il a la bouche de travers,

Et sait tous les airs

De nos opéras, O gué, lanla, etc.

Sur quoi, la foule se sépara, regrettant que la séance eût fini si vite. Il aime à la passion les spectacles, et surtout les spectacles gratis, ce bon peuple de Paris, l'enfant gâté du hasard. Quelques-uns, dans la foule, en s'éloignant, me désignaient comme un oiseau rare :

« Hum! disaient-ils, c'est pourtant vrai, voilà le fameux Diderot, le philosophe Diderot! Un esprit fore, mon compère ! un athée, un encylopédiste, un fai- seur de romans, un coureur d'aventures, un de ces brigands qui seront brûlés dans ce monde... et dans l'autre ! Ils n'ont pas pour deux sous de vergogne ou de pudeur, ces philosophes ; en voici un qui est à pot et à rôt avec cette canaille ! Ils se tutoient, ils s'em- brassent! ils se racontent secrètement leurs petites vic- toires ! Tous débauchés ! tous coureurs de filles ! tous mouchards... » Telle était l'attention dont je fus honoré, dans mon propre quartier, pour avoir abor- dé... LE NEVEU DE RaMEAU !

Car c'était lui, c'était bien lui, pire encore, ou plus parfait, que je ne l'avais laissé avant mon départ pour la Russie. Il n'avait rien perdu, non, rien, de sa majesté de la borne et de sa gloire du ruisseau. C'était le même héros du diaphragme et de la sensibilité ner- vease, avec les frissons, les pitiés, les larmes, les

2,', LA FIN D'UN MONDE.

extases, les vapeurs d'autrefois. Certes, je ne le cher- chais pas, je ne l'esquivais pas; mais le jour dont je parle, il y avait là-haut tant de pluie, il y avait ici- bas tant de nuages, eh! je me trouvais si penaud, si désolé, si terre-à-terre, et si pareil à quelque enfant déposé sur les marches de Saint-Jean-le-Rond, que, ma foi! j'acceptai franchement cette rencontre heu- reuse et criante avec ce coquin plein de paradoxe et d'éloquence, hardi plus que le baron d'Holbach, poussant à l'amour presque autant que M""^ de Lespi- nasse, hâbleur comme on ne l'est guère que chez M"'^ GeofTrin; un coquin solide autant que le cardi- nal de Tencin, vicieux, que dis-jel... et complaisant comme le premier valet de chambre du roi notre sire ; un drôle à tout faire, horm/is une fausse note; à tout emprunter, moins la voix de M"*^ Fel ; un bélître éhonté qui^. de toutes les lois divines et humaines, ne reconnaît que les lois de la gamme et de la gram- maire ; un bandit qui en remontrerait, pour la coqui- nerie et la crapule, à Morande, et pour la musique à son oncle, le grand Rameau ; sec comme un manche de basse de viole, servile à la façon de la maréchale de Mirepoix, et, sans comparaison avec pas un de ses camarades, le meilleur juge en toutes les choses de l'esprit.

Qui donc, je vous prie, en ce moment, me conve- nait davantage à rencontrer? Qui m'éloignait davan- tage aussi des jupons de M"'= Volant, du trousseau de clefs de M""^ Diderot?... Je l'eus compris bien vite, et lui, bien vite, il eut compris qu'il était nécessaire

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPEDIE. 27

à ma joie, à mon répîc, à mon repos ! Son nom véri- cable était -.pénétration! intelligence! Il devinait toute chose, et, comprenant que j'étais si bien disposé par cette rencontre inattendue, il me prit familièrement par la main, et de sa voix de tous les jours :

« Si vous et moi, me dit-il (qu'en dites-vous?), nous cherchions :

Quelque endroit écarté

d'être homme d'honneur on ait la liberté?

« J'ai faim, et vous? Je suis las de me montrer à la foule; il me déplaît de l'amuser, et vous? Nous allons s'il vous plaît dîner, bien dîner, et nous plonger, en bien causant des belles choses, dans tous les pres- tiges de la vie : un logis tiède, un bon repas, de bon vin, avec les symphonies savoureuses du cabaret plein de bombance. Assez de chansons, de violon, de pan- talonnade ! Il me faut le chœur des assiettes, le duo de la fourchette et des cuillers , la chanson des bou- teilles, le frissonnement de la poêle à frire, et le bruit du bouchon qui vole, et la suave odeur des vins en- vieillis dans les caves délicates.

(( Et si, à toutes ces fêtes, on peut réunir le frou- frou du taffetas mordoré, le craquement du soulier neuf, le rire argentin du cabinet particulier, la chan- son provocante de quelque voix invisible et juste; ah ! pardieu, j'oublierai bien vite ma longue station dans la rue Taranne!... Est-ce fait? Est-ce dit?... allons-nous? Mais d'abord, une question, s'il vous

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LA FIN D'UN MONDE.

plaîc : Seriez-vous, par hasard, en argent comptant]^ Êtes-vous riche } Allons dîner je vous mène ! ou bien, si la fortune infidèle, à vous, Diderot le sage et le prudent, comme à moi, Rameau le fou et le grand animal, vous a tourné ce dos bêce et plat que l'on prendrait pour les omoplates de M"^ Cléophile, oui, si votre bourreau, votre tyran, votre éditeur, le petit blanc dont vous êtes le nègre, M. Le Breton, Le Breton, le libraire, la clef de la voûte encyclopédique, a fait dire à votre cuisinière : Allei au diable! ou, ce qui revient au même : Revene{ demain! si vous avez travaillé, ce matin, pour le roi de Prusse, à savoir, pour M. le baron de Grimm, qui vous gruge : esprit, argent, amoureuse, ami, renommée et tout ce que peut perdre une dupe telle que vous... aïe! aïe! ami Diderot ! nous ferons maigre chère. Au contraire, auriez-vous ajouté un chapitre aux Bijoux indiscrets^ un chapitre à la Religieuse, ou composé quelque ser- mon pour votre ami Gonfaro, le théatin? Tope là, messire ! et laissez-vous conduire!... On y va. »

C'est ainsi qu'il parlait, marchant toujours, l'archet sous son violon, son violon sous le bras, le mouchoir hors de sa poche, et ce dos vigoureux faisant craquer les entournures flétries de son habit éraillé. Comme tous les poètes et tous les écrivains de la boutique et de la forge littéraire, comme tous les cuistres faiseurs de pamphlets, ou colporteurs de loterie et de projets pour le bonheur du peuple, comme tous les comédiens qui débutent, les coquines sans emploi, les plaideuses de profession, les coquettes sur leur retour, les cour-

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LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPEDIE.

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tisans disgraciés, les solliciteurs que la province envoie à Paris, grands bacceurs de pavé, amis de la poussière, ennemis de la boue, obligés de sauver la blancheur de leurs bas et le vernis de leurs souliers, mon homme excellait à marcher d'un pas leste et vif, sur la pointe du pied, sans une tache. Ils se connaissaient, lui et la boue ; elle lui était facile et bonne mère : elle en avait pitié, elle le ménageait.

Donc il allait; je le suivais, entraîné par une force. Ah! mon portier! mes voisins! la fruitière etM'"^ Di- derot, qui peut, à chaque instant, déboucher par la rue du Sépulcre, un psautier sous le bras, une vieille capote à sa tête, une gouttelette d'eau bénite à son front! Telle était ma peine. Alors Rameau le superbe, et qui ne rougit de rien, prit pitié de ma rougeur :

et Pauvre petit ! me dit-il. Je vous pèse en ce mo- ment dans ma balance, et je vois bien que vous avez honte de votre ami Rameau... Séparons-nous! Voici mon premier enjeu : je ne te connais plus, tu ne me connais plus,.. Suis-moi de loin, comme un écolier suivrait, à pas comptés, la petite La Chassaigne. Il se dit que la dame ignore sa démarche; il va, regardant de côté et d"autre et le nez en l'air, mais toujours dans le vent du même jupon!... » A ces mots, il se prit à raser la muraille, en homme attendu quelque part. Il n'était pas pour rien vagabond, bohémien, mendiant. Il savait, de sa bonne ville, les tours, les détours, les allées, les venues, les contre-allées, les car- refours, les culs-de-sac (autrement dit les impasses)^ les tavernes, les cavernes, les goguettes, les bouchons,

LA FIN D'UN MONDE.

plaîc : Seriez-vous, par hasard, en argent comptant? Etes-vous riche? Allons dîner je vous mène! ou bien, si la fortune infidèle, à vous, Diderot le sage et le prudent, comme à moi. Rameau le fou et le grand animal, vous a tourné ce dos bête et plat que l'on prendrait pour les omoplates de M"'= Cléophile, oui, si votre bourreau, votre tyran, votre éditeur, le petit blanc dont vous êtes le nègre, M. Le Breton, Le Breton, le libraire, la clef de la voûte encyclopédique, a fait dire à votre cuisinière : Allei au diable! ou, ce qui revient au même : Revenei demain! si vous avez travaillé, ce matin, pour le roi de Prusse, à savoir, pour M. le baron de Grimm, qui vous gruge : esprit, argent, amoureuse, ami, renommée et tout ce que peut perdre une dupe telle que vous... aïe! aïe! ami Diderot! nous ferons maigre chère. Au contraire, auriez-vous ajouté un chapitre aux Bijoux indiscrets , un chapitre à la Religieuse, ou composé quelque ser- mon pour votre ami Gonfaro, le théatin? Tope là, messire! et laissez-vous conduire!... On y va. »

C'est ainsi qu'il parlait, marchant toujours, l'archet sous son violon, son violon sous le bras, le mouchoir hors de sa poche, et ce dos vigoureux faisant craquer les entournures flétries de son habit éraillé. Comme tous les poètes et tous les écrivains de la boutique et de la forge littéraire, comme tous les cuistres faiseurs de pamphlets, ou colporteurs de loterie et de projets pour le bonheur du peuple, comme tous les comédiens qui débutent, les coquines sans emploi, les plaideuses de profession, les coquettes sur leur retour, les cour-

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tisans disgraciés, les solliciteurs que la province envoie à Paris, grands batteurs de pavé, amis de la poussière, ennemis de la boue, obligés de sauver la blancheur de leurs bas et le vernis de leurs souliers, mon homme excellait à marcher d'un pas leste et vif, sur la pointe du pied, sans une tache. Ils se connaissaient, lui et la boue ; elle lui était facile et bonne mère : elle en avait pitié, elle le ménageait.

Donc il allait; je le suivais, entraîné par une force. Ah ! mon portier ! mes voisins ! la fruitière et M"'« Di- derot, qui peut, à chaque instant, déboucher par la rue du Sépulcre, un psautier sous le bras, une vieille capote à sa tête, une gouttelette d'eau bénite à son front! Telle était ma peine. Alors Rameau le superbe, et qui ne rougit de rien, prit pitié de ma rougeur :

« Pauvre petit ! me dit-il. Je vous pèse en ce mo- ment dans ma balance, et je vois bien que vous avez honte de votre ami Rameau... Séparons-nous! Voici mon premier enjeu : je ne te connais plus, tu ne me connais plus... Suis-moi de loin, comme un écolier suivrait, à pas comptés, la petite La Chassaigne. Il se dit que la dame ignore sa démarche; il va, regardant de côté et d'autre et le nez en l'air, mais toujours dans le vent du même jupon!... » A ces mots, il se prit à raser la muraille, en homme attendu quelque part. Il n'était pas pour rien vagabond, bohémien, mendiant. Il savait, de sa bonne ville, les tours, les détours, les allées, les venues, les contre-allées, les car- refours, les culs-de-sac (autrement dit les impasses)^ les tavernes, les cavernes, les goguettes, les bouchons.

jo LA FIN D'UN MONDE.

les guinguecces, les académies chantantes. Du laby- rinthe intra muros il tenait tous les fils ; hors des murs, par les plus courts chemins, par les plus longs sentiers, les yeux fermés, il vous eût conduit, pour peu qu'il eût soif ou qu'il eût faim, des Porcherons à la Courtille, du Gros-Caillou à la Râpée et de la Râpée au moulin de Javelle. Il suivait la trace, il suivait la piste, il entendait dans les airs réjouis les moindres chansons de la vingtième année.

Il flairait, comme un limier de chasse, une Isabelle endimanchée, un brin de muguet, un couplet de Piron, une recette du Pâtissier français^ imprimé chez Jean et Daniel Elzévier. Il devinait la face et le pro- fil; il portait dans un coin de son cerveau l'almanach des fêtes galantes de cette galante nation.

Il savait, d'instinct, en quel jour du mois de février passent les masques avinés à travers le faubourg Saint- Antoine ; les masques au parler libre et défiant la Bastille, et montrant le poing à ces vieilles tours, mornes, silencieuses et masquées ! Il savait 'qu'aux premiers jours du mois de mars il était attendu, à midi, aux ténèbres de Longchamps, dans la petite église psalmodiaient les vierges voilées, et qu'au sortir de ces ténèbres doucement éclairées il était de bon ton de se montrer au bois de Boulogne, en grand équi- page, au milieu d'un concours énorme de filous et de grands seigneurs, d'aventurières et de marquises. De- mandez-lui quels jours sont exposées les tapisseries des Gobelins et de la galerie du Louvre? Il vous dira : le jour de la Fèrc-Die.i !

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPEDIE. 31

Et le voilà qui raconte à qui veut l'entendre : Esther, Assuérus, Alexandre et Darius, et les Tentations de Watteau, les Amours de Lancret dans un paysage enchanté. Pour un empire, il n'eût pas manqué les Spectacles de la foire Saint-Laurent au mois de juillet; à la Saint-Louis, il faisait sa partie au concert public du jardin des Tuileries, criant : Vive le roi! Au mois de septembre, il faisait danser à Bezons, à Saint- Cloud; et jamais, en novembre, il n'oubliait de mener le branle au cimetière de Clamart. Le mois suivant se terminait par sa grande revue au Palais-Marchand, le jour de l'an étalait, victorieux, ses bombances,^ ses bijoux, ses fantaisies, ses petits moutons, ses petits bergers. Ah! c'était un drôle de corps!

Bien qu'il allât vite, et que parfois il disparût tout à fait, je n'avais pas grand'peine à le suivre; il est vrai que de mon côté je ne suis pas novice en ces car- refours, et puis je savais, sans qu'il me l'eût dit, en quel endroit son dessein était de me conduire. Il aimait l'aventure ; il cherchait l'accident ; il était populaire à mille titres que je ne saurais dire : il était connu des soldats, des commis, des marchands, des enfants, des bonnes d'enfants.

Celles-ci disaient, avec un beau salut : « Bonjour, monsieur le marquis ! » Les portiers : « Bonjour, Ra- meau! » Les portefaix [Au bon coing) l'invitaient à boire avec eux, pendant que, trottant menu, Florise ou Marton, sans tourner la tête : « On ne vous voit plus, camarade ! » Il était donc bien aise et satisfait, content de lui, content des autres, et ramassant volon-

Î2 LA FIN D'UN MONDE.

tiers toutes les émotions, pour son propre compte ; lui aussi il avait fait son traité des Sensations^ et il expli- quait, par la diversité des organes, comment tous les hommes n'obéissent pas aux mêmes lois du sentiment commun, et pourquoi les goûts, les aptitudes, les pas- sions, l'orgueil et les préjugés étaient si variés et si différents les uns des autres.

« C'est ainsi, disait-il à ses adeptes (il en avait, et beaucoup), que certains yeux tendres et délicats préfè- rent le violet à l'orangé, parce que (c'est une expé- rience de Newton) le violet est une couleur attachée à des rayons plus faibles; l'orangé, à son tour, obtiendra la préférence, au jugement de ceux dont les fibres de l'œil sont plus fermes et plus solides. Comme aussi des sons rudes pour un peuple délicat paraî- tront suaves à des peuples grossiers. Oui ! disaic- il, et j'ai lu dans Pétrarque l'histoire d'un grand seigneur, homme de goût pour tout le reste, qui était beaucoup moins charmé du chant des rossignols que d'un concert de grenouilles.

(( Cet homme aimait le chant des grenouilles, comme l'abbé de Voisenon est ravi des chansons de M"'^ Favart! Mais qu'y faire? Il y a des oreilles bouchées comme il y a des esprits bouchés. Il y a des Voisenon qui applaudiraient un duo chanté par Saint- Lambert et M""' d'Houdetot, comme il y a des Rameau qui jetteraient leur grand-péreet même leur chien par la fenêtre pour avoir crié faux ! »

Ainsi, sur toute chose, il vous avait des raisonne- ments à perte de vue, amusants et fores comme un

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPEDIE. jj

opéra de Cahusac. Il brouillait avec tanc d'énergie et d'habilccé le vrai, le faux, le paradoxe ; il écaic, dans son discours, si rusé, si curieux, si peu semblable à lui-même et d'une extravagance amusante à ce point, qu'en ce moment encore, à l'heure j'écris, ma caducité un pied sur la tombe, et l'autre pied dans le gouffre..., il passerait sous ma fenêtre en criant Holà! Diderot! » soudain je quitterais ma page commencée, et m'en irais, encore une fois, sans que rien m'arrête, à la suite de ce cynique déguenillé.

C'est que, vraiment, il était un génie ! Il m'arrêtait et me poussait à son gré ; il me charmait, il me fasci- nait ! Il était la colonne ardente et ténébreuse empor- tant le peuple hébreu dans le désert ! Au bout d'une heure (on était entre chien et loup, et déjà plus d'un clin d'œil était échangé au coin des rues), mon homme enfin s'arrêta en certain passage étroit et sombre, et qui semblait assez mal hanté. Mais quoi ! la nuit tombait, l'endroit était désert, j'étais excité par tous ces retards; enfin, sitôt qu'on n'y voit plus, je me comporte en vrai chevalier sans reproche et sans peur. Je n'ai peur de rien, dans l'ombre, et pas même des épigrammes de Jean-Baptiste Rousseau, des chansons de La Harpe ou des épigrammes de Fréron.

A la fin donc, nous nous arrêtâmes au bas d'un escalier... que je ne reconnaissais pas !

« Halte-là ! dit Rameau. Rassurez-vous, rassurez, monsieur Diderot, votre innocence ! On dirait, à vous voir, rasant la muraille et votre nez dans votre main.

J4 LA FIN D'UN MONDE.

d'une immaculée entrant de nuit chez le cardinal de Tencin ou chez l'abbé Cérutti... ; vous êtes ici chez vous, monsieur, dans le vrai bureau de la philosophie et de la poésie ! Ici les discours épicés et les sauces les plus savoureuses ont bouleversé l'ancien monde ! Ici le poivre et le paradoxe, l'athéisme et le piment, la gourmandise et la négation ont accompli leurs plus rares et leurs plus succulents chefs-d'œuvre ; ici quatre ou cinq va-nu-pieds, pleins de doute et d'éloquence, affamés dans le fond, turbulents dans la forme, pensées ténébreuses éclairées de toutes les clartés du style ; une douzaine de grimauds sans feu ni lieu, sans croyance et sans titre, avec beaucoup d'esprit et non moins d'audace, ont fondé, couvé, fomenté, enfanté les plus rudes jouteurs des deux sexes que l'ironie ait mis au monde, à savoir : Fontenelle et d'Alembert, Voltaire et Diderot, M"« de Lespinasse et M"^ Geoffrin, Jean- Jacques Rousseau et Thérèse Levasseur, sans compter les tard-venus : Galiani, Saint-Lambert, Thomas, Raynal, Damilaville, Chastellux.

(( Il n'est pas, en ce lieu de la déclamation et de la bombance, un verre à boire, une bouteille, une sou- pière, un plat d'étain qui ne redise les arguties, les arguments, les gros mots, les périphrases et les dou- bles sens de la secte naissante! Ils vous diront par quels délires, quelles persécutions, quels arrêts de la Tournelle, quels bûchers, quelles rasades et quelles orgies, la philosophie a grandi dans ces murs, elle s'enivrait de vin, d'espérance et d'orgueil. Ceci est la caverne et le temple, la cuisine et le sénat, la cour et

LE BERCF.AU DE L'ENCYCLOPÉDIE. 35

la basse-cour, la tabagie et le château-fort, le Louvre et le tripot de la philosophie.

« Eh quoi ! Diderot, toi, le dernier resté sur la brèche après une bataille de vingt années, te voilà aussi inquiet et malheureux que Marmontel à la porte du maréchal de Saxe, et tu ne reconnais pas ce perron caché dans l'ombre, cet escalier dérobé, cette porte [il frappe à la porte à coups redoublés)^ cette porte ouverte aux vieux adeptes?... 1

Je ne sais pas se fût arrêtée sa déclamation si la porte, ouverte enfin, ne nous eût livré passage... Alors seulement je reconnus que nous étions dans les petits salons de la Grand'Pinte, une fameuse hôtellerie, nous étions venus bien souvent, dans nos beaux jours, pour causer de la naissante Encyclopédie. Ici même, d'Alembert avait tracé sur une table, de son doigt trempé dans le vin, un grand cercle, une espèce de serpent qui se mord la queue : Amis, disait-il, voici notre ouvrage !...

Il y avait bien longtemps que je n'avais revu la Grand' P int e !... Elle avait oublié l'Encyclopédie... elle était restée en toute sa joie. Aujourd'hui, comme autrefois, se faisait entendre au foyer savoureux le tic- tac du tournebroche, et la gourmandise à plein ventre et la soif à plein verre avaient maintenu leurs taber- nacles sous les mêmes voûtes où, depuis tantôt plus d'un siècle, les beaux esprits de profession étaient venus chercher l'oubli, le repos, le rêve.

Et, chose étrange ! il advint que Rameau, qui avait dans tous les cabarets tant de comptes en souffrance,

j6 LA FIN D'UN MONDE.

entre céans, la tête haute et le jarret tendu. L'hôte en personne accourut pour le recevoir, le couteau au côté, le bonnet à la main. Bon, cela! J'appartenais donc, en ce moment, à Rameau honoré et salué, à Rameau le bienvenu, à Rameau qui commande et se voit obéi !

« Nous venons, dit-il à l'hôte empressé, Diderot et moi, pour bien dîner. Nous voulons peu de vin, mais de bon vin de Bourgogne, de ma patrie de Bourgogne, heureuse en vins, féconde en grands hommes ! Bossuet, Buffon, Crébillon, Electre et le Sopha, le manteau de pourpre et le laisse-tout-faire ! Ainsi, mon fils, voici la carte : Vin de Bourgogne ! andouillettes de Troyes et poularde du Périgord ; hors-d'œuvre, matelote et petits pieds... » Il parlait encore, et déjà la table était dressée et couverte. Alors seulement Rameau déposa son violon, qu'il portait précieusement sous son bras gauche, et même il eut grand soin d'essuyer le bel ins- trument avec un mouchoir de soie et d'enfermer l'ar- chet dans son fourreau. Ainsi faisant, il contemplait d'un regard attendri ce vieux bois sonore et tout bril- lant du vernis précieux de Stradivarius le grand maître, non pas sans avoir porté le noble instrument à sa lèvre et l'avoir baisé tendrement, en silence... Il l'essuya une dernière fois, pour effacer la trace de son souffle.

(( Ah ! dit-il, la belle chose ! et quelle fortune, ô mon cher violon... mon fidèle ami! ma joie et ma consolation de chaque jour ! Toi et moi, nous avons vu, l'un portant l'autre, bien des heures mauvaises, et plus que jamais nous voilà, toi et moi, pauvres, men- diants, dédaignés, persécutés... Mais qu'importe, aussi

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPEDIE. j7

longcemps que tu me seras fidèle? » En effet, reprit- il de sa voix naturelle, « vous voyez là, monsieur Diderot, toute ma fortune; je n'ai que cela dans le monde et j'y tiens, comme on dit que les honnêtes gens tiennent à leur honneur, les coquettes à leur miroir, le soldat à son épée, l'aveugle à son chien, et la petite Hus à son fermier général. J'y tiens tout autant que l'évêque de Grenoble à son casque, à son épée, à son haubert qu'il dépose sur l'autel avant de dire la messe et qu'il reprend à Vite missa est !

Rameau, lui dis-je alors, prenant la parole à mon tour, avez-vous assez parler^ Je meurs de faim, et je vous croyais à jeun. »

A ces mots, il se mit à table, et, s'étant dégonflé en poussant un grand soupir d'allégeance, il se jeta sur la poularde avec rage. On entendait ses dents claquer comme les dents d'un tigre au milieu d'une bergerie ! Il ne mangeait pas la viande, il la buvait. Il était grand mangeur; il ne dînait pas tous les jours, et si, par hasard, il rencontrait une franche lippée, il s'en don- nait jusqu'au nœud de la gorge. Il mangeait comme un glouton, il buvait comme un sage, à petites gorgées, humant son vin et le contemplant, joyeux, dans le verre, ami de la transparence et du frais coloris. Il buvait comme un vrai Bourguignon, à sa posette, et volontiers, pour peu qu'il fût seul à boire, il eût fait rubis sur l'ongle :

« Ah ! le bon vin ! disait-il, le bon vin ! »

En même temps il redoublait d'énergie à dévorer les andouilles, les petits pieds, la marinade et la mate-

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LA FIN D'UN MONDE.

lote, l'épice avait discillé ses plus véhémentes saveurs. Et il s'empiffrait, et il se taisait, et son petit œil riait clair, et cette voûte, habituée au bruit des mangeailles, répétait les appels de ce claque-dents. La fourchette en main, c'était un goinfre; il était, pour la grâce et le bel esprit, un vrai La Fare, un vrai Chaulieu, un second Crébillon fils, le verre en main.

Quand j'eus dîné, et quand je vis qu'il était quasi repu :

a A votre santé! lui dis-je. Voilà un vin de la Côte- d'Or, un de vos cousins, il s'en vante, et pourtant vous l'avez renié tout à l'heure. En quoi l'ai-je renié? me dit-il. Vous avez passé sous silence un des grands noms de la Bourgogne, un célèbre artiste, un fameux maître appelé Rameau ; le même Rameau que son collaborateur, M. de Voltaire, appelait Orphée, et qui a vaincu M. de Voltaire, il s'en vante, au champ clos de ce fameux opéra de Samson, dont l'auteur de Mérope et de Tancrede n'a jamais pu se tirer.

Ramhau. C'est vrai pourtant ce que vous dites là, et je me sens tout humilié, tout malheureux, quand je viens à songer que M. de Voltaire (un si grand homme ! ) a baissé pavillon devant mon oncle Rameau ! O ciel et terre ! ô triomphe inattendu de ce cuistre enrubanné du cordon de Saint-Michel, contre un si grand poëte! Il n'avait qu'à me consulter, M. de Vol- taire, en deux mots, je lui aurais donné le secret de faire un opéra si violent, si cruel, si charmant, si tendre et si merveilleux, que le célèbre Rameau, comme on dit, n'y aurait vu que du feu! »

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPÉDIE. jp

Alors il se mie à déclamer, en chantant dans une mélopée narquoise une foule de mots qu'il appelait les lois mêmes de l'opéra : Dieux du jour, cruel amour, aimable tendresse et belle jeunesse! Âimons-nous ! ven- geons-nous! Jolis printemps, méprisons la faux du temps; belle inhumaine^ 6 châtelaine ; et vous léphyrs, et vous plaisirs! Notez bien qu'à chacune de ces paroles il donnait sa note et son accent, jusqu'à ce qu'enfin son improvisation se perdît dans un pêle-mêle absurde, incroyable et furieux : d'orages, de naufrages, de tempêtes, d'horreurs, de furies, d'Eumémdes, de nature, d' humanité j poignards , spectres, éclairs, foudre, ton- nerre, fer, glaive, couteaux, victimes, serpents, bour- reaux, mort, autels de sang, traits de sang, lois san- ^glantes, ordres sanglants, jeune homme sanglant, sanglante imposture, nuages sanglants,. Ténare et Tar- tarc. « Ah! grands dieux! reprit-il après ce pénible effort, que c'est facile à faire un opéra ! et que M. de Voltaire eut grand tort de reculer devant le célèbre Rameau! Rameau célèbre! Un musicien sans génie, habile à trouver des airs de danse absurdes, et des ricournelles à contre-sens !

•- (( Avez-vous entendu Dardanus?... Vous rappelez- vous les chœurs de Zoroastre? et les plaintes de Titan? Quel idiot, ce Rameau ! Et songez qu'il se vante, en sa préface des Indes galantes, d'avoir imité LuUi : u Je tâche d'imiter LuUi, non en copiste servile, mais en prenant, comme lui, la belle nature pour modèle. » On t'en donnera du Lulli, on t'en donnera de la nature. Ah! le faquin! Il m'a dit, à moi-même, et

40 LA FIN D'UN MONDE.

parlant à ma personne, un jour : « que les plus beaux passages d'une musique étaient les passages les plus bruyants, parce qu'ils étaient les plus applaudis! » Il me l'a dit! Va donc, machine à bruit! Va donc, théo- ricien de malheur ! Tu n'es pas Italien , tu n'es pas Français, tu n'es pas LuUi, tu n'es point Pergolèse, Alberci, Léo... même tu n'es pas Rameau, c'est moi qui suis Rameau, le génie! Et voilà comment j'aurais fait le grand air de Zoroastre, le grand air de Castor et Pûllux. »

Or, tous ces airs qu'il indiquait, il en chantait une partie, il en sifflait une autre, et quand il eut bien déclamé, chanté, crié, sifflé, je m'aperçus que le jeu me plaisait, et que je n'avais pas été si content depuis tantôt dix années. J'étais pris, malgré moi, d'un pro- fond sentiment de pitié, de curiosité et d'intérêt. J'éprouvais pour cet homme, et tout à la fois, une immense amitié, une répulsion profonde. O Jupiter! qu'il était beau! par Apollon ! qu'il était vil ! C'était un mélange incroyable, inouï, d'enthousiasme et d'ab- jection, d'intelligence et de délire, avec tant d'éclairs dans ces paroles confuses, tant de grandeur dans cet abaissement ! Puis (c'est une observation que je fis comme il achevait son dîner), quand il mangeait, il était triste; il y avait dans son regard un certain étonnement presque mélancolique; on eût dit qu'il se demandait pourquoi donc et de quel droit il dînait aujourd'hui, lui qui n'avait pas dîné la veille? En un mot, il n'était intéressant et curieux que lorsqu'il s'abandonnait librement à sa fête éloquente, agitant

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPEDIE. +i

ses longues mains, ses grands bras, balançant sa tête formidable et couverte de cheveux grisonnants.

Il était facile, heureusement, de ranimer le discours de cet enthousiaste. Il était tout prêt à répondre à toutes les questions. Il avait tout senti, tout compris, tout expliqué. Il était lui-même une encyclopédie; il se comparait parfois au merle qui siffle, et Dieu sait qu'il sifflait toute chose, à tout propos : chansons, ballets, mandements, comédies, poëmes, journaux, traductions de l'anglais, tragédies, comédiennes, prin- cesses et comédiens. Oui dà, si Rameau était un merle, il était un merle blanc.

£n ce moment, à mon attitude, à mon regard, il comprit toute mon admiration :

« Vous avez raison, me dit-il, de ne pas vous mo- quer de moi, car je me sens la force d'écrire au pied levé toutes les tragédies de La Harpe, et tous les opé- ras de Cahusac! Certes, il ne me faut qu'un trognon de plume, et quand bien même il eût servi à Poinsinet le jeune pour ses EgUides; à l'abbé Leblanc, pour ses Héroïdes; à Marmontel, pour écrire son Bélisaire; à Dorât, pour traduire Ovide; au marquis de Bièvre, pour rimer le Séducteur; au chevalier de Cubiéres, pour ses épigrammes ; au marquis de Pesay, pour ses billets doux; à Palissot, pour ses infamies: à Louis de Boissy, autrement dit Bos de Poissy, pour attendrir ses élégies ; à Masson de Morvilliers, pour rédiger le Mercure... oui, même avec la plume de Palissot, une plume abominable, et qui crache injure et délation, par son bec avachi, j'écrirais, à moi tout seul, les plus

42 LA FIN D'UN MONDE.

belles œuvres qui ont vu le jour sous toutes ces mains malhonnêtes. Ah! oui! ce serait une drôle de plume; il n'y aurait pas sa pareille en toute l'Europe, il ne lui manquerait plus que de finir par être au service de Marin le Censeur.

(t Certes, il y a des plumes abjectes, il y a des vio- lons bien à plaindre, il y a des robes de juge et des épées de capitaine dont on aurait pitié si l'on savait ce qu'elles coûtent. Ma peine, à moi, c'est d'avoir encore trop estimé l'œuvre d'autrui, et trop méprisé mes propres ouvrages. Avec une simple comédie en vers que j'aurais lue au café Procope, et mystérieusement colportée en tous les lieux se fabriquent ces sortes de choses, au bout de cinq ou six mois le Théâtre- Français eût été à mes pieds; la Dangeville eût dis- puté le rôle à M"*^ Dubois, Préville et Dazincourt se seraient inscrits à ma porte. On eût répété tout bas quelques vers sublimes et faciles à retenir ; on eût dit : C'est lui! le voilà! ce grand indolent! il a fait un chef-d'œuvre, il le montre à peu de gens! Alors, peu à peu, quelle gloire et quelle renommée autour de ma comédie!... et vraiment ça n'est pas plus difficile que cela. »

En même temps il se promenait, menaçant le ciel de sa crête, haut la huppe, et de sa main brillante agitant un jabot imaginaire. « Ah! disait-il, voilà comme on arrive à côté de Rotrou, de Corneille, de Racine, de Voltaire et de Crébillon. Voilà comme on est le rival de La Fosse et dePompignan; voilà comme on ajoute agréablement son nom vulgaire aux noms fameux des

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPEDIE. 43

Pradon, des Chapocon, des Chevreau, des Frenicle, des Pichon, des Pineliére, des de Boussu, des Dali- bray, des Grenailles, des Chiniac, des Mailhol, des Marmontel :

En se privant du commun avantage D'être caché dans la foule des morts.

« La comédie! ah! mon ami Diderot! Diderot! la comédie ! elle est comme le jeu, elle vous fait l'égal de tout le monde. Vous appartenez tout ensemble à Pradon, à Le Bigre, à Chevillard, à la morale, à la réformation des mœurs.

« Cependant, sitôt qu'ils ont flairé le chef-d'œuvre ( ils ont le nez fin ! ) messieurs les comédiens ordinaires du roi ne vous laissent plus en repos au sujet de votre comédie. Ils vous disent, en toute rencontre : « O génie ! n Ils vous invitent à leurs fêtes ; ils vous enguirlandent ; à la fin, vous êtes pris, et vous lisez votre fameuse comédie (ou tragédie) à nos seigneurs du comité. Bonté divine! c'est alors que ces dames et ces messieurs ouvrent leurs petits yeux et leurs grandes oreilles. Ils crient au miracle ! Laissez-les res- pirer, de grâce! ils ne se doutaient pas qu'un seul homme eût tant de génie! Ils n'ont jamais rien entendu qui soit comparable à ce chef-d'œuvre! Et les voilà qui se disputent les plus petits rôles; les voilà qui, pendant trois grands mois, sans cesse et sans fm, répètent ce grand ouvrage ; et quand le soir de cette fameuse représentation est arrivé. Dieu sait

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le zèle et les empressements! A quatre heures précises, déjà tout le monde est à son poste. Ici La Morlière et là-bas Fréron. Le balcon est un salon, le parterre une halle...; au paradis, même au paradis, vous trouve- riez quelque habitué du café Procope. Après une attente insupportable, ô bonheur! la toile est levée, et les comédiennes en robes neuves, et les comédiens en grand habit, déclament ces tirades splendides. C'est plus beau que le Gustave de Piron, plus intéressant que les Barmécides! Les dames pleurent, les hommes applaudissent! Le fusilier sur son fusil, immobile, ose à peine essuyer une larme! et quand le dénoû- ment, imprévu, a mis le comble à toutes ces émotions, entends-tu ces voix et ces trépignements : L'auteur! l'auteur! l'auteur!

« Alors apparaît, solennel ou souriant, Mole ou Lekairi : Messieurs, dit-il, la comédie (ou la tra- gédie) que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est de M. Bénigne-Octave Rameau, le neveu de Rameau. Ayant ainsi parlé, il se retire au milieu des vivat ! Fù'd/ pour lui! vû'^f pour moi, surtout pour moi! et désormais me voilà célèbre, honoré, fêté, glorieux. C'est à qui m'invitera et me prêtera de l'argent. Plus de notes à payer, ni tailleur, ni ravau- deuse, et pas même le perruquier ! Les plus impa- tients, je les paye avec un billet d'amphithéâtre. Ils sont si fiers et si contents d'habiller, de loger, de raser, d'accommoder un poëte de ma sorte! A son tour, l'Académie a vent de ma gloire; elle s'en inquiète, elle me fait mille avances. Comptez cela,

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Diderot, trente voix d'emblée !.. . élu tout d'une pièce! Ah! que de monde à mon discours de réception! Je suis reçu par un évêque. Il convient qu'il n'a pas vu ma pièce et qu'il ne l'a pas lue... A n'en pas douter, c'est un chef-d'œuvre. A ce discours, les duchesses d'applaudir, les cordons bleus de m'accorder un petit signe de leur tête ambrée, et les petits abbés de recon- naître que je vaux l'abbé Daubignac pour le respect des règles de la comédie, et pour les pointes, l'abbé de Lattaignant!

« Dans cette foule heureuse, un prince du sang s'est glissé, qui me fait supplier le lendemain d'être le secré- taire de ses commandements. Alors la maîtresse régnante, au nom du roi, me fait une pension sur sa cassette particulière. Enfin, pour conclure, on me pro- pose, en légitime mariage, une fille naturelle de M. de Beaufort, ou quelque demoiselle du Parc-aux- Cerfs, avec le titre et les honneurs de valet portC'^ manteau du Roi ! Et tous ces biens, tous ces honneurs, pour une comédie à la façon du sieur de Portelance, ou d'une tirade tragique du seigneur de Blesbois :

Et n'oubliez jamais qu'une belle action Suffit à son auteur pour satisfaction.

Diderot. Avec tant d'ironie et de verve, avez- vous eu tort de vous dépenser en petite monnaie! Et voyez donc vous en êtes réduit, malheureuse créa- ture croupissant dans la fange de toutes les débauches, quand il vous eût été si facile, à votre compte, de dire

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le zèle et les empressements! A quatre heures précises, déjà tout le monde est à son poste. Ici La Morlière et là-bas Fréron. Le balcon est un salon, le parterre une halle...; au paradis, même au paradis, vous trouve- riez quelque habitué du café Procope. Après une attente insupportable, ô bonheur! la toile est levée, et les comédiennes en robes neuves, et les comédiens en grand habit, déclament ces tirades splendides. C'est plus beau que le Gustave de Piron, plus intéressant que les Bannécides! Les dames pleurent, les hommes applaudissent! Le fusilier sur son fusil, immobile, ose à peine essuyer une larme! et quand le dénoû- ment, imprévu, a mis le comble à toutes ces émotions, entends-tu ces voix et ces trépignements : L'auteur! l'auteur! l'auteur!

(( Alors apparaît, solennel ou souriant. Mole ou Lekairi : Messieurs, dit-il, la comédie (ou la tra- gédie) que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est de M. Bénigne-Octave Rameau, le neveu de Rameau. Ayant ainsi parlé, il se retire au milieu des vivat ! Vivat pour lui ! vivat pour moi, surtout pour moi! et désormais me voilà célèbre, honoré, fêté, glorieux. C'est à qui m'invitera et me prêtera de l'argent. Plus de notes à payer, ni tailleur, ni ravau- deuse, et pas même le perruquier ! Les plus impa- tients, je les paye avec un billet d'amphithéâtre. Ils sont si fiers et si contents d'habiller, de loger, de raser, d'accommoder un poëte de ma sorte! A son tour, l'Académie a vent de ma gloire; elle s'en inquiète, elle me fait mille avances. Comptez cela.

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPEDIE. +5

Diderot, trente voix d'emblée !... élu tout d'une pièce ! Ah! que de monde à mon discours de réception! Je suis reçu par un évêque. Il convient qu'il n'a pas vu ma pièce et qu'il ne l'a pas lue... A n'en pas douter, c'est un chef-d'œuvre. A ce discours, les duchesses d'applaudir, les cordons bleus de m'accorder un petit signe de leur tête ambrée, et les petits abbés de recon- naître que je vaux l'abbé Daubignac pour le respect des règles de la comédie, et pour les pointes, l'abbé de Lattaignant!

« Dans cette foule heureuse, un prince du sang s'est glissé, qui me fait supplier le lendemain d'être le secré- taire de ses commandements. Alors la maîtresse régnante, au nom du roi, me fait une pension sur sa cassette particulière. Enfin, pour conclure, on me pro- pose, en légitime mariage, une fille naturelle de M. de Beaufort, ou quelque demoiselle du Parc-aux- Cerfs, avec le titre et les honneurs de valet porte- manteau du Roi ! Et tous ces biens, tous ces honneurs, pour une comédie à la façon du sieur de Portelance, ou d'une tirade tragique du seigneur de Blesbois :

Et n'oubliez jamais qu'une belle action Suffit à son auteur pour satisfaction.

Diderot. Avec tant d'ironie et de verve, avez- vous eu tort de vous dépenser en petite monnaie! Et voyez donc vous en êtes réduit, malheureuse créa- ture croupissant dans la fange de toutes les débauches, quand il vous eût été si facile, à votre compte, de dire

4(5 LAFIND'UNMONDE.

à Voltaire, à M. de Buffon, à Montesquieu, au cardi- nal de Bernis, au maréchal de Villars, au maréchal duc de Richelieu : Bonjour, confrères! Dites-moi, cependant, pourquoi donc, avec tant d'esprit, d'érudi- tion et si peu de modestie, à ru et à toi avec la Du- clos, la Deseine et la Balincourt, et tout le tripot des comédiens, des chanteurs, des batteurs de fer, des bat- teurs de pavé, des racleurs de guitare, des joueurs de flûte, et des tapoteurs de clavecin; ayant tes entrées partout : dans l'antichambre et dans les cuisines, et jusque dans la garde-robe de Rebel et de Francœur... insolent et chien couchant incomparable, habile à mordre, à japper,... monsieur Rameau, vous n'avez jamais rien fait d'utile et de bon?

Rameau. Hum! j'ai fait dans ma vie une chose plus difficile que la tragédie et la comédie... Un bal- let! Voilà la vraie mer à boire! Il y faut le rêve, il y faut l'action, il y faut Vestris. Vestris! un si grand homme ! Il n'y a pas longtemps qu'il m'envoya cher- cher par M. son premier laquais : Mais comment donc! monsieur, je suis aux ordres de M. Vestris; marchez, je vous suis! M. Vestris m'avait envoyé son carrosse, et j'y monte; j'arrive, et figurez-vous : un suisse en grande livrée, un hôtel, et peu s'en faut que le grand Vestris n'ait posé son marbre à la porte de son hôtel. Escalier, antichambre et seconde antichambre, petit salon et grand salon; tout au fond de l'appartement, un cabinet d'étude se tenait le grand homme... invisible et pré- sent. A peine eus-je franchi la dernière feuille du

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPÉDIE. ^7

plus riche des paravents que la Chine aie vernis, je vois un homme... un demi-dieu! Il portait sur la tête charmante un bonnet à la Camargo, brodé par la main des Grâces ou par la main de M"'= Salé ; il était revêtu d'un ample justaucorps de velours-rubis, sur une veste d'un superbe tissu, qui m'a semblé d"or massif, à demi couché dans un vaste fauteuil, les pieds, un peu grands, je l'avoue, étendus sur un ta- bouret aux armes des Vestris. On disait qu'il était vieux !... Il n'y a que des méchants, La Beaumelle ou Fréron, pour trouver qu'il est vieux, ce joli mortel, à la peau douce et potelée, et des rides si bienveillantes, si charmantes, qu'on se les ferait faire exprès ! Il par- lait lentement, mignonnement, d'une voix douce et reposée; et sa main moulée. Ah! quelle main!... fi- gurez-vous les doigts les plus blancs, les plus effilés, tout chargés de bagues éblouissantes : rubis, dia- mants, perles, cheveux, cheveux bruns, cheveux d'or. Cette main, disons mieux, ce nuage effilé, sortait ga- lante des profondes cachettes d'une dentelle deMalines, et venait badiner, nonchalante, avec les glands d'or qui pendaient d'un beau jet à bec-de-corbin.

« Mon ami, me dit ce grand homme, aussitôt qu'il pensa que je l'avais assez contemplé, on m'a dit du bien de ton esprit, et que tu consentirais à écrire, à composer un ballet pour le modeste danseur que tu vois devant toi. J'ai rêvé bien longtemps au ballet que je veux faire : il y faut un beau rôle pour moi d'abord, et puis un rôle qui convienne à M"*^ Allard. Veux-tu que nous cherchions ensemble } Allons ! rassure-toi !

LAFIND'UNMONDE.

Ne tremblons pas ainsi. Prends ce siège et sieds-toi, je suis bon prince; on t'écoute, et les duchesses atten- dront.

(( Je pris un pliant, je m'assis face à face, et les yeux baissés, les mains jointes, je proposai à M. Ves- tris un ballet intitulé : la Fontaine de Jouvence. Au premier acte, il se fût montré tout voûté par l'âge, et plus laid que l'abbé Desfontaines ou l'oculiste Janin de Blanchecombe; au second acte, il serait revenu vif et léger comme un papillon qui bat de l'aile, et tout semblable au jeune duc de Fronsac. J'avais déjà indi- qué des poses convenables à la majesté de ce grand homme :

Eh! dit-il, la Fontaine de Jouvence, il y a des gens qui en veulent à tous les piédestaux, et qui diront à ce propos, toutes sortes de sottises. J'ai des enne- mis, mon ami ; qui n'en a pas? Le roi de Prusse a les siens, j'ai les miens; Voltaire en a. Cherchons un autre sujet, s'il te plaît.

Monsieur Vcstris, lui dis-je, aimeriez-vous un Dallet qui serait intitulé : la Toilette de J'énus, ou les Ruses de l'Amour? M"*^ AUard sera Vénus, vous serez l'Amour.

Oui, dit-il, c'est cela, c'est mon idée, et cette toilette de Vénus me convient. Donc, le théâtre repré- sente...

Un frais bocage, et dans ce bocage une touffe de roses, et parmi c&z roses un miroir d'argent avec sa bordure en or. M"^' AUard, c'est-à-dire Vénus, est à sa toilette, entourée de ses nymphes. Elle donne

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPÉDIE. 49

un dernier coup d'oeil à son poufF, à son chignon, à son tour de gorge, et d'un regard charmant elle con- sulte l'Amour... L'Amour, c'est vous, monsieur Ves- tris.

Oui, mon ami, c'est moi; j'arrive, et plus Vé- nus me regarde, et plus je voltige, en dansant sur les fleurs, autour des nymphes. Ah! les pauvres nym- phes ! je les vois d'ici :

Brûlant de plus de feux que je n'en allumai!

Je les vois, je les tiens ! Les voilà qui m'entourent; les voilà qui me contemplent ; les voilà qui me disent en leurs provocations : « Jeune dieu d'Amour, en- seigne aux nymphes bocagères la mollesse et le désir, l'inconstance et la passion, le sourire et le sérieux. » D'abord je résiste, et je leur dis : Non! comme ci, comme ça; bientôt cependant, vaincu par ces beaux yeux, je vais pour me jeter dans leurs bras... Vaine espérance, elles embrassent une ombre, et je m'enfuis, semblable à Galatée; elle se montre, a dit Homère, afin de se mieux cacher.

Oui, monsieur Vestris; mais vous revenez bien vite, attiré par les faunes des bois, qui font la cour aux nymphes bocagères. A votre aspect les faunes sont vaincus, les nymphes sont contentes, et c'est à qui vous entraînera dans la forêt voisine; à la fin, quand il a bien voltigé de fleur en bergère, l'Amour retombe aux pieds de Vénus; mais Vénus, pour châ- tier le petit inconstant , le change en papillon atropos

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50 LA FIN D'UN MONDE.

(c'est Virgile qui l'a dit). Voilà comment, monsieur Vestris, dans ce tableau charmant, nous réunirons les grâces de l'Albane, et la force des trois Carrache, à la couleur de M. Boucher, premier peintre du Roi.

« Telle fut ma petite composition. J'eus le bonheur qu'elle ne déplût pas au diou de la danse. Il me fit un joli sourire en me gratifiant d'une tape sur la joue ; il me dit qu'il était content de moi, que j'avais bien compris son idée, et que peut-être il y aurait quelque chose à retrancher au rôle de Vénus. Puis il me fit donner dix écus par M. son valet de chambre, qui, pour sa part, en retint quatre, et je me trouvai encore bien payé.

Diderot. Sans doute, il obtint un grand suc- cès, ce ballet de la Toilette de Vénus!

Rameau. Parbleu ! Vestris le dansa à Fontaine- bleau; il y mit son nom en toutes lettres, il en rap- porta une pension de quinze cents livres, quatre portraits de marquises, six jarretières et deux taba- tières d'or.

Diderot. C'est bien fait; voilà ce que vous avez perdu à n'être qu'un franc vaurien. Qui nous eiJt dit cependant que vous tomberiez si bas, depuis le jour je vous perdis de vue?

Rameau. Et vous, maître, et vous, mon sage, à quelle hauteur êtes-vous donc monté î^

Diderot. Malheureux, vous voilà la fable de la ville et le jouet des petits enfants! C'est à qui vous montre au doigt, dans cette souquenille de Versailles et de l'égout.

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPEDIE. ji

Rameau. Mais, mon philosophe, en vous voyant passer, le bourgeois lève l'épaule. Il demande à son compère quel est ce philosophe à la portée... à la porte de tout le monde?

Diderot. Ah! Rameau, quel malheur que vous ayez si misérablement usé de tant de grandes qua- ' lités !

Rameau. Ah! Diderot, quand vous voyez vos subalternes se pousser à tous les buts qui vous étaient proposés : J.-J. Rousseau à la gloire, Grimm à la for- tune, Helvétius au repos, d'Alembert, maître absolu de deux académies, Marmontel historiographe, Ferres de Verdun chevalier de Saint-Etienne de Toscane, et lui-même, La Harpe, honoré de la Couronne de fer... Ah! fi de votre gaspillage, et n'êtes-vous pas honteux de vous être ainsi dépensé ! »

Voilà comme il avait réponse à toute chose; il me battait avec mes propres armes. Il avait tout à fait perdu la conscience du bien et du mal, du vice et de la vertu. Il ne savait plus que chercher sa vie à travers toutes sortes de scandales, de misères et d'abjections. Il était vraiment le parasite effronté des temps d'autre- fois, comme on en voit dans les satires de Juvénal. Il faisait peine à voir, il était charmant à entendre. Il était tombé plus bas que l'abbé Pellegrin, il était plus pauvre que le poëte May.

« Je l'ai connu beaucoup, le poëte May, reprit Ra- meau. Il s'était donné, sur la fin de sa vie, au duc de Ventadour, qui le logeait dans son écurie. Une fois que ce seigneur lui avait occroyé une perruque neuve,

sa LA FIN D'UN MONDE.

en le priant de la ménager, le duc le rencontra, le lendemain, qui portait justement sa perruque neuve :

Oh ! dit-il, poète May, le temps est mauvais ; pourquoi n'avez-vous pas mis votre perruque de tous les jours?

Monseigneur, parce que je l'ai vendue,

Et pourquoi Tavez-vous vendue r'

Parce que je ne pouvais pas vendre la neuve, monseigneur. »

Rameau dit cela d'une voix attristée, et moi, me levant alors, et déposant sur la table l'argent de la dépense :

u II est temps de se quitter. Rameau. Laissez-moi cependant vous dire un mot du poëte May, qui est mort comme vous mourrez, un peu moins que sur du fumier, sur de la paille échauffée. Certes le malheu- reux était bien pauvre, après avoir été très-riche. Il était devenu la fable et le jouet des comédiens qui s'étaient assis à sa table. Il allait de cabaret en cabaret, à la suite de La Thorillière père et fils, qui se mo- quaient de ses comédies, après les avoir beaucoup admirées tant qu'il eut trente mille livres de rentes. Il avait soixante ans, lorsque, dans les jours les plus cruels du grand hiver, il fut rencontré mourant de froid, couvert d'un habit de toile, et cherchant son dernier morceau de pain !... Et comme on lui demanda par quelle force ou quel miracle il supportait un habit si léger, il répondit, tenant ses mains cachées dans une poche absence : Je souffre! Il ne dit que cela. Il rentre et mearc. Votre misère, à vous. Rameau, vient

LE BERCEAU DE L'ENCYCLOPEDIE. S3

de ceci : vous êtes lâche, éhonté, vicieux, et fils de la paresse; ajoutez que vous ne savez pas souffrir! »

Sans mot dire, il reprit son violon, et nous gagnâmes la rue en silence; il était une heure du matin.

CHAPITRE III.

MUSE, RAPPELLE-NOUS LES CAUSES.

e le rencontrai le mois suivant (même ^ j'avoue, assez volontiers, que je le cher- chais un peu) dans un habit plus décent, qui se promenait, à pas comptés, comme un rêveur. On l'eût pris de loin pour quelqu'un de l'Académie. Il ne voyait personne. Il allait tout droit devant soi; et quand je l'abordai, il me salua sans trop d'empressement. Nous fimes ainsi quelques pas comme deux inconnus qui suivent la même route ; à la fin, réveillé en sursaut, il me dit : Je souffre! Et le poëte May n'eût pas mieux dit.

Diderot. Vous souffrez, Rameaur' C'est tant mieux ; voilà, j'imagine, la première fois que vous convenez d'une souffrance avec vous-même...

Il leva l'épaule, et, d'un accent dédaigneux : (c Les philosophes, dit-il, race idiote! ils s'appli- quent à comprendre, à deviner, à expliquer les secrets les plus cachés de l'âme humaine, et sitôt qu'ils ont

MUSE, RAPPELLE-NOUS LES .CAUSES... $$

iuus les yeux quelque homme un peu dissemblable des créatures humaines, ils s'éconnent, ec voulant tout comprendre, ils ne savent rien comprendre! En voilà un qui est un sage, à ce qu'on dit, grand ennemi du mensonge, ami patient de la vérité. Je me montre à lui, dans tout ce que j'ai d'étrange et de hardi; je lui raconte à satiété les tumultes de mon âme et les pas- sions de mon cœur. Cet homme, à sa volonté^ m'ap- pelle ou me repousse. Il a, sous son air rustique, une habileté très-grande, et si j'oublie un instant la dis- tance qui sépare un mendiant tel que moi, d'un para- site de bonne maison tel que lui, soyez sûr que d'un mot il me la fait sentir.

« Rien n'est plus simple ; aussitôt que je lui dis : <i Comment vas-m, Diderot? » Il répond : (( Mon- « sieur Rameau, je vous salue ! » Et si je lui dis : (i Monsieur Diderot, bonjour, comment allez-vous? » Il me répond : « Ça va bien, Rameau; et toi} » Cependant, je l'amuse et je le distrais ; je suis, pour cet homme, un phénomène en morale; il m'étudie, il me cherche, et sitôt que j'échappe à son intelligence, il me dit des injures, sous le bon prétexte de me cor- riger. Mais quoi, ne te souvient-il, pas Diderot, de l'injustice et du hasard, qu'un grand poëce a dit en bon latin : « Ne s'étonner de rien est la véritable « et presque la seule condition du bonheur ;> » Or, M. Diderot s'étonne de Rameau chantant, dansant et jouant du violon dans la rue ! diable veut-il donc que j'en joue? Il s'étonne à l'aspect de Rameau por- tant la défroque des grands seigneurs. Quel habit

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veuc-il que je porte, sinon les livrées de nos seigneurs les gentilshommes de la chambre, et les souliers à talons de messieurs les marquis de l'Œil-de-Bœuf?

« Quoi d'étonnant qu'un pauvre hère, un humeur de vent et de fumée, un meurt-de-faim, s'affuble, en contenant sa honte, de ces misérables livrées? Et cependant M. Diderot ne s'étonnera pas s'il rencontre en son chemin un homme épais, grisonnant, mal bâti, en chapeau garni de panaches bleus et blancs, en hausse-col, en casaque de taffetas bleu, au milieu de la casaque une croix formée par une dentelle d'argent. Quoi de plus étrange et de plus inattendu sous la calotte du cielî^ Ajoutons à ce costume étonnant des cliausses de taffetas couleur de rose, ornées de rubans bleus et blancs qui pendent autour de la ceinture, et, pour compléter cette parade énorme, une longue pique, dont le fer est garni de rubans couleurs de feu. Voilà ce que j'appelle un phénomène, et la huitième merveille du monde! Eh bien, M. Diderot, qui s'étonne à ce point de Rameau sous l'habit de mar- quis, répondra tout simplement que cet étrange accoutrement est le costume de monseigneur le capi- taine des gardes du corps de Sa Majesté. Moi-même, à mon habit brodé, si j'avais ajouté le cordon bleu et la plaque de l'ordre du Saint-Esprit, M. Diderot, que voilà, m'aurait salué plus bas que terre ; il m'eût dit : (c Monseigneur » gros comme le bras; il eût admiré ma danse, il eût honoré mes chansons.

O mon habit, que je vous remercie! C'est vous qui me valez cela. »

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Voilà comme il répondait à toute chose. A cette gouaille infinie, il fallait se soumettre! Il était dans son droit. Je voyais sa paille, il voyait ma poutre! II riait cependant, mais son rire était sembla|?le aux tristes gaietés du chevalier Rutlidge, ou de Sabatier de Cavaillon. On ne chantait pas d'une autre façon une chanson de M. Roux de la Pinadiére, et l'Iliade de M. Rochefort. Tout à coup ce visage entouré d'ombre apparut content et radieux. Ces yeux cyni- ques brillèrent d'un éclat inacoutumé; un doux sourire envahit cette lèvre acerbe, et toute cette personne, humble jusqu'à la bassesse, arrogante jusqu'à l'in- sulte, en ce moment se détendit et devint simple et naturelle. Cependant arrivait, de l'extrémité de la rue nous étions, un jeune homme aux traits durs, aux regards féroces, et qui poussait un beau cheval; et l'homme et le cheval passèrent comme l'éclair, Ra- meau envoyant au cavalier son plus beau salut, son plus charmant sourire. A toutes ces grâces, le jeune homme répondit à Rameau par un coup de cravache en plein visage et, suivant son chemin, disparut dans le lointain.

Certes, j'étais révolté de cette cruauté sans excuse, et j'aurais donné tout au monde pour châtier ce misérable... Eh bien! Rameau, essuyant le sang de son front avec sa main droite, se servait de cette main ensanglantée pour suivre, en le saluant, d'aussi loin que son regard le permettait, ce brutal cavalier.

« Ce n'est rien, me dit-il, ce n'est rien. Le jeune homme est un peu vif; je le connais, il n'aura pas

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voulu frapper si fore. Prêcez-moi votre mouchoir, Diderot, j'ai oublié le mien, chez moi, avec ma bourse, à côté de mon violon. O jeune homme ! ômon demi-dieu, reprit-il, le cherchant dans l'espace!... On n'a pas les yeux plus vifs, le regard plus perçant, le nez mieux fait, la bouche plus vermeille... Il serait trop petit s'il avait deux pouces de moins; mais que sa taille est droite et que sa jambe est belle !

« Et si vous saviez, Diderot, tout ce qu'il est encore ! Un esprit délié, une âme à deux fins, une ambition sans mesure, un caractère décidé contre la vertu! Il se plaît au désordre : il voit clair dans les ténèbres; il sait pêcher dans l'eau trouble. Il est habile à se plier aux circonstances, à en tirer tout le parti possible! Ah! le câlin, et le dangereux drùle avec son extérieur modeste et son air de candeur ! Il a, tant qu'on en veut, des idées et des paroles. Il flatte en maître; il obéit en esclave; il est galant pour toutes les femmes, et surtout pour les vieilles géné- reuses.

(( Son maître, ici-bas, c'est l'argent! L'argent est sa maîtresse! Il est son dieu! Je ne sais pas un duc et pair, un fils de courtisane, un intrigant plus gai, plus amusant, plus vif, plus facile à jurer, à se parjurer, à trahir, à mentir, à promettre, à mendier... Un fourbe admirable : il l'est d'instinct, par nature et par état, par réflexion, par habitude et par nécessité; ingrat comme un roi, ignorant comme un prince, et vaniteux comme un danseur. Il commande à la honte, aux préjugés, au vice. va-t-il, à cette heure? à quelle

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intrigue? à quelles amours? à quelle roulecce? à quel espionnage? à quelle délation? chez quel fermier géné- ral? Ah! si j'étais seulement son domestique!... Hélas! il ne voudrait pas de moi pour son dernier valet! »

Ces derniers mots furent dits si tendrement, ce visage en lambeaux ajoutait une si grande éloquence à ces tristes plaintes, que je me sentis touché jus- qu'aux larmes. Mais qui donc oserait prendre au sérieux les douleurs et les adorations de Rameau? C'est un si grand comédien; il excelle, au degré suprême, à se moquer des bonnes gens; son rire est presque toujours une méchanceté, et son baiser une morsure.

(t Au fait, dit-il, quand il se fut essuyé et qu'il eut mis mon mouchoir dans sa poche, nous voilà aussi sots, vous et moi, que si nous sortions du Fils natu- rel ou du Père de famille. O mes enfants ! mes chers enfants! O Germeuil! bon Germeuil, O Lisimond, Dorval, Rosalie, André, Justine et Clairville, et Constance ! Et comme c'est gai à voir, Dorval com- mandant des chevaux de poste; Dorval, triste, acca- blé, et disant : « Rosalie, ah! Rosalie! Je ne la « verrai point?... Non. L'amour et l'amitié n'imposent (( point ici les mêmes devoirs. »

A ces mots, qu'il disait avec la voix de Mole, il promenait çà et des yeux égarés et distraits. L'ins- tant d'après, il faisait semblant de lire une lettre qu'il tenait d'une main tremblante : « Je vous aime et je fuis... hélas! beaucoup trop tard! Je suis l'ami de Clairville... Les devoirs de l'amitié, les lois sacrées

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de l'hospitalicé ! Ami, disait-il encore en me prenant la main et se moquant des paroles de mon propre drame, je ne suis point étranger^ croyez-le bien, à cette pente si générale et si douce qui entraîne tous les êtres, et qui les porte à éterniser leur espèce. . . »

Puis, de sa voix naturelle :

(( N'est-ce pas que je ressemble à Dorval?... Il est sombre, rêveur, triste ; il a de la vertu, mais elle est austère ; des mœurs, mais sauvages. Il est comme un fou, il va, il vient, il s'arrête, il s'appuie les coudes sur le dos d'un fauteuil, la tête sur ses mains et les poings dans les yeux... Il se mord la lèvre et se frappe la poitrine... D'un ton ému... avec un étonnement mêlé de reproches... il se renverse dans un fauteuil ; il jette ces mots par intervalles, etc., etc. Et songer, monsieur Diderot, que ces belles choses se passent à Saint-Germain-en-Laye... à deux lieues d'ici! »

En ce moment, je n'avais pas de quoi rire. Il se moquait, agréablement, c'est vrai ; mais enfin c'était une moquerie, et je comprenais que le drôle avait raison. Il m'avait entraîné dans une allée assez sombre du Luxembourg \ peu de gens y passaient à cette heure. Il était à peine midi ; c'est l'heure l'on dîne sur ces hauteurs, et comme il vit que j'avais sur le cœur mon Fils naturel, déchiré sans pitié parce maître insolent : « Pardieu ! dit-il, vous voilà bien, vous autres les faiseurs de tragédies, vous n'êtes contents de rien, vous critiquez tout le monde, et vous ne voulez pas qu'on vous critique! Etiez-vous hier à l'Opéra, par hasard (^ Avez-vous vu le marquis de Saint-Marc, qui

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refait les opéras de Quinauk, ec qui fait les vers de Madame de Saiat-Hulec? Le nom de sainr leur con- vient assez mal, mais leurs vers ont prouvé qu'ils ont l'esprit d'un ange. Avez-vous entendu M"* Fel beu- glant le rôle d'Aricie, et regardant le baron de Grimm en coulisse?

Oubliez-vous qu'on nous sépare? Quel temple redoutable, et quel affreux lien! »

Quand il eut chanté, de sa voix tonnante, ces ten- dres paroles : (( Etes-vous descendu aux enfers, me dit- il, avec Thésée ^ Avez-vous vu Pluton et les trois juges? Eh bien, si vous avez entendu toutes ces beu- gleries de la gamme à mon oncle, si vous avez vu tous ces braves gens rire et pleurer, et si vous êtes encore tout pénétré de ce joli rondeau de l'abbé Pellegrin :

Mes yeux, vous n'êtes plus ouverts Que pour verser des iarmesl

dites-moi si Proserpine et Pluton, Minos, .£aque et Rhadamante ne sont pas plus dignes de notre intérêt, de notre pitié, de notre curiosité, que le Père de famille ou le Fils naturel? Et songer que j'en aurais pu faire autant, si monc her oncle avait voulu ! Mais il n'a pas voulu, le bandit ; sitôt qu'il a vu que je commençais à comprendre, et qu'avant peu je devien- drais un grand artiste, il m'a pris en haine, il m'a chassé, il m'a fermé sa porte. Il ne s'est pas souvenu que j'étais le fils de son frère, et que je cirais ses

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bottes chaque matin! Ah! père sans entrailles! père sans gages ! Mais aussi que je l'ai ennuyé ! que je l'en- nuie encore ! et que j'ai cassé de vitres à son inten- tion !

Diderot. Eh quoi ! Rameau, il y a tantôt six semaines, cette sérénade à cette ombre invisible?...

Rameau. Elle est donnée à mon oncle Rameau, par moi, le vrai Rameau, le neveu de Rameau !

Diderot. Et ces gros sous jetés à sa vitre...

Rameau. Ils ont cassé les vitres, et soyez sûr qu'il a ramassé mes gros sous avec une certaine satis- faction.

Diderot. Et pourquoi lui jouer des airs de Lulli }

Rameau. Afin de rappeler à cet homme curieux que Lulli était le musicien de Louis XIV, le composi- teur et surintendant de sa musique de chambre ; qu'il avait épousé la fille de Lambert avec vingt mille écus de dot ; qu'il était l'ami de Molière et qu'il obtint^ en 1672, le privilège de l'Académie royale de musi- que. Chaque grincement de mon archet, sur une note des Indes galantes fait grincer les dents de mon oncle. Oui, monsieur mon oncle, ce Lulli était un homme de génie, il était chef d'orchestre et maître de chant ; il était chorégraphe et déclamateur ; il commandait à l'orchestre, à la danse, aux choristes, aux costumiers. Il a découvert Quinault, le poète ; il a lassé le vieux Corneille, il a fatigué La Fontaine. Il était si riche ! Il vendait si bien ses ouvrages ! Il avait tant de pen- sions, d'argenterie et de bijoux ! Il possédait, à Paris

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seulement, quatre maisons des plus belles ! L'Opéra lui appartenait tout entier. Quand il est mort, on a trouvé chez lui, dans son coffre, une somme de deux cent cinquante mille livres, argent comptant, et tout cela gagné avec des violons, des violes, des basses de violes, des doubles basses de violes, des flûtes à quatre becs ; hautbois, bassons, trompettes, trombes, une paire de timbales, plus un clavecin dans lequel il s'est précipité, un jour qu'il jouait le Bourgeois gentilhomme, et qu'il pensa faire crever de rire le roi Louis XIV, qui fit de ce bouffon... un conseiller du roi !... »

Ici, selon son habitude, il rentra dans le silence ; il redevint l'automate qui digère. Sa joie et sa science obéissaient au même hasard. D'où venait son rire et d'où venaient ses larmes } Je ne saurais vous le dire. Je lui disais souvent : « Rameau, tu n'es pas un homme, et tout au plus, un automate de Vaucanson; Rameau, tu es le cousin germain du Jlûteur qui flûte et du canard qui digère ! » Il riait, il ne disait pas que j'avais tore, seulement il soutenait qu'il était un chef- d'œuvre d'automate, et qu'il n'y avait pas son pareil.

« Certes, disait-il en frappant sa poitrine, j'ai des ressorts, des poulies, des rouages, des machines qui se montent et se démontent à volonté. Quand, devant moi, les automates bipèdes de mon espèce parlent, celui-ci de son âme, celui-là de son cœur, ça me fait rire. Au contraire, un ressort qui se monte et se détend, en dehors de ma volonté, voilà une façon très- modeste d'expliquer comment on pense, et pourquoi } D'où vient ma colère, et d'où vient ma tendresse }

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Aujourd'hui, je suis bien monté, mon grand ressort marche à la façon d'une pendule de Le Roy; je suis gai, je suis content, je souris à la terre, au soleil, aux belles femmes, aux bons enfants, aux beaux-arts. Pitoyable et rempli de bienveillance, il n'y a rien de plus abandonné que moi au vent qui souffle, au temps qu'il fait, au mouvement de la rue, au murmure inces- sant de tout ce qui se passe et s'agite autour de ma sensation. J'étouffe, en ce moment, de sympathie et de tendresse... Attendez à demain, attendez une heure : crac, un cran de moins au rouage ! et vous reverrez le bouffon, le boursouflé, le butor ! Sancy le censeur royal , ou le chevalier de Saint-Marcel. Aujourd'hui, je suis triste et tendre, et ne saurais vous amuser : bonsoir.

Croyez-vous donc. Rameau, que vous soyez une machine? et si vous êtes une machine, en effet, pen- sez-vous être une perfection parmi toutes les machines d'ici-bas ?

Non, certes, dit-il ; je n'ai pas entendu flûter le flûteur de Vaucanson : il devait être un assez triste exécutant. Je n'ai pas vu digérer le canard... Digérer, dites-vous, ce qui est la plus difficile et la plus essen- tielle opération de l'être intelligent. Mais j'ai vu un petit bonhomme de trois pieds, assis sur un tabouret, devant une table ; il écrivait des vers qui valent bien les vers de Flins des Oliviers, ou du marquis de Pezay. Son aspiration était calme et reposée ; il vous avait un faux air de Bret, de Croizetiéres, ou du che- valier de Cubières, qui faisait plaisir à voir. Evidem-

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ment, il travaillait pour le Mercure ou pour YAlmanach des Grâces, et sa petite main trempait si bien sa petite plume en son petit encrier!... L'instant d'après, ce même enfant dessinait, au crayon, le portrait de sa propre image qu'il regardait dans la glace ; et si le crayon laissait sur sa trace un brin de poussière, il l'enlevait d'un souffle. Enfin, chose étrange au super- latif, il ouvrait la table qu'il avait devant lui; soudain, la table était changée en clavecin, et, de ses deux mains bien ajustées, son pied battant la mesure, il jouait : 0 ma tendre musette! avec une grâce, u:i goût, une aptitude, à désespérer l'abbé Pellegrin. Or, dites-moi, Diderot, ce joli automate, habile à la musique, au dessin, à la poésie, et qui volontiers en remontrerait à Valigny, à Vacher de la Feutère, à Bacherot lui-même, l'auteur de Vénus en colère ^ à Valadier, n'est-il pas supérieur à la statue de Con- dillac, la statue-âme, la statue-esprit } Au fait, elle m'a souvent inquiété, cette statue de Condillac, et, si vous vouliez me l'expliquer en deux mots, vous me feriez grand plaisir.

Ma foi, lui dis-je, à vous parler vrai, je n'ai pas là-dessus des idées plus claires que les vôtres. Je crois cependant que voici la chose : Une statue étant don- née, une statue en marbre, organisée à l'intérieur comme nous le sommes , nous autres , les statues vivantes, on lui présente une rose; aussitôt son odorat s'éveille, et voilà l'attention! La rose exhale une odeur suave, et voilà le plaisir! Eloignez la fleur, le marbre animé se souvient de cette heureuse sensation, voilà

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la mémoire! Approchez de cette narine entr'ouverte un pavot, un Thévenot, les deux Lancignys ou toute autre odeur nauséabonde, elle détourne la tête, et vous avez la comparaison !

(( Si tôt donc (suivez mon raisonnement) qu'il y a comparaison, il y a jugement, et, grâce au jugement, la statue a des idées générales. Et l'une après l'autre, une idée appelant une autre idée, la statue ainsi pas- sera aux idées particulières, et de celles-ci aux idées générales. Bref, la statue, avertie uniquement par l'odorat, est attentive, se souvient, compare, juge, discerne, imagine, forme des désirs, a des passions, aime, hait, veut, espère, craint, s'étonne ; en un mot, la statue a des sensations. Or, vous le savez, sentir embrasse les opérations de l'âme, en tant qu'elle est attentive, en tant qu'elle désire : sentir dit tout.

« Telle est mon explication; la comprenez-vous, Rameau?

C'est tout au plus si je la comprends, reprit-il, et je plains la statue avec son unique odorat. Com- ment fera-t-elle pour compter r' Comment pour comp- ter son argent, prêter son argent, et reprêter son argent? Et s'il vous plaît, le moyen d'apprendre, avec une rose, un coquelicot, tant de choses qu'il faut savoir : la théologie et la métaphysique, la médecine et les mathématiques , la physique et l'histoire? Et comment feront Lekain et la petite Luzy, par exem- ple, qui sont camus et camuse, pour jouer, celui-ci Orosmane, et celle-là Zaïre? Ainsi, faute d'un carti- lage, et pour un os qui tourne un peu court, votre

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satue est aussi bête que le J^enceslas de Rotrou, châ- tié par Marmontel. »

C'est ainsi qu'il se moquait tout haut de mes expli- cations philosophiques, jouant de Condillac, s'amusant de Diderot ; détruisant les rêves du premier, renver- sant les commentaires du second. Sa bouffonnerie était une logique même. Esprit retors, logicien perfide, on ne sait jamais avec cet être-là ni qui vit ni qui meurt. Rien de plus cruel que ses complaisances, rien de moins sûr que ses gaietés.

« Cependant, lui dis-je, s'il est vrai que vous soyez tombé dans le tendre et le sérieux, pourquoi donc ne me raconteriez-vous pas, à cette heure, et dans ce coin solitaire, l'histoire de vos jeunes années!^ » Sus donc, y avait-il une extrême indiscrétion à s'informer de son origine? u Qui donc êtes-vousr* Etes-vous un problème, un paradoxe, un fantôme, êtes -vous fait à l'image de Dieu? »

A ces mots, il prit sa tête à deux mains ; ses mains tremblaient; et de droite, et de gauche, on pouvait voir la rougeur de chaque joue aller et venir, au gré d'une émotion mal contenue. A la fin il releva la tête, et d'une voix solennelle :

(( Çà, me dit-il, avez-vous donc pensé que j'étais déshonoré , perdu , plein de honte, un Durande, un Corretiére, un Coquebain, un gazetier des Nouvels^ une franche canaille, en un mot } Statue ou non, rose ou chardon, croyez-vous que dès le berceau je mordais la main qui m'était tendue, et que je déchirais le sein qui m'allaitait? Etais-je un ivrogne à six ans? écais-je un

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satirique, un pamphlétaire, un misérable insulté et souf- fleté par tous les lâches, un parasite envieux de toute renommée ? Hélas ! non. J'étais un doux enfant ; j'étais un rêveur timide, ingénieux, et tout rempli des admi- rations naturelles. Je souriais au soleil, à l'étoile, à la fleur. J'étais plein de génie, et, content, j'obéissais, sans le savoir, aux sentiments poétiques, à la muse, à l'inspiration, aux chastes sœurs. J'étais pour être un poète, un musicien ; mon front contenait sans peine et sans effort toutes les joies et toutes les douleurs de l'humanité. N'allez pas rire! En ce temps-là, j'admi- rais les objets immortels, parce que j'avais une âme immortelle en ce temps-là; une âme et non pas un ressort.

« Enfant, j'étais déjà un honnête homme, un bon fils. A dix ans, j'étais un artiste; à quinze ans, j'étais amoureux du plus chaste et du plus tendre amour. Si peu me suffisait pour vivre! En ce temps-là, la prière était sur mes lèvres, et non pas le blasphème. Hélas ! quand on vient de si bas que je suis venu, quand on naquit dans la honte et le désordre, entre la potence et la sébile, il n'y a pas d'étoile, il n'y a pas de soleil, il n'y a pas de clarté, tout au plus des ombres, des fantômes, la nuit et le néant! Souvent je me suis demandé : Pourquoi donc tant de nobles, ici-bas, tant de comtes, vicomtes, vidâmes, chevaliers, marquis et barons, ducs et pairs de France? A quoi bon tant de cordons bleus, cordons rouges, cordons noirs, tant de Goufiier, d'Escars, de Durfort, de Gontaut, d'Auroy, de Maulevrier, de La Beaume, de Pracontal, de Cha-

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bannes, de La Rochefoucauld, de Boulainvilliers de Sully, de La Trémouille, d'Harcourc, d'Orange, de La Tour d'Auvergne ; tant de couronnes, de mortiers, d'uniformes, de manteaux, de capitaines, de, princes, de rois, de seigneurs, gouverneurs de province, maré- chaux de France, lieutenants généraux des armées du roi, maréchaux de camp, brigadiers de cavalerie et d'infanterie, inspecteurs généraux des régiments, colo- nels, officiers, commissaires des guerres ; tant de gran- deurs, de majestés, de toute-puissance, et tout le trem- blement des tremblements? »

Ici, Rameau, comme emporté par l'enthousiasme lyrique, et pris d'une fureur de rimer, se mit à décla- mer les plus grands noms de la France militaire. Il récitait cette liste héroïque en véritable énerguméne, emporté par Pindare, au milieu de l'ode éclatante, et dont la tête se perd dans les cieux :

c'est vous que je salue, ô terribles seigneurs! Et c'est vous que j'invoque, ô superbes vainqueurs! D'Eu, Pentliievre, d'Harcourt, Gallerande, Tonnerre, De Pons, Dannois, Thomond, Bavière d'Aubeterre, Berenger, Lowendalil, Çhabannes, Langeron, Chabrillan, du Cajla, Dapcher, Croissy, Biron...

« ! vous tous de V Almanach royal, et de la mai- son du roi, seigneurs les nobles, voudriez-vous de moi, voudriez-vous de Rameau pour être un valet de votre écurie? O princes et seigneurs! tout couverts des glorieuses poussières, fils de la guerre et des siècles d'autrefois, auriez-vous un coup d'œil pour cet

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humble avorton, le triste enfant de la misère et du déshonneur? Seigneurs, seigneurs qui vous croiriez déshonorés si vous faisiez une heure de corvée, s'il vous fallait donner une pièce de trente sous pour payer l'impôt de toutes vos terres, sommes-nous du même sang? Avons-nous vraiment la même âme et le même Dieu? Sommes-nous attendus, comme on le dit, dans le même enfer?

« Je n'en sais rien; mais ce que je sais bien, mon- sieur Diderot, c'est que mon père, un pauvre homme, un soldat, fut pendu, que dis-je? il fut pendu deux fois, car nous autres les pauvres gens, nous ne sommes pas attachés aux mêmes cordes que les heureux de ce bas monde. Un gibet de rebut, un sabre ébréché, un cor- don trop long ou trop court, c'est toujours assez bon pour des gens de notre espèce. Et puis, savez-vous que la justice est impitoyable envers les malheureux? De la haute et moyenne et basse justice, nous ne connais- sons 'que la basse justice, et les plaids misérables, plaids de route et de moulins, plaids de forêts, plaids de moutures.

« je suis? je vais? Ce qui me menace, ce qui m'attend? Je l'ignore! Il n'y pas un jurisconsulte, et pas un juge en hermine, en rabat, qui le sache! Ah! malheureux! l'évêque et pair possède à lui seul cinq cents rues, en sa qualité de prieur de Saint-Eloy et d'abbé de Saint-Germain-des-Prés ! L'abbé de Saint- Michel en a vingt-cinq! Le reste appartient à l'Hôtel de Ville! Echappe à celui-ci, tu n'échapperas pas à celui-là! Echappe au droit d'aubaine, échapperas-tu

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aux assauts des receveurs, à l'impôt du son, à l'im- pôt... du cresson.^ Autant de fiefs, autant de gibets. La vie humaine est un jouet entre ces mains avares et brutales. Verser le sang d'un homme, ou brûler cet homme, ou l'appliquer aux tortures, c'est un droit que se concèdent volontiers l'une à l'autre ces justices impitoyables. Pille! et tue! Ils ont sous la main, rien que dans cette ville aux abois, quarante mille pauvres, sur quatre cent mille habitants, qui sont à leur misé- ricorde, à merci! De ces malheureux, nul ne tient compte! On les parque, on les prend, on les enferme! Oh! qui le dirait.^ les fermiers généraux ■eux-mêmes, ces vautours, ils achètent, avec leurs •fermes, le droit de vie et de mort sur nous autres ! Ils ont leurs bastilles! ils ont leurs justices! ils ont leurs bourreaux! ils sont cruels même par économie, et, prodigues pour leurs passions au delà de toute limite, ils lésinent de leurs instruments de supplice!

<( Autrefois le bûcher de la grève était une imposante montagne de bois de charme, un bois réservé au palais des rois. On voyait de loin la flamme et le feu, la fumée en montait jusqu'au ciel, aussi haut que le cri des misé- rables... Ils vous brûlent aujourd'hui sans cérémonie, avec quatre ou cinq voies de petit bois, un demi-cent de fagots, un cent de bottes de paille, et brûle comme tu pourras brûler. J'en ai le frisson! On vous dit que c'est la coutume des bastilles de se débarrasser vite et bien des prisonniers qui n'en doivent pas sortir... La simple humanité le commande... Il n'y a pas longtemps

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que Daminois, le doyen des commissaires, a délivré des cachots de la Bastille un malheureux nommé Pidou, qui était le doyen des prisonniers. Pidou était le premier prisonnier de Daminois, qui avait commencé de fort bon matin, à dix-huit ans! Or, Daminois, à cette heure, est un beau vieillard de quatre-vingt-douze ans ! Avec quelle étrange terreur il a contemplé son captif! Quelle image à présenter à ces yeux éblouis! Quel drame à faire! Essayez-en, monsieur Diderot.

(( Tout fort que vous êtes, et damné par-dessus le marché, passez-vous quelquefois, sur le minuit, aux abords de la tour de Montgommery, entre la grand'- salle et la Sainte-Chapelle? Heu ! c'est un vrai char- nier cette tour de Montgommery ! sont entrés Damiens et Ravaillac! On voit passer leur ombre internale! O les pauvres bêtes! s'écriait une jeune marquise, une innocente, assise aux meilleures places de la Grève... Elle parlait des robustes che- vaux qui, depuis cinq quarts d'heure, s'efforçaient d'écarteler le régicide... ô les pauvres bêtes! Un seul homme, un seul, qui n'est pas de notre nation, qui n'appartient pas aux capucins de l'Encyclopédie, le marquis de Beccaria, frémissait d'épouvante à ces histoires de tenailles, de tombereaux, de chemise, de torche ardente, de claie et de pieds nus, de corde au cou, de confiscations, de maisons sautées, et de famille exilée, et de ces cendres humaines jetées aux quatre vents du ciel. J'allais oublier le procès fait au cadavre! En un mot, les chefs-d'œuvre du petit

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vjt du grani criminel, s'csc ému d'une immorcelle sympathie, et du fond de la cité des Borromée, il a fait entendre une plainte éloquente. O malheureux ! disait-il. ces accusés que l'on traite en coupables! mal- heureux ces coupables que l'on traite en martyrs. Plus cruel est le châtiment, plus les crimes sont atroces. » Voilà comme il parle ! Et, depuis le bourreau qui rédi- gea la constitution criminelle de l'empereur Charles- Quint, jusqu'au greffier Million qui signe en ce moment les arrêts de more à la Tournelle, aucun législateur n'a trouvé la moindre pitié dans son cœur !

Diderot. M. le lieutenant de police est un dieul M. le lieutenant criminel esc un dieu! Le marquis de Beccaria est un factieux ! son livre est une trahison ! Son livre est brûlé par le bourreau, qui n'a jamais brûlé avec tant de joie! En effet, si l'on écoutait le marquis de Beccaria, le bourreau le plus habile à tor- turer, à tenailler, à brûler, à découper, à écarteler, à bâillonner, à dépecer M. de Lally-Tollendal, devien- drait un mortel inutile... Aussi, comme il a brûlé le Traité des délits et des peines... Ah! brûler était vraiment pour maître Samson le plaidoyer pro domo sua! C'est bien fait, c'est bien fait.

Rameau. Ne riez pas! Ce serait un mauvais rire. A tout prendre, on vous ménage encore un peu, vous autres philosophes; on vous choisit vos prisons, et vous avez ce qu'il y a de mieux dans leurs garde- meubles. On vous brûle en effet, mais en effigie; à la ville, à la Cour même et dans le Parlement, vous avez des amis, parfois des complices, ci-joincs tous les

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74 LA FIN D'UN MONDE.

honneurs du martyre ! O ciel ! comparées à nos desti- nées, que les vôtres sont dignes d'envie! Ah! tant de prévôts et de justiciers, tant de seigneurs, de sergents qui nous pillent, qui nous chassent, qui nous tuent! Amendes, coups de fouet, mutilations, tortures, morts viles après humilité et dévotions! La mort, pourquoi:' La mort pour tout, la mort pour rien; attachés à la glèbe, attachés aux galères, c'est même chose. A chaque pas une sénéchaussée, un cachot, une trappe, une oubliette, une pile, une géhenne, une rame, un parlement, un donjon, une bastille, un gibet, une chaîne, un billot, un poteau, un pilier, une grève, un pilori! A tout propos, la confiscation perpétuelle, arrachant à l'enfant le lange et le berceau, et ce mot-là écrit partout, sur tous les rocs, sur la poussière des chemins, sur l'eau des fleuves : Respect au droit royal! Ainsi pourquoi s'étonner que nos pères aient été pendus? Comment donc auraient-ils échappé au droit du glaive, au bourreau dont ils étaient laproie? Et ne savez-vous donc pas, monsieur le philosophe, qu'il y a cent quinze motifs*pour qu'on nous attache aux potences, et qu'on nous traîne aux gémonies;'

« Un pain volé, un écu dont l'effigie est douteuse, un brin de contrebande, un lapin tué dans certaines conditions, vous êtes un homme mort. t Allons, malheureux, courbe la tête, obéis et résigne-toi! »

Après un instant de silence, il reprit la parole en ces termes, dans l'accent même de Vinfandum Regina jubés... :

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(( Mon père écait soldac. Il fit obscurément une de ces guerres sur le déclin de Louis XIV. Pourquoi se bat-on? du soldat au maréchal de France... on l'ignore. On se bat... pour le bon plaisir! peu de coups, peu de gloire. Il fut blessé, guéri, maltraité; il eut ses jours de pillage et de bombance. On dit que c'est abominable à voir, la guerre, et je le croirais assez. C'est un vrai désordre, et malheur aux faibles, et vive la raison du plus fort ! Un jour de maraude, M. le grand prévôt était de mauvaise humeur pour avoir perdu je ne sais quelle proie, il fit saisir mon père, et, sans autre arrêt que son caprice, il le fît suspendre, haut et court, à quelque arbre du chemin. Le voilà pendu, le voilà dépouillé. Comme sa chemise et ses souliers étaient en lambeaux, celui qui le pendit lui laissa chemise et souliers. Déjà il entrait dans l'agonie; encore un coup de vent, il était mort, lors- que d'autres soldats^ passant et plaisantant, donnèrent un coup de sabre à la corde, et le pendu tomba. Heu- reusement, la terre était humide et le vent frais ; le nœud coulant, noué sans grâce et sans art, s'était arrêté au nœud de la gorge, et le pendu...

« Ma foi! le pendu ressuscite, et le voilà, par la pluie et le froid, sur une terre en friche... haletant et traînant sa peine et sa corde. 11 était de ma taille ; on voyait qu'il avait été bel homme avant les guerres. Au coin d'un village appauvri par les soldats, par les maraudeurs, par les maltôtiers, par les gabelous, par la grêle, par la dîme et par la corvée, il voit un caba- ret misérable, il frappe, il entre : il était, comme je vous

76 Lh FIN D'UN MONDE.

l'ai dit, dans un piètre accoutrement. Par bonheur, la cabaretière était seule, et puis elle avait déjà vu tant de misères! celle-là ne l'étonna pas. Elle ne dit que cela : Ah! pauvre homme! ah! pauvre homme! EUe le fit asseoir sur un banc, auprès d'un feu de tourbe, un feu de veuve. Et mon père, à son tour, eut pitié de cette abandonnée. « Oh! iît-il, j'arrive à temps; vous n'avez plus de quoi vivre. Ils ont volé jusqu'au bouchon qui vous sert d'enseigne. Aidons-nous, ma mie, et d'abord, auriez-vous, par hasard, de l'encre, une plume, une feuille de papier?... » Chose heureuse, elle avait tout cela, mais elle n'avait que cela. Le dernier huissier, en ce lieu de plaisance, avait oublié son cornet. Aussitôt, mon père (il avait la main belle, il savait écrire en bâtarde, en coulée, en lettres rondes) composa sur ce papier son affiche : « On fait à savoir à Messieurs et Mesdames les habi- tants de cette ville (il disait ville pour les flatter) que le fameux Espagnol don Verasino, maître en fait d'armes, et maître chanteur italien, donnera, ce soir, un opéra, à grand spectacle. On entendra des mer- veilles. Entrez, Messieurs ; entrez. Mesdames. Les premières places à six sous, les secondes à deux sous. » Il entoura ce beau placard d'une suite d'arabesques représentant Arlequin et Colombine : Arlequin agitait sa batte, et Colombine, une rose au sein, provoquait le sourire et le regard. Nous sommes comme cela, dans la famille des Rameau, un tas de propres à rien, mais faisant très-bien toutes sortes de choses inu- tiles et de pur agrément.

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(( Cependant, à peine affichés, il fallait songer à la comédie, au théâtre, à la danse, aux acteurs, à la mu- sique, au ballet... Mais nul ne savait, mieux que mon père, ajuster son vers à sa flûte; il avait le masque de tous ses emplois et de tous ses rôles. En fait de comé- die et d'opéra, il en savait plus long, à lui tout seul, que l'abbé Pic, l'auteur des Saisons, Antoine Dan- chet, l'auteur A'Hésione, Menesson, l'auteur de Alento la Fée et à'AJax. Il en eût remontré, pour l'épi- gramme à Ponteaux, pour l'ellipse à Moutonnet de Clerfons, pour le commentaire à Fressinetde la Géra- nique, pour Péloge à l'Angloys, pour la satire à l'Escalier. Près de mon père, Laroque et Cambert étaient deux pleutres, Pascal Collas et Théobal deux faquins, Marc-Antoine Carpentier et Jean-Joseph Mouret deux bélîtres. Or, voici comme il s'y prit pour suffire au spectacle annoncé. Jamais Grand Jaquet, Grand Fontaine et Grand Gousier ne se seraient aussi bien tirés de ce mauvais pas.

« Il dédoubla un vieux sac, et d'un lambeau il fit une toile à son théâtre ; il fut assez adroit pour déchi- rer en cinq lambeaux (sauf votre respect) ce lambeau de chemise, et il en fit cinq poupées, sur chacun de ses doigts, barbouillées avec de l'encre et un peu de sang. La première poupée, grâce à ses grands sourcils et sa bouche en cœur, vous avait un faux air de ma- demoiselle Desmatins, dans l'opéra d'Hippodamie. La seconde, aussi plate qu'un garçon de quinze ans, rap- pelait la rondeur de mademoiselle Pélissier, dans le rôle de Thétis. La troisième, à tête rouge, était sem-

LA 1 IN D'UN MONDE.

Miihlo ;\ iivhicinoisollo Pccip.», rcprifscntMiu Thi>b.' ptnirsiiivio \\\r \.\ lii^nne. 11 y AVAic aussi mademoi- selle 1,1- IM.uiic, assise etlVimccmeiu sur le petit doigt (le moi) piWe, et iincleiiioiselle S.illé, une {'jMiule ilt^- {»ini\.>nilée tle 1.» »l.»nse sérieuse.

« .Ah! i|uc- mou père éi.iit lui ilrole île corps! C(>iume il iiiMiv.ui le irait, l\vil en eouli.s.se et la céce peiielu-e! 11 se leinit ilerrith'e sa toile, ei, pour appe- ler I.i liMile. il <Ii.iiu.iii tomes sortes de chansons lomposées p.ii loiiies sortes de musiciens, grands et peins. A .s.i'M.iiule surprise-, il irou\.i i]ue cette rorde ^ son (OU .serrée avait étrangle une douzaine de chuTs i]ui se teiiiiieni dan.«5 sa gorge, et que, grâce k ce remède iieiohjue, il .iv.iit k VOIX pluS cl.ure que jamais. [N.iiuiellemeiu le restant de Son st'mph iJ/'/u- r4il avait été eniployé \ ivindre une suite de déco- ration."« dignes de l.i Umu- S.inu-tîerm.im. il a\.ut ùit, i^ la .\.i»i^iiinf', un temple, un ï^aIoù^ un toiubeau, une mans.iide, une prison, une place publique; en un mot, tout le eour.int de la comédie et de la tragédie. 11 eût joue, sans lu-siter. Corneille et Molière, et ti>ut \'ol- taire, et Honnet de N'alquier, et Caminade et \'as,selier, avec l'aide unique de ses cinq décoration.^. Deux bouts de chandelle complétèrent l'agrément de ce spectacle. Mnlin,iain.us on ne vit rien de pareil dans les lameuses troupes lie Bertrand, de Dominique ou de Francis- quiiie. .\ voir surgir si vite et si bien, dans la déso- l.»tion de son i.ibarei, ces Ciunédiens, ces machines, ce luminaire, et surtout ce poète »jrwf.j///'w.f. qui joue et i]ui eh.mte avec la V(MX des tempêtes, une

MUSE, RAPPELLE-NOUS LES CAUSES... 7?

parade éclatante au dehors, la cabareticre était éper- due, ébahie... amoureuse. diable, ami Diderot, Tamour va-t-il se nicher i^

Il A ces bruits étranges, à ces chants de fête, à cette affiche où. tant de plaisirs étaient promis, ces pauvres gens foulés par la guerre oublient soudain la pluie et leur désespoir; ces bourgeois et ces bour- geoises qui n'avaient plus rien à perdre, ni rien à donner, accourent dans cet hôtel garni du froid, de la famine et de la soif. Chacun y mit du sien, et fut assis selon sa condition; la dame sur une chaise d'honneur, les femmes sur des bancs, les hommes sur leurs pieds. Il y eut vraiment foule et grande recette, et mon père, inspiré par cet auguste auditoire, et sur- tout par le désir de remplir son estomac vide, inventa et joua des choses à tout ravir.

u II commença par une comédie en prose ; et de sa petite voix la plus douce et la plus coquine, de sa voix la plus ronflante et la plus superbe, il copia tour à tour la Dangeville et M. Poisson, la petite Briant et M. Dubois, mademoiselle Gaussin et M. Grand- val. Pour les avoir entendus deux ou trois fois, il avait gardé toutes ces chansons dans sa tête, et pen- sez-vous, Diderot, que la comédie et la tragédie im- provisées par un malheureux pendu, derrière un sac à charbon, en présence de villageois déguenillés, n'aient pas valu, pour le moins, toutes les pièces de Bour- sault, de Hauteroche et du papa Champmeslé?

« Pensez-vous que nos cinq poupées n'aien: pas laissé bien loin : Arminius , Alcibiade, Tiridate ou

LA FIN D'UN MONDE.

VHypermnestre de Théodore Rioupéroux? Mon père en savait plus long que Legrand, Alain, Boindin, Sôly, Aussi comme on riait, comme on pleurait! Jamais Caliste. Aménophis ou la Cléopâtre de Marmontel n'ont soulevé tant d'émotions, tant d'admirations. Et plus mon père s'emparait du public, plus il se sentait gagner par des transports inconnus. Si bien qu'à sa dernière scène, au moment il chantait le couplet final, il fit tomber d'un geste impertinent le voile qui le protégeait. Jugez de l'épouvante à l'aspect de ce grand buste osseux, recouvert d'une peau mal tannée, de ces yeux pleins de flamme, de ces dents brillantes, et de ce cou décharné s'enroulait comme une cou- leuvre à la peau rugueuse la trace ardente de la corde à laquelle il avait échappé !

(( Ainsi, grâce à son talent, à sa bonne humeur, à cette inépuisable singerie, à ce ragoût de poésie et de chansons, le pauvre homme à demi pendu eut, le même soir : du vin, du pain, une éclanche, un habir, une cravate, et deux petits écus. Eh donc! il fut sauvé; il se sauva, trois jours après, du côté de l'Allemagne, emportant la cabaretière enceinte de ce pauvre enfant, de ce Rameau que vous avez sous les yeux. C'est moi-même! Ainsi, vous aurez beau chercher dans les livres de M. d'Hozier, dans les cahiers de M. de Saintot, dans V Armoriai de La Chesnaye des Bois, dans le Nobiliaire de la Bourgogne, ou tout simple- ment dans V Almanach royal, vous ne trouverez pas, à l'arbre généalogique des Rameau [inter Ramos)^ les onze saints reconnus pour tels dans la maison de

MUSE, RAPPELLE-NOUS LES CAUSES... 8i

Clermont-Tonnerre; vous ne trouverez pas la généa- logie de la maison des ducs de Lévis, qui remonte à la sainte Vierge... Un gibet, une corde, une besace, un violon : voilà mes armes parlantes, et je n'ai pas raison d'en être fier. »

A ces mots, il rentra dans son silence, et me quitta brusquement, sans faire plus de bruit que le Corio- lian de Mauzer, le Caton de Deschamps, ou Denys le Tyran de Marmontel.

CHAPITRE IV

LE PRECEPTEUR DANS L EMBARRAS

^ uand je le revis, le lendemain, qui longeaic le ruisseau bruyant, il marchait d'un pas héroïque et la tête haute. Il était sem- blable au neveu de Rameau, mais du neveu qui se serait allégé du grand fardeau, la honte, et qui marche enveloppé du respect de soi-même. (' Ah! me dit-il, du plus loin qu'il m'aperçut, je suis content de vous voir; j'ai passé une bonne nuit, j'ai bien déjeuné, ce matin, d'une tasse de lait chaud qui sortait du bain de mademoiselle Théophile (un autre aura la rôtie); ainsi soyez le bienvenu. Dites- moi cependant, j'ai besoin de le savoir, la rétro- spective histoire de notre éloquente rencontre. En quel lieu vous ai-je vu pour la dernière foisJ^ Que faisais-je alorsj? Quels ont été mes discours?

Diderot. Rien ne m'est plus facile, et vous allez vous souvenir tout aussi bien que moi. C'était quelques jours avant mon départ pour la Russie, au

LE PRECEPTEUR DANS L'EMBARRAS. 8}

café de la Régence vous regardiez, faute de mieux, jouer aux échecs. Ce jour-là, soudain, fatigué de ces pousse-boù qui n'allaient pas à la cheville de Philidor, vous vous prîtes pour moi d'un véritable enthou- siasme; à vous voir m'écouter, me sourire et m'ap- plaudir, il n'est pas d'agaceries, il n'est pas d'avances que vous ne m'ayez faites, et des récits, en veux-tu, en voilà ! Tenez, maintenant je m'en souviens, vous me parliez du jour funeste et glorieux la petite Hus, une drôlesse, une vraie coquine, dont vous étiez le commensal, le flatteur et le boute-en-train, vous avait mis à la porte de Bertin, Bertinus des parties casuelles^ parce que, dans un glorieux moment de vérité sans excuse, vous aviez eu la folie et l'audace inexplicables d'admirer en sa présence un chef d'em- ploi de la Comédie, une rivale de la petite Hus, ma- demoiselle Dangeville !

« Ah! disiez-vous à la petite Hus, la Dangeville! Elle a la grâce et l'esprit; elle a le charme et le ga- zouillement ; on aime à la voir, à l'entendre ; elle est gaie, elle est prompte, intelligente; et rien de faux, de compassé, de fanfreluche dans son jeu. »

Voilà ce que vous disiez ; et la dame effarée, éton- née aussi de trouver tant d'audace à ce maraud de flatteur, livide, et n'y tenant plus, vous a pris au col- let et jeté à la porte avant dîner : (c Va-t'en d'ici ! Va-t'en, bélître, animal, butor ! Va-t'en dîner chez la Dangeville ! » Et vous, l'excommunié de la bulle In cœna Domini, resté seul sur le pavé du roi, par la pluie et le froid, sans savoir dîner, coucher, vous avez

LA FIN D'UN MONDE.

dit : Raca! à cette opulente maison. Vous n'avez pas voulu rentrer, en demandant pardon, dans le paradis savoureux de ces cuisines brûlantes chantaient vingt casseroles, la lèchefrite était une confusion de mille arômes, le tournebroche garni à foison de faisans et de perdreaux était un vrai mouvement perpétuel. C'est ainsi, ô Polyeucte du bon goût, que vous vous êtes fermé, vous-même, à vous-même, cette salle à manger vous étiez à bouche que veux-ru avec l'abbé Delaporte, avec Saurin, avec Poulain de Flitz, Poulain de Nogent, Carbon Flins des Oliviers, avec Liégeon l'architecte, et le sieur Larrivée et madame Larrivée, son épouse! Une salle à manger perpé- raelle, l'on se tutoyait, s'empiffrait, s'enivrait, se gaudissait que c'était une bénédiction ! Vous n'avez pas voulu, lâche esclave d'un ventre affamé , obéir plus longtemps pour des grillades et des pâtés à l'or- gueil de cette efflanquée, et plus longtemps mentir aux lois les plus évidentes de l'art poétique ! Et pour être enfin quelque peu fidèle à l'équité de vos yeux, de vos oreilles, de votre entendement, vous avez quitté ce bon financier qui mettait tant de petits soufflets sur votre joue et de petits écus dans votre poche, ô mar- tyr généreux du bon sens ! C'est cela ! Vous avez dé- chiré la ceinture dorée de cette abominable saltim- banque, et vous êtes rentré, définitivement , dans la bonne renommée de votre propre esprit. Cependant vos boyaux criaient, votre estomac hurlait, votre gorge râlait, le vent sifflait... Vaines menaces! plainte inu- tile! Vous êtes resté, comme un juste, inébranlable

LE PRÉCEPTEUR DANS L'EMBARRAS. 8$

sur les ruines de votre dîner. Gloire à vous! votre dignité est saine et sauve, et vous voilà délivre de la nécessité de dire à cette infante, à toute heure : « O grand esprit ! » quand elle est bête comme une oie : « O grand talent! » quand elle est sotte comme un pru- nier sans prunes. Ah ! que vous avez bien fait de la planter là, avec son Mallet^ avec son Palissot, avec son Baculard, son Patrat, son Pain du Loiret et son Pa- nis, avec ce tas de gueux qui l'encensent, à tout bout de champ, pour une culotte ou pour un dîner.

Parlant ainsi, Rameau me suivait de la tête et m'ap- prouvait des yeux. Il exagérait mon geste ; il ouvrait une bouche énorme; il se posait comme un héros sur un piédestal, comme un dieu sur son aucel.

Diderot. Et voilà comme, ô Rameau, vous avez échappé à cette ménagerie, Palmezeaux de Cubière donnait la réplique à Nougant, l'illustre au- teur du Vidangeur sensible, l'abbé Leblanc et l'abbé d'Olivet montraient patte blanche, Dorât trônait à côté de M"^ Fanier; Criquetce et Micou, la chatte et le chat, faisaient le gros dos quand vous paraissiez, et miaulaient douloureusement s'ils ne voyaient pas leur ami Rameau! Quel supplice... hé- roïque, ô maître! et quel sacrifice aux autels d'Apol- lon!

Vous m'avez dit encore, ce même jour, avec des larmes dans la voix, que vous aviez un fils naturel; que ce fils, naturellement digne de vous, vous rele- viez avec un zèle, un dévouement tout paternels; même il me souvient que cette éducation libérale, on

Vi6 LA FIN D'UN MONDE.

peut le dire, vous avait poussé à de folles dépenses. Vous souvenez-vous de tout cela?

Rameau. S'il m'en souvient! Le plus bel enfant du monde ! Un rien qui vaille, doué de tous les vices dès sa naissance ; un petit brigand déjà gourmand, patelin, paresseux, lâche, abject, mais là, d'une par- faite abjection, et menteur plus que son père. Mon fils! la chair de ma chair! Un chien sans fidélité, chassant de race, un lion sans courage, un singe adroit, un serpent venimeux. Il lui fallait un dieu... je lui fis adorer un louis d'or. a Mon fils, mon cher fils, tu vois ce louis? c'est un dieu! Il te donne, à ta volonté, des billes, des dragées, des toupies, des biscuits, des jouets, tout ce qu'un enfant peut dési- rer. A genoux, mon fils, à deux genoux, ce louis d"or est un dieu. »

Diderot. Voilà bien comment vous l'éleviez, et je suis sûr que cet aimable enfant faisait de grands progrès à pareille école. Eh bien (sans être indiscret), je voudrais savoir ce qu'il est devenu, et quelles ont été les conséquences d'une semblable éducation.

Ici, notre homme, après avoir regardé, de droite à gauche, à la façon de Malherbe Offreville envoyant une épigramme à V Almanach des Grâces :

O reine ! à quels récits condamnez-vous Rameau!

« Vous réveillez, me dit-il, bien des douleurs; mais, puisque vous voulez savoir ce chapitre de ma vie, écoutez l'histoire de trois éducations que j'ai faites, et dans lesquelles vous me retrouverez tout entier.

LE PRÉCEPTEUR DANS L'EMBARRAS. 87

(( Avant d'avoir un fils, et d'en faire un Emile à ma façon, j'étai; entré, comme précepteur, chez mon- seigneur le duc de... Je ne vous dirai pas ce nom-là, c'est dangereux pour moi, ce serait dangereux pour vous. Quand nous autres, les petits, nous prononçons certains noms superbes , les murs ont des oreilles, les délateurs sortent des pavés, les bastilles s'ouvrent d'elles-mêmes. Quoi que nous ayons vu, entendu, suivi, nos maîtres ne nous font pas l'honneur de nous prier d"être discrets, tant ils comptent que nous serons prudents. Le jeune duc avait perdu son père à la chasse; il était le maître absolu d'une duché-pairie et d'une grande maison. Il était assez semblable au jeune duc de la Trémouille actuel, premier duc de la cour, qui possède à dix-huit ans deux cent mille livres de rente en fonds de terre, et que l'on veut marier avec M"- de Soubise, fiUe du premier lit, qui n'a guère que quatre cent mille livres de rentes. Des miracles qui dépassent votre imagination ! Vous ne savez pas exac- tement, vous autres philosophes, ce que c'est qu'un duc et pair ; vous vous figurez que sa maison res- semble au boudoir de M'"^ d'Herville, à la ménage- rie de Bertin, à la Sorbonne du baron d'Holbach. Ainsi le pasteur de Virgile comparait sa cabane au Capitule, et son hameau à la ville aux sept collines.

« J'entrai dans cette duché-pairie en qualité de va- let de chambre répétiteur, car il eût été malsain de donner d'emblée un titre de précepteur à un homme tel que moi. Chaque matin, j'attendais que mon jeune maître fût disposé à entendre mes leçons, et quand.

LA FIN D'UN MONDE.

par hasard, il me faisait prévenir qu'il était prêt à me recevoir, je le trouvais, au préalable, en robe de chambre et caleçon de taffetas, en pantoufles de maro- quin jaune, attifé, poudré, fanfreluche, gravement assis dans un grand fauteuil à baldaquin, et moi, de- bout, je demandais humblement à monseigneur quelle espèce de leçon il voulait prendre ce matin.

« Comme il appartenait à une très-illuscre maison, il ouvrait volontiers les livres de M. d'Hozier, et je lui expliquais de mon mieux les lois héraldiques : or^ argent, gueules, pourpre, hermine, contre-hermine ; tranché, taillé, gironné. Je lui disais quelles sont les pièces honorables : bande, chefs, fasces et sautoirs; les attributs : tréjlés, ondes, crénelés, danchés, bro- chants, surmontés. De là, nous étudiions les armoiries de quelques grandes maisons du royaume : Senne- terre, Vaudré, Bussi, Courtenay, Tonnerre, Tavannes, Albertas, Nicolaï. Ça l'amusait, ça lui plaisait. Il con- naissait les oiseaux : aigle, paon, coq, canette et mer- lette. Il connaissait les poissons : dauphin, barbot, cha- bot, coquille. Les plantes, les fleurs, les fruits héral- diques, les raves tigées et feuillées, il les préférait à toutes les fleurs des jardins et des prairies. Il se retrou- vait sans peine en tous ces casques, couronnes, chausse- trapes, écussons , gonfanons ; enfin, pour conclure, comme il portait deux fleurs de lis dans ses armes, il avait toujours à la bouche la devise de la maison de Bourbon : « Les lis ne travaillent pas! » Si bien que dans cette abrutissante étude il avait puisé un immense orgueil, pendant que j'y trouvais un immense ennui.

LE PRÉCEPTEUR DANS L'EMBARRAS. 89

« Quelquefois nous remplacions le blason par l'his- toire, et, de l'histoire, il voulait savoir comment se comportaient les sénateurs de Rome; à quelle heure ils recevaient leurs clients nombreux ; dans quel ordre ils plaçaient sous leurs portiques les images enfumées de leurs ancêtres. Des travaux de la guerre et des honneurs qu'elle apporte avec elle, il ne s'en inquié- tait pas ; mais bien des jeux de toutes sortes, de la paume et du bain, des promenades, des galeries, des théâtres, du champ de Mars, des esclaves surtout, des poètes, des parasites, des affranchis, de tous les malheureux qui tendaient la main à la sportule insolente ; et enfin parmi tant de princes, de vaillants capitaines, tant de dames illustres, l'honneur de leur sexe, il choisissait Antoine et Cléopâtre. Il adorait Héliogabale, il s'in- clinait devant Néron.

« La corruption lui plaisait; le luxe était sa fête. Il n'aimait que les récits d'une délicatesse outrée. Il côtoyait Timpossible... il me faisait peur! Héroïsme et gloire, honneur, patrie, étaient lettres mortes pour ce jeune homme. Il estimait le connétable de Clisson comme il estimait Crassus, et parce que le connétable avait possédé trente millions de notre monnaie. Il n'était pas loin d'admirer le maréchal d'Ancre ; il honorait Fouquet pour ses dépenses, Mazarin pour ses pillages, Louis XIV pour ses bâtiments et pour avoir donné cent mille écus par mois à M"'^' de Fon- tanges, ce qui faisait sept millions chaque année. Et dans ses désordres, dar.s ses dépenses, il n'avait pas un regret, pas une pitié pour le pauvre, et pas une

po LA FIN D'UN MONDE.

charité ! Ou bien, si parfois, rencontrant un héros dans sa maison. Grillon, par exemple, il prêtait une oreille attentive à ses hauts faits, et comme enfin j'espérais le tenir dans un bon sentier, soudain entraient chez lui ses amis les petits-maîtres, les tur- lupins, les diseurs de bons mots, et la leçon était finie, et l'on parlait d'autre chose : « Chevalier, savez- vous qu'au dernier Longchamps, le duc de Bourbon a causé à la portière du carrosse de la Beaupré? Marquis, avez-vous entendu dire que le prince de Conti était amoureux de M"^ Beaumesnil? Baron un tel, j'étais hier au jeu du prince de Clermont, il a joué M'"' Quoniam contre mille louis que tenait le prince de Conti ; les uns disent que le prince de Conti a gagné, les autres qu'il a perdu. Une fois lancés dans ces aventures, ils ne s'arrêtaient plus.

« M"*^ Michelot, de l'Opéra, a mis au jour un enfant mâle ; il est inscrit au compte du duc de Bour- bon. — M"<^ Renard porte le deuil du prince de Mont- barrey qui se porte aussi bien que vous et moi. Vous savez bien la vieille dame Alexandrine Guérin de Tencin, l'ancienne à M. Law, le conseiller général, la sœur de l'archevêque d'Embrun? A cinquante ans qu'elle a déjà, voici qu'un chevalier de la Fresnaie a pris du poison pour les beaux yeux de la chanoi- nesse! On a mis en vente hier les meubles de la Deschamps, dans ce fameux hôtel que lui a bâti M. de Brissart, son fermier général. Tout se ven- dra, les chevaux, les chiens, les plumets de la dame et les plumets de son écurie; ses sourires et ses dia-

LE PRÉCEPTEUR DANS L'EMBARRAS. 91

mancs, ses habits, son linge, et ses cuvettes. Tout l'entassement que contient un vaste appartement de dix pièces de plein pied. Porcelaines de Sèvres, de Saxe et de Vincennes, elle-même en habit de printemps, le jupon relevé jusqu'aux chevilles. La dame affirme à tout venant que tout est à vendre ; et des duchesses, des marquises, s'arrachent, au poids de l'or, jusqu'aux gratte-langue de cette toilette de Vénus ! « Ceci n'est que bouffon, reprenait un cinquième seigneur, mais voici qui touche au superbe. Il fait de La Pélissier une amie à cette affreuse Deschamps. Vous le savez, rien n'est plus chaste au premier abord que cette Athénaïs Pélissier; c'est une ingénue à tromper M. de Fronsac; elle zézaie, elle bégaie, elle dit piieon , pour un rien elle tombe en langueur! Bon, cela! La dame, après avoir dévoré jusqu'aux moelles un joaillier nommé Du Lys, lui vole un col- lier de diamants, et convole en nouvelles noces avec le sire de Coigny [il chante :)

Deux mille à qui Coigny succède

Dirent ici Ce qu'a la fée qui l'obsède

Dit Tanzai...

« Quand il voit que sa chère maîtresse est infi- dèle, savez-vous ce que fait Du Lysî^ Il soudoie un porteur de contraintes et de billets d'enterre- ment pour qu'il ait à corriger la Pélissier et à lui reprendre les diamants qu'elle a volés ; en effet.

92 LA FIN D'UN MONDE.

comme elle sortait, à la nuit tombante, elle reçoit en plein visage un coup de cravache, et perd son collier. Elle crie : « On me vole, on m'assassine! » Le guet arrive, et l'homme est pris. Le voilà au Châtelet, le voilà sur la sellette! Il dénonce enfm son complice, et montre un billet non signé de Du Lys ! Grande était l'inquiétude parmi les juges, et, faute de preuves, ils relâchaient le malheureux... Que fait la Pélissier? Elle s'en va chercher un contrat par devant Feldejuive et Baptiste, son collègue, notaires à Paris (ils sont tous les deux en déconfiture, et le petit monde en est ruiné); puis, son contrat en sa blanche main, elle apporte au grand criminel la preuve qui lui manquait pour condamner Du Lys à la roue ! Or, par ce con- trat qui l'envoie à l'échafaud, le bon Israélite constitue à la Pélissier trente mille livres de rente! Sur quoi nous avons fait, l'autre nuit, cette chanson :

Pelissier, Marcille a des chaînes Bien moins funestes que les tiennes ! Sous tes fers on est accablé, Sans que jamais rien tranquillise ; Quand on les porte on est vole, On est roué, quand on les brise.

Je ne serais pas étonné, reprit mon jeune maître en s'habillant, que la Pélissier, grâce à ce meurtre, devînt à la mode et éteignît les deux filles de M^"" Cornelio Bentivoglio, archevêque deCarthage, et nonce de Sa Sainteté. L'aînée est très-belle et débute à l'Opéra, ce soir, avec sa sœur cadette...; or

LE PRÉCEPTEUR DANS L'EMBARRAS.

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savez-vous comme on les appelle au magasin de l'Opéra? la Constitution est le nom de l'aînée, et le Bref est le nom de la cadette elles sont les élèves de M"*^ Lenain pour la bonne grâce, et de M"® La Guerre pour la vertu :

Bouillon est preux et vaillant,

il aime La Guerre; A tout autre amusement

Son cœur la préfère. Ma foi, vive un chambellan Qui toujours s'en va disant : Moi, j'aime La Guerre, 6 gué!

(( Sur les propos et les chansons de ces jeunes fous, monsieur le précepteur était congédié pour tout le reste du jour ; mais l'instant d'après revenait, dans ma personne, le valet de chambre, et nous partions, mon maître et moi, pour courir les aventures. Mais enfin, un beau jour, mon jeune seigneur se prit de dispute avec un sien cousin qui l'étendit roide mort, en dépit des serments que le roi prête à son sacre. Ainsi finit cette belle éducation. Qu'en dites-vous, monsieur Diderot.^

Diderot. Mais qp'adit votre jeune maître, avant de mourir? Comment est-il mort?

Rameau. Mon Dieu! il est bien mort, non pas sans peine, au moins sans peur. Il me fit ouvrir sa cassette et jeter au feu toutes sortes de portraits, lettres, cheveux, gages compromettants. Et voyant un vieux domescique à lui, qui pleurait : <( Courtois, lui

9+ LA FIN D'UN MONDE.

dit-il, nous sommes tous mortels; mais puisque c'est toi qui conduiras mon corbillard et qui me mèneras au caveau de mes aïeux, prends soin de ne pas m' arrê- ter sur la route, à la porte des cabarets. » Il demanda ensuite à voir M""^ la duchesse sa mère; on lui répondit que M'"'' la duchesse était au cercle de mon- seigneur le cardinal, et qu'elle serait ici dans une heure... Au bout de dix minutes, il expirait, et pen- dant que déjà le monde était consolé d'avoir perdu ce haut et puissant seigneur, chef des noms et armes, juveigneur, pair de France, prince, comte, marquis, vicomte, baron, vidame, chevalier, et avoué haut baron, second baron, etc., etc., j'avais la faiblesse de pleurer ce faquin sans entrailles, ce prince idiot qui me menait à la baguette, et n'avait pas eu pour moi une grâce, un sourire, un mot d'amitié! En ce temps- là, j'étais jeune encore, ignorant, innocent!... Ecoutez, Diderot, ma seconde éducation :

(c Dans cette maison splendide, une des merveilles de Paris, dont les chambres d'apparat étaient dorées, dont les voûtes étaient chargées de peintures, l'on voyait, accrochés aux murailles, le saint Jean et le saint Sébastien de Guide, la Diane du Titien, la Vénus du vieux Palma, le Scipion de Rubens ; dans ces mu- railles où la fortune avait entassé, depuis quatre ou cinq générations, l'argent de l'Eglise et l'argent de la cour, l'argent de la guerre et l'argent de la paix, tout ce que les beaux-arts ont de rare et de précieux, se cachait, comme une ombre en peine, une enfant mal vêtue, une abandonnée! Elle était sordide, en chc-

LE PRÉCEPTEUR DANS L'EMBARRAS. 95

veux mêlés et pleins de vermine, et pas un ne regardait cette enfant. Elle dînait au bout de la table des princi- paux valets... Par pitié, je m'étais assis à côté d'elle et je la faisais manger.

« D'abord, elle fut effarouchée, elle eut peur et se recula, comme si j'avais voulu la battre. Il n'y eut jamais rien de si humilié, de si triste à voir que cette infortunée. Elle avait dix-sept ans; on ne lui en aurait pas donné douze : et, depuis tantôt dix-sept ans qu'elle était de ce monde, j'étais la seule créature humaine qui lui eût montré quelque sympathie. Eh bien, monsieur Diderot, le croirez-vous? cette enfant était la propre sœur de mon seigneur et maître! A défaut de monseigneur, elle était l'héritière de cette illustre maison ; c'est pourquoi on ne l'avait pas mise encore au couvent. On attendait que monseigneur fût marié et qu'il eût un fils, pour cloîtrer cette abandon- née en quelque grande abbaye royale, elle serait descendue comme on descend dans la tombe. Il me fallut bien du temps pour l'apprivoiser; et quand enfin elle consentit à répondre à mes questions, je m'aperçus qu'elle était muette.

« Ah! que de peines je me suis données pour lui apprendre à lire, à écrire, à me répondre, à m'inter- roger ! Qu'elle allait lentement dans cette voie, et comme elle allait d'un pas tremblant! Je lui ai tout appris : à se décrasser, à se peigner, à se laver, à se vêtir, à se regarder dans un miroir. Hélas! si je ne lui avais appris que cela! Mais nous étions vraiment seuls dans ce vaste hôtel; nous vivions, elle et moi,

ç6 LA FIN D'UN MONDE.

SOUS les combles, dans le galetas des pauvres du logis, comme à Versailles, l'on n'a songé qu'au maître! Ah! les grandes chambres sans parquets, sans feu, mal fermées, les insectes, la soHcude ec le froid, voilà ce qui revient à ces cadets, à ces filles des bonnes maisons. Nous étions seuls! nul ne songeait à s'in- quiéter d'elle ni de moi! Je l'aimais! Je l'avais rendue à la vie!... elle devint mère! Elle eut un fils! Elle accoucha sans un cri, sans une plainte, au sommet de cette maison elle était moins qu'une étrangère, et moi, sous mon manteau troué, j'emportai l'enfant, ce même enfant que nous avons rencontré l'autre jour, que je saluais jusqu'à terre, et qui m'a frappé de son fouet !

u Mais voici le plus affreux de l'histoire. Un jour que nous étions, elle et moi, dans les mansardes, et que je lui racontais, de mon mieux, l'esprit de la duchesse de Grammont, les séductions de la princesse de Beauvau, les amours de la princesse d'Hénin, la grâce de la comtesse de Simiane et de la marquise de Coigny, nous entendîmes un grand bruit dans l'esca- lier qui menait aux mansardes. On montait à grands pas, on criait: Madame! oùdoncêtes-vous,madamer'... On la prit, on la porta dans le salon, éperdue, épou- vantée, et moi je la suivais en criant : Grâce et pitié, miséricorde! Ah! que j'étais loin du drame affreux qui allait s'accomplir !

« Dans l'intervalle, en effet, cette enfant au rebut, cette idiote et cette mal peignée, inconnue à sa mère, et si méprisée que maîtres et valets l'avaient laissée à

LE rRECEPTEUPv DANS L'EMBARRAS.

97

ma discrétion, ma maîcresse enfin... ma maîtresse ! elle était devenue une espèce de reine ! Elle avait conquis, par la mort du haut et puissant seigneur qui était son frère, et qui ne lui avait jamais dit : ma sœur! pas plus que sa mère elle-même ne lui avait dit : ma fille! une douzaine de châteaux, de forêts, d'hôtels, de domaines, de titres, de seigneuries. Elle était pair de France ; elle avait la grandesse en Espagne ; elle portait dans son tablier déchiré une des charges de la couronne. Elle était duchesse de Péguilain, comtesse d'Asterac, de Gore et de Pontgibeau, marquise de Létour; enfin, tout ce que l'on pouvait être, elle l'était. Sa mère elle- même, à son aspect, dans un respect mêlé d'obéissance et de terreur, se leva de son fauteuil, disons mieux, de son trône, et, s'inclinant devant la fortune de sa fille, elle lui demanda ses bonnes grâces, la suppliant de lui pardonner l'oubli qu'elle en avait fait jusqu'à ce jour!

(i Vraiment, déjà ce n'était plus la même femme ; elle s'était redressée, elle avait relevé la tête; elle avait trouvé tout à coup le geste insolent, le regard terrible et l'orgueil de sa race. Elle donna sa main à baiser à tous ses gens, prosternés devant elle, et quand enfin elle me vit à mon tour, qui, d'un air souriant, en vrai gentilhomme et sûr de son fait, voulais toucher de mes lèvres cette main qui était à moi, cette m.iin dont j'avais coupé les griffes, que j'avais instruite à tenir une plume, un crayon, voire une épingle, ah! la cruelle ! elle retira sa main ; elle me lança un regard indigné, et, brisant soudain tous les liens qui rece-

6

98 LA FIN D'UN MONDE.

naient sa langue enfin délivrée : « Holà ! fit-elle en me désignant d'un doigt plein d'insulte et de fièvre, holà! loin d'ici, loin de moi, cet homme; holà! qu'on le chasse et qu'on le tue ! » Et je fus chassé comme un voleur, à coups de pieds, à coups de bâton, et maintenant elle est une des grandes autorités de Paris et de Versailles... Elle a un évêque pour directeur, un Berri pour écuyer, une tribune à Notre-Dame, un tabouret à la cour :

Lise, qu'est devenu le temps?...

« Mais ce souvenir m'étouffe, adieu ! J 'en ai assez

pour aujourd'hui !

Diderot. Et quand vous reverrai-je } Rameau. Pas avant huit jours ; de toute une

semaine, je n'ai pas besoin de vous :

Je tiens de ma semaine un plan bien arrondi :

Un joli Requiem pour dimanche a midi;

Item, chez Curdus, les grands voleurs lundi ;

Item, chez Arlequin, Jenneval pour mardi ;

Item, chez Poquelin, Beverley mercredi;

Le combat du taureau, près de Pantin, jeudi;

Le Spectacle infernal, l'on sait, vendredi;

Deux malheureux pendus, prendront mon samedi, a

CHAPITRE V

LA HALLE AUX MENSONGES

lui-même

uand je le retrouvai, huit jours après, il avait encore changé d'allure et d'aspect; il sortait du café Procope, et se frottait les mains, en homme très-content de (( On ne vous voit guère au café, me dit-il, et chacun s'en étonne. Auriez-vous peur de Piron et de ses bons mots? Piron vous aime, et Piron vous craint. Vous avez la dent mauvaise ; il rit, vous vous fâchez ; il vous égratigne, et vous l'assommez. D'ailleurs, vous avez pour vous sourire et vous applaudir toute l'Encyclopédie et le parti des philo- sophes. Voltaire est de votre côté, Piron est tout seul avec son chef-d'œuvre. Et puis, c'est un bon homme, et, quand il a battu son adversaire, il en est fâché tout le premier. Ce café Procope, on s'y amuse, on s'y plaît; on y dit tout ce qu'on veut; on y débite à voix basse, à voix haute, mille atrocités contre tout le monde, et tant de calomnies, de médisances, de chan-

LA FIN D'UN MONDE.

sons, d'épigrammes, de gueulées, de bouts-rimés ! C'est un pêle-mêle insensé de platitudes, que chacun s'arrache et colporte avec une rage, un plaisir, un contentement! C'est à qui frappera sur ses meilleurs amis, et, faute de mieux, à qui se daubera soi-même. Témoin La Harpe; il a décoché contre sa Mélanie une épigramme, et son épigramme a réussi plus que Mélanie ! Ah ! oui !

« Nous sommes là- dedans un tas de gredins de la plume et de bandits de l'écritoire, sans sou ni maille, sans feu ni lieu ; de vrais aboyeurs, tous le collier au cou, l'oreille coupée et la gueule ouverte, et pille et pille! Et nous mordons, et nous sommes mordus! Et nous nous réjouissons de toutes sortes de pots-pour- ris, et rien n'échappe à notre espionnage, à notre iro- nie anonyme, à nos morsures! Ah! le joli métier! et les jolis écrivains! Alibert de la haute Guyenne, l'honneur des Muses provençales, Alliot, les délices des sociétés chantantes, Agency le gascon, Montgau- bet, le poëte d' Abimelek, Merville, d'un poids si lourd dans la littérature légère, Antilly, Château-Lion, Davines, le juge suprême du tribunal d'Arcadie, et Léouville, et Lemancel ; puis Chevrier la hète, Che- vrier qui est mort de peur, avant-hier, quand il a cru qu'on venait le prendre et le conduire au Châtelet; Bablot, poëte et médecin, comme Apollon; Babie, l'au- teur de Liaxare , et de trois tragédies de société ; Desportes , qui a fait cinquante volumes, dont vous n'avez pas lu le premier mot; le docteur Riballier, l'ennemi de Voltaire; et Coqueley deChaussepierre, un

LA HALLE AUX MENSONGES. loi

animal monstrueux. Il porte en sa poche un drame intitulé : le Roué vertueux, et si vous saviez, Diderot, quel gredin! Nous avions aussi l'abbé Cerutti, ci- devant jésuite. Il était le plus jeune de la bande; il avait les yeux noirs et les cheveux bouclés; il était aussi dangereux et aussi méchant que La Grange de Chécieux, censeur royal... Amours, pleurez! Grâces, pleurez! l'abbé Cerutti vient d'épouser, des deux mains, la vieille duchesse de Brancas. Cerutti est pis que duc, Cerutti mange et ne mord plus. Sa fortune étan: faite, il ne se gêne avec personne. Il m'a rencontre l'autre jour (il était en carrosse), et ce prestolet m'a éclaboussé de la tête aux pieds, en me désignant à sa duchesse.

c( Bardinet, Basin qui publie en souscriptions touc son théâtre, Ambroise Beaudart, l'innocent auteur des Saturnales, Beaudrin de la romance, et Bastien de la chanson, Bodillier, Beaunoir, Beaujour, Beaucarron, Bocquet, tous marqués à la lettre B; que direz-vous?

Nous avons aussi chez Procope, en fait d'aiguiseurs de vers, Lemierre et Sainte-Foy, Rochon et Duclay- ron, auteur de 1' Arlequin sauvage, et Pèlerin et Flo- mel, et le premier de tous, Marin, le gazetier Marin, le pourvoyeur de bastilles; ce même Marin que l'on montre à la foire, au milieu de toutes sortes d'ani- maux féroces : C'est ici que Von voit le monstre marin, cet animal sans pareil, à la Ciotat! N'ayez garde aussi que je vous oublie, ô mes chers confrères de la chronique scandaleuse : Linguet, l'abbé Grosier, l'abbé de La Porte, l'abbé du Tertre, ex-jésuite, de Caux,

6

LA FIN D'UN MONDE.

Resseguier, Palissoc, Brcc, Bcrlan, de Bruix, Dorât, Louis Bergier, d'Arnauld, Coste, Blondel, Patte, Poinsinet, V andermonde , de Sivery, Le Roy, Castillon, Colardeau, Beaulaton du Paradis perdu, Beaudisson de l'Impromptu, Boisard de la fontaine du Marais, d'Eon de Baumont, homme et femme, espion etcatin,

« Que dis-je? Et ce fourbe à petit collet, Gossard? Et le roi des fourbes, le chevalier de La Morlière, un tyran de comédie, un pirate de coulisses, un claqueur, et disputant avec une voix de Dujardin et ferraillant avec une plume d'oie. Pour un dîner, il eût applaudi le Régulus de Dorât, et V Ecole du Sage, de Bessir ! pour un souper, il insultait la Dangeville. O le méchant homme! A peine si deux ou trois fois il a écrit une page illisible, et partant, tel qu'il est, il s'est fait l'arbitre de toutes les renommées. Chacun tremble à son aspect, et la maîtresse et l'amant. Chacun le flatte et le supplie, il fait peur à Lekain ; il intimide Mole; le regard faux de La MorHère suffit à troubler cette grande cavale de Clairon. Il a fait réussir par son bon goût le Varuckma du sieur Codier, et, par son caprice, il a fait passer M"*^ Deplan avant M"® de Beaumesnil. Il est le bienvenu chez le prince de Sou- bise; il est l'ami de Palissot, le collaborateur de Voi- senon, le parasite de M. de Marigny. Voyez-vous, à son petit lever, le petit lever de La Morlière ! Oison de Carrière, Ignace Varron, et Cascillou le chantre des Roses! Il n'y a pas jusqu'à Château de la Rocheberre qui ne lui ait dédié ses Préludes poétiques ! une dédicace

LA HALLE AUX MENSONGES. 103

à La Morliére ! Chacun le hait et le salue. Quand il entre à la Comédie, on s'incline; à l'Opéra, sa pré- sence est une fête ; au Café, il est le maître absolu. Il me protège, il me tutoie; il m'appelle son petit Rameau ; je suis son témoin dans ses duels à coups de canne. Eh! oui, je le méprise et le recherche. Et voilà ma compagnie habituelle, et, quand huit jours se passent sans le voir, je suis comme un corps sans âme... il me semble que je ne suis plus bon à rien.

Diderot. Sans doute, en ce café de Tropho- nius, ce matin même, avez-vous fait à vous tous de la bonne besogne?

Rameau. Une besogne excellente ! on a déchiré la ville et la cour; hormis le roi et le lieutenant de police (on ne touche guère à ces deux-là), nous n'a- vons épargné personne, et ce soir je vous promets que nos chansons et nos anecdotes ne tomberont pas dans l'oreille des sourds. Ce soir, tout Paris saura que Dugazon a surpris, dans la poche de sa femme, une lettre du marquis de Langeac ; on saura que M"*^ Do- ligny est partie en poste pour Villers-Cotterets; que M""^ Contât... Elle est amusante l'histoire de M"* Con- tât, je vais vous la dire. Elle a reçu avant-hier la visite d'un prince du sang, et par mégarde elle avait laissé traîner sur les meubles plusieurs assignations de ses créanciers, lesquelles tombèrent entre les mains de Son Altesse, u N'est-ce que cela? dit le prince, eh bien je m'en charge ! » En effet, le surlendemain il revint avec un arrêt de surséance pour une année. O les bons billets de mademoiselle Contât!

10+ LA FIN D'UN MONDE.

(( Dans cette même séance à tout brûler, nous autres, les jurés-peseurs de l'honnêteté des femmes et de l'honneur des hommes, nous avons arrêté que M"* Guimard avait trompé le prince de Soubise pour le maréchal de l'Hospital ; que le comte de Lauraguais était l'auteur du mémoire intitulé : Pour moi. par moi! que l'ambassadeur d'Autriche, le comte Mercy d'Argenteau, avait acheté une baronnie, une terre à clocher, à M"'' Levasseur; que M"*^ Dumesnil avait bien fait d'enlever le rôle d'Eryphile à M""' Vestris, et que Mole (j'ai fait déclarer ceci pour vous, mon- sieur Diderot) était pathétique et touchant dans le Père de famille.

« Avons-nous mangé de la Clairon ! de la Rosalie et de M""^ la duchesse de Mazarin ! Avons-nous signalé l'abbé de Saint-Germain logeant chez lui, à Bercy et rue de Richelieu, M"-^ Leduc, de l'Opéra ! les RR. PP. de l'Abbaye attendant chez la dame et l'heure et le bon plaisir de Monseigneur ! Et nous avons crosse de la belle sorte M"^ Leduc. Avons-nous ri de M. de Cré- qui, s' arrêtant devant une auberge, à lire : a Ici, bon vin, bon logis, jolie servante à pied et à cheval, » et ne voyant pas qu'il est à la porte de monseigneur l'évêquede Rennes! Quant aux chansons, c'est à n'en pas finir. Nous tournons le couplet sans rime et sans raison, avec des refrains à l'emporte-pièce, et sur des airs à la diable :

La Vestris achète à grand prix Les bravos de la populace;

LA HALLE AUX MENSONGES. 105

A force d'art et de grimace, Elle fait applaudir ses cris ; Elle ne vaut pas, à tout prendre. Pas un sou

Diderot. Merci de moi! Je ne sais rien de plus bête que vos chansons.

Rameau. Certainement^ c'est bête, et justement il y a dans cette ville un tas d'oisifs qui ne vivent pas d'autre chose. Il faut leur fabriquer, chaque matin, l'esprit qu'ils auront le soir; ce sont des échos que nous ne laissons pas mourir d'inanition. Puis, cachés dans nos trous, nous écoutons le bruit de ces fariboles ; nous étudions le désespoir de ces messieurs et de ces dames, nous voyons le grincement de la Comédie et les rages de la Tragédie, et ça nous amuse, et ça nous venge! Et tant pis pour M"« Asselin si nous avons signalé sa ressemblance avec la grenouille, et tant pis pour Dauberval si nous avons visité le salon carré de son superbe appartement.

« Nous savons tout, nous voyons tout, nous disons pis que tout. Nous étions le samedi-saint à la Sainte- Chapelle, l'abbé de Sailly, grand chantre de cette collégiale, a touché les possédés, et les a renvoyés hurlants et guéris. Nous avons assisté à la répétition d'Aline, reine de Golconde, et nous avons compté les œillades assassines de M'"''^ Heinel, Asselin, Peslin, Myon, Pitrot, dirigées contre le sieur Bertin, des par- ties casuelles. A la séance publique de l'Académie, M. Thomas a remporté le prix de poésie, nous avons

io6 LA FIN D'UN MONDE.

découvert, les premiers, dans la loge du direcccar, M. de Moncrif, une prêtresse de Cythère appelée M"* Mazarelle, et sa digne associée la petite Armande. Pensez à la fureur de Moncrif... De toute part il cherche quelqu'un à bâtonner : c'est un vrai sauve qui peut! Nous savons aussi quelles seront les ar- moiries de M"*^ Duthé : la housse du cocher, les supports des laquais, les roues, les moyeux, les marchepieds du carrosse, autant de merveilles! Mais nous, de rire et de compter combien peu cela coûte à la dame, et tout ce que ça coûte au monsieur! Ah! nous avons de la morale et de l'esprit à revendre ! et nous nous sommes indignés vraiment, quand nous avons vu sur les panneaux de ce beau carrosse,

tant d'or se relevé en bosse,

se becqueter ces deux colombes amoureuses, dans un nid de fleurs de lis ou fleur de la royauté de la France, au dire du roi Louis le Grand !

(c Nous savons aussi que la grande Clairon sera tan- tôt princesse et margrave de Baireuth. Elle sera reine; elle aura sa cour, ses chambellans, sa maison, son almanach, ses ducs et pairs, ses gouverneurs et lieute- nants généraux, ses brigadiers d'infanterie, et sa cham- bre souveraine. Elle aura son garde-meuble de la couronne, son école royale militaire, et son gouverne- ment de l'hôtel royal des Invalides. Elle aura son arse- nal, son château royal de la Bastille, son état-major de la cavalerie légère, et ses chevaliers de la Toison d'or.

LA HALLE AUX MENSONGES.

Elle aura son chancelier garde des sceaux, son prévôt maître des cérémonies, ses trésoriers, ses ministres, ses ambassadeurs. Elle aura sa chapelle et son grand maître, son grand chambellan ; elle aura sa garde-robe et ses capitaines des gardes du corps ; elle aura sa petite écurie et sa grande écurie, et ses Cent-Suisses, et son maître d'hôtel, et ses gardes de la porte, et ses secrétaires de la chambre et du cabinet. Voilà ce qui l'attend, cette auguste Clairon, la plus mauvaise comédienne de la Comédie. Et songer que M. de Vol- taire, un si grand homme, n'a pas de honte d'écrire, à la louange de cette infante, des vers de mirlitons :

Les talents, l'esprit, le génie, Chez Clairon sont très-assidus...

« Nous vous dirons aussi demain, pas plus tard, com- ment le sieur Rebel, directeur de l'Opéra, a surpris jyjue Pecic dans sa loge avec M. de Mesla)', président de la Chambre des comptes, et par quel triste accident M'"^ de Chamois, la protégée du marquis de Permen- gle, au moment elle montait sur le théâtre, a été prise et conduite aux Madelonnettes; et, l'infortunée, un vil exempt a brisé son sceptre et sa couronne. On l'a rasée, on l'a fouettée, on l'a condamnée à la bure, au pain noir, pour le reste de ses jours, pendant que M"^ Rosalie était portée au troisième ciel de l'Opéra.

« Messieurs, pleurez M"« Dangeville, elle a perdu le duc de PrasUn, membre de l'Académie des sciences.

io8 LA FIN D'UN MONDE.

Messieurs, pleurez Marmontel ; il esc en rrain de quitter la femme de son financier, pour épouser une Agnès de la rue Saint-Denis :

Ce Marmontel si gros, si long, si lent, si lourd...

(( Pleurez AF^^ Guèle, une danseuse surnuméraire ; elle se croyait morte... elle a donné tout son bien à ses parents pauvres; elle est ressuscitée, et son bien est mangé. C'est une fortune à recommencer. Plaignez M"^ Cléophile, elle porte à son palais une feuille d'or, et, qui pis est, elle a pour son poète M. de la Harpe :

Quoique Amour m'ait dans ses chaînes

Engagé plus d'une fois ;

Quoique Amour, malgré ses peines,

M'ait fait adorer ses lois,

Par une erreur très-facile

Dans un cœur bien enflamme,

Je crois, près de Cléophile,

N'avoir pas encore aimé.

« Ce même soir, dira la chronique, M"'^ de Sénac a quitté le comte de La Marche pour le duc de Fitz- James, et le comte de La Marche a convolé avec jyjue Prévost. Dans la rue Meslay habite une belle fille appelée M"^ d'Argent; elle était peu connue. Aujourd'hui sa fortune est faite; un conseiller au Par- lement, M. de la Gaspillère, en personne, s'est jeté par la fenêtre de la dame en criant : Je meurs pour

LA HALLE AUX MENSONGES.

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elle! et s'est bravement cassé le cou. M"*^ Châcillon est condamnée à un an d'hôpital pour avoir scduic, sur la brume, un Cent-Suisse des Tuileries. Plaudite cives! La Magarelli épouse en légitimes noces le comte de Saint-Chamond; Babulaud est son témoin. Une autre fille du monde retirée du service, M"*^ Fauconnier, a mis aux pieds de Palissot sa fortune et sa main! j\IUe (jg ]\avarre, enlevée au maréchal de Saxe par Marmontel, deviendra demain la marquise de Mira- beau... et s'en repentira dans huit jours! _M™^ de Chanbonnas, la digne mère de M'"* de Langeac, a perdu son procès contre M"" Fanier, sur le rapport d'un vieux grand'chambrier, M. Pasquier, revenu depuis longtemps des erreurs de la jeunesse :

Fanier disait en s'en allant : Mui, sans art je sais plaire. On peut se passer de talent Quand on est minaudière.

Mon nez retroussé,

Mon maintien pincé, Ont toujours fait merveille.

Mon ton, mon caquet,

Tout est déjà prêt Pour quand je serai vieille.

Voilà, OU peu s'en faut, le travail de la nuit passée, et vous pensez bien, Diderot, que, parmi nous, c'était à qui ne s'en irait pas le premier, tant chacun avait peur de servir de plastron à tous l-?s autres. Nous nous connaissons si bien, nous nous estimons si peu!

LA FIN D'UN MONDE.

Sans compter ceci, que le café est plein de mouchards ; monsieur le lieutenant de police a déjà sur son bureau la fleur du panier de nos calomnies, le dernier couplet ef le premier couplet de nos chansons. Ça l'amuse ! ri &it son profit de nos badinages; il en divertit la favorite, et la favorite, à son tour, en fait des gorges chaudes avec Sa Majesté. Puis, bonté divine! si la comtesse a négligé de sourire, si le maître a froncé le sourcil, si le lieutenant de police a jugé

Que nous faisons un bruit A rendre les gens sourds :

A Saint-Lazare! à la Bastille! au fort de Joux ! ces mécréants, ces trouble-fêtes ! Tout n'est pas rose et jas- min dans notre métier ! Un bon mot nous tue, un couplet nous enferme. Il y a contre nous des rancunes qui durent vingt années. Je suis encore épouvanté de ce que j'ai vu l'autre soir, avant de venir dans nos cavernes cher- cher peut-être la même peine et le même châtiment.

Un pauvre homme oublié, Dieu le sait! nous reve- nait du château de Ham, en Picardie, où, depuis vingt- sept ans, il était enfoui dans un cachot de huit pieds carrés, sur la paille, en proie à tous les supplices, sans feu, sans vêtement, sans lumière. Il était seul, -aban- donné, plus que mort, et toutes ces misères, en châ- riimenc d'une action qui ferait envie aux plus honnêtes gens_ Ce pauvre homme était à l'Opéra lorsque fut arrêté, contre le droit des gens, le prétendant, le der- nier des Stuarts, qui réclamait en vain l'hospitalité de la France. Il vit le dernier des Stuarts, l'amant de la

LA HALLK AUX MENSONGES.

princesse de Talmand, une cousine de la reine, le pecit- fils de Jacques II, le fils de Clémentine Robicska, une sainte, indignement lié à des cordes, et traîne à travers les cuisines du Palais-Royal, par des sergents des gardes françaises ! Il entendit cette voix royale appeler à son aide, et se débattre en invoquant le nom de Louis XIV... Le nom du grand roi se perdit dans l'espace... à peine si les échos du château de Saint- Germain l'entendirent, et le Stuart fut traité comme un pamphlétaire ! Rentré chez lui, le pauvre indigné dont je parle écrivit d'une main pleine de fièvre cette adjuration au peuple français :

Peuple autrefois si fier, peuple aujourd'hui servile Des princes malheureux vous n'êtes plus l'asile.

Pourquoi donc, tout d'un coup, l'avait-on rendu à la douce lumière du jour? Comment rentrait-il sou- dain, après tant d'années, dans ce café Procope, l'exempt l'était venu prendreJ^ C'est encore un mys- tère. Il est revenu... Ses yeux éblouis n'ont reconnu personne. Il a pleuré, et, quand on lui a demandé son nom, il n'a su que répondre. On eût mieux fait de le tuer tout de suite, il aurait moins souffert. C'est un fantôme... et pourtant il n'est pas mort!

Vous soupirez ! Consolez-vous avec les quatre vers que les garçons de Procope ont inscrits sur le collier du chien de Riballier :

Passant, lisez sur mon collier Ma décadence et ma misère :

LA FIN D'UN MONDE.

J'étais le chien de Bélisaire, Je suis le chien de Riballier.

Enfin, n'étaient ces cachots, ces chaînes, ces étri- vières, ces pailles pourries, tout va le mieux du monde. Le prince de Monaco est toujours aux pieds de Cara- bine, M. de Voltaire est toujours amoureux du génie et du talent de Blin de Saint-Maur. Le sieur Colli- net, fils du bourreau d'Amiens, fait toujours des livres pour l'instruction de la jeunesse, et, cette année encore, nous avons un mandement sur l'air :

J Paris l'y a deux lieutenants.

A Paris sont en grand soûlas

Deux saints prélats : L'un est le chef et l'autre son

Premier garçon. Leur carnaval est d'annoncer

Qu'on peut laisser Filles, garçons, femmes et veufs,

Casser des œufs...

Diderot. Ce que vous dites là. Rameau, est la critique amère de cette profession des lettres, qui serait la plus honorée et la plus honorable des pro- fessions, si elle n'était pas livrée incessamment à tous les aventuriers de la plume et de l'écritoire. O misère! est-ce vrai qu'il faille un diplôme, un chef-d'œuvre, une maîtrise, avant qu'un homme ait le droit de faire un bouton de guêtre, et que le premier venu se croie autorisé à faire un livre?

LA HALLE AUX MENSONGES. iij

Quelle foule, hélas ! de nos chers confrères les écri- vains, si nous comptions les princes, les ducs, les comtes, les marquis, les barons et les chevaliers qui écri- vent, en prose ou envers ! Ouvrons les livres nouveaux des six derniers mois de cette année, et nous trouve- rons, acharnés à cette œuvre de ténèbres, des maré- chaux de France, des lieutenants généraux, des maré- chaux de camp, des brigadiers, des colonels, des gardes du corps. Les uns et les autres, chacun s'en mêle : chevaliers du Saint-Esprit, chevaliers de Malte, chevaliers de Saint-Louis, chevaliers de Saint-Lazare, chevaliers de Saint-Michel, chevaliers d'industrie et chevaliers sans chevalerie.

Et, dans cette liste, il ne faut pas oublier les gens d'Eglise : abbés, prélats, chanoines, curés, vicaires et sacristains. La magistrature, à son tour, arrive avec ses présidents, conseillers, maîtres des requêtes, maîtres des comptes, avocats, greffiers et procureurs. Les financiers de leur côté, ne s'en gênent guère : fermiers géné- raux, receveurs généraux, payeurs des rentes et leurs commis. Ils font presque autant de livres que les mé- decins, les chirurgiens, les apothicaires et les dentistes. Chaque artiste de différents états possède aussi son ora- teur, son historien, son démonstrateur : peintres, musi- ciens, violons de l'Opéra et joueurs de vielle. Enfin, parmi les artistes et les artisans, nous trouvons des horlogers, des maréchaux ferrants, un maître maçon, un maître boutonnier. Il y a aussi quelques libraires, Luneau de Boisgermain, par exemple; mais ceux-là écrivent peu, tant ils ont peur de se ruiner eux-mêmes.

ii4 LA FIN D'UN MONDE.

Encore, si chacun de ces écrivailleurs s'en tenait à sa partie, à sa profession, à ce qu'il sait plus ou moins bien! Mais non, ces messieurs n'ont point de cesse qu'ils n'aient été sur les brisées les uns des autres. C'est ainsi que messieurs les curés font des tragédies, les magistrats des romans, les maîtres-ser- ruriers des ouvrages de métaphysique et de morale. Les ordres religieux brillent également dans VAlma- nach des Beaux-Arts, par le nombre des plumitifs. J'en ai compté soixante-cinq parmi les jésuites, qua- rante-sept chez les bénédictins, quatorze dans la con- grégation des oratoriens, dix parmi les chanoines ré- guliers, huit chez les jacobins, six parmi les capucins, trois ou quatre chez les augustins, deux parmi les prémontrés, autant chez les cordeliers et les carmes. J'en trouve (et ceci soit dit à leur louange) un seul chez les célestins, un seul chez les théatins', pas un chez les minimes. Les femmes auteurs sont au nombre de vingt-cinq, tant dames que demoiselles, etc. Les provinces qui fournissent le plus d'écrivains sont la Normandie, la Bretagne, la Provence et le Lan- guedoc.

Rameau. J'en conviens; mais si les poètes étaient moins rares, nous n'aurions pas l'ode à la Pa- tience, de M. Lemierre.

Diderot. Nous n'aurions pas les deux épîtres de l'abbé Delaunay, l'une Au chien du roi, l'autre à monseigneur l'évêque d'Orléans.

Rameau. Et le Mercure! on lui couperait les vivres en le privant de M'"^ Dubocage et de la petite

LA HALLE AUX MENSONGES. 1J5

Bligny! Comment donc ce grand Mercure pourraic-il renoncer à l'espric de ses poétesses : M"'^ de Pomponne de Molac, M"'^' de L^Escival ; M. D. X. D. S., garde du corps du roi .compagnie de Noailles ; aux inventions de M. Buy de Mornas, de M. Charuel d'Autrain, de M. Cholet de Jetphort, infidèles pour le Mercure, à l'étendard de V Ahnanach des Grâces^ et des Etrennes de Polymnie} En même temps que faire et que deve- nir, si nous étions sevrés des innocentes épigrammes de M. Sireuil, des fables de la Chabeaussiére, des chan- sons de Chapuis et de Nivelle, et des rondeaux de Chasseville, véritables flèches de l'arc d'Apollon? Et chaque trimestre, au renouveau de l'abonné, arrivent à la rescousse et tout flamboyants de poésie, Armand Chaudon, armé du poignard de l'épopée, Ustariz de Correp, un Basque, et Clairfontaine, oie et madrigal tout ensemble; et M. Oye, à Oye, et tous ces grands auteurs qui nous envoient de la province une foule de petits poëmes, dont le seul titre est une suite d'en- chantements :

CHANSON

Présentée par une fille, enfiint de on^e mois et demi, à sa mère, le ly août, jour de sa fête.

LE BERGER CORYDON

A son serin favori, en l'envoyant à Corinne,

bergère illustre par l'union des grâces

et des talents avec la vertu.

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EPITRE A M. LE CHEVALIER D'ALIEZ

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ii6 LA FIN D'UN MONDE.

LES ÉLÉMENTS

POEME GALANT

Par M. de Lavergne, conseiller au présidial de VHlefranche, en Rouergue.

ÉPITRE A M. LE CHEVALIER D'ALIEZ

Secrétaire perpétuel de l'Académie des jeux floraux

de Toulouse, sur ce qu'il m'en a envoyé un recueil,

et sur ce qu'il y a inséré une pièce de ma façon, etc.

VERS A MADEMOISELLE ***

CARESSANT UN CHAT

Et lui mettant, en forme de laisse, un ruban couleur de feu.

Et voilà le Alercure! Un tas d'énigmes et de logo- griphes! Il est ainsi fait, ce fameux dépositaire et confident de la poésie et des libertés de la France ! Admirez, peuple ! Honorez, nation ! Voilà pourtant le recueil qui sera la gloire ou la condamnation du xvm" siècle et du roi son maître! Ah! que, si j'étais roi, j'aurais de honte en songeant que l'avenir dira, parlant de ma triste majesté : Voilà pourtant ce que l'on écrivait sous son règne ! Il était le prince et le premier des beaux esprits... il s'amusait de ces fa- daises. Son palais en était rempli! Sa cour en était obsédée ; on ne voyait que cela sur la toilette de ses maîtresses, dans l'antichambre de son confesseur. O Mercure! au niveau de toutes les intelligences misé-

LA HALLE AUX MENSONGES.

rables... immédiatement au-dessous de rien. O Mer- cure! un contemporain de V Encyclopédie et du Con- trat social! Dix-huit millions d'hommes pour l'écrire, et vingt censeurs pour le censurer !

Le Mercure ! Il est le Mécène des belles-lettres ! l'Empereur Auguste des beaux-esprits! le PoUion deS poètes ! La plus grande ambition d'un écrivain qui se respecte est d'obtenir une pension du Mercure! Il est le pain quotidien de La Harpe et de Marmontel, et d'un tas d'autres affamés de la poésie et du conte mo- ral qui mourraient de faim, si pendant vingt-quatre heures le Mercure oubliait de publier les épîtres de M. de Relongue de la Louptière, de la Côte-d'Or ; les chansons de M. Gampon, crieur public de la ville de Montélimar; la poésie fugitive de MM. de Volgar le jeune, Conchon, Grignon, Croizetières, d'Hané, Du- cray, Pulvy, Gervais, Corsay, Grouvelle, Imbert, Lalleman, Laurenvel, Marsollier des Vivetières, Ran- çon, Mus, Pain, Piis écuyer, Regnéant de Beau- Caron, Sabatier de Cavaillon, Sainte-Aldegonde, Saint-Pérai, Thiard, Tiberge, Traversier, Voudière, soldat du roi François, Vergier !... Tant que cela, dites-vous, pour rédiger le Mercure? Hélas! oui, pas un de moins! Ils y sont tous pour leur part, les Com- pan, les Clotcereau, les Claudet, les Collignon du Mart, les Connink, les Coûtant d'Orville, les Co- quillot, les Coquart, les Coquelin ; incontestablement nous sommes une nation de beaux esprits; nous pro- duisons chaque jour des œuvres charmantes, et la pos- térité s'étonnera, soyez-en sûr, de tout le génie et de

ii8 LA FIN D'UN MONDE.

l'invention que nous avons dépensés ! Mais voici riieure je vais au Mercure, uniquement pour re- mettre sur leurs pieds les énigmes de la Normandie et les logogriphes du Languedoc! C'est une pièce de trente sous que ça me rapporte ainsi tous les mois... » Et il s'en fut en chantonnant.

CHAPITRE VI

LES FINANCIERS

la suivante renconcre : '( Il faut convenir, me dit-il en m'abordant, que je suis un grand maroufle et que vous avez bien de la bonté de me suivre en toutes mes stations. Je vais sans cesse d'une idée à l'idée oppo- sée à mon idée, et c'est seulement quand je vous ai quicté que je me souviens de toutes les belles choses que je voulais vous dire, et que j'avais mises, exprès pour vous, dans une case à part de mon cerveau. Re- parlons, s'il vous plaît, de mon fils, et des soins que j'ai prodigués à son éducation.

J'assistais Tautre jour, en Sorbonne (elle me plaît assez, cette vieille Sorbonne : elle est calme, entêtée et violente; elle enterrera V Encyclopédie)^ à l'examen pour la licence du jeune comte de Montmorency- Laval, et de son charmant condisciple et camarade, M. de Persan. Ils étaient entourés de tout ce que la ville et la cour, Tarmée et le parlement, Saint-Sul-

LA FIN D'UN MONDE.

pice et l'archevêché ont de plus rare et de plus exquis. Plus d'une femme en grand habit assistait, dans les tribunes, à cette imposante cérémonie, et le fameux docteur Petit-Pied la présidait.

Diderot. Le docteur Petit-Pied! N'est-ce pas le docteur Pont-Neuf, ainsi nommé parce qu'il n'a jamais traversé le Pont-Neuf?

Rameau. Eh! dites mieux : ce pantouflier de Sorbonne est-il donc le bourreau des Lettres persanes, de V Emile, du Dictionnaire philosophique , de la Lettre sur les Aveugles et de la Confession du Vicaire savoyard?... C'est lui-même! Il ne connaît que saint Augustin, saint Thomas, saint Basile, et autres lumières d'Orient et d'Occident. C'est le Bœuf de la Sorbonne! Il ne donnerait pas ça de Buffon, de Raynal, de Vol- taire, d'Helvétius et de mon ami Diderot. Il les re- garde ; il les lit ; il les condamne, il les damne ; il s'en lave les mains, et de vos colères, de vos ironies , de vos mépris, de vos injures, il ne sait pas le premier mot. Il est solide, il n'a pas d'esprit. Il est un bon théo- logien, et la théologie est parfaitement dédaigneuse de tout le reste. Ça me fait rire et ça m'enchante, un pareil homme, ignorant des foudres de Ferney et de tout le bruit de votre petit monde ! Il tiendrait le roi de Prusse entre ses grandes mains théologales... il étranglerait le roi de Prusse avec aussi peu de céré- monie que s'il avait nom : Jean Huss, Calvin, Dide- rot, Zvingle, Voltaire ou Martin Luther. Le docteur Petit Pied, voilà le maître absolu... après M. le lieu- tenant général de police et M. le lieutenant criminel !

LES FINANCIERS.

La Sorbonne, le docteur Pedt-Pied et sa censure, il n'y a au delà que le donjon de Vincennes ou la Bas- tille ! Et si vous saviez qu'il était heureux, ce brave homme, superbe et content, quand, délivré de Jean- Jacques, de Montesquieu...

Diderot. Et de l'abbé de Pradt !

Rameau. Et de l'abbé de Pradt, qu'il a chassé de licence et de Sorbonne, pour avoir appelé miracles les cures d'Esculape : Habent vultum et habitum in aliquibus ab Alsculapio factis! Tant pis pour Escu- lape, on l'excommunie avec Diderot son compère et l'abbé de Pradt, son complice... Ah! qu'il était heu- reux, le docteur Petit-Pied Pont-Neuf ce jour dont je parle... il prêtait une oreille attentive et charmée aux beaux discours de M. de Montmorency-Laval, qui parlait couvert et les mains gantées (un droit de sa seigneurie), aux belles paroles de M. de Persan, qui argumentait tête nue et les mains nues, c'est vrai, mais de si belles mains, une tête bouclée, et des yeux d'un si beau feu! Quant à moi, perdu dans cette foule intelligente, il me semblait que j'assistais à la thèse du jeune prince de Condé, qui fut docteur en cette même Sorbonne, et j'admirais le jeune ba- chelier, M. de Montmorency-Laval, demandant à M. de Persan les motifs de la guerre que Darius et Xerxès firent à la Grèce, et l'explication du récit de la bataille de Marathon, qui se trouve dans Justin. Ces messieurs expliquèrent ensuite les scènes les plus in- téressantes des Adelphes et de la fable de Phaéton. Ils répondirent, sans hésiter, à toutes les questions

LA FIN D'UN MONDE,

d'histjirc, de géographie, de sphère et de mytholo- gie. Ils récitèrent enfin une ode en ladn de leur com- position, que le docteur Pont-Neuf compara aux Néméennes de Pindare, au Chant séculaire d'Horace, et chacun s'extasiait et félicitait le collège Mazarin de ces deux élèves... Par Dieu! me disais-je, ils nous la donnent belle, avec leur science et leur vertu! La science et la vertu, c'est leur devoir. Quand on s'ap- pelle à la fois Montmorency-Laval et Luxembourg, quoi de mieux que d'être un honnête homme? Et lui- même, le jeune M. de Persan, qui sera, dans huit ou dix ans, avocat général au parlement de Paris, je comprends que déjà il parle en sage. A chacun sa tâche : à ces messieurs la gloire, à mon fils le gain.

DiDKROT. Et la honte !

Rameau. Quelle honte J^ Etre un riche, et mar- cher dans les sentiers de diamants et de perles, semés de poudre d'or ! Porter ce grand nom de Samuel Ber- nard, ce juif que promenait Louis XIV dans les jar- dins de Marly que le juif allait payer, ce serait de la honte? Et marier le même jour la fille de son fils aîné, avec huit cent mille livres de doc, avec le fils de M. de Lamoignon, président à mortier! La honte? Accorder douze cent mille livres à M. Mole de Champlâtreux, un de messieurs dugrand banc, pour qu'il daigne épouser notre fille de second lit ! La honte? Élever à Passy pour sa maîtresse un palais, une seigneurie, et la meubler, et trois cent mille livres de rentes! La honte? Marier avec un million chacune des trois filles de cette dame et seigneurcsse de Passy! La

LES FINANCIERS. 153

honcer A quatre-vingt-deux ans payer cent cin- quante mille livres rien que pour ses dîners ! Prêter des millions au roi Stanislas, au beau-père du roi de France, pour l'aider à retrouver sa couronne. La honte? Avoir à sa table, et familièrement toute la mai- de Guyze ! Ah ! si quelqu'un doit rougir de cette for- tune, ce sont les petites gens qui l'accablent de leurs mépris :

O temps ! ô moeurs ! ô siècle déréglé Ou l'on voit déroger les plus nobles familles :

Lamoignon, Mirepoix, Mole,

De Bernard épousent les tilles Et sont les receleurs du bien qu'il a vole !

Cris impuissants ! Fureurs bigarres !

Avec seize millions, qui donc eût refusé la fille de Samuel Bernard J^ Avec beaucoup moins, quelle fille de maréchal de France eût refusé le fils de M. de Boulogne, de M. Cromot (tout court), de M. Hame- lia (tout court), de M. Boësnier sans de^ de M. Collet de Hauteville? II n'avait cependant que huit millions, M. Collet de Hauteville : il maria sa fille à un duc et pair! duc et pair et cordon bleu. Fumer ses terres! voilà le problème. Allons, mon fils, appartiens au famier!... Ramassons du fumier! Aussi bien, dès qu'il eut l'âge de raison, à Dieu ne plaise que je lui aie parlé de Darius et de Xerxés, des Grecs et des Athé- niens, ou de tout autre héros de la Morale en action. Non, non, il saura toujours assez tôt les bons mots, les belles reparties, les vertus extraordinaires, un tas

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LA FIN D'UN MONDE.

de choses qui ne mènent à rien... Le fumier! le fu- mier!... Et je faisais passer sous ses yeux éblouis qui- conque a touché, a gardé, gardera et touchera de l'argent : les fermiers généraux, les trésoriers de l'ex- traordinaire des guerres : caisse des emprunts, billets de monnaie et lettres de change de Bernard et Nico- las^ et des frères Hoguei.

Je portais même envie au rat de cave! Oui, mon fils, il vaut mieux être un rat de cave opulent, que d'être un chevalier de Saint-Louis, de porter la traîne à la procession du cardinal de Chevreuse ; et, si les gens invoquent la philosophie, on rit au nez de ces gens-là; et l'on répond : Un peu de philosophie et beaucoup d'argent... Le fumier! le fumier! le fu- mier !

Diderot. Eh quoi ! vous avez eu ce funeste cou- rage? Il n'a pas vu d'autre dieu qu'un louis d'or? Il n'a jamais entendu parler que des hommes d'argent? Il ne sait pas encore, à votre compte, les noms de So- crate et de Phocion, de Caton d'Utique et de Trajan, de Marc-Aurèle et d'Aristide, d'Harmodius et d'Aris- togiton? Il ne sait que la finance ! il ne connaît que le bruit du coffre-fort? Ah! le malheureux, il vivra donc, il mourra donc sur son fumier?

Rameau. Dites plutôt l'heureux jeune homme! A peine il eut l'âge de raison, qu'il s'est enfui, emportant mon louis d'or. Il m'a volé le dieu que je lui faisais adorer! Oui-da! mais il lui a fait suer l'usure; il l'a prêté et reprêcé à la petite semaine! Ah! le gaillard! quel chemin il a fait sur cette pente

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rapide je l'avais lancé! Il fuc tout de suue un pccit, un second Bouret, un autre Montcaurond, mais un Monteaurond qui n'eût pas donné dix écus du Cinna de Corneille. Pas si bête! Et voilà comme il est déjà devenu, grâce à moi, son père, un commis de la pre- mière condition; sa noble mère elle-même en serait fière, si elle le connaissait.

Je suis, moi, son Plutarque, et dans mes meilleurs chapitres, quand mon aimable enfant, presque à jeun (la nécessité est une Muse!j, était bien attentif à mes enseignements : « Muses, chantons les héros de la ferme générale! » alors je lui parlais du fameux Bouret ou Bourette, l'Alcide et l'Ajax de ce siècle, un fils de laquais, mais un laquais dont l'âme était plus haute que l'âme d'Alexandre. Il n'avait pas vingt ans, ce Bouret, qu'il était déjà directeur des aides à la Rochelle. « Moi, Bouret, disait-il à ses camarades ébahis, dans vingt ans d'ici j'aurai vingt millions, ou je serai pendu. » A vingt et un ans, ce brave enfant avait déjà affamé toute une province. Il avait accaparé tous les blés à prix d'argent, pour les revendre au poids de l'or.

On ne l'appelait, de toutes parts, que le grand Bou- ret; tout se portait à la Bouret : habits, chapeau, carcan de pierreries à la Bouret! Il était 'assez joli homme; il plaisait aux femmes de M"'^ de Pompadour, il prêtait de l'argent à la marquise, il plaçait ses laquais dans les gabelles ; mieux que cela, Bouret, il achetait des bons mots tout faits, qu'il prêtait pour rien à M. de Machault ; c'est pourquoi tout lui fat permis, et qu'il

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124 J-A FIN D'UN MONDE.

de choses qui ne mènent à rien... Le fumier! le fu- mier!... Ec je faisais passer sous ses yeux éblouis qui- conque a touché, a gardé, gardera et touchera de l'argent : les fermiers généraux, les trésoriers de l'ex- traordinaire des guerres : caisse des emprunts, billets de monnaie et lettres de change de Bernard et Nico- las, et des frères Hoguei.

Je portais même envie au rat de cave! Oui, mon fils , il vaut mieux être un rat de cave opulent, que d'être un chevalier de Saint-Louis, de porter la traîne à la procession du cardinal de Chevreuse ; et, si les gens invoquent la philosophie, on rit au nez de ces gens-là; et l'on répond : Un peu de philosophie et beaucoup d'argent... Le fumier! le fumier! le fu- mier!

Diderot. -- Eh quoi ! vous avez eu ce funeste cou- rage? Il n'a pas vu d'autre dieu qu'un louis d'or? Il n'a jamais entendu parler que des hommes d'argent? Il ne sait pas encore, à votre compte, les noms de So- crate et de Phocion, de Caton d'Utique et de Trajan, de Marc-Aurèle et d'Aristide, d'Harmodius et d'Aris- togiton? Il ne sait que la finance ! il ne connaît que le bruit du coffre-fort? Ah! le malheureux, il vivra donc, il mourra donc sur son fumier?

Rameau. Dites plutôt l'heureux jeune homme! A peine il eut l'âge de raison, qu'il s'est enfui, emportant mon louis d'or. Il m'a volé le dieu que je lui faisais adorer! Oui-da! mais il lui a fait suer l'usure; il l'a prêté et reprêcé à la petite semaine! Ah! le gaillard! quel chemin il a fait sur cette pente

LES FINANCIERS.

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rapide je l'avais lancé! Il fut tout de suite un petit, un second Bouret, un autre Monteaurond, mais un Monteaurond qui n'eût pas donné dix écus du Cinna de Corneille. Pas si bête! Et voilà comme il est déjà devenu, grâce à moi, son père, un commis de la pre- mière condition; sa noble mère elle-même en serait fière, si elle le connaissait.

Je suis, moi, son Plutarque, et dans mes meilleurs chapitres, quand mon aimable enfant, presque à jeun (la nécessité est une Muse!j, était bien attentif à mes enseignements : <( Muses, chantons les héros de la ferme générale! » alors je lui parlais du fameux Bouret ou Bourette, l'Alcide et TAjax de ce siècle, un fils de laquais, mais un laquais dont l'âme était plus haute que l'âme d'Alexandre. Il n'avait pas vingt ans, ce Bouret, qu'il était déjà directeur des aides à la Rochelle. « Moi, Bouret, disait-il à ses camarades ébahis, dans vingt ans d'ici j'aurai vingt millions, ou je serai pendu. » A vingt et un ans, ce brave enfant avait déjà affamé toute une province. Il avait accaparé tous les blés à prix d'argent, pour les revendre au poids de l'or.

On ne l'appelait, de toutes parts, que le grand Bou- ret; tout se portait à la Bouret : habits, chapeau, carcan de pierreries à la Bouret! Il était 'assez joli homme; il plaisait aux femmes de M"'^ de Pompadour, il prêtait de l'argent à la marquise, il plaçait ses laquais dans les gabelles; mieux que cela, Bouret, il achetait des bons mots tout faits, qu'il prêtait pour rien à M. de Machault; c'est pourquoi tout lui fat permis, et qu'il

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eut son entrée et sa part royale au Pacte de famine! Ah! Bouret! Il a mangé, disais-je à mon fils, à lui tout seul, sans donner un petit écu à un pauvre, oui, mon cher enfant, comprends-moi bien, trente-six beaux millions, et si complètement il les a mangés, qu'il est mort, non pas d'une indigestion, comme le poëte Barthe, mais tout simplement à l'hôpital. Bou- ret, qui fit bâtir un pavillon dans la forêt de Sénart et qui dépensa trois millions pour le bonheur de voir Sa Majesté manger une pêche au pavillon Bourette ! Et je le vois d'ici, Bouret, suivant d'un regard avide et content le jeu des muscles de Sa Majesté... Quelle envie il portait au noyau de sa pêche ! et ce noyau^, il l'avait fait monter en bague; il le portait à son petit doigt comme le plus beau joyau de sa couronne... Un jour il voulut le mettre en gage chez les Lombards; ils n'eurent pas de honte de lui en offrir une pièce de quinze sous. Malheureux! disait Bouret. S'il eût été Jupiter, il les eût foudroyés.

Diderot. Vous oubliez, de ce Bourette, une flatterie. A peine il eut bâti et doré du haut en bas, ce pavillon de Croix-Fontaine, il réserva son plus beau cabinet pour une bibliothèque de mille volumes, reliés par le relieur du roi, en maroquin rouge, aux armes des Bourette. Il y avait sur chaque volume, écrit en lettres d'or : Le Parfait bonheur, et tant fît Bouret, après que le roi eut mangé sa pêche, que le roi finit par prendre au hasard un de ces beaux livres, à l'ouvrir, et voici, mot pour mot, ce que contenait de la première ligne à la dernière de chaque page, à cinq

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cents pages par volume, ce traité du Parfait bonh eur : Lt Roi est ve.vu chez Bourette, il est Yh.'s^v chez

BOURETTE, IL EST VENU CHEZ BoURETTE. AlorS le

roi se prit à sourire, et Bourette commande encore un millier de volumes du Parfait bonheur Le Roi a SOURI A BouRETTE... etc... Cherchez chez les sultans d'Asie, à la cour de Tibère, à la cour de Néron, vous ne trouverez pas un gredin de flatteur de cette force. Le roi a... etc., chez Bourette!

Rameau. Une fois il a commandé à Boucher, peintre du roi, un pantin de trois mille livres, pour les étrennes de M"* de Sens. C'est lui, Bouret, qui nourrissait une vache avec des petits pois à dix louis le litron, dans Tespérance d'envoyer un verre de lait à M™^ de Pompadour, au mois de décembre. Hélas! le grand homme, il est mort, et aussi son frère Bou- ret de ^^alroche. Un De profundis, mon fils, pour Bourette ou pour Bouret, car lui-même il n'a jamais bien su l'orthographe de son nom glorieux. »

Et Tenfant, joignant l'une à l'autre ses petites mains, faisait semblant de marmotter une prière, à la façon de l'orang-outang de M, de BufFon, ou du donneur d'eau bénite à Saint-Roch.

Une autre fois, je lui apportais en grand triomphe et comme une merveille inestimable le billet d'enter- rement de M"'« de Beaujon, afin de lui montrer que l'argent mène à tout, même aux honneurs :

« Vous êtes prié d'assister au convoi, transport et enterrement de très-haute et très-puissante dame Eli- sabeth Bontemsj femme de très-haut et très-puissant

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seigneur Nicolas Beaujon, conseiller d'Etat, secrétaire du roi. maison et couronne de France et de ses finances , receveur général des finances de la Rochelle. »

S'il avait bien répété sa leçon, je le menais par les cuisines, dans les jardins de M. de Beaujon, lui fai- sant admirer toutes les violences que l'argent peut faire à la nature : les bassins, les ruisseaux, les jeux de l'eau, obéissante aux caprices du maître ; les statues de marbre et de bronze, les fleurs, les gazons, les cabi- nets, les collections, la chapelle avec son chapelain, la bibliothèque avec son bibliothécaire... « Car M. de Beaujon possède un bibliothécaire appelé Meunier de Querlon. Et de même qu'il a ses poètes, il a ses flatteurs; il a même sa favorite et ses gardes du corps. Sa favorite a nom la Gabelle ; il a, pour l'entourer, pour la défendre et la protéger, une maison militaire plus nombreuse et moins payée que la maison militaire du roi : les aides, les impôts sur la viande, l'impôt sur les cuirs, le monopole du tabac, les droits sur l'huile et les suifs, les impôts sur le poisson, les légumes, le beurre et le fromage, et sur la toile et les étoffes de laine. Impôt sur le cresson, impôt sur le trop bu, impôt sur le mouron pour les petits oiseaux ! impôt sur l'air respirable! impôt sur le soleil!., que d'impôts! mais aussi pour les défendre et les protéger, que de juges ! que de bourreaux! A eux seuls, ces soixante fermiers généraux, ces soixante colonnes de l'Etat, entretien- nent autant de janissaires que le roi Louis XIV en avait pour surveiller les protestants. Sur un scrupule, ils font mettre à la potence, à la roue, à la torture un

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suspect de faux saunage, un suspect de faux tabac. Ils ont leurs cours de justice, à leurs gages, et de leurs juges fiscaux les arrêts sont sans appel. 11 y a là-bas, mon fils, nos deux cousins issus de germain, CoUau père et Collau fils, qui pour le droit du trop bu vous appliquent à la question préparatoire, à la question préalable, et toujours le feu, le fer, les tenailles... Le trop bu, le trop bu!

Et le soir venu, à l'heure les pauvres diables tels que toi^ tels que moi, mon fils, ont à peine dîné, et, lassés de vivre, aspirent au sommeil, se disant tout bas : « Qui dort dîne! » et quand je frémis à la seule idée, ô misère! d'étendre, en criant de faim, mes membres nus sur la paille, et de dormir tout crûment entre deux draps glacés, sous une couverture en lam- beaux, songeant au matelas du jeune et beau de Laborde, à qui son père accorde un matelas neuf tous les soirs, M. de Beaujon, digne héritier du grand Samuel Bernard, du fameux Paris de Montmartel, de Magnan de la Balue et de tous les tyrans de l'Artois, de la Bourgogne, du Languedoc, du Béarn, de la Bre- tagne et de la Provence sangsues gorgées de sang, qui tiennent à notre peau jusqu'à la more!); M. de Beaujon, après son trop bu des meilleurs vins de la Cùce-d'Or, se retire en ses alcùves que Martin a ver- nies et que les Gobelins ont tendues. Il a prés de lui messieurs ses quatre valets de chambre, qui le frisent comme un page et vous l'étendent doucement dans un lit de brocart, brodé par les fées. Trois oreillers relè- vent cette tête en plein sourire. On entend dans le loin-

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tain de vagues harmonies : flûtes, rebecs, violons, par- fois l'archet de Rameau, quand M. de Beaujon est content de liameau; puis les valets ouvrant discrètement les portes dorées de cette chambre aux suaves parfums, vous verriez entrer sur la pointe du pied, retenant leur haleine, le froufrou de leur robe et le craquement de leur soulier de sacin... les berceuses de M. de Beaujon.

Six berceuses des plus belles et des plus jolies. L'une a vingt ans, l'autre un an de plus ; l'une est blonde et l'autre est brune; celle-ci est comtesse... Il est vrai de dire que celle-là n'était qu'une bourgeoise, mais le grand Beaujon n'a pas voulu de bourgeoise parmi ses berceuses; il a fait de sa bourgeoise une baronne de Cangé en lui achetant la terre de Cangé; puis il l'a royalement mariée à Fenouilloc de Falbaire, l'illustre auteur de l'Honnête Criminel. Et quand ces belles endormeuses ont pris place aurour de ce lie du Parc- aux-Cerfs, le sommeil et le rêve ont posé leur plus do '.X tabernacle, les berceuses, d'une voix douce et dolente, élégante et tendre, avec des murmures gra- cieux, de petits rires ingénus, de provoquants silences, des chansonnettes composées tout exprès pour Crésus, le bercent doucement, passant d'un conte à l'autre, et de l'ogre à la fée. On n'aurait garde, en ce Décaméron du dieu Plucus, en ces heures recueillies, de lire à ce brave homme une seule page de Y Essai sur les Mœurs, de l'ode sur la Grandeur de l'homme, de VEloge de Alarc-Aurele ou du Discours sur Vinégalitc des con- ditions... Non, non; dormez, sire, et dormez en paix!

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Au bruic des louanges les plus tendres et des plus doux murmures, dormez! Et quand il est bien endormi, quand sa pensée a quitté cette terre indolente sur laquelle il doit retrouver, le lendemain, à son réveil, toutes ces misères d'où lui viennent toutes ces délices, les berceuses s'en vont souper, pareilles aux songes qui encrent et qui sortent par la porte d"ivoire, dans le palais du Sommeil. »

Telles étaient mes grandes leçons ! Dieu sait si mon digne enfant m' écoutait, bouche béante! Et quand il avait bien savouré la pêche de Bouret, dans ce jardin planté sur le penchant du coteau, dans ce pavillon de marbre et d"or... quand il avait, déjà! soulevé, dans ses concupiscences naissantes, les dentelles et le linon des berceuses de M. de Beaujon, je lui racontais que le financier Palerne avait marié sa propre fille au propre fils de M. de Gontau et, des Gontau et des Beaujon, en suivant M"^ Renard, qui allait au pas, dans son carrosse attelé de quatre chevaux gris-pom- melé, avec des harnais en soie cramoisie brodés d'ar- gent, nous allions au jardin de Tivoli, chez le protec- teur de M"*^ Renard, le fermier général Boucin, ua autre faiseur de merveilles, qui a jeté six cent mille livres de rente sur deux arpents de boue et de sable.

« Et si, par hasard, M. Boutin se rend à sa maison des champs pour y passer des jours alcyonniens, sais- tu bien, mon fils, mon cher adorateur du Veau d"or, ce qu'il emporte, accompagné, suivi, précédé de tous ses gens?...

« On dirait le train du roi. M. Boucin marche à

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trente chevaux, six carrosses, un fourgon, neuf grands paniers d'osier, douze malles, couvertes de cuir et de peaux de sanglier, un porte-manteau, quinze écuyers en habit bleu galonné d'argent, et quatre piqueurs. Le peuple le voyant passer, et croyant, pour le moins, que c'est un prince, se jette à genoux dans la poussière du chemin, et porte ses mains tremblantes à