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MATTfllEL PARIS.
IMPRIMERIE DE SCHNEIDER ET LAMGBAND, Rue d'Erfurtli, !, près l'Abbaye.
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GRANDE CHRONIQUE
MATTHIEU PARIS
TKADGlfE En FRANÇAIS
PAR A. HUIIXARD-BRÉHOLLES,
AUGOBIPiGKKC DE NOTES ,
ET PRÉCÉDÉE D'IINE liNTRODUCTION
PAR M. Ui DUC DE LUYNKS
Membre de rinstitut.
TOME DEUXIEME.
PARIS,
PAULIIS, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
5S. KUE DF. SEINE-SAINTHiERMAlK.
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GRANDE CHRONIQUE
MATTHIEU PARIS
(historia major anglorum).
SUITE DE HENRI IL
Douleur de Henri H. — Il envoie des députés a Rome pour se justifier de la mort de Thomas* ^ t,Es MEURTRIERS SONT EXCOMMUNIES. — Le Foi d'Angleterre Henri était alors à Argentan , en Normandie, quanS la funeste nouvelle lui fut apportée par quelques-uns des siens. Aussitôt il donna tous les signes de la plus violente douleur, arracha ses vêtements pour se vêtir d'un cilice , et souilla de cendre la majesté royale : « J'en atteste le Dieu tout-puissant , s'écriait-il , je « n'ai coopéré à cet attentat ni de volonté ni de con- II. ^
HENRI H
« science ; je n'eu ai donné Tautorisation en aucune « façon, à moins que Ton ne regarde comme un « délit de ma part d'avoir paru aimer moins Tarche- (. vêque. » Il s'en remit sur ce point à la décision de réglise et promit, chose fort sage , de se conformer humblement à tout ce qu'elle résoudrait sur son compte. Il envoya donc des députés au souverain pontife pour présenter sa justification et alléguer son innocence ; mais le seigneur pape ne voulut pas les voir , et ne daigna ni souffrir qu'ils se jetassent à ses pieds , ni les admettre au baiser. Cependant les dé- putés qui furent envoyés pour la seconde fois furent accueillis par quelques cardinaux , mais de paroles seulement. La cinquième férié avant Pâques appro- chait, et c'est le jour où , d'après la coutume de l'é- glise romaine , le pape prononce publiquement des sentences d'absolution ou d'excommunication. Les députés du roi apprirent par quelques-uns dessilen- ciaires ' du seigneur pape , que ledit pape avait résolu de lancer contre le roi d'Angleterre nominativement
< On appelait silenciaire parmi les esclaves des anciens Romains celui qui était chargé d'imposer silence à ses compagnons. Cette sorte d'office domestique fut transportée à la cour des empereurs byzantins, avec le titre de silenciaire du palais ou de ministre du repos. On désignait les siienciaires sous les noms de clarissimi, spectabiles, devoiissimi, et en grec, de Ôaup-aaiw-aroi. Il y avait trente siienciaires ordinaires, divi- sés en corps de dix chacun , avec un décurion. Ce corps est appelé , dans les Actes du concile de Chalcédoine : Schola devoiissimorum sileniia- riorum. Saint Angilhert fut silenciaire de Charlemagne , secréUire du cabinet, en termes modernes. Les siienciaires étaient aussi chargés d'am- bassades et de négociations secrètes. On doit donc considérer les silen-
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ainsi que sur tous ses hommes une sentence d'inter- dit, d'après l'avis unanime des frères cardinaux , et qu'il voulait de plus confirmer celle qui avait été pro- noncée contre Tarchevêque d'York et contre les autres évéques d'Angleterre. Les députés du roi étaient dans un grand embarras ; mais quelques cardinaux insi- nuèrent au seigneur pape que les députés avaient reçu mission du roi d'Angleterre pour jurer , au nom de leur maître , qu'il s'en remettrait au jugement du pape et des cardinaux et leur obéirait en tout. En effet , les députés du roi demandèrent à prêter ce serment ; ils le prêtèrent et évitèrent ainsi la sentence d'interdit. Les députés de l'archevêque d'York et des autres évêques en firent autant. Ce jour-là, le pape excommunia les infâmes meurtriers du bienheureux Thomas , archevêque de Cantorbéry et martyr , et tous ceux qui leur avaient donné conseil, aide ou as- sentiment, ainsi que tous ceux qui les recevraient dans leurs terres ou leur accorderaient faveur. Ces assassins se retirèrent pendant un an à Knaresbo- rough dans un château du roi.
MiRArXES OPÉRÉS SUR LA TOMBE DE BeCKET. MORT
DE l'évéqde de Winchester. — Cette même année , vers la solennité de Pâques , notre seigneur Jésus- Christ qui est en tout et partout admirable dans ses actes saints , consacra , par de fréquents et glorieux
claires de» papes comme des secrétaires particuliers. ( Voyez le Diet, de Trévodx , art. Silenciaire. )
4 HENRI II,
miracles, la vie exemplaire et incomparable de son très-glorieux martyr, Thomas, archevêque de Can- torbéry , ainsi que sa fermeté dans la mort, alin qu'il fut évident pour tous que celui qui durant tant d'an- nées, avait souffert, en défendant la liberté de Téglise attaquée , la proscription dont il était victime lui et les siens , avait enfin remporté un triomphe digne de ses mérites. Aussi , quiconque s'approchait du tom- beau de ce glorieux martyr avec un cœur plein de foi ne se retirait jamais sans être guéri, de quelque in- firmité qu'il fût atteint. Là, les boiteux recouvraient l'usage de leurs jambes ; les sourds, l'ouïe; les aveu- gles , la vue ; les muets , la parole ; les lépreux , la santé ; les morts, la vie , et non-seulement les hommes et les femmes, mais encore les oiseaux et les animaux étaient ressuscites. Cette même année , le roi d'An- gleterre , Henri , de retour en Angleterre le 8 des ides d'août, alla rendre visite à Henri , évêque de Win- chester, qui était à l'extrémité. L'évêque adressa au roi des reproches fort durs sur la mort du glorieux martyr Thomas , et lui prédit qu'il serait en butte à une foule de malheurs. Le prélat expira ensuite plein de jours le 8 des ides d'août.
Henri H entre en Irlande. — Deuil de l'église de Gantorbéry. — Vers le même temps , le roi des An- glais , Henri , entra à main armée en Irlande , le quinzième jour avant les calendes de novembre ; les archevêques et les évêques du pays le reçurent pour seigneur et roi , et lui jurèrent fidélité. Le petit roi
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(le Limeleie [Limerik?] , celui de Chore [Korke * ?], et un autre roi du pays surnommé Monoculus [le Borgne] , lui firent hommage. Mais Rodrik , roi de Comat , [Connaught?] , qui occupait un pays inac- cessible coupé par de grands marais , où les gués étaient dangereux, les communications difficiles et la navigation peu sûre , entreprit de résister au roi Henri. Cette même année , le jour de la fête de saint Nicolas , Roger , archevêque d'York , ayant prêté ser- ment à Albemarle qu'il n'avait eu nullement con- naissance des lettres de prohibition du seigneur pape avant le couronnement du jeune roi ; qu'il ne s'était pas engagé envers le roi à observer les coutumes du royaume ,'et qu'il n'avait contribué sciemment à. la mort du glorieux martyr Thomas, ni en paroles, ni en écrit, ni en action , fut rétabli pleinement dans son office-
Un an presque entier s'était écoulé depuis la mort du bienheureux martyr Thomas. Alors l'é- glise de Cantorbéry cessa de célébrer les divins mys- tères; elle se condamna aux lamentations et aux larmes. Le temple fut dépavé, la sonnerie des cloches fut suspendue , les murailles furent dépouillées de leurs ornements, pour que ces signes de deuil s'as- sociassent à la douleur du clergé, qui se revêtait de cilices et se couvrait de cendres en commémoration du meurtre. Enfin^ lejour delà fête de saint Thoma.s,
* Ce qui rend cette interprétation probable , c'est que lieuri II débar- qua dans la province de MunstiT.
6 HENRI II.
apôtre, sur les instances de leur mère l'église de Cantorbéry , les évêques suffragants se réunirent afin de rétablir dans son ancien état , d'après ce qu'or- donnerait le sei(]neur pape , cette église qui souffrait d'être si longtemps sans chef. Barthélémy , évêque d'Exeter , sur la demande du couvent , vint célébrer à Cantorbéry, une messe solennelle , et au moment de commencer le sermon devant le peuple , il prit pour texte : « Vos consolations réjouissent mon âme d'après la multitude des douleurs qui sont dans mon cœur. »
Tremblement de terre. — Le fils de Henri 11
EXCITÉ A LA RÉVOLTE CONTRE SON PÈRE. -- HeNRI II OB- TIENT SON ABSOLUTION DES LÉGATS. — FaITS DIVERS. —
L'an du Seigneur ^^172, dans la nuit de Noël, on entendit des coups de tonnerre subits et effrayants gronder à la fois sur l'Angleterre , sur l'Irlande et sur la France ; ils semblaient ainsi en plusieurs lieux, inviter les hommes à admirer les nouveaux miracles du bienheureux martyr Thomas : afin que de même qu'il avait versé son sang pour toute Téglise , de même sa passion fut honorée par les regrets de tous les pieux chrétiens. Vers le même temps, lorsque le roi d'Angleterre séjournait en Irlande , Hugues de Sainte-More^ et Raoul de Paie, oncle de la reine Alienor, par le conseil de ladite reine (à ce qu'on
< Adopté la variante : elle donne aussi Fenic pour Faif. Mais ue se- rait-ce pas de Haie? Voyez plus bas.
ANNÉE ^^72. 7
pi'éleiid) commeiicèreut à exciter le roi Heuri le jeune contre son père : « 11 est inconvenant, disaient-ils, « que vous ne soyez roi que pour la forme, et que vous fl n'ayez pas dans le royaume le pouvoir qui vous est «« dû. » Le roi Henri le père, avant de revenir d'Ir- lande , réunit un concile à Lissemor \ Tous ceux qui composaient rassemblée accueillirent avec faveur ré- tablissement des lois anglaises et en garantirent l'ob- servation en prêtant caution juratoire. Le roi mit des j^arnisons fidèles dans toutes les villes et chateaux qui reconnaissaient son pouvoir. Puis, comme il était ap- pelé ailleurs par diverses affaires, il s'embarqua le soir ^ même du jour de Pâques , et le lendemam du même jour aborda dans le pays de Galles. De là , il se rendit à Dorchester, et après une heureuse navi- gation , il arriva en Normandie. Aussitôt il alla trou- ver Albert et Théodi ne, cardinaux envoyés parle pape, et après de longues négociations, il jura en présence desdits légats, qu'il n'avait ni ordonné, ni voulu la mort du glorieux martyr Thomas, et qu'il ne l'avait recherchée par aucun moyen. Cependant comme il était avéré que les méchants avaient recueilli des pa- roles imprudentes , prononcées par le roi dans l'em- portement de la colère, et que ces hommes chargés de crimes qu'il entretenait auprès de lui pour amis et pour compagnons avaient pris de là prétexte de tuer le saint homme de Dieu , en disant qu'ils vengeaient
• M. Augustin Tbierry dit Casliell.
^ Crepusculo. C'est sans doute le soir, à cause de la solennité du jour.
« HENRI II.
le roi d'un traître, c'est-à-dire de rarclievêque , Henri demanda en toute humilité Tabsolution, et Tob- tint. Mais il promit , selon les conditions imposées par les légats , de donner sur ses biens assez d'argent pour subvenir pendant un an à l'entretien de deux cents chevaliers qui combattraient en Terre- Sainte ; il promit de plus de consentir à ce que les appels eussent lieu librement, d'abroger et d'annuler les coutumes qui avaient été introduites par lui contre les libertés de l'église , et de restituer dans leur in- tégrité à l'église de Cantorbéry les possessions qui lui avaient été enlevées après le départ de l'arche- vêque. Il promit enfin de rendre sa faveur et tous leurs biens , avec permission de revenir sans être in- quiétés, aux clercs ou laïques des deux sexes qui étaient sortis du royaume avec le bienheureux mar- tyr. Les légats lui enjoignirent au nom. du seigueur pape de promettre , de jurer et d'exécuter ces condi- tions, en rémission de tous ses péchés. Le jeune roi jura et promit aussi tout ce que le roi son père avait juré et promis. Ensuite le jeune roi , avec son épouse Marguerite , passa au mois d'août en Angleterre , et le douzième jour avant les calendes de septembre, à Winchester, Rotrou, archevêque de Rouen, assisté de quelques-uns des suffragants de Cantorbéry, sacra reine d'Angleterre ladite Marguerite. Cette même année, Gilbert, évêque de Londres, jura publique- ment qu'il n'avait contribué sciemment à la mort du bienheureux martyr Thomas , ni en paroles , ni en action , ni en écrit, et fut rétabli dans son office.
ANNEE AMÔ. 9
Mariage de Jean-Sans-Terre. — Le fils de Henri H
ABANDONNE SON PERE ET PASSE EN FrANCE. — ÉLECTIONS
ECCLÉSIASTIQUES. — L'an (lu Seigneur ^1473, le roi d'Angleterre Henri donna pour femme , à son fils Jean surnommé Sans-Terre, la fille aîoée , à peine âgée de sept ans , de Hubert, comte de Maurienne , qui l'avait eue de l'épouse répudiée du duc de Saxe * Henri. Celte même année aussi , la veille des nones de mars, à Lamehitli ^, en présence des suffragants de l'église de Cantorbéry, Robert, abbé du Bec, fut nommé à Tarcbiépiscopat de ladite église ; mais il refusa absolument de consentir à son élection : on ne sait si ce fut par le sentiment de son impuissance, ou par un motif d'humilité religieuse.
Cette même année , le roi Henri le jeune , cédant aux sollicitations de conseillers impies , se sépara de son père, et se retira auprès du roi de France , son beau-père. A cette nouvelle, Richard, duc d'Aqui- taine, etGeoîfroi, comte de Bretagne, encouragés , dit-on, par leur propre mère, la reine Alienor, em- brassèrent la cause de leur frère , plutôt que celle de leur père. De là il advint des complots, des rapi- nes , des incendies ; et ce fut (on doit le croire) pour venger le bienheureux martyr Thomas, que Dieu sou- leva contre le roi Henri ses propres enfants : car jusqu'à sa mort ils furent ses plus crueis eimerais,
' Adopté, pour cette phrase, l'addition et la variante. 2 Probablement Lambeth , château de plaisance des archevêques do Cantorbéry, sur la Tamise, vis-à-vis de Westminster.
10 HENRI II.
comme le montrera la suite de celle histoire. Celle même année , Raoul de Warneville , sacristain de Rouen et trésorier d'York , fut établi chancelier d'An- jjleterre. Vers le même temps, sur les vives sollicita- tions des cardinaux Albert elThéodine, le roi d'An- {jlelerre Henri consentit à ce que les élections des églises vacantes fussent faites librement. En consé- quence, Richard, archidiacre de Poitiers, fut élu à Winciiester ; Geoffroi, archidiacre de Cantorbéry, à Ely; Geoffroi, archidiacre de Lincoln, à Lincoln; Regnault, archidiacre de Salisbury, à Bath ; Robert, archidiacre d'Oxford, à Hereford , et Jean , doyen de Chichester , à Chichester, avec l'assentiment du justicier du roi. t
Richard élu auchevéque de Caintorbéry. — Bref DU pape touchant la célébratiois de la fête de Thomas , MARTYR. — Insurrection de Henry le jeune en Nor- mandie. — Celle même année, la veille des nones de juillet, lessuffragants de l'église de Cantorbéry elles [)lusagés d'entre les frères du couvent du même lieu s'occupèrent d'élire un archevêque , et fixèrent leur choix sur Richard, prieur de Douvres. Aussitôt que l'élection eut été faite , le nouvel élu jura fidélité au roi, sauf sa dignité, sans s'engager en aucune façon à observer les coutumes de Clarendon. Ces choses lurent faites à Westminster, dans la chapelle de Sainte- Catherine, avec l'assentiment du justicier. Ce fut aussi dans cette assemblée qu'en présence de tous les évê- (jues et barons , on fit lecture d'un bref du seigneur
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pape, qui contenait ceci, entre autres choses : « Nous vous avertissons tous tant que vous êtes , et vous en- joignons formellement, en vertu de Taulorité dont nous sommes investi, de célébrer solennellement la mémoire de Thomas , le glorieux martyr, jadis ar- chevêque de Cantorbéry , chaque année , au jour de sa passion, afin qu'en lui adressant vos prières et vos vœux, vous obteniez le pardon de vos fautes, et que celui qui, vivant, a subi Texil, et, mourant, a souf- fert avec une admirable constance le martyre, pour la cause du Christ, étant invoqué par les ardentes sup- plications des fidèles , intercède pour nous tous au- près de Dieu. » A peine la lecture de cette lettre était-elle achevée , que tous les assistants élevèrent ensemble la voix, et s'écrièrent : Te Deumlaudamus. « Nous n'avons point eu, disaient les suffragants, le « respect que nous devions à notre père, ni dans son « exil, ni quand il revint d'exil, ni même après son « retour; plutôt que de le secourir, nous l'avons per- « sécuté obstinément. » Et afin de confesser leur er- reur et leur iniquité, ils chargèrent Tuu d'entre eux * de prononcer au nom de tous leur confession solen- nelle, et de dire : « Secourez-nous, Seigneur, etécou- « tez nos supplications , afin que nous , qui savons « être coupables dans notre iniquité, nous soyons
■' Ce fut Gilbert Foliot, l'un de ceux qui, par leurs plaintes et par de faux récits, avaient excité si violeqiment la colère du roi contre le primat. Mais un serment effaça tout; l'église romaine fut satisfaite, et Foliot garda son évéché. (M. A UG. THIERRY, liv. X. )
12 HENRI II.
« délivrés par rinlercession du bienheureux Tho « mas, votre pontife et votre martyr. » Cette même année, Marie, sœur dudit martyr, fut nommée, par ordre du roi^ abbesse de Berking \ Vers le même temps, le roi Henri le jeune assiégea le château de Gournay, s'empara d'Hugues, qui y commandait, ainsi que de son fils et de vingt-quatre chevaliers , brûla le château et força les bourgeois à payer rançon. Vers le même temps, Kobert, comte de Leicester, Guillaume de Tancarville, et une foule de comtes et de barons avec eux, abandonnèrent le parti du père et passèrent du côlé du jeune roi. Cette même année, Guillaume, abbé de Reading, homme sage et pieux , fut choisi pour occuper Tarchevêché de Bor- deaux. -
Le roi de France dévaste la Normandie. — Sa RETRAITE. — INACTION DE Henri U. — Cette même année , le roi de France, Louis , réunit une innom- brable armée pour ravager la Normandie de fond en comble. Étant entré brusquement en Normandie, il s'empara du château d'Auinale , et força à se rendre prisonniers Guillaume, qui y commandait, ainsi que le comte Simon et plusieurs autres. De là il prit le château de Driencourt, et y mit garnison. Puis il se
* Barking ou Berking , dans le comté d'Esses ; mais Camden ne dit pas qu'il y eut un abbaye dans ce lieu. Moréry ( Art. Erkonwald ) , d'après Béda et Baillet, dit que ce monastère de filles, à deux lieues d^ Londres, fut fonde, vers 669, par Erkonwald, fils d'Offa, pour y retirer sa sœur Ethelberge.
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dirigea vers le château d'Arqués, mais il perdit en route le comte de Boulogne ; et alors le comte de Flandre , chagrin et consterné de la mort du comte son frère, regagna ses états.
Pendant que cesfaits.se passaient, le roi Henri le vieux restait tranquillement à Rouen et supportait tout ce qui arrivait avec patience, du moins en ap- parence. Il se livrait à la chasse plus vivement que de coutume et accueillait avec un visage plus gai et plus affable ceux qui venaient à lui. Pourtant il se voyait tour à tour abandonné par ceux qu'il avait nourris auprès de lui dès leurs jeunes années et qui se reti- raient de lui , pensant que le pouvoir allait bientôt passer à son fils. Le roi de France, avec le roi fils du roi , étant venu mettre le siège devant Verneuil , Henri II envoya des députés au roi de France , pour lui enjoindre de quitter en toute hâte la Normandie; qu'autrement il irait lui rendre le jour même une visite à main armée. A ce message, le roi de France, qui savait que le roi d'Angleterre était très-puissant et très-emporté dans sa colère , aima mieux prendre le parti de la retraite que celui du combat; et, loin de se présenter en face du roi d'Angleterre , il rentra en France au plus tôt.
La ville de Leicester assiégée. — Asiles des An- glais VAINCUS. — Attaque des Écossais. — Leur re- traite. — Celte même année, le cinquième jour avant les nones de juillet, la ville de Leicester fut as- siégée par ordre du roi , parce que le comte qui en
14 HENRI H.
était maître avait abandonné le parti du père pour le parti du fils. La plus grande partie de la ville ayant été brûlée, les habitants se virent obligés de capituler, en donnant au roi trois cents livres d'argent pour avoir la permission de se disperser où ils voudraient. Cette permission leur fut accordée, à condition qu'ils choisiraient leur habitation dans des villes ou châ- teaux qui tinssent pour le roi. Les principaux bour- geois se dispersèrent; et, comme ils avaient offensé le roi en défendant longtemps leur ville, ils cherchè- rent un asile où ils pussent être en sûreté contre les menaces et les vexations du roi. Les uns se rendirent sur les terres du monastère deSaint-Albans , premier martyr d'Angleterre; les autres, au bourg de Saint- Edmond, roi et martyr, comme dans le sein d'un défenseur. En effet, à cette époque, telle était la véné- ration des peuples pour ces deux martyrs , que les bourgs qui leur étaient consacrés offraient aux trans- fuges un asile et une protection assurée contre toute tentative ennemie. A leur départ, les troupes royales enlevèrent les portes de la ville, démantelèrent les murailles, et accordèrent aux chevaliers enfermés dans le château une trêve qui devait se prolonger jusqu'à la Saint-Michel. Alors le siège fut levé, le cin- quième jour avant les calendes d'août. Après cet évé- nement, le roi d'Ecosse, Guillaume, redemanda au roi la province de Northumberland, qui avait élé cédée au roi David , son aïeul , et possédée longtemps par rÉcosse. Mais ayant éprouvé un refus, il rassem- bla une armée tant de Gallois que d'Écossais, tra-
ANNEE AMô. Mi
versa sans trouver de résistance le territoire de Tévê- que de Durham, porta l'incendie dans une foule do villages, massacra les femmes et les petits enfants, et fit un immense butin. Pour mettre un terme à ces dévastations, les seigneurs d'Angleterre marchèreni à sa rencontre et forcèrent le roi d'Ecosse à rentrer dans ses états. De plus, ils le poursuivirent dans sa retraite et livrèrent aux flammes toute la province de Lothian. Tout ce qui se trouvait hors deTenceinle des villes devenait la proie des Anglais. Enfin les ba- rons d'Anglelerre accordèrent aux instances du roi d'Ecosse une trêve qui devait se prolonger jusque la fête de saint Hilaire, et rentrèrent triomphants dans le royaume.
Le comte de Leicester passe en Angleterre pocr se
VENGER. — Il EST FAIT PRISONNIER AVEC SA FEMME ET SES
PARTISANS. — Robert, comte de Leicester, en appre- nant le traitement qui avait été fait à sa ville, ren- ferma dans son âme sa douleur et sa colère, et il passa en Flandre, afin de s'embarquer ensuite pour l'An- gleterre avec sa femme. Après avoir réuni une nom- breuse troupe de Normands et de Flamands, tant ca- valiers que fantassins, il monta sur des vaisseaux , et voguant à pleines voiles, il aborda à Wallon, dans le comté de Suffolk , le troisième jour avant les ca- lendes d'octobre. Il débarqua aussitôt avec célérité, el mit le siège devant le château , mais ne réussit pas à s'en emparer. De là il s'avança dans le pays , et le 3 des ides d'octobre, il attaqua , prit et brûla le chA-
H HENRI II.
teau de Hagenet , après avoir mis à rançon trente chevaliers qui furent pris en le défendant. Puis , reve- nant sur ses pas , il arriva à Framlingham , où son séjour étant devenu onéreux à Hugues Bigod [ son allié ], maître du château, il se vit forcé de changer de plan et de diriger sa marche vers Leicester. Il se mit donc en route, mais il eut la précaution de tour- ner à gauche , du côté du bourg de Saint-Edmond , parce qu'il n'ignorait pas que l'armée du roi d'An- gleterre était postée dans le canton pour le défendre. Malgré la nombreuse chevalerie qui accompagnait le comte de Leicester et qui paraissait disposée à bien combattre , il ne faisait pas grand fonds.sur un corps de trois mille Flamands qu'il avait amenés avec lui. En effet , le combat s'étant engagé , après nombre de coups donnés et reçus, après avoir passé par toutes les chances d'une bataille, le comte, la comtesse et tous les seigneurs flamands, normands et français, qui étaient venus avec eux, furent pris et jetés dans les fers , le seizième jour avant les calendes de no- vembre. La comtesse, femme d'une intraitable fierté, avait au doigt un anneau rehaussé par une pierre d'un grand prix. Pleine de colère, elle le jeta dans un fleuve qui coulait près de là \ ne voulant pas que les enne- mis tirassent de leur capture une aussi bonne aubaine. La plus grande partie des soldats flamands fut tuée, beaucoup se noyèrent; le reste fut chargé de fers et mis en prison sous bonne garde.
' Probablement la Sture.
ANNÉE 4n5. M
Henri II attaque a Dol les partisans de son fils. — Prise d'armes des seigneurs anglais contre Hugues BiGOD. — Son issue. — Pendant le séjour du roi Henri le père à Rouen , il reçut la nouvelle que ses Brabançons et ses routiers * tenaient enfermée, dans la ville de Dol, une chevalerie d'élite qui tenait pour le roi son fils. Aussitôt il monta à cheval avec les siens, le matin du lendemain arriva devant Dol, et en quelques jours obligea à capituler les partisans de son fils, qui lui résistaient. Déjà, avant son arrivée, ses routiers lui avaient tué une grande partie de ses ennemis. Là , furent pris Ranuif , comte de Chester, qui dernièrement avait passé du côté de Henri le jeune et Tavait reconnu pour son seigneur et roi , ainsi que Raoul de Fougères , Guillaume Patrice , Raoul de la Haie, Ascuif de Saint-Hilaire, et quatre- vingts chevaliers * avec eux. Vers le même temps, les seigneurs anglais, avec une nombreuse armée, mar- chèrent contre Hugues Bigod pour réprimer ses in- solences; mais, au moment où tout le monde était persuadé qu'il allait être écrasé, l'argent apaisa la querelle : on conclut une trêve qui devait durer jus- qu'à la Pentecôte. Bigod reçut pour lui , et pour
* L'étymologie du nom de ces terribles mercenaires ne peut être, comme le veulent quelques-uns , rotura^ roturiers, venant de rota. Le mot rui^tarii vient naturellement de rumpere (rupfus), qui forma en vieux français roupie , route, c'est-à-dire compagnie de gens de guerre, de brise-tout. On trouve à peu près dans le même sens les mots alle- mands rot et reuter ou rutter.
2 Adopté la variante qualer viginii.
u. 2
18 HENRI II.
quatorze mille Flamands mercenaires qui raccom- pagnaient, un sauf-conduit signé par les barons eux- mêmes *, avec lequel il pouvait traverser les provinces d'Essex et de Kent; et ils poussèrent la complaisance jusqu'à lui fournir, à Douvres , des vaisseaux pour passer le détroit. Cependant, depuis cette époque, le comte ne put recouvrer son ancienne puissance. Cette même année, le nouvel élu de Cautorbéry par- tit pour Rome, accompagné de l'évêque élu à Bath.
Révolte de Roger de Moubray.— Prise de Saintes PAR Henri II. — Prise de Norwich par les rebelles. — L'an du Seigneur W'IA, Roger de Moubray re- nonça à la fidélité qu'il devait au vieux roi, et releva dans Tîle d'Axiholm un ancien château détruit de- puis longtemps. Alors les gens du pays de Lincoln^ s'embarquèrent, vinrent assiéger le château, obligè- rent à se rendre le cohstable ^ et tous les siens ; puis
* Le texte donne episcopi. Nous adoptons la variante.
2 Ils étaient commandés par l'évêque de Lincoln^ Geoffroi, lils naturel de Henri II.
3 Constable est pris ici dans le sens de châtelain , capitaine du château. Robert, tils de Gautier, dans le soulèvement de ^ 2^5, s'intitula constable de l'armée de Dieu. Mais bientôt ce titre de guerre prit un caractère tout pacifique. Dans les ordonnances de Henri 111, sur l'organisation des gardes bourgeoises ( Voir aux Additam. ), nous trouvons le terme de constable employé pour désigner les officiers préposés au maintien de la paix publique. Quelques auteurs cependant prétendent que l'institution des constables , dans ce sens , ne remonte pas plus haut qu'à la treizième année du règne d'Edouard l*"»". En France, le mot lOinièiahle servait aussi à désigner des commandants de place ( connétable de Saint-Malo , Constable ou connétable de Bordeaux). 11 y avait aussi des connétables ou
ANNEE Ml A. ^9
détruisirent le château. — Vers le môme temps, la veille des calendes de mai , le roi Benri le vieux ayant appris que |Jes partisans de son fils Richard s'étaient emparés de la ville de Saintes, prit les Poi- tevins avec lui et marcha pour.délivrer la ville. Les soldats de Richard, sans respect pour Dieu ni pour la sainte église, étaient entrés dans Féglise cathédrale qu'ils avaient transformée en citadelle, et qu'ils avaient remplie d'armes et de provisions \ Le roi , sachant que les ennemis s'étaient enfermés dans les trois forteresses, mit tous ses efforts à s'en emparer. Maître de deux de ces forteresses , il s'approcha de l'église cathédrale, qui était pleine de brigands et de gens armés, avec l'intention, non pas de forcer le temple de Dieu , mais d'en expulser ceux qui le souil- laient. Tant dans l'église qu'en d'autres lieux, il y eut soixante chevaliers de pris et quatre cents arba- létriers. Après avoir rétabli la tranquillité de ce côté, le roi revint en Normandie, rappelé par la nécessité. En effet, Philippe, comte de Flandre, en présence du roi de France , Louis , et des seigneurs de son
chefs de connétablies ( compagnies de gens de guerre ). Matthieu de , Montmorency, sous Philippe- Auguste , est le premier qui ait élevé Voï- fice de connétable au premier rang des dignités militaires.
* Un des châtçaux qui défendaient la ville portait le nom de Capilole ( Capitolium^ prœsidium majus ) , reste des souvenirs de Tancienne Rome , conservés dans plusieurs cités de la Gaule méridionale. Outre son amphithéâtre , ses aqueducs , son arc de triomphe, Saintes avait un pont sur la Charente, dont on faisait remonter la fondation au !emps de César.
20 HENRI II.
royaume, avait juré, en étendant la main sur les sain- tes reliques , d^entrer en Angleterre avec une nom- breuse armée, dans quinze jours après la fêle de saint Jean, qui était proche , et de soumettre le royaume aux ordres de Henri le jeune. Celui-ci, décidé par cette promesse, se rendit au port de Wissant, la veille des ides de juillet \ pour faire passer en Angleterre Raoul de la Haie avec une nombreuse chevalerie. Le comte de Flandre fit aussi prendre les devants à trois cent quatre-vingts chevaliers d'élite : ceux-ci ayant passé le détroit , abordèrent à Arewell , en Angle - terre, le 48 avant les calendes de juillet, avec des troupes pour la plupart éprouvées, et s'adjoignirent aussitôt le comte Hugues Bigod. Tous ensemble al- lèrent assiéger Norwich, dont ils s'emparèrent, le 44 avant les calendes de juillet , y firent un immense butin et beaucoup de prisonniers , dont ils tirèrent de grosses rançons. En voyant cet état de choses, les justiciers du roi s'accordèrent unanimement à dépu- ter vers le roi, Richard, évêque élu à Winchester, pour qu'il lui racontât fidèlement les dangers qui menaçaient l'Angleterre. Richard ayant passé en Normandie avec célérité, exposa, sans aucun détour, les événements tels qu'ils se passaient en Angle- terre.
Henri H passe en Angleterre. — Sa PÉPiiTENCE sur LE TOMBEAU DE SAINT Thomas. — Le roi rcçut le véné-
* Évidemment de juin , à cause de ce qui suit.
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rahle messager avec les égards qu'il lui devait, et se prépara à partir. 11 emmena avec lui la reine Alie- nor, la reine Marguerite , son fils et sa fille Jean et Jeanne , et fit conduire avant lui , à Barfleur, le comte et la comtesse de Leicester, ainsi que plusieurs autres prisonniers qu'il avait en son pouvoir. Dans cette ville , il rassembla des vaisseaux très-promptemen t et s'embarqua avec une nombreuse armée ; mais, pen- dant la traversée, le vent étant devenu contraire, les matelots doutaient que le passage pût s'effectuer ce jour-là. Le roi, apprenant que la mer était orageuse, leva les yeux au ciel , et s'écria à baute voix , au mi- lieu de tous les siens : « Si le dessein que j'ai en tète « doit rétablir la paix parmi les clercs et parmi les « laïques; si le roi des cieux a résolu que mon ar- « rivée soit le signal de la paix , que sa miséricorde tt me conduise au port du salut. Si , au contraire , le « Seigneur est irrité, et qu'il ait décidé de châtier le « royaume d'Angleterre avec la verge de sa fureur, « qu'il ne m'accorde jamais d'aborder dans ce mal- « heureux pays. » Lorsqu'il eut terminé son invo- cation , la mer s'apaisa , et le jour même il aborda sain et sauf avec tous les siens à Southampton. Aussi- tôt il se mit à jeûner au pain et à l'eau , et s'abstint d'entrer dans les villes jusqu'à ce qu'il eût accompli les vœux d'expiation qu'il avait formés dans son cœur, en l'honneur du bienheureux Thomas, arche- vêque de Cantorbéry et glorieux martyr. En effet , dès qu'il approcha de Cantorbéry, il descendit de cheval, et, dépouillant tonte fierté royale, il marcha
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nu-pieds avec le visage d'un pèlerin contrilel pénitent. Le troisième jour avant les ides de juillet', sixième férié, il arriva à Péglise cathédrale ; et là, gémissant, soupirant et versant d'abondantes larmes, ce nouvel Ezéchias se rendit au tombeau du glorieux martyr : il s'y prosterna la face contre terre et resta longtemps en oraisons, les mains étendues vers le ciel. Pendant ce temps , l'évêque de Londres , qu'il avait chargé de prononcer un sermon devant le peuple, déclara en son nom que le roi, invoquant pour le salut de son ame Dieu et le saint martyr, protestait devant l'as- sistance n'avoir ni ordonné, ni voulu, ni causé sciem- ment la mort du saint martyr. Mais comme les meurtriers du glorieux martyr s'étaient prévalus , pour tuer l'archevêque, de quelques paroles pronon- cées imprudemment par le roi, Henri demanda l'ab- solution aux évêques qui étaient présents, et soumit sa chair nue à la discipline des verges. Tous les ec- clésiastiques, qui étaient venus en grand nombre, en déchargèrent chacun trois ou quatre coups sur les épaules du roi. Celui-ci, s'étant recouvert de ses ha- bits , honora le martyr par des présents précieux , assigna de plus un revenu annuel de quarante livres, destiné à entretenir des cierges autour du tombeau de saint Thomas, et passa le reste du jour, ainsi que la nuit qui suivit, dans l'amertume du cœur : il se mortifia par les oraisons, les jeûnes et les veilles, et s'abstint de manger pendant trois jours. Alors, coînme
' Junii^ lisez jw/i?. . • ' i
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il avait apaisé la colère du bienheureux martyr, Dieu voulut qu'en ce même jour de samedi, où il avait fait pénitence et demandé l'absolution, son ennemi Guil- laume , roi d'Ecosse , fût fait prisonnier et enfermé sous bonne garde au château de Richemont. Ce même jour de samedi, le roi son fils vit dispersés, et presque engloutis, les vaisseaux qu'il avait rassemblés pour passer en Angleterre et la subjuguer : ce qui le força de rentrer en France.
Le ROI d' Ecosse prisonnier. —Prophétie de Merlin. — Victoires de Henri II sur les révoltés. — Disons quelques mots de la prise du roi d'Écosse. Comme Tannée précédente , il était entré dans le Northum- berland pour soumettre cette province et la réunir à son royaume par la force des armes. Mais les sei- gneurs du pays s'y opposèrent , et lui ayant livré une bataille en plaine , ils s'en emparèrent et le jetèrent dans une étroite prison. On rapporte qu'il y eut un si grand massacre de ces fourmis écossaises , que le nombre des morts est incalculable. Le roi, ayant été enfermé dans le château de Richemont , cette cir- constance fut regardée comme l'accomplissement d'une prophétie de Merlin , conçue en ces termes : « On lui mettra aux dents un mors forgé sur les rives « du golfe armoricain. » Le golfe armoricain doit s'entendre du château de Richemont, possédé de droit héréditaire et depuis un temps immémorial par des seigneurs de l'Armorique *. On doit à la vérité
^ De fyrands cspact-s de pays, au nord d'York, furent le parta^jc du
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de mentionner les bienfaits dont Dieu combla le roi Henri, qui lui avait donné satisfaction , ainsi qu'au bienheureux martyr : celte faveur qu'il lui accorda à cette époque, par l'intercession du saint archevêque, nous fera comprendre ce qui suit. Le roi Henri ayant accompli ses vœux d'oraisons, fit son entrée à Londres, où il fut reçu avec respect. De là il marcha sur Hundington, dont il assiégea et prit le château, le quatorzième jour avant les calendes d'août. Bientôt les troupes du comte de Leicester, remirent au roi les châteaux de Grobi et de Montsorel , pour faire la paix à de meilleures conditions avec leur seigneur. Le onzième jour avant les calendes d'août , les sei- gneurs du Nord \ conduits par l'évêque de Lincoln , fils [naturel] du roi, soumirent par la force le châ- teau deMalessart, qui appartenait à Roger de Mou- bray. De toutes parts , des troupes de gens de guerre venaient se joindre aux forces du roi Henri , qui ayant réuni une nombreuse armée au bourg de Saint- Edmond , résolut d'assiéger Bungey et Framlin-
Bas-Breton Allan, que Tes Normands appelaient Alain, et que ses cora- . patriotes, dans leur langage celtique, surnommaient Fergan, c'est-à-dire le Roux. Cet Alain construisit un château fort et des ouvrages de défense auprès de son principal manoir, appelé Ghilling, sur une colline escarpée qu'entourait presque de toutes parts la rivière rapide de Swale... Gomme la plupart des autres capitaines de l'armée conquérante, il baptisa d'un nom français le château qui devint sa demeure , et l'appela Riche-Mont, à cause de sa situation élevée, qui dominait le pays d'alentour. (M. AcG. Thierry, livre IV, à l'année 1070. )
* Nous traduisons ainsi norenses , parce que , dans la suite de l'ou vrage , ce mot se trouve opposé à australes.
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gham , châteaux occupés par Hugues Bigod. Le comte se voyant hors d'état de résister, fît sa paix avec le roi le huitième jour avant les calendes d'août , moyennant mille marcs , et en donnant des otages. En même temps , cette nuée de Flamands que le comte Philippe avait envoyée en Angleterre, comme nous l'avons dit , s'engagea par serment à ne plus rentrer à main armée sur le territoire d'Angle- terre , et obtint du roi la permission de retourner en Flandre. L'armée d'Henri le jeune, commandée par Raoul de la Haie, se retira aussi sans être inquiétée. Robert, comte de Ferrières, et Roger de Moubray, dont les châteaux de Tree et de Stutesbéry étaient alors assiégés par le roi , lui envoyèrent des députés , et obtinrent la paix. Guillaume, comte de Glocester, et Richard , comte de Clare , vinrent trouver le roi et promirent de lui obéir en tout. Alors l'illustre roi , vainqueur de tous ses ennemis, par l'intercession du glorieux martyr, repassa en Normandie après avoir paciBé l'Angleterre, le sept avant les ides d'août, et en)mena avec lui le roi d'Ecosse , le comte de Leices- ter , et Hugues de Castillon (?) qu'il retenait dans les fers.
Siège de Rouen par le roi de France. — Affaires ECCLÉSIASTIQUES. — Lc roi Henri, en débarquant le troisième jour avant les ides d'août, trouva la ville de Rouen assiégée. En effet , Louis , roi de France , le roi Henri le jeune et Philippe , comte de Flandre ^ étaient survenus avec une armée nombreuse en l'ab-
26 HENRI IL
sence du roi d'Angleterre , et ne laisaient point de relâche aux habitants assiégés. Mais le roi de France, en apprenant l'arrivée du roi d'Angleterre , brûla ses machines et se retira , non sans faire tort à sa re- nommée ; car il laissa dans sa retraite beaucoup d'armes et de munitions de guerre qui tombèrent au pouvoir des Anglais. Cette même année , l'arche- vêque de Cantorbéry, revint de Rome, rapportant le pallium et le titre de primat d'Angleterre. Arrivé à Londres , le troisième jour avant les calendes de septembre , il réunit les principaux personnages des églises vacantes qui s'étaient choisi des pasteurs, con- firma les élections, et consacra en même temps ceux qui avaient été élus à Winchester, à Ely, à Hereford et à Chichester. Geoffroy, élu à Lincoln, dont l'élec- tion n'était pas encore confirmée , passa le détroit en personne, avec l'intention d'aller lui-même à Rome, ou d'y envoyer des députés.
RÉCONCILIATION ENTRE HeNRI LE JECNE ET SON PERE.
— Concile de Westminster. — Arrivée d'un légat. — L'an du Seigneur >I475, le roi de France Louis et le comte de Flandre , fatigués des dépenses énormes qu ils avaient faites inutilement pour le roi Henri le jeune , et considérant les pertes d'hommes et de biens qu'ils avaient subies , eux et les leurs , déclarèrent qu'ils étaient décidés à ne plus ravager la Norman- die ; et en même temps, comme ils savaient que les fils du roi d'Angleterre avaient encouru la malédic- tion paternelle, la haine du clergé et 1 indignation
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des peuples , ils firent tous leurs efforts pour les ame- ner à rentrer en grâce auprès de leur père. Le roi d'Angleterre , sachant donc par des messagers en- voyés de part et d'autre, que tous ses adversaires étaient venus à résipiscence , les invita à se rendre à une entrevue dans le Maine; et là , Geoffroy et Ri- chard , ses fils , commencèrent par lui jurer hom- mage et fidélité. Quelques jours après, Henri le jeune se rendit à Bure , en Normandie , accompagné de l'archevêque de Rouen et de plusieurs évéques et barons ; il se jeta aux pieds de son père en versant (fabondantes larmes, et se remit à sa merci. Mais le roi , semblable au bon père de famille quand il voit de retour l'enfant prodigue , fut saisi de compassion sur son fils qu'il aimait de toutes ses entrailles , et comprenant que c'était en lui le cœur qui parlait , il sentit tomber toute son indignation , et se borna à I u i faire j urer hom mage et prêter serment. Tout étant donc arrangé pour le mieux, et les baisers de paix ayant été échangés de bon cœur , le vieux roi délivra , sans rançon, neuf cent soixante- neuf chevaliers dont il s'était emparé pendant la guerre. Il n'en excepta que quelques-uns dont l'insigne méchanceté avait exaspéré ce roi , ordinairement si doux , et qui furent resserrés dans une rigoureuse captivité. Henri le jeune, de son côté, relâcha également sans rançon les chevaliers qu'il avait pris par le droit des armes, et dont le nombre s'élevait à plus de cent. Alors , le vieux roi envoya , dans toutes les terres de sa domi- nation , des lettres qui donnaient avis de cette pacifica-
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tion , afin que tous ceux qui avaient eu à souffrir des chances de cette guerre, pussent partager la joie commune. Les lettres contenaient , de plus, Tordre de remettre tous les châteaux qui avaient été fortifiés contre lui pendant les hostilités , dans l'état où ils se trouvaient au commencement de la guerre. Celte même année , un concile général fut tenu à West- minster, le quinzième jour avant les calendes de juillet, sous la présidence de Richard, archevêque de Cantorbéry et légat du saint- siège apostolique. Roger, archevêque d'York, refusa d'assister à ce concile. Regnault, comte de Cornouailles , mourut à cette époque. Hugues Pierre de Léon, cardinal diacre , étant venu en Angleterre avec le titre de légat, décida en faveur du roi, qu'il aurait l'autori- sation de citer les clercs devant la justice séculière , quand il s'agirait de forfaiture pour les forêts et pour les fiefs laïques \
Mise en liberté du roi d'Ecosse. — A quelles con- ditions. — Cette même année , Guillaume , roi d'E- cosse, détenu à Falaise , fit sa paix avec le roi d'An- gleterre, à ces conditions, le sixième jour avant les ides de décembre. Le roi d'Ecosse , devenait l'homme lige du roi d'Angleterre, pour le royaume d'Ecosse, et pour toutes les terres de sa dépendance ; il devait se
* C'était rétablir de fait une partie des articles de Clarendon , dont le pape avait exigé l'annulation. La clause des forêts surtout ouvrait une large voie aux exigences et aux chicanes des officiers royaux.
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déclarer son homme, et lui promettre allégeance comme à son seigneur spécial , ainsi qu'à Henri son fils , sauf la foi que ce dernier devait à son père. Et semblablement tous les évéques , comtes et barons du royaume d'Ecosse, durent prêter serment d'hommage et de fidélité au roi d'Angleterre. De plus, Guillaume s'engagea pour lui et ses successeurs , à l'égard de Henri et de ses successeurs , à perpétuité et sans mal engin. Telle est la vraie teneur de la charte conservée au trésor, et à laquelle sont apposés les sceaux des évéques et barons d'Ecosse. « Le roi d'Ecosse, en outre , et tous ses hommes ne recevront en Ecosse , ni sur aucune autre terre , aucun transfuge venu du royaume d'Angleterre ; mais le roi d'Ecosse et ses hommes le prendront et le livreront au roi des An- glais ou à ses justiciers. » En gage de l'observation de ces conditions et de ce traité, le roi d'Ecosse donna au roi d'Angleterre et à ses successeurs , en perpétuité, les châteaux de Berwick et de Rocks- burg. Si dans la suite des temps le roi d'Ecosse cher- chait à enfreindre ces conventions, les évéques d'E- cosse avec les comtes et barons , devaient se lever contre lui, et les évéques lancer l'interdit sur sa terre, jusqu'à ce qu'il fut rentré sous l'obéissance du roi d'Angleterre. Alors le roi d'Ecosse, après avoir donné des otages, revint en Angleterre, où il fut placé sous garde libre, jus]u'à ce que les châteaux qu'il avait promis au roi , eussent opéré leur soumission. Quant à tous les châteaux qui avaient été construits sur plusieurs points d'Angleterre et de Normandie,
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pendanl la querelle du père et du fils , ils furent dé- molis par Tordre du roi et sans que son fils s'y op- posât. . • . ' ^
Henri II et Henri le jeune en Angleterre. — Op- pression DES Gallois. — Faits divers. — Institution DES justiciers EN TOURNEE. — L'an du Seigneur 1476, les deux rois d'Angleterre , le père et le fils arrivè- rent en Angleterre. Chaque jour ils mangèrent à la même table , et ils goûtèrent dans le même lit le re- pos tranquille de la nuit. Us se rendirent ensuite au tombeau du bienheureux martyr, le glorieux Tho- mas, et y accomplirent leurs vœux, en priant avec humilité et avec componction. De là ils parcoururent ensemble l'Angleterre, établissant la paix partout, promettant justice, tant aux clercs qu'aux laïques, et rendant en effet à chacun son dû. Cette môme an- née , Guillaume de Brause réunit par ruse une foule de Gallois dans le château d'Abergavenni \ et dé- fendit à tout passant de porter l'arc ou l'épée. Mais comme ils s'opposaient à ce décret tyrannique, il porta contre eux tous une sentence de mort. Qu'on sache au moins que cette rigoureuse fidélité au roi était un prétexte pour pallier l'infamie de sa trahi- son. Le vrai motif, c'est qu'il voulait venger son oncle Henri de Hereford , que ces mêmes Gallois avaient tué précédemment , le saint samedi de Pâ-
< Bergamini , texte hic Nous proposons Âbergavenni , sur la fron- tière du pays de Galles.
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ques.— Cette même année, Richard, archevêque de Cautorbéry, créa dans son diocèse trois archidiacres, Savaric, Nicolas et Herebert. C'était une njesure toute nouvelle , puisque de temps immémorial un seul archidiacre avait suffi. — Cette même année, Jean , doyen de Salisbury, fut consacré évêque de Norwich. Peu après, le roi d'Angleterre fit raser les châteaux de Leicester, de Hundington, de Walton , de Grobi , de Stutesbery, de Hay, de Tree, et une foule d'autres; en ressentiment des outrages qu'il avait subis de la part des maîtres de ces châteaux. Le roi , ensuite , par le conseil de son fils et des évê- ques , institua des justiciers dans le royaume ; il y eut à cet effet six grandes divisions et trois justiciers par chaque division. Ils jurèrent de maintenir intact le droit de chacun.
Le légat dd pape obtient dd roi qdatre articles
QUI DEVIENNENT LOI ANGLAISE. — FaITS DIVERS. ~ Vcrs
le même temps, Pierre de Léon , légat du saint- siége apostolique, étant venu en Angleterre, le roi lui accorda les quatre articles suivants, qui devaient être observés dans le royaume d'Angleterre : ^^Qu'à l'avenir aucun clerc ne boit traduit personnellement devant un juge séculier, pour crime ou excès de quelque liature que ce soit , sauf le délit de forêts et de fiefs laïques, pour lesquels on doit servage laïque au roi ou à tout autre seigneur séculier; 2** que les archevêchés , évêchés ou abbayes ne restent pas dans la main du roi passé un an, à moins de motif évi-
52 HENRI II.
dent ou de nécessité urgente ; 3** il accorda que les meurtriers des clercs étant convaincus ou ayant avoué seraient punis au tribunal du justicier royal , en pré- sence de Tévêque ; 4® que les clercs ne seraient point forcés de fournir preuve par duel. — Cette même année , Jeanne , fille du roi , promise au roi de Si- cile, fut remise entre les mains de son époux, à Saint-Gilles, en présence d'hommes illustres, le cinq avant les ides de novembre. A cette époque , tous les châteaux d'Angleterre reçurent des garnisons de la main du roi. Vers le même temps, Guillaume, comte de Glocester, n'ayant pas de fils, et suppor- tant avec peine de voir son héritage partagé entre ses filles, nomma pour lui succéder Jean-sans-Terre, fils du roi. Hugues, Pierre de Léon, ayant accompli sa tournée comme légat , passa la mer. Le roi Henri donna sa fille cadette au roi d'Apulie , et traversa le détroit, le sixième jour avant les calendes de sep- tembre. — Mort de Richard , comte de Strigoil (?) \ Le comte Guillaume d'Arondel mourut aussi le quatrième jour avant les ides d'octobre , à Waver- ley, et fut enterré à Wimund , chapelle dépendante de Saint-Albans , et dont il avait été le patron. Gaul- tier, prieur de Winchester, fut nommé abbé de Westminster.
* n s'agit ici de Richard, comte de Pembroke. Quoique Strigoil ne se retrouve pas sur les cartes , on est autorise, par un autre passage de Mat- thieu Paris, que nous annoterons à Tannée 1243, à penser qu'il faut placer ce lieu en Irlande, dans le comté de Wexford.
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Henri II arbitre entre son gendre le roi de Cas- tille ET Sanche, roi de Navarre. — Sagesse du roi. — Vers le même temps, Alphonse, roi de Castille, gen- dre du roi d'Angleterre , et Sanche, roi de Navarre, son oncle, envoyèrent au roi d'Aiigleterie des dé- putés, promettant de s'en remettre à son arbitrage sur un différend qui s'était élevé entre eux. Les dépu- tés furent introduits à Westminster, en présence du roi des évêques, des comtes et des barons. Ceux qui plaidaient la cause du roi Alphonse, prétendirent que Sanche, roi de Navarre, profitant de la position où se trouvait ledit roi de Castille, alors orphelin et encore en tutelle , lui avait pris des chateaux et des terres dans le royaume de Léon , entre autres Navar- rette, Anthlena, Aptol et Agesen (?), avec leurs dépen- dances : que c'était par injustice et violence puisque le père d'Alphonse en était possesseur au jour de j^a mort , et que lui-même en avait été le paisible déten- teur plusieurs années après. Aussi ils en demandaient la restitution au nom de leur maître. Ceux qui étaient chargés de parler pour le roi Sanche , ne con- tredirent rien de ce qu'avaient avancé leurs adver- saires; mais ils affirmèrent que ledit Alphonse avait enlevé audit Sanche, par guerre et par injustice, les châteaux de Lerin , de Portel , et celui qu'on nomme Coding Et comme la partie adverse né disait jais
* Peut-être faut-il voir dans Portel Saint-Jean-Pied-de-Port, et dans Casiellum quod tenet Godiiij Saint-Gaudens. L'orthographe de la plu- part de ces noms est fautive.
H. O
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non plus le contraire , ils demandèrent avec les mê- mes instances que restitution fût faite à leur maître. Les députés déclarèrent en outre devant l'assemblée, que lesdits rois avaient conclu et confirmé par ser- ment une trêve pour sept ans. Alors le roi d'Angle- terre prit 1 avis des évêques, comtes et barons, sur les plaintes mises en avant, et sur les terres enlevées de part et d'autre, par violence et injustice. Comme ni Tune ni Tautre des parties n'avait repoussé Tallé- gation de violence présentée par chacune d'elles , et qu'il n'y avait aucun motif- qui pût empêcher les restitutions mutuelles demandées par les ambassa- deurs, le roi prononça pour les deux parties la resti- tution pleine et entière qu'elles sollicitaient par voie de droit, il ajouta que la trêve conclue et jurée par les deux prétendants devait être inviolablement maintenue jusqu'au terme fixé. 11 décida aussi que pour le bien de la paix, le roi Alphonse paierait libéralement au roi Sanche une somme de trois mille marabotins, d'année en année, jusqu'à dix ans, et les engagea à conclure mutuellement la paix et à s'unir par les liens d'une perpétuelle amitié. Vers le mêiïse temps, les ambassadeurs de Manuel , empe- reur de Constantinople , ceux de Frédéric, empereur des Romains, ceux de Guillaume, archevêque de Trêves, ceux du duc de Saxe, ceux du comte de Flan dre, Philippe, qui tous avaient diverses affaires à dé- mêler, se rendirent ensemble comme s'ils s'étaient donné rendez-vous à Westminster, dans la cour du roi des Anglais, la veille des ides de novembre. Nous
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mentionnons ces faits, afin que Ton sache quelle était la réputation de sagesse et de grandeur du roi Henri, ' puisque de presque tous les points du globe on se rendait à son audience , et qu'une foule de princes s'en remettaient à sa décision pour la solution de questions délicates.
Faits divers. — Réconciliation entre l'empereur Frédéric et le pape. — Teneur du traité entre le ROI d'Angleterre et le roi de France. — L'an du Seigneur >I>I77, on remplaça les chanoines appelés séculiers de Téglise de Wallham par des chanoines réguliers, la veille de la Pentecôte, sur Tordre du souverain poniife , par les soins et en présence du roi Henri. Le même jour, Raoul, chanoine de Che.*î- ter, fut investi par Tévêque de Londres de la cure de ladite église de Waltham , et il s'engagea par des paroles expresses à observer soumission envers lui comme envers son diocésain canonique. Les frères chanoines furent mis en possession de l'église, et Raoul reçut du même évéque le titre de prieur, et fut installé solennellement.
Cette même année, Philippe, comte de Flandre, et Guillaume de Mandeville partirent pour Jérusalem. — L'empereur Frédéric vint se jeter aux pieds du pape Alexandre, sur la connaissance qu'il eut d'un prodige, qui lui fut certifié par le pape lui-même. C'est qu'à l'époque oii il persécutait ledit pape, celui-ci, redoutant le passage sur terre , avait été obligé de se
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confier à la mer. Une tempête s'était élevée, et alors, se revêtant de tous ses ornements pontificaux comme s'il allait célébrer les mystères, debout sur le navire, il avait commandé aux flots et aux vents, au nom de Jésus-Christ, dont il était le vicaire : aussitôt une tranquillité parfaite avait régné sur les eaux. En ap- prenant ce prodige, l'empereur stupéfait s'humilia; et comme il craignait Dieu plus que les hommes^ il résolut de donner satisfaction au pape sur tous les points. Ainsi cessa le schisme. Vers le même temps, le roi d'Angleterre ayant tout disposé dans le royaume <au gré de sa volonté royale, repassa en Normandie le quinzième jour avant les calendes de septeoibre. Aussitôt le roi de France et lui se réunirent dans une entrevue, et firent un traité en ces termes. « Nous , Louis , roi de France , et nous , Henri , roi d'Angle- terre, voulons qu'il vienne à la connaissance de tous que, par l'inspiration de Dieu, nous avons promis et juré par serment de partir ensemble pour le service de celui qui a été crucifié, ei de prendre le signe de la sainte croix pour nous rendre à Jérusalem. Nous voulons désormais être mutuellement amis ; en sorte que chacun de nous conserve à l'autre la vie , les membres et l'honneur de sa terre contre tous hom- mes. Et si quelqu'un, qui que ce soit, essaie de faire tort à l'un de nous, moi , Henri, j'aiderai Louis , roi de France, mon seigneur, contre tous hommes ; et moi , Louis , j'aiderai Henri , roi d'Angleterre , «ontre tous hommes, sauf la foi que nous devons à
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nos hommes , tant qu'ils nous garderont la leur. » <'e traité fut fait à Minantcourt \ le 7 des calendes d'octobre.
Église bâtie en l'honnecr de Thomas. — Hiver remarquable. éclipse de soleil. vision miracu- LEUSE. — Miracles de saint Amphibale. — Détails SUR LA translation DE SES OS A Saint-Albans. — L'an du Seigneur ^^78, le troisième jour avant les ides de juin , Richard de Luci , justicier d'Angleterre , dans un lieu qu'on appelle Westvood , sur le terri- toire de Rochester, jeta les fondements d'une église conventuelle, en Thonneur du bienheureux Thomas, martyr. Cette même année , le roi d'Angleterre , Henri , s'étant rendu maître de tous les châteaux forts , dans toutes les provinces qui reconnaissaient son autorité et qui étaient bornées par les possessions françaises, par la chaîne des Pyrénées et par TOcéan britannique, y disposa toutes choses selon son vou- loir, et, aux ides de juin, revint visiter le tombeau du bienheureux martyr Thomas. Après avoir passé quelques jours àCanlorbéry, il se rendit àWoodstock, où il ceignit le baudrier militaire à son fils Geoffroi , le huitième jour avant les ides d'août. — Hiver re- marquable par une neige épaisse et prolongée , par une congélation des eaux qui enferma les poissons ; par une éclipse de soleil qui arriva le sixième jour avant les ides de janvier.
' Cette leçon est maintenue par le père Daniel. Peut-être faut-il lire ?{vnancourt ?
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H y avait à cette époque un homme qui habitait le bourg du bienheureux martyr Albans. Il était nédans le pays, vivait en paix avec ses voisins, menait de- puis son enfance une existence aussi honorable que le lui permettait la médiocrité de sa fortune, et as- sistait assidûment aux offices divins. Une nuit qu'il était étendu dans son lit, un homme au visaf^e beau et gracieux, à la taille élevée, entra dans la chanîbre où il était couché, vers Theure où le coq chante ; il était vêtu d'habits blancs , et portait dans sa main droite une baguette magnifique. A son entrée la maison s'illumina tout* à coup, et une clarté aussi viveque celle du soleil brilla dans Tintérieur de la chambre. L'ap- parition, s'approchant du lit, adressa la parole à celui qui y était couché , et lui demanda d'une voix douce s'il dormait. A ces mots : « Dors-tu, Robert? » Ro- bert fut saisi d'un vif effroi , et ne pouvant revenir de son étonnement , il lui dit : « Qui êtes-vous, sei- « gneur ? — Je suis le martyr Albans , et je viens ici « pour t'annoncer la volonté du Seigneur, touchant « le saint religieux mon maître . celui de qui j'ai « reçu la foi du Christ; les hommes parlent souvent « de lui ; les fidèles placent en lui leur espérance, « parce qu'il doit être connu dans les temps à venir, « quoique le lieu de sa sépulture soit ignoré de tous. « Lève-toi donc aussitôt , revêts-toi de tes habits, et . « suis-moi : je te montrerai le tombeau où sont en- « fermés ses précieux restes. » Robert se leva , se chaussa et s'habilla en toute hâte , et le suivit. Tous deux prirent par le grand chemin, du côté du nord,
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el inr.rchèrent jusqu à ce qu ils fussent arrivés à mie plaine, depuis longtemps inculte, située près <le In route royale. Ils causaient ensemble , comme peu- vent causer deux amis en voyage : ils parlaient tantôt des murailles de la ville détruite, tantôt de la dimi- nution du fleuve, tantôt de la voie commune qui aboutit à la ville, tantôt de l'arrivée du bienheureux Amphibale, maître de Saint-Albans, dans la ville, tan- tôt de leur séparation douloureuse , tantôt de leur martyre à tous deux; et à toutes les demandes de Ro- bert le saint se plaisait à répondre aussitôt. En cau- sant ils virent venir des marchands de Dunstable qui se rendaient, le matin, pour leurs affaires, au niarché de Saint-Albans. Le martyr, prévoyant leur arrivée , dit : « Ecartons-nous un peu jusqu'à ce que ces gens- <i ci aient passé outre, de peur que par leurs questions « ils ne nous arrêtent en chemin : voici que le jour « commence à éclairer la route \ » Ainsi fut-il fait. Lorsqu'ils furent arrivés à peu près à la moitié du chemin , dans le milieu duquel deux arbres avaient été plantés , le martyr dit à Robert : « C est ici que « j'ai conduit mon maître, le bienheureux Amphibale, « lorsque, sur le point de nous quitter, nous nous « entretenions en pleurant, et pour la dernière fois, « dans cette vie mondaine. » Si la splendeur qui rayonnait autour du saint n'eût ébloui les regards de Robert, et si la timidité naturelle aux âmes sim-
* Nous proposons et traduisons iter aheoo coruscavit^ au lieu de lier ah €0.
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pies n'eût enchaîné sa langue, il se serait informé de beaucoup de choses /tant futures que passées. Ce lieu présentait Faspect d'une plaine agréable : c'était une prairie coupée par des cours d'eau, et qui invi- tait au repos le voyageur fatigué de la route, non loin du village appelé Redburn, éloigné lui-même de Saint-Albans d'environ trois milles. Dans cette plaine s'élevaient deux petites collines, nommées les collines de Bannières, parce que les habitants du pays s'y réu- nissaient en foule, tous les ans, à Tép oque où le peu- ple des fidèles, d'après une antique tradition , suivait avec une ferveur convenable la procession solennelle du clergé de Saint-Albans. Alors , saint Albans se dé- tournant un peu do la route, saisit la main de Robert et le conduisit à Tune des collines qui renfermait le tombeau du bienheureux martyr ; puis, se tournant vers lui : « C'est ici, dit-il, que sont les restes de mon « maître : voici la terre qui couvre et protège ses « ossements. » A ces mots il promena sur le sol le pouce de Robert, en forme de croix : une petite por- tion de gazon se souleva, et le saint tira de l'ouver- ture une espèce de boîte qui jetait des rayons telle- ment vifs, que Toccident était illuminé, et qu'aussitôt cette clarté répandit une éclatante lumière sur tous les heux d'alentour. Bientôt la cassette fut remise à sa place , Touverture comblée et le gazon replacé dans son ancien état. Robert, stupéfait, demanda au saint de lui apprendre ce qu'il fallait faire ; le bienheu- reux Albans lui répondit : « Remarque bien ce lieu , « afin que la mémoire conserve fidèlement le mys-
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« tère qui t'a été révélé en ce jour : car bientôt le « temps viendra où cette connaissance , que toi seul « possèdes, servira à l'utilité générale et contribuera « au salut de plusieurs. » Robert mesura du regard la plaine et les lieux environnants , rassembla des pierres qui se trouvaient près de là, et les disposa d'une certaine façon sur le lieu même , en disant : « Demain, à l'aide de cette marque, je reconnaîtrai « plus facilement ce saint lieu. » Le saint lui dit alors : « Lève-toi ; partons d'ici, et retournons au lieu « d'où nous sommes venus, » Ils s'en retournèrent en effet par le chemin qu'ils avaient déjà pris, et en arrivant à la porte de l'église ( la maison de Robert était plus éloignée), le saint entra dans son église, et notre homme , de retour à sa maison , se recoucha dans son lit. Tout ceci, quoi qu'en disent quelques incrédules, n'est pas le résultat d'un rêve, mais est arrivé en vérité. Ce qui le prouve, c'est la suite de l'événement et le témoignage authentique d'un moine deSaint-Albans, frère Gilbert de Sisseverne, qui se fit souvent raconter l'aventure par Robert lui même , qui a recherché intimement la vérité du fait avec le soin qui convenait à un homme sage et lettré , qui , enfin, l'a attesté sous peine du jugement redoutable. Robert , en se réveillant dans la matinée , se trouva dans une grande perplexité, ne sachant s'il devait taire ou révéler aux autres sans hésiter ce qu'il avait non-seulement vu, mais fait avec ses pro[)res mem- bres. En se taisant, il craignait de déplaire à Dieu ; en publiant la chose, il redoutait les plaisanteries
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des hommes. Après un loii^j débat avec lui-même , la crainte de Dieu l'emporta sur le respect humain, et il communiqua son secret à ses serviteurs et à ses amis , quoique ce fut une chose qui dépassât ces in- telligences grossières. Ceux-ci allèrent répéter au grand jour ce qui leur avait été dit dans l'ombre, et ce qui leur avait été confié dans le creux de Toreille, ils le crièrent sur les toits. 11 en advint que cette an- née même le secret se trouva répandu dans toute la province, et qu'à force d'être répété de bouche en bouche , il pénétra dans le monastère du bienheureux martyr Albans. La nouvelle désirée parvint bientôt aux oreilles de l'abbé Simon , à qui , après Dieu , re- venait spécialement le soin de toute cette affaire. Aussitôt celui-ci rendit des actions de grâces à Dieu, et sur l'avis de son conseil , choisit quelques frères du couvent qu'il envoya , guidés par Robert, à l'en- droit que celui-ci devait leur désigner. Les moines restés au couvent se mirent à prier avec ferveur, et ceux qui suivaient Robert désiraient ardemment voir les restes des saints martyrs. Lorsqu'ils furent arri- vés , ils trouvèrent sur la colline une multitude de fidèles , venus de diverses provinces, à qui l'Esprit saint avait révéla d'avance l'heureux événement, et qui étaient accourus avec la même pensée , celle d'as- sister à la découverte des restes du martyr. Robert , dont nous avons souvent parlé, marchait devant, mon- trant aux frères , au milieu de ceux qui attendaient l'événement avec impatience , la plaine où étaient ensevelis les corps des saints. Ces laits se passèrent
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la sixième férié avant la solennité de Saiut-Albaus , jour où Ton célèbre aussi sa passion. Depuis ce jour jusqu'à celui où les reliques furent tirées de terre , le lieu consacre fut soigneusement gardé , les moines et les laïques se succédant sans relâche. Pendant ce temps le couvent se soumit à un régime plus austère, fit des processions, et recommanda au peuple de se mettre en prières et d'observer un jeune solennel. Déjà le lieu où devait se faire la précieuse découverte présentait l'aspect d'une foire, et quand ceux qu'une dévotionferventey avait amenés se retiraient, d'auti^es leur succédaient journellement.
Déjà cependant plusieurs miracles , opérés par les saints martyrs cachés encore dans les entrailles de la terre , faisaient bien augurer du succès de l'en- treprise; ce sont choses que le lénroignage de plu- sieurs pourra confirmer. Une femme de Catesden était atteinte depuis dix ans d'une infirmité dans le dos et dans les reins V Cette maladie avait fini par dégoûter son mari qui la négligeait. Elle quitta son pays, passa parRedburn , s'approcha de la sépulture des saints martyrs , se coucha sur le sol et ne se re- leva qu'en se sentant parfaitement guérie. Une autre femme de Dunstable, nommée Cécile, affligée de- puis seize ans d'une hydropisie au ventre, paraissait être constamment enceinte^. Comme elle désirait
* A cause du mot turpi V din em et de la phrase suivante, je soupçon- nerais que le sens est ici : une faiblesse dans les voies urinaires. ^ Nous lisons infantis au lieu é^habentis.
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ardemment être guérie, elle se rendit au même lieu , et y recouvra sur-le-champ la santé qu'elle sou- liailail depuis si longtemps. De même une jeune fille, âgée de quinze ans, qui depuis sa naissance n'avait pu faire usage de ses pieds pour marcher, et qui avait toujours été portée sur les bras de ses parents, fut placée près du lieu consacré où elle s'endormit quelque temps , et en se réveillant, elle put Marcher et sauter , ce qui changea en joie la douleur de ses parents.
Cependant se lève le jour de la commémoration solennelle du bienheureux martyr Albans, jour il- lustre en lui-même , mais que la publication de tous ces miracles rendait plus illustre encore. On engage les fidèles à répandre des aumônes plus abondantes. Chacun doit restreindre encore la portion de ses ali- ments , et une nouvelle procession est ordonnée aussi pour le lendemain. Mais les jours qui s'écoulèrent depuis la solennité jusqu'à la découverte ne se pas- sèrent pas dans un inutile repos ; au contraire , jus- qu'à l'heure où on les découvrit, les saintes reliques opérèrent des miracles évidents. Un homme de Kyn- ^ gesbery tournant en dérision les recherches de ceux qui fouillaient la terre , se rendit pendant la nuit à la colline avec les autres j il était venu par la même route, mais avec une intention bien différente. Aussi- tôt il fut possédé par le démon , se livra à toutes les contorsions d'un homme furieux , déchira ses vête- ments, les jeta loin de lui; et cet homme qui était venu pour se moquer du spectacle des travailleurs,
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fut livré lui-même en spectacle à tous. Enfin, après qu'il eut été longtemps tourmenté aux yeux de la foule, Dieu retira de lui sa main qui le frappait, et se contentant de ce châtiment, lui permit de retour- ner chez lui sain et sauf. Un autre homme qui pour- suivait de ses railleries les travailleurs occupés à la recherche des reliques fut aussitôt puni par la ven- geance divine. Un mal terrible lui coupa la parole, et il rendit bientôt le dernier soupir avec cette bouche qui avait blasphémé. Un certain Algar , de Dunstable, était venu aussi au milieu de la foule , apportant sur un chariot un tonneau plein de cervoise qu'il vou- lait débiter. Un pauvre homme malade Taborda , et , dans la simplicité de son cœur, lui demanda, pour Taniour du martyr dont le peuple attendait la dé- couverte, de lui donner un peu à boire afin d'apai- ser la soif dont il était dévoré. A ces paroles du malade, Algar se mit fort en colère disant qu'il s'in- quiétait peu du martyr, qu'il n'était pas venu pour lui, mais pour tirer parti de sa marchandise. Mais au moment uù il repoussait outrageusement le pauvre, voici que le tonneau creva brusquemeiit à chaque fond, la cervoise se répandit à terre , et il arriva que cet homme, qui par mépris pour le nom du mar- tyr en avait refusé une petite partie, fut puni par ce même martyr , et vit , sans pouvoir s'y opposer , non-seulement le pauvre , mais beaucoup d'autres encore, se mettre à genoux et se désaltérer à longs traits. Mais si , par l'intercession du martyr , la mé- chanceté des pervers fut réprimée , la dévotion des
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fidèles reçut le prix qu'elle méritait. En effet, pen- dant trois jours qui s'éboulèrent encore , dix indi- vidus des deux sexes furent guéris de diverses infir- mités , et recouvrèrent leur ancienne santé à la gloire de Dieu et du bienheureux martyr.
Le matin du jour où la précieuse découverte de- vait se faire, le vénérable père, Tabbé Simon, se rendit au saint lieu , et après avoir célébré dans la chapelle de Saint-Jacques , tout près de là , les my- stères de notre rédemption , en T honneur du bien- heureux martyr Albans , il ordonna aux moines qui étaient présents , de faire pousser les fouilles , et d'y employer plusieurs travailleurs. Cette chapelle avait été élevée dans les temps anciens , en l'honneur du martyr, à cause des rayons d'une lumière céleste qui avaient apparu fréquemment , dans ce lieu même , aux pasteurs occupés pendant la nuit à veiller sur leurs troupeaux. Après sa construction , on l'avait mise sous l'invocation de saint Jacques spécialement, et des autres saints, en l'honneur de qui la lueur céleste avait apparu. Aussi, ledit abbé, en célé- brant les divins sacrements, dans ce lieu même, implora l'aide du bienheureux martyr pour la réus- site de Tenlreprise. L'abbé étant ensuite de retour au couvent , et s'étant assis pour diner avec les frères , on fit lecture de la passion du saint que l'on cherchait et de celle de ses compagnons ; passion qui les délivra de la prison du corps , pour leur faire acquérir la gloire éternelle. Au moment où la sentence cruelle du juge, la barbarie des bourreaux et la mort des
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martyrs racontées avec détail , affligeaient ces âmes pieuses , tiraient des larmes de tous les yeux el des soupirs de toutes les poitrines , quelqu'un vint an- noncer, en courant, que le bienheureux Amphibale avait été découvert avec ses trois compagnons. Que dirai-je? Les soupirs sont changés en actions de grâces : à la tristesse succède la joie la plus vive. Toute la congrégation se lève de table, se rend en hâte à Téglise , et annonce , en chantant des hymnes de reconnaissance, la joie qui la transporte. Le corps du bienheureux martyr Amphibale fut trouvé au milieu de ses deux compagnons , et côte à côte avec eux. Un troisième compagnon était enterré tout seul, à Topposite , et dans une situation transversale. Non loin de là , on découvrit les corps de six martyrs qui avaient partage le sort des martyrs précédents, en sorte que le biei»heureux martyr Amphibale parais- sait être le dixième. A la vue des restes de Tathlèle du Christ, Amphibale , on aperçut deux grands cou- teaux ; Tun était enfoncé dans la tète et Tautre daiis le cœur , comme en fait foi un traité sur la passion du martyr, écrit depuis fort longtemps , et conservé à Saint-Albans. Le texte de ce livre dit aussi que les compagnons d'Amphibale furent massacrés à coups d'épée ; mais que, pour lui, on lui ouvrit d abord le ventre , on lui arracha les intestins , on le perç.i ensuite de lances et de couteaux; enfin on l'écrasa sous une masse de pierres. En effet, dans le squelette, aucun des os n'était entier, tandis que ceux de st»s compagnons étaient parfaitement conservés.
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En apprenant l'heureuse nouvelle, Tabbé dont nous avons parlé s'adjoignit le prieur avec quel- ques frères du couvent , se rendit en bâte à la sé- pulture des saints , et soulevant avec respect les reliques , les posa sur des linges apportés exprès. Comme il craignait quelque larcin ou quelque vio- lence de la partdela foule, qui se ruait de tous côtés, et qu'on ne pouvait empêcher de porter la main au précieux trésor, il se détermina à transférer les saints martyrs dans la basilique du bienheureux Albans, où la garde pourrait être faite avec plus d'exactitude et de sécurité. Comment raconter dignement ce qui suit ? L'abbé et les frères reviennent d'un côté, en portant procession nellement lesreliquesdessaints. De l'autre, les frères restés au couvent s'avancent aussi en proces- sion à 'la rencontre des martyrs, amenant avec eux le corps du bienheureux Albans ; e* la châsse qui le contenait, ordinairement assez lourde, au dire des porteurs, sembla en ce moment si légère, qu'elle pa- raissait voler plutôt que reposer sur les épaules de ceux qui la soutenaient; ainsi donc le martyr alla au-devant des martyrs : le disciple retrouva son maî- tre, et l'accueillit à son retour public, lui dont jadis en secret il avait reçu les pieux enseignements dans une humble chaumière. Nous ne devons pas non plus passer sous silence le miracle que Dieu fit éclater dans la nature, au moment où les reliques se ren- contrèrent et se réunirent. La sécheresse se prolon- geait depuis longtemps ; les plantes et les fruits étaient brûlés : les gens de la campagne se désespéraient. Au
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même instant , sans que le plus petit nuage parût au ciel , des torrents de pluie tombèrent en si grande abon-dance, que la terre, profondément arrosée, re- verdit aussitôt , et que les laboureurs désolés purent concevoir l'espérance d'une riche récolte. Les restes précieux du martyr Amphibale et de ses compagnons furent découverts et portés solennellement au milieu des cantiques et des hymnes d'actions de grâces dans Téglisede Saint-Albans, 886 ans \ après leur passion , Tan de Tincarnation du Seigneur ^^177, le septième jour* avant les calendes de juillet, un samedi. En s'approchant de ces saintes reliques, et même du lieu où ellesavaient été d'abord ensevelies, les malades sont guéris de leurs diverses infirmités à ta gloire de Dieu, et en Thonneurdu martyr: les paralytiques reprennent l'usage de leurs membres ; les muets recouvrent la pa- role, les aveugles la vue , les sourds Touïe ; la marche des boiteux est redressée; et ce qui est plus admirable encore , ceux qui sont possédés du démon sont déli- vrés , les épileptiques sont guéris , les lépreux rendus à la santé , et les morts rappelés à la vie. Si quelqu'un désire prendre connaissance des miracles que la clé- mence divine opère par le moyen des saints, qu'il lise le livre célèbre où sont consignés les prodiges et les vertus de celui-ci. Pour nous, nous demandons au lecteur la permission de passer à autre chose.
Henri le jecne se distingde en France dans les
Adopté la variante pour cette date. H.
m HENRI 11.
TOURNOIS, — Le roi de France vient en Angleterre. — L'an du Seigneur 1479, Henri le jeune, roi d'An- gleterre, traversa la mer, et passa trois ans daos les joutes guerrières de France, y dépensant des sommes énormes. Là , il laissa de côté la majesté royale , de roi se transforma totalement en chevalier, fit caraco- ler son cheval dans Tarène, remporta le prix dans diverses passes d'armes, et s'acquit un grand renom parl»©ut où il séjourna. Alors, comme rien ne man- quait à sa gloire , il revint vers son père , et fut reçu par lui avec honneur. Celte même année , Louis , roi de France , résolut d'aller prier sur le tombeau du bienheureux martyr Thomas , et de [)asser en Angle- terre, où, ni lui ni aucun de ses prédécesseurs n'était entré en aucun temps. Le roi d'Angleterre alla à la rencontre du roi de France, et le reçut quand il dé- barqua à Douvres, le onzième jour avant les calendes de septembre. La réception qui lui fut faite , à lui et aux seigneurs qui l'accompagnaient , fut la plus brillante qu'on puisse imaginer et faire. Pour célébrer solennellement Tarrivée d'un si grand prince, l'é- glise cathédrale de Gantorbéry vit réunis dans son enceinte Tarcheveque avec les évoques ses suffra- gants, lescorates, les barons, le clergé et le peuple. Tout le monde sait , mais personne ne peut dire , combien d'or et d'argent fut donné par le roi Henri à la noblesse française , [de combien de présents en pierreries et en objets précieux il combla tous ces sei- gneurs. De son côté, le roi de France , changea la dt'slinafion d'un présent annuel vi perpétuel de cent
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muids de vin qui devait être fourni par la ville de Paris, et Tattribua au collège de Cantorbéry en l'honneurdu glorieux martyr. Le roi Henri montra au roi de France et aux seigneurs français toutes les richesses de son royaume, et tous les trésors amassés par lui-même et par ses prédécesseurs. Mais les Français, pour ne pas paraître être venus avec une autre intention que celle de visiter le tombeau du martyr, se défendirent de rien accepter : peut-être aussi préféraient-ils à tous les pré- sents la vue du saint tombeau. Le roi de France, après avoir passé trois jours à Cantorbéry, veillant, jeûnant et priant, accepta quelques petits présents du roi d'An- gleterre , en signe de bonne amitié, et repassa en France le septième jour avant les calendes de sep- tembre. Cette même année , Roger, évêque de Wor- cester, mourut le 5 avant les ides d'août. Mort de Richard de Luci , évêque, de Winchester. Martyr^i d'un enfant à Woodstock.
Concile de Latran. — Son objet exprimé ew vingt- huit ARTICLES. — Cette même année fut tenu un con- cile général, composé de trois cent dix évêques, le qun- torzième jour avant les calendes d'avril , dans Téglise patriarcale de Latran, et sous la présidence du sei- gneur pape Alexandre 111. Les statuts de ce concile, dignes d'éloges à tous égards , sont compris dans les vingt-huit articles qui suivent : i . relativement à Télec- tion du souverain pontife; 2. relativement aux Albi- geois hérétiques, et autres de différentes dénomina- tions; 3. relativement aux routiers et brigands Bra-
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bançons qui persécutent les fidèles; 4. que personne ne soit élu évéque, ou ne soit nommé à quelque di- gnité ecclésiastique que ce soit, s'il n'a Tâge voulu par les canons et s'il n'est né en légitime mariage ; 5. que * les bénéfices ne soient pas conférés pendant la vie du titulaire ; qu'ils ne restent pas vacants plus de six mois; 6. relativement aux appels; 7. défense à tous ceux qui font partie des ordres sacrés, ou qui sont entretenus par des revenus ecclésiastiques, de se mêler d'affaires séculières ; 8. relativement à l'ins- titution des trêves et au temps que doivent durer les trêyes; 9. les clercs ne peuvent avoir qu'une seule église , et si l'évéque a ordonné quelqu'un sans lui assigner un bénéfice assuré, il pourvoira à son né- cessaire jusqu'à ce qu'il lui ait fixé un revenu sur un bénéfice quelconque ; ^ 0. défense aux patrons, comme à tous laïques, d'opprimer les églises ou les person- nes ecclésiastiques ; A\. défense aux Juifs et aux Sar- rasins d'avoir chez eux des esclaves cbrétiens ; mais si les Juifs et les Sarrasins veulent se convertir à la foi du Christ, qu'ils ne soient aucunement privés de ce qu'ils possèdent^; 42. si les lépreux sont exclus de la cohabitation des autres hommes, qu'ils aient au moins une chapelle et un prêtre particuliers ;4 5. qu'on ne détourne pas pour d'autres usages les revenus ec-
' De viventihus personis , lisez ne viventihus.
* Possessoribus suis^ sans doute possessionihus. Cet article était alors applicable surtout au midi de Tltalie. Voyez, sur le sort des esclaves au moyen âge ( mancipia, dit le texte) , les excellentes remarques de M. Libri , tome II de VHist. des mathématiques.
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clésiîisiiques , et que les évêques n'établissent pjs, au prix d'une certaine quantité d'argent , des doyens chargés d'exercer pour eux la juridiction ; \4. dans les élections ou ordinations ecclésiastiques, on suivra la décision de la plus grande et plus saine partie du chapitre ; ^5. que les usuriers reconnus ne soient pas admis à la communion de Tautel, et qu'ils n'aient pas une sépulture chrétienne; ^6. que les laboureurs et voyageurs , et tout ce qui est à eux , jouissent par- tout de pleine paix et sécurité; ^7. les ordinations faites par des schismatiques sont déclarées nulles et de nul effet, et les bénéfices conférés par eux sont ré- voqués ; ^8. défense de rien exiger pour Tinstallation des personnes ecclésiastiques , pour la sépulture des morts , pour la bénédiction donnée aux époux , et pour les autres sacrements de l'église ; 49. défense aux religieux ou à tous autres de recevoir des églises ou des dîmes de la main des laïques, sans la permis- sion des évêques; défense aux templiers et hospita- liers d'ouvrir une fois l'an les églises mises en interdit, et de prendre sur eux d'ensevelir leurs morts ; 20. que personne ne reçoive l'habit de religieux pour de l'ar- gent; défense aux convers d'avoir un pécule ; que les prélats ne soient dégradés que pour dilapidation ou incontinence ; 2\. défense aux chrétiens de vendre des armes aux Sarrasins ; défense de dépouiller ceux qui ont éprouvé un naufrage; 22. que les clercs fai- sant partie des ordres sacrés vivent dans la continence, et, s'ils sont surpris se souillant du péché contre na- ture, qu'ils soient excommuniés et chassés du elerjjé;
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25. que les archevêques, en visitant les églises ou pa- roisses, se contentent de. quarante ou cinquante che- vaux, les évêques de vingt ou trente, les légats de vingt- cinq , les archidiacres de cinq ou st'pt, les doyens de deux au plus ; 24. que personne n'ose figurer dans les tournois, et que les chrétiens morts dans les tournois soient privés de sépulture ; 25. afin de pourvoir à rinstruction des pauvres écoliers et autres, il y aura dans chaque église cathédrale un maître qui ne pourra exiger aucun salaire pour prix de son enseignement ;
26. les prélats ne pourront gouverner qu'un seul dio- cèse, et les patrons ne pourront imposer aucune exaction aux églises étahlies sur leur fonds; 27. les évêques, ou autres gens d'église, ne seront point for- cés de comparaître en jugement devant les laïques ; des laïques ne devront pas prendre sur eux de con- férer des dîmes à d'autres laïques; 28. si un créancier a reçu en gage des possessions d'un autre pour de l'ar- gent prêté, qu'il rende le gage au débiteur, lorsque, tous frais déduits, le produit de l'usufruit aura cou- vert la somme. i > ^.*: »:
Hérésie de Pierre Lombard. — Lettre du pape. — réfutation de plerre lombard. — condamnation de Joachim. — Le fils du roi de France sacré du vivant DE son père.— Meurtre d'un chef gallois. — On rap- porta, à la chancellerie du même pape, que maître Pierre Lombard s'était un peu écarté des articles de la foi d^ius quelques-uns de ses écrits ; alors il adressa une lettre en ces termes à Guillaume, archevêque de
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Sciîs : « Alexandre; évéqii-e, serviteur des servitetirs de Dieu , à GuiMaurae , archevêque de Sens , salut. Lorsque vous vous êtes trouvé dernière m ejit en aodre présence , nous vous ave-is enjoint de vive voix de faire tous vos eflorîs, et d'employer un zèle ^Ifcicace auprès des Parisiens, qui vous S()nt so unn is comme vos suffragants, pour redresser la fausse doctrine de Pierre, jadis évêque de Paris, «par laquelle il est dit : « Le Christ, en tant qu'homme, n'est rien. » Ces* pourquoi, aujourd'hui, nous recommandons à vcvtre fraternité , par cet écrit apostolique , ainsi que nous Pavons déjà fait quand vous étiez en notre préseii^ce, de convoquer les Parisiens vos suffragants, et, dans cette assemblée, avec Paide d'autres gens religieux et sages, de mettre vos soins à ce que ladite <!ioctrine soit com plétenient aiiéan tie, afin que désormais les maîtres de rUniversitéà Paris enseignent à leurs écoliers, étu- diant la théologie, que le Christ a été aussi com pi élé- ment homme qu'il est complètement Dieu, etqu'il a été véritablement homme, composé de chair et d âme ; et vous devez leur enjoindre sérieusement et formel- lement à tous de ne plus se permettre d'enseigner, à l'avenir, la doctrine de Pierre sur le Christ, mais, au contraire , d'en avoir profondément horreur. »
Vers le même temps, Joachim, abbé du monastère de Flore , écrivit un livre contre ce même Pierre Lombard, le traitant d'hérétique et de fou. Dans le livre des sentences qu'il avait composé, Pierre Lom- bard avait ainsi parlé de Tunité, ou de lesseme de la Trinité : « Il y a une chose souveraine, le Père, le
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« Fils et le Saint-Esprit : et cette chose ni n'engendre, « ni n'est engendrée , ni ne procède. >» Joachim * soutenait que c'était là admettre une quaternité plu- tôt qu'une trinité. savoir, les trois personnes et cette essence commune ; ce qui formait évidemment qua- ternité. Il disait qu'il n'y a rien, ni en essence, ni en substance , ni en nature , qui soit Père , et Fils et Saint-Esprit , quoiqu'il accordât que le Père , et le Fils et le Saint-Esprit sont d'une seule essence, d'une seule substance et d'une seule nature. Et Joachim appuyait son assertion par les autorités suivantes : « Il y en a trois qui donnent témoignage dans le ciel : « le Père , le Verbe et l'Esprit saint , et ces trois ne « sont qu'un. » Et puis : « Il y en a trois qui donnent « témoignage sur la terre : l'esprit, l'eau et le sang,
* Joachim , né au bourg de Célico , près de Cosenza , voyagea dans la Terre-Sainte. De retour eu Galabre, il prit l'habit de Gîteaux dans le monastère de Gorazzo , dont il fut prieur et abbé. Il quitta ensuite son abbaye avec la permiss'ion du pape Lucius III, en 4185, et alla fonder l'abbaye de Flore. Il mourut en 4202, laissant une réputation de piété et de bonnes mœurs , mais surtout admiré par les gens crédules , qui lui attribuaient le don de prophétie. G'est là probablement ce qui attira au- près de lui Richard Gœur-de-Lion, pendant son séjour en Sicile. Il donna naissance à une secte de rêveurs enthousiastes, qui disaient que la loi de Jésus-Ghrist était imparfaite , et qu'elle serait suivie d'une loi meilleure, d'un évangile éternel. Sa polémique contre Pierre Lombard n'empêcha pas le maître des sentences de jouir au moyen âge d'une réputation mé- ritée j et, malgré quelques propositions ou singulières ou erronées, le livre de Tévêque de Paris continua à être regardé comme le manuel le plus complet de la théologie. Pierre Lombard ( né à Novarre, mort en ^ iGï ) s'était attaché à recueillir et à concilier les opinions des Pères, en s'absteuant des interprétations arbitraires si fréquentes parmi ses con- temporains.
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« et ces trois ne sont qu'un. » Et cet autre passage : « Je veux, mon père, qu'ils soient un en nous, comme « nous sommes un. » D'où i[ paraît que ledit Joa- chim regardait l'union des personnes, non pas comme propre et réelle , mais seulement comme collective et similitudinaire ; comme quand on dit que beaucoup d'hommes font un seul peuple, et beaucoup de fidèles une seule église.
Cette discussion resta plusieurs années sans solu- tion , depuis Tépoque du pape Alexandre jusqu'à l'é- poque du pape Innocent ; intervalle rempli par qua- tre pontifes , Lucius , Grégoire , Clément et Célestin qui se succédèrent dans la chaire romaine Enfin, Tan du Seigneur 1215, Innocent III tint un concile géné- ral à Rome , et y condamna en ces termes le livre que l'abbé Joachim avait écrit contre la proposition de Pierre « Pour nous, avec l'approbation du con- cile sacré et universel , nous croyons et confessons avec Pierre Lombard qu'il y a une chose souve- raine, incompréhensible sans doute, et ineffable, mais qui véritablement est le Père et le Fils et le Saint-Esprit, trois personnes ensemble et distinctes chacune. Aussi il n'y a en Dieu qu'une trinité, et nullement une quaternité, parce que chacune des trois personnes est cette chose, c'est-à-dire la subs- tance , l'essence ou la nature divine, qui seule est le principe Je tout, et au delà de laquelle on ne peut remonter. Et cette chose , ni n'engendre , ni n'est engendrée, ni ne procèJe; mais c'est le Père qui eiipendre, le Fils qui est engendré , et l'Espiit saint
S« IICNRI II.
x\m procède; eii sorte qu'il y a distinction dans les personnes, et unité dans la nature. Quoique le Père soit ^uive , qaie le Fils soit autre , que l'Es- prit saint soit autre, ils ne sont pas cependant d'au- tre «attire; car le Père en engendrant le Fils de toute éternité, W a donné sa substance, ainsi <\ue le Fils i 'atteste l«i-même : « Ce que mon Père m'a a donné, est plus g^rand que toute chose. » Et l'on ne peut dire qu'il lui ait donné une partie de sa substance, et qu'il ait gardé l'autre partie pour lui ; ^ puisque la substance du Père est indivisible , par ' cela qu'die est absolumeot simple. On ne peut pas dire non plus que le Père ait transfét^é sa substance daes le Fils, en l'engendrant, comme s'il l'avait donnée au Fi»ls sans la gar4er en lui : car alors il aumit cessé d'être. Le Fils a reçu en naissant la sul>stance entière du Père, et ainsi le Père et le Fils ont eu la même substance , et le l^ère et le Fils sont la même chose^ de même que l'Esprit saint qui pro- cède de l'un et de Tautre, et qui demeure danS l'un et dans fautre. Les fidèles du Christ ne sont pas un (comme dit l'abbé Joachim), c'est-à-dire une seule chose qui soit commune à tous , mais ils sont un dans l'union de la charité et de la grâce ; tandis qu'on doit faire attention que pour les personnes divines Tunité d'idenlité est dans leur nature. Nous condamnons donc et réprouvons le livre ou la doc- trine de Joachim ; en sorte que si quelqu'un a la présomption de défendre ou d'approuver son opi- nion sur ce sujet , il soit regardé par tous comme
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hérétique. >> Nous nous étendrons avec plus de dé- tails , quand ce sera le lieu , sur le pape Innocent et sur ce dit concile de Rome.
Cette même année , Philippe , fils du roi de France Louis , fut sacré roi par Guillaume, archevê- que de Reims , à Reims , le jour de la Toussaint, du vivant de son père , qui pourvut à tous les frais né- cessités par cette cérémonie solennelle. Vers le même temps , Caldwallan , chef gallois, fut mis en cause devant le roi d'Angleterre , pour répondre à une foule de plaintes formées contre lui. Tandis qu'il revenait avec un sauf-conduit du roi , il tomba en route dans une embuscade dressée par ses enne- mis, et y fut tué , le dixième jour avant les calendes d'octobre. Le scandale de cet attentat retomba en grande partie sur le roi, quoiqu'il en fut toute fait innocent : aussi fit-il punir sévèrement les auteurs de ce meurtre.
Alliance entre le roi de frange et le roi d'Angle- TERJWE. — Mort de Louis VIL — Siège de Taillebourg. — L'an du Seigneur ^180, Philippe , roi de France, nouvellement couronné, et le roi d'Angleterre, Henri, se réunirent dans une entrevue entre Gisors et Trie. Voici ce qui fut convenu entre eux : « Nous, Philippe, par la grâce de Dieu , roi de France, et nous, Henri, par la même grâce, roi d'Angleterre, voulons qu'il vienne à la connaissance de tous que nous avons con- clu de bonne foi , et en prêtant serment, alliance et amitié. Afin de faire disparaître aujourd'hui entre
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nous toute cause de discorde , nous convenons mu- tuellement que 1 un de nous ne réclamera contre l'autre aucune des terres, possessions, ou autres choses que chacun de nous a maintenant en sa puis- sance ; excepté l'Auvergne sur laquelle il y a contes- tation entre nous ; excepté le fief de Château-Roux ; excepté quelques autres menus fiefs, épars dans la province de Berry. Si nous ne pouvons par nous- mêmes nous mettre d'accord sur les terres, au sujet desquelles nous faisons ces exceptions, moi, Phi- lippe , je choisirai trois évêques et barons, et moi , Henri , j'en choisirai autant, qui prononceront en- tre nous, et nous nous rapporterons à leur jugement invariablement et de bonne foi. » Cette même année, Louis , roi de France, expira à Paris, le quatorzième jour avant les calendes d'octobre : il fut enterré dans une abbaye de Tordre de Citeaux , appelée l'abbaye de Barbeaux, qu'il avait fondée à ses frais, et qu'il avait honorablement achevée.
Vers le même temps , Richard , duc d'Aquitaine et fils du roi Henri , réunit de toutes parts des cheva- liers, afin de se venger des injures de l'orgueilleux Geoffroi de Rançon, et vint mettre le siège devant Taillebourg, place qui appartenait audit Geoffroi. C'était une entreprise fort périlleuse, et qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait osé tenter ; car avant cette époque ce château avait échappé à toutes les attaques. 11 était entouré d'un triple fossé et d'une triple en- ceinte de murs. Les portes étaient garnies de serrures, de barres de fer, et d'autres moyens de résistance ;
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de fortes tours s'élevaient de distance en distance. On avait amassé sur le rempart des tas de pierres. Les vivres y étaient renfermés en abondance. En6n , dé- fendu par des chevaliers et par mille braves gens de guerre, le château ne redoutait pas l'arrivée de Ri- chard. Mais lorsque le duc , plus audacieux que les lions y fut entré à main armée dans le pays, il enleva les provisions des métairies, coupa les vignes, brûla les villages, démolit et abattit toute construction , et enfin vint camper près du château , établit ses ma- chines pour battre les murailles, et attaqua vigou- reusement les assiégés, qui ne s'attendaient à rien de pareil. Cependant (comme c'était une chose qui paraissait fort ignominieuse pour des chevaliers d'un grand cœur et d'une valeur éprouvée que de se lais- ser enfermer dans une enceinte de murs, sans cher- cher à y mettre obstacle) la garnison résolut unani- mement de faire une sortie et de tomber à Timproviste sur l'armée du duc. En effet ils l'assaillirent avec ardeur; mais le duc, se précipitant sur ses armes, montre l'exemple aux siens , et force les assiégés à tourner bride; comme il les poursuit dans leur re- traite , un furieux combat s'engage des deux côtés à l'entrée des portes. Là, les combattants éprouvent ce que peuvent le cheval , la lance, l'épée, l'arc, l'arba- lète, le bouclier, la cuirasse, Tépieu, la masse d'ar- mes. Enfin les assiégés ne pouvant résister plus long- temps aux charges impétueuses du duc, songent à rentrer dans leurs murs ; mais l'intrépide Richard se précipite dans la ville, péle-méle avec les ennemis,
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qui ne peuvent trouver d'asile nulle part : les soldats du duc courent çà et là sur les places, livrant tout au pillage et à Tincendie. Ceux des assiégés à qui un sort plus heureux a permis d'échapper à la mort se réfugient dans la principale citadelle ; mais bientôt le chef de la citadelle est lui-même forcé de se ren- dre, et les magnifiques murailles de Taillebourg sont rasées. Les autres châteaux du pays qui favorisaient la rébellion éprouvèrent dans le mois la même des- tinée. Richard, après avoir tout soumis au gré de ses vœux, passa en Angleterre, où son père le reçut avec de grands honneurs. Une monnaie neuve est frap- pée en Angleterre. — Mort de Jean, évéque de Chi- cester.
Le roi de France remet son royaume a la disposi- tion DU ROI d'Angleterre. — Mort de Roger , arche- vêque dTorr. — Particularités sur ce personnage. — L'an du Seigneur 4184 , les amis du roi de France Philippe , attirèrent son attention sur la puissance du roi d'Angleterre qui , à la tête d'un royaume si éten- du , attaqué par des nations barbares telles que les Ecossais et les Gallois, savait cependant le mainte- nir en paix. Alors , sur l'avis commun de ses con- seillers intimes , Philippe se remit lui-même et tout son royaume à la disposition du roi \ Déterminé par
* On s^explique aisément ce fait curieux , en réfléchissant que Phi- lippe II , roi à quinze ans , avait à lutter contre la jalousie de sa mère et de ses oncles , qui voulaient Tempécher d'épouser la fille du comte de Hainaut, nièce du comte de Flandre, avec la Picardie en dot. Le jeune
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cet exemple , le roi d'Angleterre remit à la* disposi- tion de son fils , Je roi Henri , le duché de Norman- die , et repassa en Angleterre le huitième jour avant les calendes d'août , avec Tintention de se mettre ea prières sur le tombeau du bienheureux martyr Tho- mas. Cette même année , Roger, archevêque d'York, expira le douzième jour avant les calendes de dé- cembre ; il avait obtenu de son vivant ce privilège du pape Alexandre : « Si quelqu'un des clercs placé sous la juridiction de Tarchevêque se trouvée Textrémitéet fait un testament, mais sans distribuer ses biens de ses propres mains, au moment de mourir, 1 archevêque aura le droit de mettre la main sur les biens du dé- funt. » Ce droit que Roger avait invoqué contre les autres, lui fut appliqué après sa mort; et toutes les richesses qui furent trouvées dans les trésors de Tar- êhevéque , furent confisquées par juste jugement de Dieu. Ces richesses se composaient d une somme de onze mille livres d'argeotetdetrois cents livres d'or, , d'une coupe d'or, dé sept coupes d'argent, de neuf tasses d'argent , de trois salières d'argent, de trois coupes de myrre\ de quarante cullières, de huit
roi avait besoin de la neutralité et de la bienveillance de Henri II pour obtenir cette province importante, qui, séparant la Flandre de Fa Nor- mandie , rompait le cercle des grands fiefs dont la royauté capétienne était entourée. Au reste, ïa démarche de Philippe était simplement un acte de déférence qui ne détruisait pas le lien féodal du vasselage auqud' le roi d'Angleterre était tenu envers le roi de France , puisque nou^ voyons H«nri II envoyer, eu cette occasion, une troupe de cfrevaticrs à Philippe, en signe dt vasselage. ' Muriinœ. Probablement murrinœ.
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soucoupes d'argent, d'une peiie d'argent , et d'un grand plat d'argent.
Letti^e du pape ad Prêtre- Jean , roi des Indes. — Environ vers la même époque, le pape Alexandre écrivit en ces termes au roi des Indes Prêtre-Jean \ « Alexandre, évêque , à son très-cher fils en Jésus- Christ , salut et bénédiction apostolique. Nous sa- vions depuis longtemps , sur le rapport de plusieurs, que vous faisiez profession de la religion chrétienne, et que vous désiriez ardemment vous livrer aux oeuvres pieuses. Mais nous en avons été informé sur- tout par le récit fidèle que nous a fait en homme sage notre cher fils , le médecin Philippe , à qui ,
* Le nom de Prêtre-Jean, selon Ducange , viendrait d'un Johannea- Presbyter^ nestorien, lequel, en ^^45, aurait tué un puissant roi indien et lui aurait succédé. D'autres assurent que le Prétre-Jean ou Preste- Jean était un roi de Tartarie (khan des Kéraïtes), et que les gens du pays l'appelaient d'un nom commun à tous les princes de cet empire, Juhanna. D'autres encore font venir ce nom du persan , Prester-Chan , prince des adorateurs, ou Prescheth-Gian, ange du monde. Les voyages du Juif Ben- jamin de Tudéla ( -1160-^73 ) dans la haute Asie et dans l'Inde contri- buèrent à rendre célèbre dans l'église latine le nom de ce roi étranger, sur la demeure et l'existence duquel on n'eut jamais que des notions fort incertaines. On prétend que le pape Innocent IV, en envoyant, vers -1246, une ambassade au petit-fils de Gengis-Kan , le pria de ne pas tremper ses mains dans le sang des chrétiens, sujets du Prétre-Jean, Beaucoup plus tard, à l'époque de la découverte des Indes par les Portugais, le roi Juan II, apprenant qu'il existait, à deux cent cinquante milles à l'est du royaume de Benin , un roi puissant qui professait la religion chrétienne et qui faisait porter une croix devant lui, envoya Pierre de Covilhanna et Alphonse de Paira à la recherche de ce personnage mystérieux. Mais on finit par reconnaître que le Prétre-Jean , indien ou tartare , si fameux dans les relations fabuleuses du moyen âge, n'était nullement le ISégus d'Abyssinie.
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dans vos étals, des hommes illustres et honorables de votre royaume ont communiqué vos intentions et votre projet. Il nous a dit tenir de leur bouche votre désir et votre dessein d'être instruit dans la science catholique et apostolique ; et il assure que vous sou- hnitez de tous vos vœux pour vous et pour le peuple confiée votre sublimité, une foi telle que rien ne s'écarte en elle de la doctrine du saint-siége aposto- lique. Mais ce qui vient s'ajouter encore au mérite de votre intention déjà fort louable, c'est que, comme ledit Philippe affirme l'avoir appris de vos serviteurs, vous désirez ardemment établir dans votre capitale une église et un sanctuaire qui vous serve de Jérusa- lem , où puissent demeurer et s'instruire plus plei- nement dans la discipline apostolique, des hommes sages et religieux , dont les enseignements vous ai- deraient bientôt , vous et vos hommes , à comprendre et à conserver dans vos âmes la saine doctrine. Aussi voulant redresser votre opinion sur les points dans lesquels vous vous écartez de la foi chrétienne et ca- tholique , nous envoyons vers votre grandeur ledit Philippe : il vous instruira au plus tôt , par la grâce de la foi , sur les articles de la religion chrétienne que vous n'envisagez pas de la même manière que nous; et alors vous ne pourrez plus craindre que de fausses opinions nuisent à votre salut ou à celui des vôtres, et que le nom chrétien ne brille pas en vous de ton le sa pureté. »
Mort d'Alexandre 111. — Mariage de Philippe-Al- n. 5
66 HENRI II.
GUSTE. — Faits divers. — Celte même année mourut le pape Alexandre après avoir siégé douze ans ^ dans la chaire romaine. Il eut pour successeur Humbault, évéque d'Ostie , qui occupa quatre ans la dignité pon- tificale , sous le nom de Lucius III. Vers le même temps , Philippe , roi de France , épousa Marguerite, fille de Baudouin, comte de Hainaut, qui Tavait eue de Marguerite , sœur du comte de Flandre Phi- lippe.
Cette même année, la vieille monnaie n'eut plus cours en Angleterre , et la nouvelle fut mise en cir- culation à la fête de saint Martin. Cette même année, Baudouin , abbé de Forden , monastère de Tordre de CîteauX;, succéda à Tévêque Roger dans l'église de Worcester.
Démission de l'évêque de Lincoln. —Faits divers. — L'an du Seigneur -4182, le fils [naturel] du roi d'Angleterre, Geoffroy, élu évêque à Lincoln, et dont l'élection avait été confirmée par le seigneur pape, après avoir gouverné tranquillenient son église pendant sept ans , se démit de sa dignité à Marlebo- rough, le jour de l'Epiphanie du Seigneur , en pré- sence du roi et des évêques du royaume , sans que personne l'eût obligé à prendre cette détermination. Vers le même temps , le roi Henri à Walthanî , en présence des grands du royaume , assigna libérale-
' Vingt-deux ans , de \ 159 à -l'ISI , si Ton compte à partir de la mort d'Adrien IV, sans s^arréter au schisme. En tout cas, le nombre douze est inexact.
ANNÉES M82-M85. 67
ment une somme de quarante-deux mille marcs d'ar- gent et de cinq cents marcs d'or pour subvenir aux besoins de la Terre-Sainte, et ensuite il repassa en Normandie. Vers la même époque, Henri, duc de Saxe , et gendre du roi, ayant été banni et exilé par l'empereur , se réfugia en Normandie auprès du roi, amenant avec lui la duchesse sa femme et ses deux fils, Henri et Othon. Pendant trois années la muni- ficence royale pourvut abondamment à tous ses be- soins. Cette même année , Gaultier de Coutances , archidiacre d'Oxford, fut sacré évêque de Lincoln par Richard , archevêque de Cantorbéry , à Angers , dans Téglise (Je Sainl-Lô. Cette même année mourut Gaullier , évêque de Rochester.
GUARIN, ABBÉ DE SaINT-AlBANS. SoCLEVEMENT DE
Richard. — Mort de Henri-le-Jeune. — Evêchés. — L'an du Seigneur il 85, Simon , abbé de Saint-AI- bans , étant mort, eut pour successeur Guarin , prieur de cette même église , qui reçut la bénédiction comme abbé le jour de la nativité de la mère de Dieu.
Vers la même époque , le roi Henri exigea vive- ment de ses fils Geoffroy et Richard qu'ils fissent hom- mage à leur frère aîné, le roi Henri , l'un pour la Bretagne , l'autre pour le duché d'Aquitaine. Geof- froy consentit volontiers pour le comté de Bretagne à ce que son père demandait. Richard , sommé par son père d'en faire autant, entra dans une violente colère : « Ne lirons-nous pas origine , disait-il , du « même père et de la même mère? N'est-il pas in-
m - - HENRI 11
« convenant que du vivant de notre père nous soyons « forcés de nous soumettre à notre frère aîné et de « le reconnaître pour notre supérieur? Et d'ailleurs « si les biens du côté paternel reviennent à Taîné , « je réclame ma légitime sur les biens de ma mère.» En apprenant ce refus, le vieux roi fut saisi d'indi- gnation et résolut dene pas épargner Richard. Aussi excita-t-il vivement son lils Henri-le-Jeune à réunir toutes ses forces, pour faire plier l'orgueil de son frère. Après plusieurs entrevues qui n'amenèrent aucun résultat pacifique , Henri-Ie-Jeune avait ras- semblé de toutes parts une nombreuse armée \ et se préparait à en venir aux mains avec son frère , lors- que le fil de sa vie fut coupé comme par le ciseau du tisserand ; ce qui trompa les espérances de plusieurs. En effet , Henri-le-Jeune dans la fleur de sa jeunesse, à l'âge de vingt-huit ans , fut retiré du milieu du
* En général, Matt, Paris retrace avec négligence la lutte des lils contre le père, ou des fils entre eux. Mais ici il laisse une lacune, qu'il est né- cessaire de combler. Henri-le-Jeune et Geoffroy entrent en Aquitaine, sur les terres de Richard , pour le punir du refus d'hommage. Effrayé du soulèvement du pays et des intrigues du roi de France , Henri II se joint à Richard. Henri-le-Jeune abandonne les insurgés poitevins. Geof- froi seul continue la guerre contre Richard. L'inutile entrevue de Li- moges , où le vieux roi manque d'être blessé par les insurgés , est suivie d'une nouvelle désertion de Henri-le-Jeune , qui se rend au camp des révoltés, puis revient avec son inconstance ordinaire auprès de Henri II , en s'engageantà lui faire ouvrir les portes de Limoges. Mais les députés sont mis à mort par les Aquitains , et bientôt Henri-le-Jeune, dangereu- sement malade, est privé de la présence de son père , qui redoute « la scélératesse des conspirateurs. » Il meurt sur un lit de cendres, en don- nant de grandes marques de contrition et de repentir.
ANNEE 4484. «9
mon Je. 11 mourut en Gascogne, dans cette partie de la province appelée la vicomte de ïureuue , à Châ- teau-Martel , le jour de la fête de saint Barnabe , apôtre. Son corps fut enveloppé comme il convenait à un roi , dans les vêtements de lin qu'il avait portés le jour de son couronnement quand il fut oint du saint chrême , puis transporté à Kouen où il fut en- seveli dans la cathédrale près du maître -autel avec tous les honneurs dus à un si grand prince. Cette même année , Girard, surnommé Puelle * , fut con- sacré évêque de Coventry; mais il paya tribut à la mort au bout de dix semaijies. Vers le même temps, Gaultier de Coutances, évêque de Lincoln, étant venu en Angleterre , fut installé solennellement dans son siège.
BaUDODIN , ARCHEVÊQUE DE CanTORBÉRY. — ArRIYÉE DE l'archevêque DE CoLOGNE ET DU COMTE DE FlANDRE
EN Angleterre. — L'an du Seigneur ^ 4 8>4 , Richard , archevêque de Cantorbéry , expira à Haling , bourg dépendant de Tévêque de Rochester. Cette même an- née , le roi Henri conduisit en Angleterre le duc de Saxe et sa famille. Peu de jours après , la duchesse accoucha à Winchester d'un fils qu'elle appela Guil- laume. Cette même année , Baudouin , évêque de Worcester , fut élu archevêque de Cantorbéry , et Gaultier , évêque de Lincoln , archevêque de Rouen.
' Piiella, dans le sens de vierge «u masculin ; ternie criionneiir «lui exprimait la chasteté. ]'uj/e- DuCANGE, à ce mot.
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Tous <leux ayant reçu le Pallium , furent installés so- lennellement dans leurs sièges. Vers le même temps, Philippe, archevêque de Cologne, el Philippe, coaite de Flandre, se rendirent «n Angleterre pour accom- plir leurs vœux d'oraisons sur le tombeau du bien- heureux martyr Thomas. Le roi d'Angleterre alla à kur rencontre et les pria de se rendre à Londres pour visiter la cité royale. A leur arrivée , la ville se cou- ronna pompeusement de fleurs (ce qui ne s'était pas encore vu). Toutes les rues retentirent* de la joie et du bruyant enthousiasme du peuple. L'archevêque de Cologne et le comte de Flandre furent reçus dans Téglise de Saint- Paul par une procession solennelle. On leur rendit ce grand honneur le même jour , et pendant cinq jours consécutifs ils furent hébergés dans le palais du roi avec la plus fastueuse prodiga- lité. Il est fort inutile sans doute de demander s'ils se retirèrent comblés de magnifiques présents. Cette même année mourut Jocelin , évêque de Salisbury.
Siège de Santarem et de Lisbonne. — Défaite des Sarrasins. — A cette époque environ , vers la fête du bienheureux Jean-Baptiste, le roi des Sarrasins d'Es- pagne , nommé Gamie , guida dans le territoire chré- tien le roi des rois Sarrasins, nommé Macemunt, accompÉ^né de trente-sept émirs. Ils s'attachèrent au siège de Santarem, donnèrent Tassaut pendant trois jours et trois nuits et entrèrent parla brèche. Les
* Adopté inionuit^ au lieu AHntmicit,
ANNEE ^84, 71
soldais de rintérieur qui déftiidaienl les remparts, se retirèrent daus la citadelle pour tenir tête aux en- nemis. La nuit suivante Févêque de Porto arriva avec le fils du roi et ils tuèrent aux Sarrasins quinze mille hommes avec leur roi Garnie. Ils se servirent «les corps morts pour combler le trou fait à la mu- raille , et ils placèrent ces cadavres comme un rem- part. Le lendemain , jour de saint Jean et de saint Paul , Tarchevêque de Saint-Jacques amena vingt mille soldats , et au point du jour tua trente mille Sarrasins. Peu après , le jour de Sainte-Marguerite, les Sarrasins massacrèrent des femmes et desejifants au nombre de dix mille , près d'Alcubaz ; mais les défenseurs du château d'Âlcubaz ayant fait une sor- tie , tuèrent trois émirs avec toute leur armée. Bien- tôt , la veille de la fête du bienheureux saint Jacques, le roi Macemunt apprit que le roi de Galice arrivait pour combattre seul à seul avec lui. Au moment où tout armé pour le combat , il montait à cheval, l'a- nimal le renversa jusqu'à trois fois, et il mourut de cette chute. Le chef mort, toute Tarmée prit la fuite abandonnant ses richesses. Le roi de Portugal donna à des maçons les captifs sarrasins pour qu'ils les em- ployassent à réparer les églises, et avec l'argent il fit faire une châsse d'or à saint Vincent. Peu après , une multitude de galères sarrasines vint assiéger Lis- bonne; parmi elles se trouvaient le dromant sur le- quel était disposé une machine telle que bs Sarrasins pouvaient aller et revenir tout armés par-dessus les murailles; mais par la projection de Dieu , un pion-
72 HENRI IL
geur réussit à s'attacher au dromant et à y faire un grand trou ; l'eau s y précipita et le vaisseau coula à fond. Les Sarrasins se voyant joués, prirent le parti de la retraite et abandonnèrent toutes leurs richesses.
Maladie du roi de Jérusalem. — Invasion de Saladin. — Avènement de Baudouin IV. — Détresse des chré- tiens d'orient. — A cetle époque , régnait à Jérusa- lem , Baudouin le fils de l'ancien roi Amaury. Ce • prince était rongé de la lèpre depuis le commence- ment de son règne : déjà il avait perdu la vue , et comme le mal dévorait surtout les extrémités des membres, il ne pouvait se servir ni de ses pieds ni de ses mains. Tout iïifirme qu'il était, il conservait la vigueur de son esprit, et s'appliquait (chose au-dessu» de ses forces) à accomplir ses devoirs de roi. C'est pourquoi il convoqua les seigneurs de l'état , et en présence de sa mère, ainsi que du patriarche, il constitua gouverneur du royaume Guy de Lusignan, comte de Joppé et d'Ascalon. Ce même Guy avait épousé la sœur du roi , appelée Sybille , qui avait été d'abord mariée au marquis de Montferrat, et qui en avait eu un fils , nommé Baudouin, Quelque temps après, comme l'administration de Guy de Lusignan ne faisait point fleurir le royaume de Jérusalem , le roi lui relira le pouvoir, et le confia à Raymond , comte de Tripoli.
Il arriva à cette époque, que Saladin , sullan de Damas, ayant soumis tous les rois sarrasins de To-
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rient, se fit obéir par toutes les nations infi<ièles, et mérita le titre de roi des rois et de seigneur des sei- gneurs. Il voulut joindre à sa puissance tous les états chrétiens d'Asie, et au commencement du mois de juillet , traversa le Jourdain , dévasta le territoire au- tour du château de Crach , nommé aneieunement Petradu désert, et se pourvut abondamment de vivres. De là, il traversa Naplouse, qu'il pilla d'abord, et qu'ensuite il brûla ; puis il marcha sur Sébaste : mais Tévéque racheta sa ville et son église , en livrant qua- tre-vingts prisonniers. Saladin entra ensuite dans l'A- rabie qu il dévasta , emmenant les hommes et les femmes en captivité. De là il se dirigea vers le grand Gerin , détruisit le château , fit quelques prisonniers, massacra les femmes et les petits enfants. Puis il dévasta le petit Gerin (?) , village dépendant des Templiers. Dans sa retraite, il s'empara d'un château, nommé Belver^ qui appartenait aux hospitaliers, et fît pri- sonniers ou tua ceux qui s'y trouvèrent.
Pendant ce temps , Baudouin le lépreux , roi de Jérusalem mourut, et eut pour successeur, son ne- veu, Baudouin, enfant de cinq ans, fils de sa sœur Sybille et de Guillaume, marquis de Montferrat. il fut aussitôt couronné roi , et la tutelle fut déférée à Kaymond , comte de Tripoli. Mais le clergé et le peu- ple voyant bien que le royaume en était venu au point qu'il ne pouvait subsister longtemps en cet état, avi- N sèrent au moyen de sortir de danger. La paix avec
' Probablement Echoir. ( Carte de MlCHAUD. )
74 HENRI H.
Saladin n'offrait pas grande garantie : ils ne pouvaient attendre aucune défense d'un roi enfant. Aussi se rangèrent- ils unanimement à Tavis , d'envoyer des ambassadeurs à Henri, roi d'Angleterre, avec mis- sion de lui offrir solennellement , au nom de tous les lidèles du royaume , la couronne de Jérusalem et les clefs de la ville sainte, avec celles du tombeau de Jésus- Christ et de l'église de la résurrection. Le patriarche Héraclius , qui en fut prié , se chargea de conduire l'ambassade, dont faisaient partie le grand maître des hospitaliers, et quelques autres. Ils traversèrent la mer méditerranée , et se rendirent à Rome , où le pape Lucius leur donna , pour le roi d'Angleterre , des lettres fort pressantes.
Arrivée du patriarche et du grand maître des hos- pitaliers EN Angleterre. — Lettre du pape Lucius IIL — L'an du Seigneur ^^85, Héraclius, patriarche de l'église de la résurrection^ et le seigneur Roger, grand maître des hospitaliers de Jérusalem , se rendirent à Reading, auprès du roi d'Angleterre Henri. Ils lui exposèrent les causes de leur voyage , lui remirent les lettres apostoliques, lui peignirent avec détail la désolation delà sainte ville de Jérusalem et de la terre de promission. Ce récit arracha des larmes et des soupirs au roi et à tous ceux qui l'entouraient. A l'appui de leur demande , ils apportaient au roi les clefs de l'église de la nativité du Christ, celles de l'é- glise de la passion , celles de l'église de la résurrec- tion, celles de la tour de David , celles du saint-sépui-
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cre, et Téleudarcl du royaume. Le roi reculées {ja- ges vénérables , avec le plus grand respect. La lettre du seigneur pape, contenait entre autres choses , ces paroles :
« Lucius , évêque , serviteur des serviteurs de Dieu, etc. ...; comme tous les princes les prédéces- seurs ont, plus que tous les autres rois de la terre, répandu au loin la réputation de leur gloire militaire et de la magnanimité de leur cœur, c'est avec raison, et avec une confiance bien placée, qu'on a recours à toi , qui as hérité non-seulement du royaume, mais encore des vertus de tes pères; aujourd'hui que le peuple chrétien est menacé d'un grand péril , ou plutôt d'une extermination totale, c'est le bras de ta grandeur royale qui doit garantir les membres de ce- lui dont la sainteté t'a permis de parvenir à ce com- ble de gloire , et qui t'a placé lui-même comme un mur inébranlable, au-devant des ennemis implacables de son saint nom. Or, que ta sérénité sache que ce Salad in, cruel persécuteur du nom chrétien, a déjà, dans à'esprit de fureur qui Tanime , tellement pré- valu contre les fidèles chrétiens de la terre sainte, que, si ies élans de sa cruauté ne sont réprimés par de so- lides barrières, il se flatte de s'abreuver bientôt aux eaux du Jourdain. »
ASSEMBI.ÉE DE ClERSENWEIL. — DÉPART DE HeNRI 11
POUR LA France — Faits divers. — A ces nouvelles, le clergé et le peuple furent coiivoqués : le roi et ton le la noblesse du royaume se réunirent à Londres,
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à Clerkenwell * , le dixième jour avant les calendes d'avril. Là, en présence du patriarche et du grand maître des hospitaliers, il lit prêter à tous ses fidèles le serment solennel de lui déclarer publiquement leur avis sur ce qu'il avait à faire, dans les circon- stances présentes, pour le salut de son âme : et ledit roi affirma en outre qu'il était disposé à suivre , en tout point, le conseil qu'il recevrait d'eux. L'assem- blée, après avoir délibéré à ce sujet, s'accorda à dire qu'il était meilleur et plus important, pour le salut de Tâme du roi, de gouverner son royaume avec la modération convenable, et de le défendre contre les invasions des barbares, que d'aller en personne pour- voir au salut des Orientaux. Le patriarche demanda alors un des fils du roi, puisque le roi refusait, pour lui-même , l'offre qui lui était faite : mais il parut peu régulier de rien statuer sur eux, en leur absence. Cette même année, Jean, fils du roi, reçut l'armure de chevalier des mains de son père, à Windsor, la veille des calendes d'avril, et passa ensuite en Irlande. — Le roi Henri, ayant traversé la mer avec le patriar- che , célébra la fête de Pâques à Rouen. Le roi de France, ayant appris l'arrivée du roi d'Angleterre, se rendit en toute bâte au château de Vaudreuil. Les deux rois s'y entretinrent familièrement pendant trois jours, et, en leur présence, beaucoup de seigneurs prirent la croix. Pour eux, ils se bornèrent à répon-
< Fons Hericorum. Je ne vois point d'autre traduction d^autant plus que Clerkenwell était la maison des hospitaliers.
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(ire au patriarche qu'ils lui promettaient chacun, pour la Terre-Sainte, un prompt secours: en effet, ce n'était pas une petite affaire à leurs yeux, que de partir des extrémités de l'Occident pc^qr une entreprise si difC- cile. Alors le patriarche , dont la négociation n'avait abouti à rien, retourna à Jérusalem, frustré dans son espoir. Cette même année, Hugues de Lacy, seigneur de la province que l'on appelle Meath, fut tué le hui- tième jour avant les calendes d'août. Vers le même temps , le comte d'Hundington étant mort sans en- fants, le roi d'Angleterre donna son comté avec les dépendances au roi d'Ecosse, Guillaume. Cette même année, Gilbert de Glanville, archidiacre de Lisieux, fut consacré évêque de Rochester, le troisième jour avant les calendes d'oclobre. Vers le même temps , mourut le pape Lucius , qui eut pour successeur Ur- bain, au rapport d'un historien. A cette époque, Henri, duc de Saxe , obtint de l'empereur la permission de revenir dans ses états; mais il dut se contenter de son patrimoine.
FiiTS DIVERS. — Mort de Geoffroi , fils de Henri H. — Avènement dTrrain 111. — Sa lettre a l'archevê- que DE Cantorbéry. — Mort de Mathilde , mère de Henri H. — L'an du Seigneur >l^80, Baudouin, ar- chevêque de Cantorbéry, reçut le pallium avec le titre de légat, dans la province qui lui était confiée. — Celte même année, Guillaume de Ver fut consacré évêque de Hereford, le jour de la fête du bienheureux Laurent. Cette même année, Geoffroi , comte de Bre-
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tagne et fils du roi d'Aogleterre, le quatorzième jour avant les calendes de septembre, expira * et fut ense- veli à Paris, dans le chœur des chanoines, en l'église de Notre-Dame : il laissa deux filles de sa femme Constance, fille de Conan, comte de Bretagne. A la mort de son mari, cette princesse était enceinte, et elle accoucha peu après d'un fils qu'elle appela Arthur. Cette même année, Hugues, Bourguignon de nation, et prieur de Tordre des chartreux en Angleterre, fut consacré évêque de Lincoln, le jour de la fête de saint Matthieu. Ce même jour, Guillaume de Norchale fut consacré évêque de Worcester. Cette même an- née , à Tépoque où Tannée se retire pour faire place à une autre , c'est-à-dire aux jours de la naissance du Seigneur, le pape Lucius étant mort, Urbain lui succéda ^. Vers le même temps , Jean , pré- centeur d'Exester, fut consacré évêque de cette même église.
Vers le même temps, le pape Urbain écrivit en ces termes à Baudouin, archevêque de Cantorbéry : « En vertu de Tautorité que nous vous accordons par les
* Il avait demandé à son père le comté d'Anjou, pour le joindre à sou duché de Bretagne. Sur le refus de Henri 11 , « il passa en France , où , « en attendant peut-être Toccasion de recommencer la guerre, il se livra « aux amusements de la cour. Renversé de cheval dans un tournoi , il (( fut foulé sous les pieds des chevaux des autres combattants, et mourut « de ses blessures. » ( M. AuG. THIERRY, liv. x. )
2 Ceci peut expliquer la phrase singulière que l'on trouve à la fin du paragraphe précédent. Selon les uns, Tavénemcnt d'Urbain III aurait eu lieu en 4483, selon d'aulres, en 4480 , au temps de Noël. Mais le Dic- tionnaire historique et MoRÉRY s'accordent à dire qu'Urbain fut élu pape au mois de novembre 1485.
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présentes , il vous est permis de bâtir une église en riionneur des bienheureux martyrs Etienne et Tho- mas, et d'y installer les dignitaires convenables, aux- quels vous devrez assigner canoniquement les bénéfl- ces que vous aurez fixés pour leur entretien. De même, nous vous enjoignons de diviser en quatre parts les offrandes qui sont déposées sur le tombeau du bien- heureux martyr Thomas. La première part sera cou- sacrée aux besoins des moines; la seconde, à la construction de Téglise ; la troisième, au soulagement des pauvres; quant à la quatrième, vous en dispose- rez à votre gré, en l'employant aux bonnes œuvres. » Vers le même temps, mourut la plus illustre des fem- mes , la vénérable dame Mathilde, fille de Henri 1**^, roi d'Angleterre, impératrice et femme de Henri, em- pereur des Homains , mère de Henri 11 , très-illustre roi d'Angleterre : c''est ce qui a donné lieu à cette épitaphe :
« Ci gît la fille d'un Henri, la feraine d'un Henri, la mère d'un Henri ; « illustre par son père, plus illustre par son époux, bien plus illustre en- • core par son fils ' . »
Sybille donne la couronne de Jérusalem a son mari,
(JUY de LUSIGNAN. — RUPTURE DE LA TRÊVE AVEC SaLA-
DiN. — Faits divers. — Vers la même époque, Bau-
* Ortu magna, viro major, se i maxima partu,
Hicjacet Henriri filia, sponsa, parens.
Ce distique , remarquable par sa précision et par sa netteté, est bin> au-dessus des vers prétentieux et barbares ordinaires à cette époque.
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douin, roi de Jérusalem, étant mort encore dans Ten- fance, il n'y avait, pour lui succéder, personne autre que Sybille , épouse de Guy, comte de Joppé , qui était sœur du roi Baudouin le lépreux, et mère du feu roi Baudouin l'enfant. Le temps appochail où la trêve conclue entre Saladin et le peuple chrétien allait ex- pirer, et la position critique de l'état exigeait qu'on pourvut au plus tôt à son gouvernement. Aussi, les barons et seigneurs du royaume s'étant assemblés , convinrent unanimement que Sybille, épouse de Guy, comme héritière légitime des rois défunts, serait cou- ronnée reine , et qu'elle répudierait Guy, dont l'in- capacité était notoire \ Sybille refusa le royaume qu'on lui offrait à cette condition , jusqu'à ce que tous les seigneurs du royaume eussent consenti, et se fussent engagés par serment, à reconnaître comme roi celui qu'elle choisirait pour époux. Cependant, Guy, son époux, la suppliait instamment de ne pas tarder plus longtemps, par égard pour lui. Sybille se décida enfin , en pleurant, à accepter le trône ; elle fut couronnée solennellement comme reine, et tous lui prêtèrent serment de fidélité. Guy, son époux, retourna dans son comté, sans femme et sans royaume. Cependant on annonce l'arrivée de Saladin et de son armée : ce
* Quand Geoffroy de Lusignan , dont la force et le courage étaient éprouvés , eut appris plus tard la nomination de son frère , il sVcria : « Ceux qui ont fait roi mon frère, m'auraient fait Dieu , s'ils m'eussent connu. » On accusait Syhille d'avoir empoisonné son fils pour faire régner son second mari. Toujours est-il qu'on ne sut jamais ni la maladie du jeune prince , ni le moment de sa raort.
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qui n'était pas dénué de fondement. Aussitôt la reine convoque , par un édïi royal , les dignitaires ecclé- siastiques et séculiers, à Teffet d'élire un roi. Alors, mettant à profit la concession qui lui avait été faite, de choisir qui elle voudrait pour mari , Sybille, au milieu de Tattente universelle , s'adresse d'une voix ferme à Guy, qui était présent avec les autres barons, et lui dit : « Mon seigneur Guy, je vous choisis pour « mari : je vous appelle à gouverner avec moi, et je « vous proclame aujourd'hui publiquement roi. » A ces mots toute l'assemblée resta stupéfaite, s'éton- nant que tant d'hommes sages fussent joués par une femme au cœur simple. Du reste, c'est un acte louable, et qui doit être approuvé par tous ceux qui aimenl la pudeur et la prudence : car elle agit avec tant d'adresse, qu'elle garda son mari pour elle-même, et son royaume pour son mari. A cette époque eut lieu un grand et terrible tremblement de terre, qui se fit sentir dans presque tout l'univers, puisqu'en Angleterre, où ce phénomène arrive rarement, plusieurs édifices furent renversés. Il arriva , à cette époque , que la mère de Saladin se miten route pour passer d'Egypte à Damas, avec un cortège brillantet de grandes richesses. Se fiant sur la foi de la trêve, elle s'engagea avec sécurité dans le pays qui est au delà du Jourdain ; mais îîegnault de Châtillon s'étant jeté à l'improviste sur la caravane, en pilla toutes les richesses : la mère de Saladin échappa cependant par la fuite. Saladin, outré de colère, demanda, aux termes des conventions, qu'on lui restituât les objets enlevés , et qu'on lui donnât n 6
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satisfaction sur cet outrage. Sommé de se prêter à cette réparation , Regnault fit à Saladin une réponse brutale el insolente. Celui-ci, joyeux au delà de toute expression, que la trêve eût été rompue du côté des chrétiens, eutun motif dese venger, et se prépara au combat. — Une image de pierre, représentant Tenfant Jésus, ayant été brisée, le sang en coula.— Les rois de France et d'Angleterre prirent la croix le treizième jour avant les calendes de février. — L'église cathédrale de Chicester, et la ville elle-même, sont dévorées par un incendie, le quatorzième jour avant les calendes de novembre. — Hugues de Nunant est nommé évê- que de Chester.
Siège de Tibériade. — Victoire de Saladin devant
CETTE ville. — CoNQUÊTE DE JÉRUSALEM ET DE PRESQUE
TOUTE LA Terre-Sainte. — L'an du Seigneur ^487, Saladin, enllafiiméde colère contre les chrétiens, réu- nit les Parthes, les Bédouins, les Turcs, les Sarrasins, les Arabes, les Cordiniens \ et joignant à ces peuples
* Matth. Paris désijjne sous ce nom les Kurdes, peuplade guerrière et indépendante, qui habitaient' le pays montagneux situé au-delà du Tigre, Gibbon croit retrouver dans ces Kurdes les anciens Karduchiens qui dé- fendirent leur liberté contre les efforts des successeurs de Cyrus , et qui inquiétèrent les dix mille dans leur retraite. Saladin ( Salah-Eddin ), comme son père Ayoub ou Job , comme son oncle Shiracouh , était un aventurier kurde , au service deNoureddin, Soudan Atabek , de Damas, Son oncle renversa, en Egypte , la domination des Fatimites. A la mort de Shiracouh, Saladin fut nommé grand visir, malgré la jalousie de Noii- reddin, qui redoutait un vassal aussi entreprenant. Noureddin expira au moment même où la lutte allait s'engager, et l'heureux aventurier, pos- sesseur tranquille de l'Egypte, recueillit rapidement le vaste héritage de son ancien maître.
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les Iroupes égyptiennes, il entra sur le territoire des chrétiens, où il commit d'affreux ravages. Déjà, ne se contentant plus de quelques forteresses de Galilée , il résolut d'assiéger CalvarieV En se dirigeant vers cette place avec toutes sortes de machines de guerre, il rencontra le grand-maître des Templiers , accompa- gné de soixante frères de Tordre et d'une foule de chrétiens. H les massacra et les envoya au ciel avec la palme du martyre. Joyeux de cette première victoire, il se dirigea en tout hâte vers Calvarie. Le roi de Jé- rusalem, apprenant que la ville était cernée et les habitants en grand danger de succomber, convoqua par un édit royal toutes les forces de son royaume , ne laissant à la garde des châteaux que les vieillards et les femmes, à qui l'âge ou le sexe ne permettait pas de porter les armes. Vingt mifle chevaliers se réu- nirent à la fontaine de Séphouri, et de là, levant leur camp, se dirigèrent vers Tibériade, sous la conduite de Raymond, comte de Tripoli. Quelques jours avant la funeste journée , le chambrier du roi avait eu une vision terrible. C'était un aigle qui , volant au-dessus de l'armée chrétienne , et portant sept dards dans ses serres, avait crié d'une voix effrayante : « Malheur ù toi, Jérusalem! Malheur à vous, qui habitez Jé- rusalem! )) Il est suffisant de rappeler, pour expli- quer cette vision , ce que l'Esprit Saint dit des réprou- vés, par la bouche du prophète : « Le Seigneur a tendu
* C'est très-probablement la même ville que Tibériade. On sait que les bistoriens des croisades désignent fréquemment le même lieu sons plu- sieurs noms.
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son arc, et il y a ajusté les flèches qui donnent la mort. »)
Saladin, apprenant que le roi venait en personne au secours des assiégés, marcha intrépidement à sa rencontre, et sachant que les chrétiens étaient enfermés entre des rochers étroits et escarpés, près de Tibériade , dans un lieu appelé Mariscallie* , il vint les attaquer avec confiance. Les chrétiens reçurent le choc avec autant de vigueur que le leur permettait le désavantage de leur position. On combattit avec acharnement de part et d'autre, et le champ de bataille était jonché de morts. Enfin Dieu, pour punir les péchés des chrétiens , donna la victoire aux infidèles. On prétend que le comte de Tripoli , général de l'armée , ayant abaissé traîtreusement en terre l'étendard royal , décida la déroule des chré- tiens ; mais oii fuir, cernés qu'ils étaient par les en- nemis? Le roi Guy et la sainte croix tombèrent entre les mains des infidèles ; et une multitude de chrétiens furent faits prisonniers , ou passés au fil de Fépée. Ceux qui échappèrent à ce désastre furent le comte de Tripoli, grandement soupçonné de trahison; le seigneur Regnault , patron de Sidon , et le seigneur Balien, avec quelques frères de la milice du Temple. Cette malheureuse bataille fut livrée le 5 et le 4 avant les nones de juillet, après Toctave de saint Pierre et saint Paul , apôtres. Thierry, grand maître de la mi-
* Ce lieu n'est point dans M . Michaud , qui parle des hauteurs da Loubi.
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lice du Temple, échappa aussi au massacre, mais en ce jour il eut à regretter deux cent trente frères de Tordre. Le comte de Tripoli avait échappé, sans avoir perdu une goutte de sang : on tira parti de cette cir- constance , pour Taccuser d'avoir agi traîtreusement envers son roi et envers le peuple de Dieu. Des deux porteurs de la sainte croix, Tévéque d'Acre et le pré- centeur du Saint-Sépulcre, Tun fut tué, l'autre fut fait prisonnier, et ils succombèrent avec leur précieux fardeau. Ainsi, pour les péchés des hommes, la sainte croix fut prise.Le gage qui nous avait délivrésdu vieux joug de la servitude fut emmené en captivité pour nous, et souillé par les mains profanes des gentils. Saladin, après cette victoire éclalante , revint dans Tibériade, et, maître du seul fort qui résistât encore, il fit transférer à Damas le roi et les autres prison- fliers. De là , il envahit la Galilée, où il occupa faci- lement toutes les places ; il parut devant Ptolémaïs et s'en empara sans coup férir ; de là, il marcha sur Jérusalem , assiégea la ville , et disposa ses machines. Les habitants essayèrent quelques préparatifs de dé- fense ; mais les arcs , les arbalètes , les pierriers n'é- laient pas en état, et restèrent sans effet. Alors une populace tremblante vint se presser, en pleurant, au- tour du patriarche et de la reine , qui commandaient dans la ville , les suppliant de régler avec Saladin , les articles de la capitulation. Le traité fut conclu , traité plus douloureux que 'mémorable. Chacun racheta sa vie, les hommes en payant dix besants d'or, les
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femmes cinq, les enfanls un; ceux qui n'étaient point en état de donner la rançon restèrent pour toujours en esclavage. 11 y avait alors dans la ville quatorze mille personnes des denx sexes qui , ne pouvant payer, furent réduites en servitude. Ainsi la sainte cité fut rendue aux ennemis du Christ. Le tombeau de Dieu tomba au pouvoir de ses persécuteurs, et la sainte croix fut possédée par ceux qui blasphèment le nom du crucifié. Saladin fit son entrée dans Jérusalem au son des tambourins et des trompettes , se rendit au temple , fit renverser la croix qui étincelait sur le dôme , et les autres croix , objets de la vénération des chrétiens ; le temple , en dedans et en dehors, fut pu- rifié avec de Teau de rose , et les préceptes de Tido- lâtrie furent proclamés à grands cris aux quatre coins du temple. 11 imposa un tribut fixe à l'église de la Résurrection et au Saint -Sépulcre ainsi qu'à plusieurs autres lieux vénérés par les chrétiens de Syrie. Puis Saladin , s'avançant rapidement, soumit toutes les villes et toutes les forteresses d'alentour, excepté Ascalon , Tyr et la ville de Crach , autrement dite Montréal, au delà du Jourdain.
Lettre d Urbain 111 a l' archevêque de Cantorbéry. — Richard de Poitiers prend la croix. — Faits divers. — Cette même année , le pape Urbain écrivit en ces termes à Baudouin , archevêque de Cantorbéry , relativement au couvent de son église : a Nos chers fils le prieur et les frèies du couvent de l'église qui
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vous est confiée nous ont envoyé des lettres et des députés pour nous remontrer que l'église dont vous nvez commencé la construction peut causer préju- dice à eux et à leur église, et que si Ton nç renonce aux travaux entrepris , ladite église souffrira miséra- blement préjudice dans sa dignité et dans son rang. Mais nous, qui voulons pourvoir avec soin, à ce qu'il ne s'élève entre vous et vos frères aucun sujet de dis- pute (car ceux qui sont en discussion i e peuvent vaquer convenablement aux offices divins), nous aver- tissons votre fraternité, d'après Tavis de nos frères les cardinaux, et vous enjoignons formellement de suspendre la construction de ladite église, sans re- courir à aucun prétexte ou appel . jusqu'à ce que, pleinement informé, nous statuions sur ce qui doit être fait à cet égard , nonobstant toute autre lettre ob- tenue du saint-siége apostolique.» Cette même année, le pape Urbain étant mort, Grégoire lui succéda ; fnais il n'occupa la chaire que deux mois, et après sa mort. Clément III fut élevé au saint-siége , le trei- zième jour avant les calendes de janvier. Cette même année , Gilbert , évéque de Londres, paya tribut à la nature. Cette même année , Richard , comte de Poi- tiers, ayant appris les malheurs de la Terre-Sainte, et la captivité de la croix , reçut la croix , le premier des seigneurs d'outre-mer, des mains de l'archevêque de Tours, sans attendre les prédications de personne, et sans le conseil ou la volonté de son père. Celte même année, Hugues de Nunant, fut nommé évêque de Chester.
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Prédication de la troisième croisade. — L'an du Seigneur 4>I88, Frédéric, empereur des Romains, décidé par les prédications de Henri , évéque d'AI- bano et légat du saint-siége apostolique , qui avait été envoyé par le pape Clément, prit la croix du Christ. Vers le même temps , le roi Philippe et le roi d'Angleterre Heiiri eurent une entrevue en Nor- mandie , entre 1 rie et Gisors , relativement à la dé- livrance de la Terre-Sainte : après de longues négo- ciations ils convinrent, en présence du comte de Flandre Philippe , de prendre la croix et de s'asso- cier pour faire le voyage de Jérusalem. Le roi d'An- gleterre reçut le premier la croix des mains de Tar- chevécjue de Reims , et de Guillaume, archevêque de Tyr : ce dernier avait été envoyé en Occident par le seigneur pape, avec le titre de légat, pour y prêcher la croisade. Le roi de France prit ensuite la croix, puis Philippe, comte de Flandre, et leur exemple en- traîna les autres. Aussi , tant dans l'empire que dans les deux royaumes de France et d'Angleterre, arche- vêques, évêques, ducs, marquis, comtes, barons, chevaliers, gens de moyenne classe, et même gens du peuple j reçurent la croix avec enthousiasme \ Il fut
< Des chansons composées en langue vulgaire ou en langue latine con- tribuaient à exciter cet enthousiasme. Une d'elles, attribuée à un clerc (l'Orléans, fut répandue jusqu'en Angleterre. M. Aug. Thierry la traduit ainsi, sur le texte fourni par Roger de Hoveden :
« Le bois de la croix est la bannière de notre chef, celle que suit notre armée.
« Nous allons à Tyr 5 c'est le rendez-vous des braves : c'est là <|ac
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convenu entre eux que les croix des Français seraient rouges, les croix des Anglais blanches, et celles des Flamands vertes. Il fut stipulé aussi que chaque croisé conserverait ses terres, ses biens, tant meubles qu'im- meubles et toute autre chose sienne, dans Tétat où ces biens se trouveraient au moment où il aurait pris la croix; et cela, tant pendant la durée du pèlerinage que pendant les quarante premiers jours qu'il sé- journerait dans sa terre [après son retour].
Nouvelle guerre entre les deux rois de France et d'Angleterre. — Vers la même époque, Geolfroy de
doivent aller ceux qui font tant d'efforts pour acquérir, sans nul fruit, le renom de chevalerie.
« Le bois de la croix , etc.
« Mais, pour cette guerre, il faut des combattants robustes et non des hommes amollis; ceux qui soignent leurs corps à grands frais n'achè- tent point Dieu par des prières.
« Le bois de la croix , etc.
« Qui n'a point d'argent, s'il est fidèle, la foi sincère lui suffira ; c'est assez du corps du Seigneur pour toute provision de voyage au soldat qui défend la croix.
« Le bois de la croix , etc.
« Le Christ, en se livrant au sup[ilice , a fait un prêt au pécheur ; pé- cheur, si tu ne veux pas mourir pour celui qai est mort pour toi , tu ne rends pas ce que Dieu t'a prêté.
« Le bois de la croix, etc.
« Écoute donc mon conseil ; prends la croix , pt dis , en faisant ton vœu : « Je me recommande à celui qui est mort pour moi , qui a donné pour moi son corps et sa vie. »
« Le bois de la croix est la bannière de notre chef , celle que suit notre armée. »
to HENRI II.
I.usignan lua en trahison un ami de Richard, comte de Poitiers. Pour tirer vengeance de cet attentat, le comte courut aux armes : mais se souvenant de son engagement à la croisade, il épargna tous les hom- mes de Geoffroi qui voulurent recevoir le signe de la croix. Quant aux autres, il les passa au fil de Té- pée, et réduisit en sa puissance plusieurs châteaux ; mais Geoffroi , soutenu , dit-on , par l'argent et les secours du roi d'Angleterre, résista au comte Ri- chard, qpi se voyant arrêté dans ses succès, en con- çut contre son père une vive animosité. Cependant Geoffroi finit par être écrasé, et Richard entra alors à main armée sur le territoire du comte de Toulouse dont il avait à se plaindre. En quelques jours il ré- duisit dix-sept châteaux. Le roi de France, Philippe, offensé de ce que le comte Richard était entré sans Tèn avertir sur le territoire du comte de Toulouse [son vassal ] , surprit la ville de Châteauroux, et força tous ceux qu'il y trouva à lui jurer fidélité! Ce fait était d'autant plus déshonorant pour un si grand prince , que le roi d'Angleterre , au moment de re- passer dans son royaume après avoir reçu la croix, avait confié au roi de France la garde de toutes ses terres du continent. Fnsuite le roi de France en- traîna dans son parti , tant par menaces que par promesses, plusieurs châtelains vassaux du roi d'An- gleterre. Ainsi, par la malice du diable , ces deux rois qui s'étaient croisés contre les infidèles redevinrent ennemis, et portèrent l'un chez l'autre de mutuels ravages. En effet , le roi d'Angleterre étant entre
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dans le royaume de France , désola tout le pays de- puis Verneuil jusqu'à Mayenne. Cette même année Richard, évêque de Winchester, mourut le onzième jour avant les calendes de janvier, et fut enterré à Winchester.
Lettre de Frédéric Barrerodsse a Saladin. — Ré- ponse DE Saladin. — Cette même année, Frédéric, empereur des Romains , écrivit à Saladin , relative- ment à la Terre-Sainte, une lettre conçue en ces ter- mes : « Frédéric, par la grâce de Dieu empereur des Romains, toujours augui^te, et triomphateur illus- tre des ennemis de Tempire, à Saladin, chef des Sar- rasins : que Jérusalem échappe à tes mains comme elle a échappé à celles de Pharaon. — Comme tu as profané dernièremenlla Terre-Sainte, à laquelle nous commandons par le commandement du roi éternel, la dignité impériale et le soin de notre devoir nous ordonnent de punir avec une indignation bien mé- ritée un attentat si audacieux et si criminel. C'est pourquoi, à moins que tu ne rendes la Terre-Sainte et tout ce que tu as pris , et que tu ne donnes pour des excès si odieux la satisfaction fixée par les con- stitutions sacrées ( car nous voulons observer les formes qui doivent rendre notre attaque légitime), nous laisserons écouler l'espace d'une année, à par- tir des calendes de novembre, au bout de laquelle année nous te donnons rendez-vous dans la plaine de Thanis \ pour y tenter la fortune des combats , en
' CVst saqs doute la Thanis d^Égyple, non loin de Daraiette.
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vertu de la croix miraculeuse, et au nom du vrai Jo- seph *. Je ne puis croire que tu ignores ce qui est notoire, d'après les écrits des anciens et les histoires de notre temps. Serait-ce que tu ne veux pas paraître savoir que les deux Ethiopies, la Mauritanie, la Perse, la Syrie , la Parthie, la Judée, le pays de Sa- marie, TArabie maritime, la Chaldée, l'Egypte, l'Ar- ménie et une foule d'autres provinces dépendent de notre empire^. Ceux-là le savent, qui se sont eni- vrés de leur propre sang versé par le glaive romain. Toi-même , si Dieu t'éclaire, tu comprendras ce que peuvent nos aigles victorieuses ; ce que peuvent les armées de tant de nations ; ce que peut la furie du Teuton, qui agite ses armes même dans la paix ; Tin- domptable valeur des peuples de la source du Rhin, dont la jeunesse ne sait pas fuir ; et le Batave à la taille élevée ; et le Suève rusé ; et la sage Franconie ; et la Saxo qui se fait un jeu des combats ; et la Thu- ringe ; et la Westphalie ; et Tagile Brabançon ; et le Lorrain qui souffre impatiemment la paix ; et Tin- quiet Bourguignon; et Thabitant des forêts Alpines; et la Frise au choc impétueux ; et la Bohême qui sait mourir en riant ; et la Pologne plus féroce que ses
^ On sait la vénération des musulmans d^Egypte pour la mémoire du fils de Jacob. Frédéric leur reproche sans doute de ne point l'apprécier au point de vue chrétien ; car je ne pense pas qu'on doive voir, dans ces paroles de l'empereur, une allusion au nom de Joseph, qui était le nom propre du fils d'Ayoub. Salah-Eddin ( salut de la religion ) n'était qu'un surnom .
2 Si cette lettre est authentique, les prétentions de Frédéric Barbe- rousse à la succession de Trajan et de Marc-Aurèle sont bien surannées.
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betes féroces; et l'Autriche ; et la Stirie; et le Bris- gaw (?) '; et l'Illyrie ; et la Lombardie ; et la Toscane; et nos archegayes ; et nos vieux timoniers et les pi- lotes de nos pinasses \ Enfin ce jour plein de joie et de bonheur, fixé pour le triomphe du Christ, te mon- trera comment ce bras que tu accuses de vieillesse , sait encore manier une épée.
[Saladin] au roi son fidèle ami , le grand et Fil- lustre Frédéric, roi d'Allemagne, au nom du Dieu miséricordieux, par la grâce d'un seul Dieu, tout- puissant, souverain , vainqueur , éternel, et qui n'aura point de fin. Nous lui rendons des actions de grâces perpétuelles, à lui dont la grâce est sur le monde : nous le prions qu'il fasse descendre sa pa- role sur ses prophètes, et surtout sur notre législa- teur, son messager, le prophète Mahomet, qu'il a envoyé pour le redressement de la vraie loi qui doit un jour éclater au-dessus de toutes les autres lois. Nous te faisons savoir, sincère, puissant et illustre ami et aimable roi d'Allemagne, qu'il est venu vers nous un certain Henri , se disant ton ambassadeur, et qu'il nous a remis une lettre qu'il nous a dit être de toi. Nous nous sommes fait lire la lettre, et nous
* Burgesitty nous lisons Brisgoia, et Lombardia, au lieu de Leo- uardia.
2 Quid Archariiana , quid vêtus Proreiha, quid Spinaciux nav- clerus. Ce membre de phrase nous semble inintelligible, si Ton y cherche des noms de lieux. Guidé approximativement par le glossaire de Char- pentier, nous proposons de lire : quid arcaragia, qvid vtus proreta, quid spinachii nauclenis. L'empereur termine son enumeration par quelques mots sur ses armées et sur ses flottes.
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avons écouté cet homme parier de vive voix : nous avons répondu aux paroles qu'il nous a dites de bou- che, et c'est là le sujet de notre écrit. Tu comptes tous ceux qui doivent s allier à toi et venir contre nous : lu les nommes et tu dis : le roi de telle pro- vince, le roi de telle autre, tels comtes, tels archevê- ques, tels marquis, tels chevaliers : et nous, si nous voulions comme toi faire le dénombrement de tous ceux qui reconnaissent notre pouvoir, qui sont prêts à obéir à nos ordres, à venir à notre appel, et qui sauront combattre sous nos yeux, la multitude en se- rait si grande, qu'elle ne pourrait être contenue dans cet écrit. Tu parles de tes chrétiens ; mais les Sar- rasins sont beaucoup plus nombreux que les chré- tiens. Entre vous et ceux que vous nommez chré- tiens \ il y a la mer; entre nous et lesSarrasins, dont le nombre est incalculable , il n'y a ni mer ni obsta- cle aucun qui les empêche de venir à nous. Nous avons pour nous les Bédouins qui, si nous les oppo- sions seuls à nos ennemis, suffiraient pour les Re- pousser. Nous avons les Turkomans ; si nous les ré- pandions comme un torrent sur nos ennemis, nos ennemis seraient engloutis : nous avons des tribus de pasteurs qui combattraient avec valeur si nous l'or- donnions, contre les nations qui doivent envahir nos terres, et qui s'enrichiraient de leurs dépouilles et qui les extermineraient. Nous avons des soldats belliqueux , qui font que la terre nous est ouverte et
* Evidemment les chrétiens d'Asie.
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aequise, et que nos adversaires sont abattus. C^ux-là et tous les rois musulmans ne tarderont pas dès que nous les aurons sommés et appelés. Quand lu auras rassemblé tes forces comme Tannonce ta lettre ; quand tu auras amené ta multitude, comme nous en menace ton député, Dieu nous donnera la puissance, et nous marcherons contre toi : Dieu nous donnera la force, et nous obtiendrons la victoire et les terres. Car en venant contre nous , tu amèneras tout ce que tu pourras rassembler de forces, et toute ta nation sera épuisée. Nous savons qu'il ne restera personne dans tes élats pour se défendre lui et sa terre ; et quand Dieu nous aura donné la victoire dans sa force, rien ne nous empêchera plus de conquérir li- brement tes états , avec l'aide et la volonté de EHeu. Deux fois les chrétiens ont voulu nous imposer leur' loi dans Baby lone : une fois à Da miette , et l'autre fois à Alexandrie* . Et tu sais quel a été pour eux le ré- sultat de chacune de ces expéditions. Dieu a réuni soBS nos lois des pays plus nombreux que les tiens , et plus vastes en lonfjueur comme en largeur. C'est la Babylonie avec ses dépendances , la terre de Da-
* Saladin fait allusion au siège de Daraiette, que le roi Amaury avait entrepris , en 4 1 69 , après s'être emparé de Peluse et avoir menacé le Caire. La disette, la pluie, le feu grégeois forcèrent les assiégeants à se retirer et à évacuer l'Egypte. Mais , comme on persistait à considérer l'Egypte comme le point d'appui d'un établissement durable en Orient , les Latins revinrent de nouveau attaquer l'Egypte , en 4173, à l'avénc- ment du jeune Baudouin IV. Saladin, en personne, leur fit lever le sié(;e d'Alexandrie.
06 HENRI II.
mas, les côtes de Judée, la terre de Gessure ' et ses châteaux, le pays du Korasan (?) et ses dépendances, la région de llnde et tout ce qui s'y rattache. Par la grâce de Dieu , tout cela est dans nos mains : le reste des rois sarrasins est soumis à notre empire. En ef- fet, si nous appelions à nous les très-illustres rois des Sarrasins, ils ne refuseraient pas de venir. Si nous nous adressions au calife de Bagdad (que Dieu sauve) , il descendrait du haut de son trône élevé, et marcherait au secours de notre excellence. Quant à nous, parla protection de Dieu, nous avons conquis Jérusalem et son territoire ; il ne reste aux mains des chrétiens que trois villes, Tyr, Tripoli, Antioche, et encore il n'y a plus qu'à les prendre. Si tu veux la guerre , si Dieu la veut aussi , et qu'il soit dans sa ■volonté que nous obtenions toute la terre des chré- tiens, nous irons à ta rencontre, comme tu nous y provoques par ta lettre. Mais si lu veux traiter avec nous pour le bien de la paix, tu n'as qu'à mander aux gouverneurs des trois lieux nommés plus haut , de nous les remettre sans résistance, nous te rendrons la sainte croix; nous délivrerons tous les prisonniers chrétiens qui sont en notre pouvoir ; nous permet- trons qu'un prêtre veille à l'entretien du sépulcre ; nous rétablirons les abbayes qui existaient au temps
* Ce pays est placé dans lUturée sur les cartes. Nous y voyons l'ancien royaume syrien de Gessur dont parlent les livres saints et riiistorien Josèphe. — Quant à IXoasia , que nous traduisons par Korasan , nous pensons que le pays de Hérat était alors, comme aujourd'hui, un avant- poste important vers les riches contrées de Lahore et de l'Inde.
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de la première domination des Musulmans ; nous agirons bien avec vos religieux ; nous permettrons à vos pèlerins, tant que nous vivrons, de venir à Jéru- salem , et nous maintiendrons la paix avec les chré- tiens. Cette lettre a été écrite Tan o84 de Tarrivée de notre prophète Mahomet, par la grâce d'un seul Dieu. »
Guy de Lcsignan sort de captivité. —Siège de Ptolé- MAïs.— Retraite de Saladin. — Nouveaux démêlés qui RETARDENT LE DÉPART DES CROISÉS. — Cette même année, Guy, roi de Jérusalem , après être resté une année dans les fers, à Damas, lut délivré par Saladin, à condition qu'il renoncerait à son royaume, se ban- nirait lui-même , et repasserait la mer. Le clergé du royaume décida que cette condition devait être an- nulée, et qu'on ne pouvait observer un pareil serment , lorsque la religion était en péril , que la terre de pro- mission était abandonnée sans secours , sans chef et sans guide, et que les pèlerins à venir étaient expo- sés à ne trouver personne qui se mît à leur tête. Aussitôt que Ton apprit la délivrance du roi, une foule de pèlerins, nouvellement arrivés en Palestine, avec le peuple du pays, vinrent Pentourer, et lui formè- rent une armée nombreuse. Cette multitude s'élant présentée devant Tyr, ne fut pas reçue * par le mar- quis, qui y commandait, quoique le gouvernement de la ville ne lui eut été confié qu'à condition de la remettre snr la réclamation du roi , ou des héritiers
' Nous adoploDs la variante.
u. T
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du royaume. Mais quelques jours après, ce même marquis étant mort , Tenirée de Tyr ne fut plus fer- mée aux pèlerins. Vers le même temps mourut Ray- mond , comte de Tripoli , à qui Ton attribuait tous les malheurs de la Terre-Sainte : on dit que se trou- vant à rextrémité, il fut saisi d'un tel délire, qu'il ne put recevoir le viatique comme un chrétien. Alors le roi ayant réuni Tarmée des barons qui s'étaient joints à lui , les templiers et les hospitaliers , ainsi que les pèleriiis véiiitieus et génois nouvellement débarqués, se dirigea vers Ptolémaïs, autrement nommée Acre, et ses troupes, d'après un recensement exact, s'éle- vaient déjà à neuf mille combattants. Le roi de Jéru- salem étant arrivé devant Ptolémaïs , fit gravir à son armée une colline voisine de la ville, et qui, pré- sejitanl par sa hauteur et par sa forme ronde l'appa- rence d'une tour, est appelée vulgairement Turon. Cette montagne s'élève à l'orient de la ville , et de son sommet on découvre autour de soi une vaste perspective dans la plaine. Le troisième jour après leur arrivée, les chrétiens mirent le siège devant la ville , et ce siège ne fut pas interrompu depuis lors , jusqu'à l'époque où elle fut prise par les rois de France et d'Angleterre, Philippe et Richard. En effet, c'était le rendez-vous de tous ces pèlerins au cœur simple , de tous ces soldats au rang obscur , qui dans l'élan de leur enthousiasme, et sans attendre leurs rois ou leurs seigneurs , partaient des extrémités du monde pour venir défendre la cause de Dieu. Le roi de Jérusalem se voyant donc entouré d'une V - • ■
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foule de pèlerins , les ût descendre de la colline de Turon , et vint poser son camp sous les murs de la ville , avec les pèlerins nouvellement arrives. Peu de jouis après, Saladin survint avec une armée nom- breuse et se jeta impétueusement sur les chrétiens, pensant les écraser du premier choc ; mais les fidèles se formèrent en corps compacte, et résistèrent avec valeur, comme des gens qui vendent chèrement leur vie : alors Saladin les fit envelopper, jugeant impos- sible que de cette armée un seul homme échappât à la mort. Mais celui qui réprime les projets des ré- prouvés ne voulut pas qu'il en fût ainsi. En effet, au moment où les croisés, après avoir soutenu pen- dant trois jours les attaques des iiifidèles qui les pressaient de toutes paris, commençaient à se lasser et allaient peut-être céder, ils aperçurent une fiotte monlée par douze mille Danois et Frisons, qui en- trait à pleines voiles dans le pori, et qui. Dieu ai- dant, aborda avec le plus grand bonheur. Saladin , troublé par la vue de ce secours et d'autres renforts qui arrivaient sans cesse , redescendit couvert de con- fusion dans rintérieur de son royaume.
11 arriva à cette époque une nouvelle querelle , qui arrêta Texpédition de la Terre-Sainte. Peu de temps après avoir pris la croix , le roi de France et Ricliard de Poitiers, d'une part; Henri, roi d'Angleterre , de Tautre, recommencèrent la guerre , s'enlevant réci- proquement les châteaux , commettant une foule d*^ ravages et de meurtres. Ils se réunirent enfin, pour le bien de la paix, à une entrevue en Normandie:
4 00 , HENRI II. .\
mais le diable sema Tivraie au milieu du bon grain, et les deux rois se retirèrent en mauvais accord.
Médiation du pape entre les rois de France et d'Angleterre. — Lettre du marquis de Montferrat a l'archevêque de Cantorbéry *. — Le roi Henri, qui demeurait dans ses provinces d'outre-mer, supportait avec douleur et indignation les ravages commis sur ses terres, par le roi de France Philippe et le comte . de Poitiers Richard. Vers les fêtes de Noèl, il se ren- dit à Saumur, dans TAnjou, et là, tint une cour brillante , quoique plusieurs de ses comtes et barons se fussent retirés de lui , pour s'attacher à son fils flichard. Les trêves conclues entre les deux rois étant expirées à la fête de saint Hilaire, Philippe, roi de France, et le comte Richard, rassemblèrent leur chevalerie, et entrèrent sur le territoire du roi d'An- gleterre , qu'ils se mirent à dévaster avec emporte- ment. Les Bretons eux-mêmes, abandonnant Henri, se déclarèrent pour le comte Richard. Alors le pape Clément, s'étonnant que la paix n'eût pas encore été rétabhe entre les deux rois, envoya le cardinal Jean d'Anagni, avec plein pouvoir pour apaiser leurs querelles. Celui-ci étant venu vers eux, et les ayant exhortés à la paix, tantôt par de dures, tantôt par de douces paroles, les deux rois finirent par donner caution, et parjurer qu ils s'en remettraient au juge- ment des archevêques de Bourges, de Rouen et de
* H faudrait ajouter, d'après la variante, l'an (le la nativité du Sei- gneur fl89. — Date exacte.
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Canloi'béry ; consentant à ce qu'ils pionriulgassent la sentence d'excommunication du seigneur pape contre celui d'entre eux qui , en s'y refusant , empêcherait rétablissement d'une paix solide , et retarderait le voyage de Jérusalem , parce que dès lors ilne serait plus qu'un destructeur de la sainte croix et un en- nemi de tous les bons chrétiens. Aussitôt le cardinal lança la sentence , tant sur les clercs que sur les laï- ques dont l'influence maintenait l'animosité entre les deux rois , n'en exceptant que les personnes desdits rois. (Dans quelques histoires on trouve pour cette année une prophétie de Daniel de Conslantinople, en ces termes : « L'année où Tannonciation du Seigneur arrivera le jour de Pâques, les Francs relèveront la terre de promission; ils feront paître leurs chevaux sous les palmiers de Bagdad ; ils placeront leurs tentes au delà de l'arbre sec, et ils sépareront l'ivraie du bon grain. * »)
Vers le même temps , Tarchevèque de Cantorbéry reçut ujie lettre conçue en ces termes : « Conrad , fils du marquis de Montferrat, à Baudouin, archevêque de Cantorbéry, salut. Les éléments sont troublés et la toi catholique subit diminution , puisque le siège de Jérusalem est soustrait au saint-siége apostolique. Jérusalem a péri , et l'inertie des chrétiens est pour les Sarrasins un sujet de raillerie. Les infidèles souil- lent le tombeau du Sauveur, désolent le Calvaire, bias- |)l»èment la nativité du Christ , et renversent de fond
* Intercalation fournie par lo manuscrit de Cotton.
4^ HENRI II. *
eu comble le tombeau de la bienheureuse Vierge. L'é- glise de Constantinople ne reconnaît en aucune façon Tautorité de Téglise romaine ; et il est trop vrai que l'église d'Antioche est à Textrémité : c'est la mollesse des chrétiens qui certainement a amené tous ces maux. 11 faut pleurer sur la ville de Jérusalem , il faut se la- menter et se frapper la poitrine, car elle est veuve de ses prêtres ; et dans les lieux où le Christ était adoré, où les heures du jour et les heures de la nuit étaient consacrées à prier Dieu et à chanter ses louanges , Mahomet aujourd'hui est invoqué à haute voix , et les Sarrasins profanent le temple par leurs superstitions. Je présente donc à votre grandeur des prières mêlées de larmes , afin que vous daigniez avoir compassion des malheurs de la Terre-Sainte afin que vous reconfortiez les rois, et que vous avertissiez les fidèles pour qu'ils viennent miséricordieusement à notre secours , en chassant ces chiens du patrimoine de Jésus - Christ , pour qu'ils brisent nos liens, qu'ils purifient les lieux profanés, et que la terre foulée par les pieds sainisdu Christ soit puissamment délivrée du jougdes infidèles. <( Ce qui comble encore la mesure <le l'iniquité, ce qui vient ajouter à Topprobre et à In désolation de la chrétienté, c'est la familiarité qui s'est établie entre Saladin et l'empereur de Constantinople. Saladin lui a livré toutes les églises de la terre de promission pour qu'elles soient desservies selon le rite grec, et a envoyé son idole à Constantinople, avec le consen- tement de Tempereur. pour qu'elle y soit adorée pu- bliquement Mais par la grace de Dieu, elle a été prise
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daDs la traversée par les Génois, et conduite à Tyr, avec le vaisseau qui la portait. Tout récemment, les infidèles ont réuni une armée nombreuse pour assié-/ \rev Antioche, et ledit empereur a promis cent ga- lères à Saladiu. Saladin lui a donné toute la terre de promission, à condition qu'il en barrerait la roule aux chrétiens, et surtout aux chrétiens français qui sont prêts à venir au secours de la Terre-Sainte. A Constantinople, personne ne prend la croix, qu'aus- sitôt il ne soit saisi et jeté en prison. Ce qui nous console, c'est que dernièrement, le frère et le fils de Saladin ont été pris devant Antioche, et mis sous bonne garde. »
EîSTREVUE INUTILE A La FeRTÉ-BeRNARD. — MeNACES DU LÉGAT. HÉPONSE DE PhILIPPE-AuGDSTE. RiCHARD DE
Poitiers renonce a l'hommage de son père. — Cette même année, après la solennité de Pâques, une entrevue eut lieu entre les rois de France et d'An- gleterre, à LaFerté-Bernard. L'entrevue se prolon- gea jusqu'à la fin de la semaine de la Pentecôte, et les négociations furent poussées activement. Le roi de France demandait que sa sœur Aliz, que le roi d'Angleterre avait eue en sa garde, fût donnée pour femme à Richard, comte de Poitiers, et que ce der- nier reçût quelque assurance pour le royaume d'An- gleterre, après la mort de son père. Il demandait aussi que Jean , fils de Henri, prît la croix et partît pour Jérusalem, assurant que Hifchard ne se mettrait pas en route, s'il n était accompagné de son frère.
i04 flÉNRl n.
Mais comme le roi d'Angleterre ne voulut octroyer aucune de ces demandes , ils se séparèrent en mau- vais accord.
Dans cette entrevue le cardinal Jean déclara ferme- ment que si le roi de France et le comte Richard ne fai- saient pleine paix avec le roi d'Angleterre, il mettrait toutes leurs terres en interdit. « Je ne crains nullement « votre arrêt, répondit le roi de France, car il n'est pas « appuyé sur le bon droit. Il n'appartient pas à Tégiise « romaine de sévir contre aucun roi, ni surtout con- « Ire le roi de France par sentence d'interdit, quand « le roi juge à propos de s'armer pour venger ses in- « jures contre des vassaux félons, indomptables et re- ft belles à son pouvoir. D'ailleurs, je vois à votre dis- « cours, seigneur cardinal , que vous avez flairé les « précieux estrelins du roi d'Angleterre . leur bonne « odeur qui a^^it toujours sur les Romains, vous a « rendu partial plus qu'il n'est jnste : aussi je vous « regarde comme un juge suspect. » Le comte Richard se contint à peine, et si les seigneurs qui Tentou- raient ne l'eussent arrêté, il se serait jeté furieux, et l'épée nue, sur le cardinal lui-même. Celui-ci se re- tira tout tremblant, et se cacha en retenant sa lan- gue orgueilleuse. De leur côté les archevêques et les^ autres seigneurs qui avaient arrêté la violence du comte, lui assurèrent que le cardinal n'avait dans l'esprit que la croisade et l'honneur de la chrétienté. Alors le comte remit son épée dans le fourreau, et sa colère s'apaisa. Cependant on conseillait au roi d'Angleterre d'acquiescer aux demandes de son fils:
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« 11 est convenable , lui disaient se^ conseillers , que « votre fils, votre héritier légitime, qui est aussi un si « brave chevalier, obtienne quelque sûreté et joie sur « son héritage, s'il est dans les ordres de Dieu qu'il « vous survive. » Le roi répondit incontinent qu'il ne consentirait nullement à cela, parce qu'il semble- rait avoir agi plutôt de force que de bon gré. En ap- prenant cette résolution, le comte Richard fut vive- ment courroucé ; et en présence de tous il fit hom- mage au roi de France, pour toutes les possessions de son père qui ressortaient de la suzeraineté dudit roi , sauf la tenure envers son père , tant que ce dernier vivrait , et sauf la foi qu'il devait à son père. Alors la conférence fut rompue , et les deux rois se sépa- rèrent, ainsi que ceux qui les accompagnaient.
Succès du roi de frange. — Déroute des Anglais AU Mans. -— Après avoir quitté la conférence avec le comte Richard, le roi de France, aidé par lui, s'em- para de La Ferté-Bernard, deMontfort, de Balon\ places appartenant au roi d'Angleterre. Il se reposa trois jours après ces conquêtes : puis feignant de marcher droit à Tours , il parut aux portes du Mans, le premier lundi qui suivit, au moment où le roi d'Angleterre , qui y était enfermé avec les siens, s'y croyait bien en sûreté. Aussitôt le roi de France rangea ses troupes en bataille, se prépa- rant à donner l'assaut à la ville du Mans. A cette vue, Etienne de Turnham, sénéchal du roi d'Angle-
* Le texte dit Baalver. Nous adoptons la variante Baaium.
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terre, fit mettre Te feu à un des faubourgs de la ville; mais la flamme, passant par-dessus les murs, fit de jjrands ravages dans la ville, qu'elle réduisit presque en cendres. Les Français s'étant aperçus du désordre, s'engagèrent sur un pont de pierre , où Geoffroi de Buriilon et plusieurs chevaliers avec lui qui tenaient pour le roi d'Angleterre, se présentèrent de leur côté avec l'intention de faire rompre ce pont. Alors s'en- gagea un combat acharné, où il y eut beaucoup de morts des deux côtés. Dans cette lutte sanglante, ledit Geoffroi , blessé grièvement à la tète, fut pris, ainsi que beaucoup d'autres. Le reste des Anglais se hâta de rentrer dans la ville ; mais les Français s'y pré- cipitèrent aussi pêle-mêle avec les fuyards. A cette vue, le roi d'Angleterre, désespérant de sa fortune, s'échappa en toute hâte, avec sept cents chevaliers. Le roi de France , et Richard, comte de Poitiers, se mirent aussitôt à sa poursuite, pendant trois milles; et s'ils n'eussent été arrêtés par un fleuve large et profond V que les Anglais traversèrent facilement, parce que leur guide en connaissait le gué , tous les chevaliers de la suite du roi d'Angleterre eussent été faits prisonniers. Dans cette déroute, une foule de Gal- lois furent tués. Le roi d'Angleterre, accompagné de peu de monde, arriva à Tours, où il s'enferma dans la forteresse. Ceux qui étaient restés au Mans se retirè- rent dans le château, qui fut aussitôt assiégé parle roi de France. A l'aide de ses mineurs et de ses machines
* Probablement le Loir. -^ ^'''"
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de siège, il obligea, au bout de trois jours, la cita- delle à se rendre avec trente chevaliers et quarante sergents. Philippe, continuant sa marche, reçut la sou- nxission de Montdoubleau. Il prit aussi les châteaux de Troë \ de Roche-Corbon, de Montoire, ainsi que Chatel-Acher (?), Château-du-Loir, Chaumont, Am- boise et Beaumont. ' *
Des pèlerins anglais s emparent de Silves en Por- TCGAL. — Massacre des Sarrasins. — Celte même an- née, plusieurs navires venus du Nord, et qui parcou- raient rOcéan britannique , s'allièrent avec des pèle- rins anglais ; ayant donc fait société, ils partirent de Portsmouth (?) , le quinzième jour avant les calendes de juin , et les associés se confièrent aux flots, montés sur trente-sept vaisseaux de charge, qui après plu- sieurs chances diverses, abordèrent à Lisbonne. Le roi de Portugal , comprenant que les vaisseaux de ces étrangers étaient bien garnis en homn^es et en armes, fit prier les nouveaux venus de le secourir et de Fai- der à réduire une ville nommée Silves. 11 promit de les seconder avec trente-sept galères et plusieurs au- tres vaisseaux : un traité fut conclu entre le roi et eux, sous la foi du serment, et il fut convenu qu'ils garderaient pour eux tout ce qu'ils pourraient pren- dre en or, en argent et en richesses de toute nature dans le pillage de la ville, le roi ne se réservant que la ville même. Ceux-ci quittèrent alors Lisbonne, et
* Troë ou Trou. Nous adoptons pour cette phrase la Tariante et l'ad- dition.
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après une courte! et heureuse navigation , entrèrent dans le port de Silves. Ils jetèrent l'ancre sur le ri- vage, posèrent leurs tentes, et commencèrent les opé- rations du siège. Ces chrétiens étaient au nombre de trois mille cinq cents armés en guerre. Le troisième jour ils s'approchèrent des nmrs, donnèrent un assaut impétueux, s'emparèrent des faubourgs, et bouchè- rent avec de la terre, du fumier et des pierres, une fon- taine entourée d'un double mur, et protégée par une barbacane \ flanquée de neuf tours. C'est à cette fon- taine que les habitants avaient coutume de puiser de l'eau en abondance. Accablés par le manque d'eau , les Sarrasins perdirent courage; et le chef de la ville, nommé Alehad ^, traita avec le roi de Portugal, et lui rendit la ville à l'insu des chrétiens.
En eflet, ces pèlerins de la croix, ayant forcé avec une valeur admirable l'entrée de la ville y trouvèrent plus de soixante mille païens , qui furent tous passés au fil de l'épée , excepté treize mille seulement des deux sexes. Ainsi , par la vertu du Tout-Puissant les chrétiens triomphèrent glorieusement des païens sans
* Ducange dit que c'est une défense extérieure d'une ville ou d'un château, qui sert à en fortifier les portes et les murs, et qu'il appelle, en latin, harbacana ou harbicana ., autemurah et promuralc . C'était au- trefois un fort qui était à l'entrée d'un pont ou hors de la ville , et qui avait un double mur et des tours. Ce mot resta en usage plus tard , pour désigner soit un parapet de bois crénelé, soit une fente dans la muraille, qui permet de tirera couvert sur les ennemis. On le trouve employé, dans le sens du texte , en italien et en espagnol. Spelmann le fait venir de l'arabe.
' Malt. Péris prend le titre pour le nom. Les Espagnols ont emprunte aux Maures le mut d'alcade.
ANNEE -H89. HO
perdre un seul homme. La ville fut purgée des or- dures de Fidolâtrie. L'évêque de Porto dédia à \i\ mère de Dieu la grande mosquée des Sarrasins, con- sacrée à Mahomet, et y établit, pour évêque, un prê- tre, venu de Flandre, qui avait accompagné les pèle- rins.
Assemblée de Saumur. — - Prise de Tours. — Henri 11 SOBIT UNE PAIX HUMILIANTE. — Cette même ai)née , la veille de la fête des apôtres Pierre et Paul, le comte de Flandre Philippe , Guillaume , archevêque de Reims, et Hugues, duc de Bourgogne, se rendirent à Saumur, auprès du roi d'Angleterre, pour négocier la paix entre lui, le roi de Frunce, et le comte de Poi- tiers Richard. Mais le comte Richard, à la tête des Bretons ligués avec les Poitevins , avait reçu des let- tres patentes du roi de France, qui lui enjoignaient de ne pas traiter avec le roi d'Angleterre , à moins que lui , Philippe , et ledit roi , n'eussent conclu la paix.
Cependant le roi de France et Richard, comte de Poitiers, vinrent assiéger la ville de Tours, le premier lundi après la fête dont j'ai parlé. Et comme dans la partie de la ville baignée par la Loire le fleuve était très-bas, ils appliquèrent des échelles aux murs, et s'emparèrent à la pointe de l'épée de la ville , avec les soixante-neuf chevaliers et les cent sergents qui y étaient renfermés. Alors le roi d'Angleterre , dans une position désespérée , se vit obligé de consentira une paix honteuse. Le roi d'Angleterre devait se mettre à la merci du roi de France ; le roi d'Angle- terre devait exécuter, sanscoiitestation,cequeleroi de
MO HENRI II.
France jugerait bon et convenable de faire; le roi <r Angleterre devait faire hommage au roi de France, hommage auquel il avait renoncé au commencement de cette guerre. H fut stipulé en outre qu'Aliz, sœur du roi de France, serait remise en la garde du comte Richard, qui la prendrait pour épouse à son retour de la Terre-Sainle. Il fut stipulé que le comte Ri- chard recevrait Thommage pour toutes les terres de son père , en deçà et au delà de la mer : qu'aucun des barons ou chevaliers qui s'étaient attachés au parti du comte Richard pendant la guerre, ne retour- nerait au roi d'Angleterre que dans le dernier mois avant le départ des rois pour la Terre-Sainte, départ fixé à la mi-carême. Henri devait en outre payer au roi de France vingt mille marcs d'argent, pour les dépenses et travaux faits dans l'intérêt du comte Richard. Le roi de France et le comte Richard de- vaient détenir les villes de Tours et du Mans , ainsi que Troë et Château-du-Loir, jusqu'à l'exécution des conditions sus-énoncées .
- Par cet événement parut accomplie la prophétie ou pour mieux dire le pronostic de Merlin ainsi conçu : « On lui njettra aux dents un mors forgé sur les « rives du golfe armoricain. » En effet, le mors fut mis à la bouche de Henri, roi d'Angleterre, puis- qu'il soumit à la suzerainetéd'un autre ce que ses pré- décesseurs avaient possédé de droit héréditaire , puis- qu'il souffrit bon gré mal gré, que des transfuges tels que Geoffroi de Mayenne , Guy du Val , Kaoul de Fougères, restassent sous l'hommage lige et sous le
ANNÉE ^^89. ^^^
pouvoir de son fils Richard : c'étaient des traîtres qui, habitant sur les côtes du golfe armoricain c'est-à-dire du golfe de Bretagne, se montraient faciles et com- modes ^ pour ceux qui voulaient passer de Bretagne en France , en évitant de traverser la Normandie. Mais à parler plus vrai , on doit regarder rabaisse- ment de Henri comme un effet de la vengeance de Dieu , auprès de qui le sang du bienheureux martyr Thomas criait encore ; car le roi n'avait pas accompli toutes les promesses qu'il avait faites publiquement à Dieu et à la sainte église , surtout en confisquant les revenus des bénéfices vacants : ce qui est contre la liberté de l'église. Vers la même époque, le jour de la fête de saint Georges , Frédéric , empereur des Romains, partit pour aller visiter les lieux de la pas- sion du Sauveur; il se mit en route à Ratisbonne , dans l'intention de traverser la Hongrie et la Bul- garie.
Mort de Henri II. — Son épitaphe. — Mort de sa FILLE Mathilde. — Le roi Henri , fort chagrin du traité qu'il venait de conclure , se rendit à Chinon , où , étant tombé gravement malade , il maudit le jour où il était né. Trois jours après la conclusion du traité , il expira dans le plus affreux désespoir , pen- dant l'octave des apôtres Pierre et Paul , après avoir régné trente-quatre ans , sept mois et cinq jours. Le lendemain on le porta au lieu de sa sépulture cou- vert de ses habits royaux , une couronne d'or sur la
* Nous proposons et traduisons le pluriel au lieu du singulier.
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tête et des ganls aux mains , ayant aux pieds des chaus- sures tissues d'or et des éperons ; au doigt un grand anneau , à la main un sceptre , un glaive au côté, et le visage découvert '. Richard , son fils , ayant appris la mort de son père , accourut en toute hâte , le cœur plein de remords. Dès qu'il arriva , le sang se mit à couler des narines du cadavre , comme si Tâme du défunt s'indignait à la venue de celui qui passait pour être cause de sa mort, et comme si ce sang criait à Dieu. A cette vue, le comte eut horreur de lui- même et se prit à pleurer amèrement. Saisi d'une inexprimable angoisse , il suivit jusqu'à Foiite- vrault^ la bière qui transportait son père, et il fit en- sevelir honorablement le corps du roi défunt par les archevêques de Tours et de Trêves qui célébrè-
* Le récit de la mort de Henri II , tracé par M. Aug. Thierry d'après d'autres autorités , diffère en quelques circonstances du récit de Matt. Paris. « Quand il eut expiré, son corps fut traité par ses serviteurs « comme l'avait été autrefois celui de Guillaume-le-Conquérant; tous « Tabaudonnèrent, après l'avoir dépouillé de ses derniers vêtements et « avoir enlevé ce qu'il y avait de plus précieux dans la chambre et dans « la maison... On eut peine à trouver des gens pour l'envelopper d'un « linceul et des chevaux pour le transporter... Le comte de Poitiers se « leva après l'intervalle d'un Pater vaster^ et sortit pour ne plus re- ft venir... Le lendemain de ce jour eut lieu la cérémonie de la sépulture; « on voulut décorer le cadavre de quelques-uns des insignes de la « royauté ; mais les gardiens du trésor de Cbinon les refusèrent , et , « après beaucoup de supplications, envoyèrent seulement un vieux sceptre « et un anneau de peu de valeur. Faute de couronne, on coiffa le roi « d'une espèce de diadème fait avec la frange d'or d'un vêtement de « femme, et ce fut dans cet attirail bizarre , etc. » ( ilisi. de h Conq., tome HT, à la fin.)
2 Adopté l'addition Ebraudi.
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rent, avec la soleunité convenable , les offices divins. En son vivant, le roi Henri avait coutume de dire ( ce qui convenait à son esprit ambitieux ) que l'uni- vers entier ne pouvait suffire à combler les vœux d'un grand prince. C'est ce qui donna lieu à Tins- cription suivante mise sur son touibeau :
J*étais le roi Henry : j'ai conquis plusieurs états ; j'ai gouverné à diffé- rents titres comme roi, comme duc et comme comte. L'étendue du monde était trop petite au gré de mes vœux , et maintenant huii pieds de terre me suffisent. Toi qui lis ces mots, réfléchis aux terribles changements de la mort , vois en ma personne un exemple de ce qu'est l'homme. Un tom- beau suffit à celui à qui l'univers ne suffisait pas.
Je mentionnerais ici les lois que ce même roi Henri a établies pour 1 utilité du royaume, si je ne crai- gnais par trop de prolixité d'abuser de la patience du lecteur. — Vers le même temps, Mathilde, épouse du duc de Saxe, et fille dudit roi Henri, mourut, dit-on, de la douleur que lui causa ce funeste évé- nement.
II.
RICHARD r
»
Premiers actes de Richard. — Il est reconnu en Normandie. — La reine Éléonore sort de prison. — Explication d'dne prophétie de Merlin. — Après la mort du roi Henri second, Richard, son fils, fit sai- sir Etienne de Turnham, sénéchal d'Anjou, et le fit enfermer dans un cachot, jusqu'à ce qu'il eût livré les châteaux et les trésors du roi défunt, dont il était le gardien. Quant à tous les serviteurs de son père, dont il connaissait la fidélité, il les garda honorable- ment près de lui, et récompensa chacun selon son mérite, pour le dévouement qu'il avait montré au roi Henri , depuis longues années. Son frère Jean s'étant présenté à lui , il le reçut aussi avec honneur; puis se rendant en Normandie, il arriva à Rouen. Là , le trei- zième jour avant les calendes d'août, en présence des évêques , comtes , barons et chevaliers , il reçut le glaive, insigne qui rétablissait duc de Normandie, des mains de Tarchevêque , devant Fautel de la bienheureuse vierge Marie. Après que le clergé et le
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peuple lui eurent juré fidélité , il confirma libérale- ment à son frère Jean les terres que son père lui avait données en Angleterre, et qui se composaient d'une terre rapportant quatre mille marcs, et de tout le comté de Moreton *. 11 accorda en outre Tarcheveche d'York à son frère [naturel] Geoffroi, qui jadis avait été nommé évêque de Lincoln ; celui-ci y ayant en- voyé aussitôt ses clercs avec des lettres du duc, mit rarchevéché sous sa main, et en éloigna ceux qui le gardaient au nom du feu roi et d'Hubert Gaultier . doyen de cette même église. Trois jours après son avènement au duché de Normandie, Richard eut une entrevue avec le roi de France, entre Chaumont et Trie. Dans cette entrevue, le roi de France réclama le château de Gisors et toute la province adjacente. Mais comme sa sœur Aliz devait être Tépouse du duc, ledit roi se désista pour un temps de ses pré- tentions, moyennant quatre mille marcs , qui lui fu- rent promis par le duc, outre la somme stipulée dans le précédent traité et promise par le feu roi.
Cependant la mère de Richard , la reine Alienor, qui pendant seize années avait été éloignée du lit de son époux et détenue dans une étroite prison, reçut de son fils la permission d'agircomnie bon lui semblerait. Et Tordre fut en même temps donné aux principaux
' C'était réellement le comté de Mortain, en Normandie ; mais ou di- sait Moreton ou Morton en Angleterre. Il en était de même des grands propriétaires d'origine française, qui gardaient le titre même, apr?8 avoir perdu leurs fiefs en France : le comte d'Aumale ( d'Albeniarle ); le baron
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du royaume d^obéir à toutes les volontés de la reine. Sitôt que ce pouvoir lui eut été accordé , elle délivra de captivité tous les prisonniers détenus en Angle- terre : car elle avait appris par expérience combien il est dur pour les hommes de souffrir les tourments de la captivité. Alors se trouva expliquée la prophétie de Merlin , qui commence ainsi : « L'aigle.... » Cette désignation s'applique à la reine : d'abord, parce que, comme une aigle , elle étendit en quelque sorte ses deux ailes sur deux royaumes , à savoir, la France et TAngleterre ; ensuite il y a allusion entre Taigle, con- nue pour sa rapacité, et cette beauté fameuse qui en- traîna après elle les âmes et les corps. Le roi de France s'en sépara pour cause de parenté : le roi d'An- gleterre fit divorce avec elle, et l'enferma dans une étroite prison , à cause de la défiance qu'elle lui in- spirait. Ainsi des deux parts, elle se trouva « l'aigle de lalliance rompue \ » Merlin ajoute : « Et elle se réjouira de sa troisième couvée.» Ces paroles trouvent ainsi leur explication : le premier né de la reine , nommé Guillaume, mourut encore dans l'enfance. Son second fils , Henri , celui qui devint roi, et qui fit la guerre à son père , paya aussi tribut à la nature. Son troisième fils, Richard, celui qu'indiquent ces mois t( troisième couvée» , fut la joie de sa mère, puis- qu'il la délivra , ainsi que nous l'avons dit, des hor- reurs d'une longue prison , et la traita honorable- Hicnt comme il convenait.
* Ce sont probablement les termes mêmes de la prophétie.
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Arrivée de Piichard en Angleterre. — Ses libéra- lités ENVERS SON FRERE JeAN, — MORT DE l'ÉVÊQUE d'ÉlY.
— Après avoir tout disposé sur le continent, et rendu à chacun des hommes son dû , le duc Richard se rendit à Barfleur. Là il s'embarqua, et aborda à Portsmouth , aux ides d'août. Le bruit de son arri- vée s'éiant répandu en Angleterre, le clergé et le peu- ple s'en réjouirent. Quoique quelques-uns eussent vu avec douleur la mort du roi Henri , ils se conso- lèrent , en répétant les paroles suivantes :
« Je vais dire une chose miraculeuse : le soleil s'est couché, et cepen- dant la nuit n'est, pas veoue. »
Aussitôt après son débarquement , le duc se rendit à Winchester, où il fit peser et inventorier tous les trésors de son père. On y trouva plus de neuf cent* mille livres en or et en argent, sans compter les meu- bles , les joyaux et les pierres précieuses. Ensuite , il se dirigea vers Salisbury, et de la passa de ville en ville , rendant à chacun son dû . octroyant et donnant libéralement des terres à ceux qui n'en avaient pas. 11 fit épouser à son frère Jean la fille de Robert , comte de Glocesler ; lui donna ce comté, ainsi que les châteaux de Marleborough , de Luttgershall , de Pecq, de Bo- lesonere, de Nottingham et de Lancastre , avec les honneurs qui y étaient attachés, et avec la tutelle^ de Guillaume Peverel , en lui confirmant ces dons par une charte.. Alors le comte Jean épousa la fille du
* Nongenta, peut-être faut-il lire nonaginia.
2 0««S veut ordinairemeutdire tribut^ prestation. Mais je crois plus naturel le sens que j'ai adopte ici.
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com le lie Glocester, malgré la défense de Baudouin, archevêque de Canlorbéry, qui prohibait ce mariage, parce qu'ils étaient parents au troisième degré de consanguinité \ Vers le même temps, Geoffroi, évé- que d'Ély, mourut sans testament , le douzième jour avant les calendes de septembre. Aussi on confisqua, au profit du trésor royal , les trois mille marcs d'ar- gent et les deux cents marcs d'or qu'il laissa , sans compter sou trésor particulier, qui se composait de meubles précieux, de joyaux et d'or.
Cérémonie du couronnement de Richard. — Le duc Richard se rendit à Londres, lorsque tout lut préparé pour son couronnement. Là, il trouva réunis les ar- chevêques de Cantorbéry, de Rouen et de Trêves, par (jui , après son adhésion à la croisade , il avait été ab- sous sur le continent pour avoir porté les armes contre son père. L'archevêque de Dublin était aussi présent, avec tous les évêques , comtes, barons et seigneurs du royaume. L'assemblée étant au complet, il reçut le diadème avec les cérémonies suivantes. Les ar-
* A la même époque quelques chanoines de l'église d'York élurent Geoffroy, frère (naturel) du duc (Richard). Après avoir chanté une hymne d'actions de grâces, ils confirmèrent la charte d'élection en y apposant leurs«6ceaux. Cependant maître Barthélémy, officiai d'Hubert Gaultier, doyen de cette même église, et qui avait été choisi l'un des premiers pour veiller à ce que l'élection n'eût point lieu en l'absence de l'évéque de Durham etdudit doyen Hubert Gaultier à qui il appartenait d'y assister, interjeta appel en cour de Rome. « Cette intercalation, fournie par le texte de Wendover, ne mentionnant qu'une circonstance d'un fait déjà connu , nous a semblé pouvoir être rejetée en note. — Il paraîtrait aussi, d'après drux variantes, qu'Hubert Gaultier avait éli» élu lui-même par une portion du chapitre d'York.
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chevêques, îes abbés et les clercs se présentèrent d'abord revêtus de leurs chapes, qui servent au chœur, la croix, Teau bénite et les encensoirs en tête; ils s'avancèrent jusqu'à la porte de l'appartement inté- rieur, et conduisirent le duc en procession solennelle jusqu'au maître -autel , dans l'église de Westminster. Au milieu des évêques et des clercs marchaient quatre barons, portant des candélabres avec des cierges al- lumés. Après eux venaient deux comtes dont l'un por- tait le sceptre royal surmonté du sceau en or, et l'au- tre, la verge royale ayant à son extrémité une co- lombe. Après eux venaient deux autres comtes , avec un troisième au milieu, lesquels portaient des épées renfernsées dans des fourreaux d'or et qu'on avait tirées du trésor royal. Ils étaient suivis par six comtes et barons portant une table de marqueterie sur la- quelle étaient placés (es insignes et les vêtements royaux. Venait ensuite le comte de Chester, qui tenait élevée une couronne d'or enrichie de pierreries. Enfin paraissait le duc Richard, ayant à sa droite un évêque et un autre évêque à sa gauche ; au-dessus d'eux quatre barons soutenaient un dais en soie sup- porté lui-même par quatre bâtons dorés. Le cortège étant parvenu devant l'autel, Richard, &n présence du clergé et du peuple, jura, la main étendue sur les saints Évangiles et sur les reliques d'un grand nombre de saints , que pendant tous les jours de sa vie il conserverait à Dieu , à la sainte église et à ses prêtres la paix , Thonneur et le respect ; il promit en outre de rendre bonne justice au peuple qui lui était
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confié , de réformer les coutumes mauvaises et ini- ques s'il s'en trouvait dans son royaume et d'observer les bonnes. Ensuite on le dépouilla de ses habits ex- cepté des braies* et de la chemise qui fut décousue aux épaules à cause de 1 onction qu'il allait recevoir. En effet , Farchevêque de Cantorbéry Baudouin , quand Richard eut chaussé des sandales tissues d'or, l'oignit comme roi avec Thuile sainte en trois en- droits , à la têle, à Tépaule et au bras droit avec les formules de prières usitées en pareille circonstance ; puis il lui posa sur la tête un voile de lin consacré, et plaça dessus le bonnet. Alors on le revêtit de ses habits royaux , de la tunique et de la dalmatique, et Tarchevêque lui ceignit le glaive qui sert à réprimer les ennemis de Téglise ; ensuite deux comtes lui chaussèrent les éperons et lui mirent sur les épaules le manleau royal. En même temps Tarchevêque lui adressa une allocution au nom de Dieu et lui défendit même d'accepter la couronne s'il n'avait la ferme vo- lonté de tenir les serments qu'il avait faits. Richard ré- pondit qu'avec l'aide de Dieu il les observerait tous de bonne foi ; puis, comme on lui remettait la couronne qui était sur l'autel, le roi la donna à l'archevêque qui la plaça lui-même sur la tête du roi , lui mit le sceptre dans la main droite , la verge royale dans la main gauche , et ainsi couronné , il fut conduit à sa place par les évêques et les barons , les candélabres, la croix et les trois épées en têle. On commença aussitôt
* Au lieu de barras^ uous lisons hravvtiS : braie» , haut -dé- chausses.
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à célébrer une messe solennelle. Quand on fut arrivé à rolfertoire de la naesse , les deux évoques vinrent le prendre pour le conduire à l'offrande et le rame- nèrent : même cérémonie au baiser de paix<. Enfin lorsque la messe eut été chantée avec pompe et que tout se fut passé dans Tordre, les évèques dont j'ai parlé reconduisirent le roi portant la couronne en tête , le sceptre à la main droite , la verge royale à la main gauche, puis ils rentrèrent dans le chœur en pro- cession. De retour à son palais , le roi déposa ses vêtements royaux , prit des habits plus légers et une couronne moins lourde , et se dirigea ensuite vers la salle du festin. L'archevêque de Canlorbéry était placé sur un siège plus élevé que les autres à la droite du roi, et ensuite venaient les autres archevêques , les évêques , les comtes, les barons , chacun selon son rang et sa dignité. Des représentants du clergé et du peuple avaient pris part aussi à ce festin qui fut très- splendide. Le vin répandu en profusion inonda les murailles et le pavé. Ce couronnement eut lieu un jour de dimanche, le 5 avant les nones de septembre. Les offices des prélats et des seigneurs qui leur sont attribués par les antiques droits et coutumes et qu'ils
* Ad paeem , dit le texte. « Paix est aussi ce qu'on va baiser par vé- nération à l'église , soit en allant à l'offrande, soit lorsqu'on se souhaite la paix l'un l'autre après la consécration. Quand un prélat officie , il donne à baiser son anneau. Le curé donne à baiser la patène après le Pax Domini. On donne au clergé a baiser des images ou reliquaires , et on dit de toutes ces choses qu'on baise la paix. En cet endroit de la messe, on se donne le baiser de paix, selon le cérémonial romain , etc. »
{ /)*(•/. de TuÉVOrx, art. Pui.r. )
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revendiquent comme df s privilèges, lors de la céré- monie du couronnement des rois , se trouvent énu mérés dans les rôles de l'éciiiquier.
DÉSOBÉISSANCE DES JjDIFS . — IlS SONT ÉGORGÉS A LoNDRES ET DANS PLUSIEURS AUTRES VILLES. — BcaUCOUp de Juifs
assistèrent à ce couronnement, malgré la défense du roi. Le jour précèdent, un edit avait interdit géné- ralement aux Juifs et aux femmes de paraître a la cérémonie, parce qu'on redoutait les artifices magi- ques auxquels se livraient, à Tèpoque du couronne- ment des rois, les Juifs et quelques sorcières mal famées. Des gens du cortège s'étant aperçus que quel- ques Juifs (dont rhabitude est de faire ce qu'on leur a défendu) s'étaient glissés pour leur malheur dans la foule, mirent la main sur eux et les dépouillèrent. Les officiers royaux, de leur côté, les bâ tonnèrent de la bonne façon, et les jetèrent hors de l'église à demi morts. Alors la populace de la ville, apprenant le traitement fait aux Juifs par les gens du roi, se pré- cipita indistinctement sur tous ceux qui étaient res- tés chez eux, en tua une multitude , tant hommes que femmes, détruisit et brûla leurs maisons, pilla leur or, leur argent, leurs papiers et leurs vête- ments précieux. Ceux qui échappèrent se réfugiè- rent dans la tour de Londres , ou chez des amis dont les maisons étaient placées dans des lieux plus sûrs. Celte persécution, qui fut apaisée avec peine, même au bout d'un a!i, commença à l'époque de leur jubilé, que les anciens Juifs appelaient l'année de
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rémission , et qui devint pour eux l'année de la dé- solation. Le lendemain , le roi apprenant Fattentat commis contre les Juifs, le prit à cœur comme si lui- même en avait été victime : il fit saisir et pendre trois d'entre, les coupables, et quelques autres qui s'étaient distingués par leur emportement dans l'émeute. Un fut pendu parce qu'il avait volé dans la maison d'un chrétien, les deux autres, parce qu'ils avaient mis le feu à un bâtiment de la Cité, et que cet incendie avait consumé quelques maisons appartenant à des chré- tiens. Cependant sur différents points du royaume, les chrétiens connaissant le traitement fait aux juifs à Londres, se jetèrent partout sur eux, en firent un affreux carnage , et joignirent le pillage à ces massa- cres sans pitié. Le roi, le lendemain de son couron- nement, après avoir reçu l'hommage et le serment de fidélité des grands de son royaume , avait cependant défendu qu'on leur fît aucune violence, et leur avait garanti sécurité pour leurs personnes dans toutes les villes d'Angleterre. Toutes les marchandises dont on faisait commerce dans le royaume furent soumises à une loi irrévocable, l'unité de poids et de mesure. Le magnifique et libéral roi Richard donna cent marcs d'argent , qui devaient être touchés annuelle- ment, aux moines de Cîteaux, qui venaient de con- trées éloignées pour assister au chapitre général, et il leur confirma ce don par une charte. Ce revenu dut être perçu sur l'église que le roi avait à Scarbo- rough *.
* Nouj: adoptons là varinntp.
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Nomination de plusieurs évêques. — La veille de l'exaltation de la sainte croix, à Pipewell , le roi Ri- chard se rendant aux avis des archevêques , des évê- ques et des autres grands de Tétat , accorda libérale- ment à son frère Geoffroi Tarchevêché d'York , h Godefroi de Lucy , Tévêché de Winchester , à Ri- chard , archidiacre d'Ély , févêché de Londres ; à Hubert Gaultier , celui de Salisbury, à Guillaume de Longchamp, celui d'Ély. Les nouveaux prélats ayant été élus dans le rite exigé , ne tardèrent pas à êlre consacrés comme évêques* : ilfautremarquer cepen- dant qu'au moment où les élections venaient d'être terminées , Baudouin , archevêque de Cantorbéry , défendit à Geoffroi , élu à York , de recevoir de tout autre que de lui-même l'ordination sacerdotale et la consécration épiscopale ; et il en appela sur ce point au saint-siége apostolique.
Déposition d'officiers royaux — Orgueil de l'é- vÊQUE de Durham. — Prédiction de Godrik. — Faits divers. — Vers le même temps, le roi Richard dé- pouilla de leurs bailliages le justicier Ranulf de Glan- ville et presque tous les vicomtes d'Angleterre ainsi que leurs ofBciers , qu'il obligea tous à lui payer une grosse rançon. Sous prétexte de délivrer la terre pro- mise de la domination des infidèles , Richard met- tait en quelque sorte tout en vente : donations, châ-
* Nous modifions ici légèrement le texte, puisque leur consécration ne fut pas immédiate et n'eut lieu qu'à la fin decette année 1 189 {Voytz plus bas).
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teaux , villages , forêts , métairies , vicomtes et autres choses semblables; c'est ce qui fit que Hugues de Pusat , évêque de Durham , homme fastueux et mondain , acheta pour lui et pour son église un do- maine du roi appelé Sedgefield avec le Wapentak ', et toutes ses dépendances , ainsi que le comté de Northumberland , sa vie durant. Il prit en effet le titre de comle lorsque le roi lui eut ceint le glaive , insigne de sa nouvelle dignité. En lui conférant Té- pée , le roi se mit à rire et dit à ceux qui Tentou- raient : « D'un vieil évêque j'ai faitun jeune comte.» EnBn, pour comble de scandale , Tévêque Hugues donna au roi Richard nulle marcs d'argent, afin d'obtenir le titre de justicier d'Angleterre et d'être dis- pensé du voyage de la Terre-Sainte. Pour ne trouver d'opposition nulle part, il envoya à Rome une grande somme d'argent, et comme la cour apostolique ne manque jamais à qui la paie bien, il obtint d'elle la permission de rester, quoiqu'il eût d'abord fait spon- tanément le vœu de pèlerinage. Ainsi un évêque , séduit par l'amour des choses mondaines, renonça à la croix du Seigneur. Par cette conduite de l'évêquf^ de Durham , se trouva accomplie la prophétie du saint ermite Godrik que ledit évêque était allé visiter au commencement de sa promotion et à qui il avait demandé ce que l'avenir lui réservait et quelle se- rait la durée de sa vie. « 11 appartient à Dieu , aux « saints apôtres, et à ceux qui leur ressemblent,
* Même signiiicatioaque Hundred (centurie) : de vwpen-tark^ arma iiutgerc. — Nous aurons occasion de revenir sur ce mot.
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« mais non pas à moi , avait répondu l'ermite , de « déterminer votre état futur et la durée de votre « vie ; car moi je fais ici pénitence pour mes péchés, « et je pleure parce que je ne suis qu'un misérable « pécheur. Je puis cependant vous dire qu'avant votre « mort vous serez frappé d^une cécité qui durera sept « ans. » Après avoir quitté l'homme de Dieu , Té- vêque réfléchit souvent à la réponse qu'il en avait re- çue. Fort rassuré par ces paroles , il ne songea qu'à consulter des médecins et à user pour ses yeux des remèdes qui pouvaient le mieux les conserver , atta- chant la durée de sa vie à la durée de sa vue. Néan- moins lorsque au bout de plusieurs années il fut at- teint de la maladie dont il mourut et qu'il demanda avec inquiétude aux médecins ce qu'il avait à faire , ceux-ci lui donnèrent unanimement le conseil de pourvoir au salut de son âme, et cela avec d'autant plus de diligence qu'il devait se préparer à une mort prochaine. A ces mots , l'évéque s'écria : « Godrik « m'a trompé puisqu'il m'avait promis une cécité de « sept ans avant de mourir. » Mais ses amis, dont Tesprit était éclairé, lui répondirent : « Le saint vous « a dit avec raison que vous seriez aveugle et vou«^ « l'avez été : vous qui étiez pontife de Dieu et pasteur « des âmes vous avez par orgueil et à prix d'argent « recherché les vains titres de comte et de justicier; « vous avez désiré les honneurs mondains, et vous « leur avez sacrifié la gloire d'un pieux pèlerinage. « Oui , le saint a dit vrai, en vous menaçant de la « cécité ; bien plus , vous êtes tombé tout entier da» s
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« les ténèbres par un aveuglement qui est plutôt « l'aveuglement de Tesprit que Taveugiemeut du « corps, et celui-là est avec raison beaucoup plus « dangereux quel autre. » Cette même année, mou- rut Guillaume de Mandeville, et cette mort fut un sujet de douleur pour beaucoup de gens. Aux nones de mars d'horribles coups de tonnerre se firent en- tendre , et la foudre causa de grands ravages.
Combats livrés devant Ptolémais. — Cette même année , le 4 octobre , une bataille fut livrée entre les chrétiens et les Sarrasins. Le roi de Jérusalem , les templiers , les hospitaliers , le marquis de Montferrai, les Francs avec Thibaut leur général , Pierre de Léon, le landgrave avec les Teutons et les Pisans , formaienl , toutes troupes réunies , quatre mille hommes com- battant à cheval et cent mille ^ fantassins du côté des chrétiens. Saladin avait avec lui cent mille chevaux et une nombreuse multitude de fantassins. Armés du signe de la sainte croix les chrétiens engagèrent la bataille vers la troisième heure du jour. Dieu favo- risant leur parti , ils repoussèrent les païens jusque dans leur camp , les poursuivirent l'épée dans les reins , brisèrent et mirent en pleine déroute sept ba- taillons d'infidèles, tuèrent Baudouin, fils de Sala- din, blessèrent mortellement son frère Thacaldin , et massacrèrent en outre cinq cents hommes de bonnes troupes. Tandis qu'ils combattaient victo- rieusement de cette manière, cinq mille cavaliers
* 11 faut ajouter évidemment millia.
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sortent du carap à Fimproviste et tombent sur les chrétiens. A cette vue , Saladin anime et encourage les siens. Pressés de chaque côté par les païens , les chrétiens, bon gré mal gré, se voient obligés de ren- trer dans leurs tentes : ils perdirent dans cette jour- née le grand-maître du Temple et plusieurs gens de marque.
Accord de Richard avec le roi d 'Ecosse. — Vers le même temps , Guillaume , roi d'Ecosse, fît hommage au roi d'Angleterre Richard , pour les possessions qu'il avait en Angleterre. Le roi lui rendit les cita- delles de Berwick et de Roksbourg. De son côté , le- dit roi d'Ecosse donna au roi d'Angleterre dix mille marcs d'argent pour le rachat de ces places , pour la renonciation dudit roi à l'hommage et allégeance im- posés au royaume d'Ecosse , et pour la confirmation de cette nouvelle charte. Vers le même temps , le roi Richard donna à son frère Jean les comtés de Cor- nouailles , de Devon , de Sommerset et de Dorset ^ . H assigna à sa mère Alienor, outre son douaire ac- coutumé, des honneurs et des terres nombreuses.
Richard promet de partir pour la croisade. — - Il règle le gouvernement du royaume pendant le temps DE SON ABSENCE. — Au mois d'octobpc , Rotrou , comte du Perche , vint en Angleterre de la part du roi de France , annoncer au roi Richard et à ses barons anglais , que le roi et les seigneurs français , convo- qués en assemblée générale à Paris, y avaient juré de
* Adopté la variante pour cette phrjse.
II. 9
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se trouver tous , par la volonté de Dieu , à Vezelay , et que le départ pour Jérusalem était irrévocable- ment fixé aux fêtes de Pâques. En témoignage de ce serment , le roi Philippe envoyait sa charte au roi d'Angleterre, et lui demandait d'en faire autant lui et ses barons , pour être assuré de sa présence au rendez-vous donné. Le roi d'Angleterre convoqua les évêques et les grands du royaume à Westminster. Les ambassadeurs prêtèrent serment sur l'âme du roi de France qu'il partirait définitivement ; et au nom de Richard , le comte Guillaume , son maréchal , jura sur l'âme de son roi que ledit roi , au terme fixé et avec l'aide de Dieu , se trouverait à Vezelai avec le roi de France pour se rendre ensemble à la Terre-Sainte. Munis de cette promesse , les ambassadeurs retour- nèrent chez eux.
Vers le mêinetempsjlecinquièmejour de décembre, le roi Richard passa par Canlorbéry, où il jeûna, veilla , pria, fit des offrandes, et promit d'observer, pour l'honneur de l'église et selon le désir constant du martyr, les libertés que le bienheureux Thomas avait déCendues au prix de son sang. De là , étant parti pour Douvres afin de s'y embarquer, il aborda en Flandre, la veille de Sainte-Lucie. Dans la traver- sée il fit vœu de bâtir en Terre-Sainte une chapelle en l'honneur du martyr, afin que le bienheureux Tho- mas fût son guide et son patron sur terre et sur mer, vœu qu'il accomplit dans la suite à Ptolémaïs comme nous le dirons plus bas. Il fut reçu en Flan- dre avec grande joie et liesse par le comte Phi-
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lippe, que le roi emmena en Normandie avec lui. En partant, Richard avait partagé le gouvernement de l'Angleterre entre Hugues évêque de Durham, Guillaume, évêque d'ÉIy, son chancelier, Hugues Bardolf et Guillaume Bruer, en les chargeant d'ob- server les bonnes et louables coutumes d'Angle- terre, et de rendre à tout plaignant exacte justice. Mais ceux qu'il avait investis de la plus grande au- torité, étaient Hugues, évêque de Durham, et Guil- laume, évêque d'Ély. L'évêque de Durham avait la haute justice depuis le grand fleuve Huniber * jus- qu'à la mer d'Ecosse ; Tévêque d'Ély avait la haute justice depuis le fleuve Humber jusqu'aux côtes méri- dionales et jusqu'à la mer de Gaule. Il avait aussi sous sa garde le sceau du roi et la tour de Londres. L'évê- que de Durham supportait avec peine le pouvoir de l'évêque d'Ély, et commençait à comprendre que le roi ne Tavait pas établi justicier par zèle pour la jus- tice, mais pour lui extorquer de Targent, comme nous l'avons dit. Aussi le chancelier et lui étaient- ils rarement d'accord , selon le mot du poëte :
Tout homme au pouvoir ne peut souffrir de rival...
Consécration des évêqces élcs. — Jean-sans-Terre
RELEVÉ DE l'iNTERDIT. EXACTIONS DE KiCHARD —
Cette même année, aux calendes de novembre, Go- defroi de Lucy, élu à Winchester, et Hubert Gaul- tier, élu à Salisbury, reçurent la consécration épis- copale des